III

La découverte du banc de l'Amérique du Nord porta une première atteinte

à son commerce. Les «rois du carême», comme on appelait ces opulents

armateurs, furent contraints d'abdiquer en d'autres mains. Survint la

Ligue qui les ruina tout à fait.

Non qu'ils eussent pris parti en cette guerre. Les querelles religieuses

les laissaient assez indifférents. Retirés dans leur petite Carthage

bretonne, ils envisageaient avec une égale philosophie les succès du duc

de Mercoeur et ceux du maréchal d'Aumont. Leur tort fut de compter sans

le troisième larron, ce sinistre Guy Eder de la Fontenelle, sorte de

condottière bas-breton, une des physionomies les plus singulières et les

plus complexes de ces temps troublés. Les «marchands» de Penmarc'h

croyaient se l'être attaché par des liens magnifiques, et, tout de même

se méfiant des appétits de sa bande, recrutée Dieu sait comme, s'étaient

retranchés dans une de leurs églises, préalablement fortifiée. Il vint

exprès leur faire reproche de n'avoir pas foi dans sa parole. Mais

tandis qu'il les haranguait d'un côté, ses soldats escaladaient les

remparts de l'autre.

Ce fut une mémorable tuerie de capitalistes, comme on dirait

aujourd'hui. Le chanoine Moreau,--une espèce de Froissart

cornouaillais,--qui nous en a légué les sanglants détails, prétend que

les Penmarc'hins avaient mérité leur sort. Le luxe avait engendré parmi

eux les vices les plus détestables et ils n'avaient pas craint de se

livrer aux pires abominations dans le sanctuaire même qu'ils avaient

choisi pour refuge. Le pays, depuis lors, ne fit plus que péricliter:

une fatalité inexorable pesa sur lui, dont il était dans son destin de

ne se relever jamais.

Du moins avait-il continué jusqu'à présent de vivre d'une vie précaire.

Des masures de pâtres ou de pêcheurs s'étaient construites avec les

débris des anciens manoirs. Des troupeaux estimés paissaient l'herbe

salée des palus; un blé vigoureux poussait sur l'emplacement des

jardins, et la sardine fournissait une ample moisson dans les eaux d'où

la morue avait émigré. Aux «sécheries» d'autrefois commençaient à

succéder des usines de friture.

Tout cela est actuellement compromis, sinon perdu irrémédiablement.

C'est une région à évacuer, un lambeau de la terre française qui va

disparaître. Il est peu croyable, en effet, que les travaux des

ingénieurs parviennent à faire reculer la mer: tout au plus

retarderont-ils, si on les entreprend, la catastrophe finale que Maxime

Du Camp prévoyait déjà lorsqu'il écrivait: «Un jour, sans doute, on ne

retrouvera plus rien; le reflux aura tout emporté...»

Il en sera, ce jour-là, de Penmarc'h comme d'Is la Merveilleuse. Ce ne

sera plus qu'un paysage sous-marin, une de ces mystérieuses Atlantides

que, par les ciels très purs, les pêcheurs de la côte bretonne

s'imaginent entrevoir au fond des eaux, parées d'une verdure éternelle

et endormies d'un sommeil enchanté. Une cristallisation mythique se fera

autour de la «ville engloutie». Quelque barde errant, s'il en reste, ira

conter par les bourgades sa légende où la traditionnelle Dahut,

magicienne perverse, ne manquera pas de jouer son rôle; et si, parfois,

durant les nuits de calme, de flottantes, d'imprécises musiques semblent

onduler sur la mer, avec les souffles apaisés du vent, les humbles gens

et les poètes prêteront l'oreille pour entendre tinter les cloches de

Penmarc'h, soeurs de ces cloches d'Is dont Renan lui-même ne laissait

pas de subir le charme.

La terre du passé · 第 66 / 103 题