J'arrive à Saint-Malo. Un ciel orageux pèse sur la ville et sur la mer.
Le temps menace: il est à craindre que la pluie, hôtesse désagréable qui
semblait s'être éloignée de nos côtes pour tout l'été, ne fasse avant
peu une réapparition inopportune. On n'en active pas moins les
préparatifs des fêtes. Les rues sinueuses, étroites et sombres comme les
corridors à ciel ouvert de quelque énorme bastille marine, s'ornent de
guirlandes et se pavoisent de drapeaux. On célèbre demain le
cinquantenaire de Chateaubriand.
Je m'achemine vers le Grand-Bé.
C'est l'heure de la marée basse. Sur le mince sentier pavé qui, à
travers les sables humides, mène jusqu'à l'îlot, des files de pèlerins
vont, comme moi, visiter le rocher funèbre, pendant qu'un peu de
solitude l'entoure encore. Il dresse en avancée sa haute masse de granit
que coiffe une toison d'herbes rousses, brûlées, calcinées par les vents
âpres et les ardents soleils. Un raidillon permet de gravir le sommet
que couronnent les ruines d'un ancien ouvrage fortifié. Une brèche dans
ce rempart croulant donne accès sur une espèce de terrasse dont les
rebords plongent à pic dans la grève, parmi la ceinture fauve des
goémons. C'est ici le cimetière farouche qu'emplit à elle seule la tombe
de Chateaubriand. Quelques fleurs pâles frissonnent dans un maigre
gazon. Une croix de pierre, une dalle de granit, sans une date, sans un
nom, c'est tout le monument. On vient de faire sa toilette, de gratter
les lichens qui s'y étaient incrustés, de laver les taches de salpêtre
déposées par l'embrun et de repeindre en noir la grille. Sur le talus
qui borde l'enclos, des menuisiers finissent de clouer les planches
d'une estrade en plein vent du haut de laquelle doit officier devant la
foule celui peut-être de nos écrivains qui a le plus directement hérité
de la grandiloquence du maître,--M. Melchior de Voguë.
Je regagne la ville aux dernières lueurs du couchant qui achèvent de
s'éteindre dans le ciel nuageux. Le phare du Jardin érige sa clarté
toute proche, et l'on dirait un long cierge funéraire chargé de veiller
au chevet de la grande tombe, dans la nuit.