Nous nous acheminons cependant, par une route étroite et montante, vers
l'école de pêche, située dans la partie haute de l'île, au centre d'un
large plateau dénudé où alternent les brousses rases, les pâtis et les
chaumes. Sur le seuil de l'humble logis scolaire, nous attend le
directeur de l'établissement, celui que les nombreuses générations
d'élèves, sorties de ses mains, appellent avec une vénération
reconnaissante le «Père Guillard». Peu d'hommes ont mieux mérité, non
seulement de leur pays, mais de l'humanité. Ce ne fut pourtant, au
début, qu'un modeste instituteur de campagne. Sa vie s'est passée tout
entière parmi les clans marins du littoral morbihannais. Et il a eu
longtemps, comme ses pareils, l'existence la plus obscure, la plus
monotone; seulement il s'est ingénié à la rendre féconde.
Des enfants qu'il était chargé d'instruire, la plupart étaient des fils
de pêcheurs. Tout en les initiant aux mystères de l'alphabet et de
l'orthographe, M. Guillard fut amené de bonne heure à se demander s'il
n'y avait pas à faire pour eux quelque chose de plus efficace peut-être,
sinon de plus pressant. Il pensa, non sans raison, que sa qualité
d'éducateur de futurs marins lui créait des devoirs spéciaux. Et,
d'ailleurs, il avait lui-même l'âme d'un homme de la mer. Tout ce qui
touche à l'océan, à la vie du large, lui était un sujet de méditations
passionnées. Et, lorsque, vers leurs treize ans, ses écoliers quittaient
les bancs de la classe pour ceux de la barque paternelle, ce lui était
un navrement de songer qu'on les laissait aller sans armes, en quelque
sorte, au plus aventureux, au plus meurtrier des combats.
--Parbleu! disaient autour de lui les pères, hommes rudes, tannés, au
moral comme au physique, par l'embrun,--ils feront ce que nous avons
fait.
Une antique routine, en effet, transmise d'âge en âge, présidait seule,
jusqu'en ces derniers temps, aux destinées des pêcheurs de nos côtes.
C'était l'opinion courante, que, pour le plus difficile et le plus
dangereux des arts, il n'était besoin d'aucun rudiment. Il y fallait
uniquement de la race, une expérience péniblement acquise et le
souverain mépris de la mort. M. Guillard ne craignit pas d'entrer en
lutte avec le préjugé. Il commença par démontrer aux marins parmi
lesquels il vivait qu'ils ignoraient de leur métier les préceptes les
plus essentiels et, sans se laisser décourager par leurs sourires, leurs
haussements d'épaules, il se mêla de les leur apprendre.
L'humble maître d'école s'était rendu compte que des temps nouveaux
exigeaient des méthodes nouvelles. Ce ne sont pas seulement les
conditions du travail terrestre qui ont changé dans le cours de ce
siècle. La pêche elle-même a subi la loi commune et des modifications se
sont produites dans son régime, que des populations qui ne subsistent
que d'elle n'ont plus le droit de méconnaître.
Un exemple, entre vingt autres. Jadis, les migrations de la sardine se
faisaient à des époques régulières et par des chemins qui ne variaient
jamais. Le poisson abondait au même moment, dans les mêmes parages,
comme une manne bénie. On savait la semaine, le jour et presque
l'instant. Quelque ancien de la tribu, une sorte de voyant de la mer,
grimpait, la veille, par des sentiers abrupts, au sommet du promontoire
le plus avancé. De ses yeux d'aigle, habitués à plonger dans les
lointains, il fouillait l'immensité, à peine éclairée des premières
lueurs de l'aube. Et, dès qu'il avait surpris au large une tache
violâtre marbrant le gris azuré des eaux, vite il courait annoncer aux
barques déjà sous voiles la route suivie par le «banc».
Cet usage n'est point aboli; mais les vieux d'aujourd'hui ont beau
interroger la mer, ils n'en reçoivent que de décevantes réponses. La
sardine traquée a adopté d'autres saisons et d'autres voies. Et, de la
plupart des espèces de poissons, il en est de même: poursuivis avec une
âpreté qui va croissant, à mesure que se perfectionnent les engins, ils
se dérobent comme ils peuvent, en se réfugiant dans des fonds inconnus,
et la topographie des lieux de pêche en est toute bouleversée. Force est
d'abandonner la routine, idole impuissante, et de s'adresser à de plus
grands dieux.
En outre, la mer n'est plus l'être bizarre et mystérieux, le monstre
semi-bête, semi-femme, aux fantaisies tour à tour indulgentes et
hostiles, que nos marins se sont plu longtemps à se figurer, d'après
d'inconscientes réminiscences des antiques cosmogonies. On sait
désormais que, comme toutes les apparences mobiles de l'univers, elle
obéit, elle aussi, à des décrets immuables. La science a pénétré
quelques-unes de ses lois: on a déterminé la marche des courants, et les
vents eux-mêmes ont livré le secret de leurs caprices. Peu à peu s'est
édifiée toute une théorie de la mer, que ceux-là seuls continuaient
d'ignorer qui avaient le plus intérêt à la connaître. Rien de pratique
n'avait été tenté jusqu'à ce jour pour arracher les pêcheurs à leurs
vieux errements. Les notions les plus élémentaires de la navigation au
large restaient pour eux lettre close. De là tant de sinistres, tant de
barques françaises jetées aux côtes d'Angleterre et d'Espagne ou coupées
en deux, stupidement, sur les lignes de passage des paquebots. Il y
avait une oeuvre de salut à entreprendre, des milliers, des vingtaines
de milliers d'hommes à éclairer, à guider, à prémunir contre leur propre
vanité et contre la plus effroyable des morts. Cette oeuvre, M. Guillard
s'y est attelé avec une ardeur d'apôtre, et il l'a menée à bonne fin.
Il a commencé par prêcher d'exemple, devant des auditoires restreints.
Bientôt, grâce à ses efforts, grâce aussi au concours de quelques
personnalités dévouées, il se créait sur le littoral des sociétés
locales d'enseignement professionnel pour les marins côtiers. Informés
de cette initiative, le gouvernement, le président de la République
l'encouragèrent. Une école de pêche fut fondée à Groix, avec M. Guillard
pour directeur.