III

Nous y pénétrons à la suite du maître. C'est l'intérieur d'une classe

quelconque: des bancs grossiers, des tables tachées d'encre et de

goudron; çà et là, des cartes, des instruments de marine, appendus aux

parois: au fond de la salle, une inscription, une seule, tracée en

lettres noires sur la chaux de la muraille: «L'alcoolisme, voilà

l'ennemi!» Une trentaine d'écoliers sont là, les uns, moussaillons

imberbes encore frais et roses comme des filles, les autres, déjà des

hommes faits avec des toisons hérissées, des mains énormes, et des yeux

aigus de pirates.

Nous tombons à merveille: c'est jour de distribution des prix. Quelques

livres, offerts par la Société bretonne de géographie, sont empilés dans

un angle. Debout dans la chaire,--un pauvre bureau vermoulu,--M.

Guillard commence la lecture du palmarès. Oh! il n'est pas long. Dix ou

douze noms échelonnés au verso d'un bout de papier, c'est toute la

liste. Voici s'avancer, en «louvoyant,» la procession des lauréats. Ils

sont rayonnants et piteux tout ensemble. Ils tournent machinalement

leurs bérets de laine rousse entre leurs doigts. Leur démarche a quelque

chose de l'allure dégingandée des oiseaux de falaises lorsqu'ils

cheminent à terre, les ailes pendantes. Parfois, il arrive que l'élève

désigné ne réponde pas à l'appel de son nom.

Une voix, alors, jette dans le silence:

--Il est en mer!

Et ces mots si simples: «en mer!» communiquent soudain à nos âmes je ne

sais quel frisson. L'humble classe s'est comme transfigurée: il semble

que nous y respirions toute la poésie aventureuse, toute l'héroïque

ivresse du large. Le large! mais il est là, tout proche. Nous en

pouvons, par les fenêtres ouvertes, suivre au loin l'immense courbe

dorée. Des cotres grésillons passent dans le champ de notre vue, toutes

voiles au vent, leurs tangons de pêche pointés comme deux antennes. Tout

ce grandiose du dehors emplit la misérable pièce où nous sommes venus

nous asseoir pour une heure, lui prête une majesté singulière, en fait

comme le vestibule de l'infini...

La cérémonie close, M. Guillard nous donne, pour nous piloter dans

l'île, un de ses jeunes apprentis-pêcheurs. C'est un garçonnet d'une

quinzaine d'années à peine, mais qui n'en compte pas moins à son actif

quatre «campagnes de thon». Il nous dit, chemin faisant, les joies et

les angoisses du métier, les longues navigations errantes, pendant des

semaines, des mois même, à des cent et des deux cents lieues, souvent

jusque dans les parages inhospitaliers de la côte de Biscaye. Il nous

dit les grosses lignes qui traînent, fixées aux tangons et appâtées avec

de la peau d'anguille, quand ce n'est pas avec une feuille de maïs ou,

moins encore, avec un simple chiffon.

--A l'extrémité de chaque tangon, monsieur, il y a une clochette qui

avertit, dès que le poisson a mordu; car en se débattant, il la fait

tinter. On laisse le thon danser un instant, jusqu'à ce qu'il soit à

bout de forces, puis on l'amène. Une fois qu'il est hissé, on l'éventre.

C'est une bête singulière. Elle a plus de sang qu'un homme. J'ai vu des

moments où le pont n'était qu'une mare rouge qui, à moi, me montait aux

chevilles. On se fût cru dans une bataille pour de vrai!...

Sa voix vibre d'une exaltation contenue, en évoquant ces grands carnages

atlantiques. Et, par une association d'idées bien bretonne:

--Vous a-t-on jamais conté, nous demande-t-il, comment les femmes de

chez nous mirent un jour les Anglais en fuite?

«Voilà. C'était il y a très longtemps. L'amiral des «Saozons» croisait

avec toute sa flotte dans les eaux de Groix. Les chaloupes grésillonnes

avaient appareillé pour la pêche les jours d'avant; donc, pas un homme

valide à terre, hormis le curé. L'amiral jugea l'occasion propice de

tenter un débarquement. Déjà ses vaisseaux s'avançaient en ligne,

cependant que les îliennes, consternées, se réfugiaient à l'église de

paroisse. Elles y trouvèrent le «recteur», Dom l'Uzel, debout sur les

marches du choeur. Si pressant que fût le péril, son visage ne

manifestait aucun trouble. Les îliennes pleuraient et se lamentaient: il

les calma du geste.

»--Femmes, prononça-t-il d'un ton aussi paisible que s'il se fût agi du

prône habituel à la messe du dimanche,--nous allons, d'abord, réciter un

_pater_ et prier saint Tudy qu'il nous soit en aide.

»L'oraison dite, il se tourna de nouveau vers l'assistance:

»--Maintenant, vous allez, s'il vous plaît, m'obéir de point en point.

Vieilles et jeunes, que chacune de vous rentre en son logis, qu'elle

dépouille coiffe, cotte, jupons, et revête des habits d'homme. Avant un

quart d'heure, il faut que vous ayez, toutes, les braies aux jambes et

le suroît en tête.

»Les femmes s'entre-regardaient, se demandant si le bon prêtre n'avait

pas la cervelle chavirée.

»--Cela fait, continua-t-il, vous prendrez vos barattes à beurre, vos

_ribots_, et vous les irez disposer en hâte sur les sommets culminants

de l'île, à Quilhuit, à Kerloret, à Kernédan, au Moustéro. Quand vous

les aurez braquées, face aux Anglais, tenez-vous massées derrière et ne

vous inquiétez plus de rien. Dieu fera le reste.

»Ce que Dom l'Uzel avait prévu se produisit. L'amiral des Saozons tomba

dans le piège. Il prit les ribots pour des canons et, persuadé qu'une

artillerie nombreuse s'apprêtait à lui faire accueil, il donna l'ordre

de virer de bord. Les Grésillonnes, depuis ce temps, n'ont jamais eu de

ses nouvelles.»

La terre du passé · 第 77 / 103 题