Ainsi bavarde gaiement notre guide. Nous faisons halte, un instant, sous
les vieux ormes ébouriffés qui ombragent la place du bourg. C'est la
seule oasis de cette grande terre chauve. Des vieilles tricotent,
assises sur des tabourets bas; des fillettes jouent aux osselets sous le
porche de l'église; un douanier flâne, les mains au dos, avec cet air de
héron pensif que donnent aux gens de sa profession les mélancoliques
stations nocturnes, le long des côtes. Autour de nous sont les maisons
du village, trapues, cossues, avenantes. Des jardinets les précèdent, où
poussent, à ciel ouvert, des plantes exotiques, des phycoïdes, des
bégonias, des figuiers de Barbarie, des lauriers-tins. Toutes ces
demeures blanches, silencieuses, respirent une paix coquette et comme
une élégance fleurie.
De minces ruelles vont s'étoilant dans toutes les directions. Celle où
nous nous engageons mène vers le sud. Nous voici dans la région des
cultures. Sans cesse nous croisons des groupes de femmes occupées à
ramasser des patates dans le creux de leur tablier. C'est à elles
qu'incombent, ici, comme dans toutes les îles bretonnes, les soins de la
terre. Elles y vaquent, d'ailleurs, avec une singulière beauté de gestes
et d'attitudes, et, ni la sveltesse de leur taille, ni la finesse
nerveuse de leurs mains n'en paraissent déformées. Une d'elles, qui
chantonnait d'une voix merveilleusement pure et profonde, se tait à
notre approche, et, comme nous la prions de poursuivre:
--Holà! répond-elle avec une moue hautaine, ma chanson n'est pas pour
les passants.
--Non. Elle est pour Pierre Lopez! riposte notre guide.
Et il se sauve en riant, tandis que la jeune fille, riant aussi, lui
lance une pomme de terre qui fait partir un vol d'alouettes marines des
chaumes d'un sillon voisin.
Des bornes minuscules marquent la limite de chaque propriété, réduite le
plus souvent à quelques acres. Rien ne rompt l'uniformité de la vaste
plaine nue, si ce n'est, de place en place, la silhouette d'un calvaire,
veillant, comme l'hermès antique, sur les labours confiés à sa garde.
Elles sont légion, ces croix; elles peuplent l'étendue. L'îlienne
invoque, le matin, leur bénédiction sur sa tâche et se signe devant
elles, le soir, dès que l'Angélus crépusculaire a tinté pour le repos.
A la lisière de la zone arable, nous entrons dans le pâtis communal. Des
vieux, retraités de l'Océan, y font paître, au bout d'une longe, des
vaches qu'à l'exiguïté de leurs proportions, comme aux fantaisies de
leur humeur, on prendrait plus volontiers pour des chèvres. L'homme et
la bête ruminent côte à côte: tandis que l'une remâche son herbe,
l'autre remâche ses souvenirs. Un de ces vétérans de la mer se plaint à
nous de sa déchéance:
--C'est triste, allez, après avoir manoeuvré l'écoute de la grand'voile,
de n'être plus bon qu'à tenir un licol!
Par delà le cercle miroitant des eaux, ses yeux où le regard achève de
s'éteindre remontent vers ses navigations anciennes, vers les grandes
houles bleues qu'argente le sillage des thoniers et que ses prunelles, à
lui, ne contempleront jamais plus.
C'est notre dernière rencontre. Nous sommes, à présent, hors de toute
humanité, en pleine steppe vierge. De courts ajoncs embroussaillent le
sol maigre, s'y cramponnent de toute la vigueur obstinée de leurs
sarments, s'efforcent péniblement de fleurir. Puis, ce sont des touffes
de plantes barbelées, puis la précaire végétation des roches, les
romarins, les lichens, les saxifrages. Après, plus rien. On plane sur le
vide; on se sent devenir impondérable; on est comme la fumée de ce
vapeur qui passe: on flotte, dissous dans le vent, dans le soleil, dans
la mer. D'une faille, à nos pieds, s'exhalent des sanglots immenses,
comme si quelque Titan agonisait là, écrasé sous la masse du
promontoire.
--Le trou de l'Enfer! nous dit le garçonnet.
On les compte par centaines, au long des côtes bretonnes, ces «enfers».
Celui-ci ne retentit point des hurlements désespérés que font entendre,
à Plogoff, les damnés du Raz, mais il ne laisse pas d'être d'une belle
horreur. Pendant que nous nous penchons pour sonder l'abîme, notre guide
a subitement disparu. Et voici que des profondeurs du gouffre une voix
s'élève, entonnant la célèbre complainte des _Trois matelots de
Groix_...
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Nous écoutons frémissants, la poitrine oppressée d'une indicible
angoisse. Élargie, amplifiée, décuplée par un écho fantastique, la voix
n'est plus une voix mais tout un choeur, l'infini _lamento_ des Ames
vouées à toutes les détresses du vent, de la mer et de la mort.
C'est avec une impression de soulagement que nous quittons ces lieux
redoutables. Un vallon sauvage fait brèche dans le rempart des falaises.
L'herbe y est d'une douceur de velours; un filet d'eau courante glisse
parmi les menthes et les sauges amères, avec un chuchotement discret. La
pente aboutit à une crique de sable multicolore au fond d'un fiord
enchanté. Il semble que l'Atlantique se soit plu à sculpter cet abri
pour quelque Océanide éprise de silence et de repos. La solitude y est
éternelle. Les goélands eux-mêmes respectent l'inviolabilité de ces
parages. Chateaubriand dirait que le Génie du calme en a fait sa
demeure. Les Grésillons désignent cette retraite sous le vocable de
Port-Saint-Nicolas, mais pour rien au monde ils n'y aventureraient leurs
barques. Une sorte de prohibition mystérieuse les en tient éloignés. Une
fée, croient-ils, habite là, celle-là même, je pense, qui a donné son
nom à leur île et dont on voit encore, les nuits de lune, onduler le
beau corps souple au bercement des houles endormies.