II

Nous nous acheminons cependant, par une route étroite et montante, vers

l'école de pêche, située dans la partie haute de l'île, au centre d'un

large plateau dénudé où alternent les brousses rases, les pâtis et les

chaumes. Sur le seuil de l'humble logis scolaire, nous attend le

directeur de l'établissement, celui que les nombreuses générations

d'élèves, sorties de ses mains, appellent avec une vénération

reconnaissante le «Père Guillard». Peu d'hommes ont mieux mérité, non

seulement de leur pays, mais de l'humanité. Ce ne fut pourtant, au

début, qu'un modeste instituteur de campagne. Sa vie s'est passée tout

entière parmi les clans marins du littoral morbihannais. Et il a eu

longtemps, comme ses pareils, l'existence la plus obscure, la plus

monotone; seulement il s'est ingénié à la rendre féconde.

Des enfants qu'il était chargé d'instruire, la plupart étaient des fils

de pêcheurs. Tout en les initiant aux mystères de l'alphabet et de

l'orthographe, M. Guillard fut amené de bonne heure à se demander s'il

n'y avait pas à faire pour eux quelque chose de plus efficace peut-être,

sinon de plus pressant. Il pensa, non sans raison, que sa qualité

d'éducateur de futurs marins lui créait des devoirs spéciaux. Et,

d'ailleurs, il avait lui-même l'âme d'un homme de la mer. Tout ce qui

touche à l'océan, à la vie du large, lui était un sujet de méditations

passionnées. Et, lorsque, vers leurs treize ans, ses écoliers quittaient

les bancs de la classe pour ceux de la barque paternelle, ce lui était

un navrement de songer qu'on les laissait aller sans armes, en quelque

sorte, au plus aventureux, au plus meurtrier des combats.

--Parbleu! disaient autour de lui les pères, hommes rudes, tannés, au

moral comme au physique, par l'embrun,--ils feront ce que nous avons

fait.

Une antique routine, en effet, transmise d'âge en âge, présidait seule,

jusqu'en ces derniers temps, aux destinées des pêcheurs de nos côtes.

C'était l'opinion courante, que, pour le plus difficile et le plus

dangereux des arts, il n'était besoin d'aucun rudiment. Il y fallait

uniquement de la race, une expérience péniblement acquise et le

souverain mépris de la mort. M. Guillard ne craignit pas d'entrer en

lutte avec le préjugé. Il commença par démontrer aux marins parmi

lesquels il vivait qu'ils ignoraient de leur métier les préceptes les

plus essentiels et, sans se laisser décourager par leurs sourires, leurs

haussements d'épaules, il se mêla de les leur apprendre.

L'humble maître d'école s'était rendu compte que des temps nouveaux

exigeaient des méthodes nouvelles. Ce ne sont pas seulement les

conditions du travail terrestre qui ont changé dans le cours de ce

siècle. La pêche elle-même a subi la loi commune et des modifications se

sont produites dans son régime, que des populations qui ne subsistent

que d'elle n'ont plus le droit de méconnaître.

Un exemple, entre vingt autres. Jadis, les migrations de la sardine se

faisaient à des époques régulières et par des chemins qui ne variaient

jamais. Le poisson abondait au même moment, dans les mêmes parages,

comme une manne bénie. On savait la semaine, le jour et presque

l'instant. Quelque ancien de la tribu, une sorte de voyant de la mer,

grimpait, la veille, par des sentiers abrupts, au sommet du promontoire

le plus avancé. De ses yeux d'aigle, habitués à plonger dans les

lointains, il fouillait l'immensité, à peine éclairée des premières

lueurs de l'aube. Et, dès qu'il avait surpris au large une tache

violâtre marbrant le gris azuré des eaux, vite il courait annoncer aux

barques déjà sous voiles la route suivie par le «banc».

Cet usage n'est point aboli; mais les vieux d'aujourd'hui ont beau

interroger la mer, ils n'en reçoivent que de décevantes réponses. La

sardine traquée a adopté d'autres saisons et d'autres voies. Et, de la

plupart des espèces de poissons, il en est de même: poursuivis avec une

âpreté qui va croissant, à mesure que se perfectionnent les engins, ils

se dérobent comme ils peuvent, en se réfugiant dans des fonds inconnus,

et la topographie des lieux de pêche en est toute bouleversée. Force est

d'abandonner la routine, idole impuissante, et de s'adresser à de plus

grands dieux.

En outre, la mer n'est plus l'être bizarre et mystérieux, le monstre

semi-bête, semi-femme, aux fantaisies tour à tour indulgentes et

hostiles, que nos marins se sont plu longtemps à se figurer, d'après

d'inconscientes réminiscences des antiques cosmogonies. On sait

désormais que, comme toutes les apparences mobiles de l'univers, elle

obéit, elle aussi, à des décrets immuables. La science a pénétré

quelques-unes de ses lois: on a déterminé la marche des courants, et les

vents eux-mêmes ont livré le secret de leurs caprices. Peu à peu s'est

édifiée toute une théorie de la mer, que ceux-là seuls continuaient

d'ignorer qui avaient le plus intérêt à la connaître. Rien de pratique

n'avait été tenté jusqu'à ce jour pour arracher les pêcheurs à leurs

vieux errements. Les notions les plus élémentaires de la navigation au

large restaient pour eux lettre close. De là tant de sinistres, tant de

barques françaises jetées aux côtes d'Angleterre et d'Espagne ou coupées

en deux, stupidement, sur les lignes de passage des paquebots. Il y

avait une oeuvre de salut à entreprendre, des milliers, des vingtaines

de milliers d'hommes à éclairer, à guider, à prémunir contre leur propre

vanité et contre la plus effroyable des morts. Cette oeuvre, M. Guillard

s'y est attelé avec une ardeur d'apôtre, et il l'a menée à bonne fin.

Il a commencé par prêcher d'exemple, devant des auditoires restreints.

Bientôt, grâce à ses efforts, grâce aussi au concours de quelques

personnalités dévouées, il se créait sur le littoral des sociétés

locales d'enseignement professionnel pour les marins côtiers. Informés

de cette initiative, le gouvernement, le président de la République

l'encouragèrent. Une école de pêche fut fondée à Groix, avec M. Guillard

pour directeur.

La terre du passé · 第 76 / 103 题