II

Quand, à l'aube, nous remettons à la voile, le décor a brusquement

changé. La mer, d'un gris délicat, d'un gris de colombe, a des frissons

de nacre vivante. Les croupes des îles exhibent de fines toisons vertes,

délicieuses à voir dans le premier éclat du jour naissant. Nous suivons

un chenal sinueux, parmi des enchevêtrements de pierres aux formes

bizarres; sur leurs cimes, blanches d'une poussière de guano, des

goélands sont perchés en rangs immobiles comme à la parade et,

philosophiquement, nous regardent passer. Quelques essais de culture,

ici et là, disent la présence de l'homme; une fumée bleuâtre révèle un

foyer qu'un bourrelet de dunes nous dérobe; une vache meugle dans un

pâtis.

A Saint-Nicolas nous faisons une courte escale. Une tribu de pêcheurs,

du continent, y campe durant la belle saison: ils y viennent poser des

casiers pour le homard ou tendre des filets pour le turbot. La cale

derrière laquelle ils abritaient leurs barques a été détruite, et ils

apportent à l'ingénieur leurs doléances.

--Nous, déclarent-ils, nous n'aurions pas où nous garer du vent, que ça

nous serait égal; on a l'habitude de ces misères. Mais c'est nos

bateaux!...

Et il faut entendre l'accent qu'ils mettent dans ces paroles, voir le

geste dont ils les soulignent.

Le soleil est déjà haut; une nappe de lumière ardente s'élargit sur la

mer. La brise a molli, comme énervée par la chaleur matinale de ce

radieux dimanche de juin: nous en restera-t-il assez pour atteindre la

«basse Rouge», dans ces parages de l'Ouest vers lesquels nous nous

dirigeons?

Le récif qui porte ce nom sanglant a été «soulagé» de sa tourelle, comme

dit Souffès, et l'on est en train de la rétablir. C'est à quoi s'occupe

le chantier de l'île aux Moutons. Mon voeu serait de les surprendre à

l'oeuvre, les hardis dompteurs d'écueils, les intrépides maçons de la

mer. Mais, à la marée montante, force leur est de déguerpir, la roche

couvrant à moitié flot; et, par malheur, la marée monte. Nous arrivons

juste au moment où le conducteur qui commande l'équipe donne l'ordre

d'évacuer. Déjà les paquets d'eau rejaillissent en gerbes d'écume, et

c'est à travers l'éparpillement de l'embrun que les hommes envoient leur

salut à l'ingénieur.

Nous les retrouvons, une heure plus tard, à l'île aux Moutons, où leur

chaloupe les a débarqués et où ils vivent, depuis près d'un mois, sans

autres communications avec la «grande terre» que les allées et venues

fort intermittentes du _Protecteur_. Rien de moins héroïque que

l'extérieur de ces braves gens qui pourtant fraternisent sans cesse avec

le péril, sinon avec la mort. Ce sont, pour la plupart, des paysans qui

ont commencé par casser des cailloux sur les routes du continent avant

de devenir des «cantonniers de la mer». Leur visage rasé, leurs traits

mélancoliques et doux annoncent des âmes plutôt timides, des caractères

faibles et passifs. Mais ce ne sont là que des apparences, et qui

mentent. Le conducteur, loin d'avoir à stimuler leur courage, a plus

souvent à modérer leur témérité. Le danger les exalte, les enivre. Ils

ont conservé le tempérament des Celtes primitifs et goûtent, comme leurs

ancêtres, une sorte de volupté âpre à jouter contre les éléments.

Aussitôt à l'île, ils ont dépouillé leurs vêtements de travail. C'est

dimanche, ai-je dit, jour de repos et jour de prière. Ils le solennisent

à leur façon, en s'habillant comme ils ont coutume de faire chez eux

pour se rendre à la messe de paroisse. Autrefois, les Glénans eurent

leur église et leur desservant. Le sanctuaire était à l'île du Loch, et

le «recteur» habitait la sacristie. Mais il ne reste aujourd'hui de la

chapelle que des ruines. L'évêque a dû rappeler le dernier prêtre: la

solitude, le tête-à-tête éternel avec les vagues lui avaient troublé

l'esprit. A l'île aux Moutons, c'est la fille du gardien de phare,

gardienne elle-même, qui lit l'office pour ceux qui veulent y

participer: on écoute, front nu, assis sur quelque bois d'épave ou sur

le rebord d'une citerne, et le spectacle, en sa simplicité rustique, ne

laisse pas d'être impressionnant.

* * * * *

Midi. Le gardien Collin nous promène à travers les décombres accumulés

par cette tempête de décembre, désormais historique, dans les alentours

immédiats du phare. Les faits s'évoquent avec une extraordinaire

précision du fond de sa mémoire d'insulaire, voué par état à une

existence d'anachorète où les événements se gravent d'un trait d'autant

plus sûr qu'ils sont moins fréquents.

Il nous dit la démence effrayante de la mer, les vagues oscillant à de

prodigieuses hauteurs, comme des montagnes ivres, l'île entière noyée,

le mur d'abri arraché de ses fondements, ses vaches emportées au fil du

courant et qu'il dut repêcher par les cornes, ses filles réfugiées à

l'étage le plus élevé de la tour, et le sentiment de détresse qu'ils

avaient tous, l'attente résignée, stoïque, de la perdition en commun.

Cependant, aussi loin que puisse s'étendre notre vue, la mer apaisée

n'est que sourires. A peine, par places, un léger remous, rompant la

courbe harmonieuse des flots, décèle un récif embusqué, quelque «basse»

traîtresse, ouvrière de naufrages et de trépas. L'île, dans la clarté

sans limites, est toute blonde. Des moutons qui lui ont fait donner son

nom il n'y a plus trace. Les seules bêtes domestiques sont les vaches du

père Collin; perchées au sommet du morne central, elles apparaissent

comme sculptées en noir sur l'étendue, leurs mufles immobiles tournés

vers le large, la queue pendante, les cornes lumineuses, rayonnantes de

l'or du soleil. Un silence infini plane. La respiration même des eaux

semble s'être tue. Le calme est si absolu qu'il en devient accablant: on

finit par en éprouver une sorte d'oppression, par se demander si l'on

n'est point le jouet d'un rêve, d'un mirage, le captif d'un monde

enchanté!...

La terre du passé · 第 68 / 103 题