II

Dimanche, 7 août.

Mes mélancoliques prévisions d'hier se sont réalisées: il pleut et il

n'y a guère d'apparence que le temps se remette. La mer, autour de la

vieille cité grisâtre, a des teintes blafardes, d'un vert plombé.

Dans l'après-midi, cependant,--est-ce l'effet des incantations que

viennent de psalmodier les poètes, autour de la statue, sur le

square?--dans l'après-midi, le soleil réussit à percer le lourd suaire

des nuages. Une embellie se fait: la pluie a cessé. Et c'est sous un

ciel lumineux, d'un éclat adouci par les quelques vapeurs qui flottent

encore de-ci de-là, dans l'espace, que le cortège se met en marche vers

le Grand-Bé.

On escalade les vieilles rues tortueuses, entre des façades refrognées

d'antiques logis de corsaires, aux fenêtres sourcilleuses et menaçantes

comme des sabords. Nous franchissons la porte Saint-Pierre, nous

dévalons les degrés moussus, taillés à même dans le soubassement des

remparts, et nous voici sur la grève, la grève toute blonde, où

miroitent en des creux de roches, avec des transparences de fontaines,

des flaques d'eau salée.

Le coup d'oeil est vraiment solennel, de cette immense procession

triomphale serpentant à travers les sables, de cette espèce de

panathénée bretonne montant à l'acropole des plages malouines pour y

déposer des vers, des discours et des fleurs, sur la sépulture de

l'homme qui, le premier, sut ouvrir à son siècle les prestigieux

horizons du rêve et faire jaillir du sol desséché de la littérature

française d'incomparables sources de beauté.

Chaque fidèle, chaque dévot de cette magnifique mémoire l'exalte à sa

manière, chemin faisant. A côté de moi, un vieillard, qui eut l'honneur

de porter en terre «Monsieur de Chateaubriand», évoque le souvenir de

ces grandioses funérailles, la marche du corbillard autour de la ville,

le long d'une voie funèbre creusée tout exprès dans le roc brut, et

l'émotion unanime qui s'empara de l'assistance lorsque, sur le fond

granitique de la tombe, on entendit résonner, avec un grondement de

tonnerre, le bois du cercueil. Comme à cette date du 18 juillet 1848, le

sauvage îlot disparaît, submergé sous une houle humaine. Mais, sur

toutes les têtes, le recueillement plane, infini. Un orchestre joue en

sourdine l'air, à la fois frémissant et triste, de «_Combien j'ai douce

souvenance..._» Suspendue à l'horizon, la mer elle-même s'est tue. La

parole des orateurs ondule et se disperse dans le vent qui fraîchit.

Là-bas, à la hauteur du Cap Fréhel, des nuées aux voilures de pourpre et

de safran appareillent, ainsi que de somptueuses galères, dans une

gloire d'or.

Puis, c'est le soir, un large soir mauve, que balaient des flammes.

Tandis que la foule se retire, la mer s'avance sur les talons des

retardataires, efface leurs dernières empreintes, couvre leurs voix de

sa rumeur, et reprend avec le mort, dont nous venons de troubler un

instant le somme, son colloque éternel.

Je la regarde ceindre l'îlot, l'embrasser, lentement, pieusement, de son

étreinte fluide, de sa souple et harmonieuse caresse. Elle baigne les

goémons, les soulève, balance sur ses moires glauques leurs beaux tons

jaunissants. Et je m'éloigne en murmurant, à part moi, la phrase

lapidaire de Flaubert, écrite en ces lieux même: «Les varechs

dégouttelants s'épandaient comme des chevelures de pleureuses antiques

le long d'un grand tombeau».

La terre du passé · 第 87 / 103 题