La découverte du banc de l'Amérique du Nord porta une première atteinte
à son commerce. Les «rois du carême», comme on appelait ces opulents
armateurs, furent contraints d'abdiquer en d'autres mains. Survint la
Ligue qui les ruina tout à fait.
Non qu'ils eussent pris parti en cette guerre. Les querelles religieuses
les laissaient assez indifférents. Retirés dans leur petite Carthage
bretonne, ils envisageaient avec une égale philosophie les succès du duc
de Mercoeur et ceux du maréchal d'Aumont. Leur tort fut de compter sans
le troisième larron, ce sinistre Guy Eder de la Fontenelle, sorte de
condottière bas-breton, une des physionomies les plus singulières et les
plus complexes de ces temps troublés. Les «marchands» de Penmarc'h
croyaient se l'être attaché par des liens magnifiques, et, tout de même
se méfiant des appétits de sa bande, recrutée Dieu sait comme, s'étaient
retranchés dans une de leurs églises, préalablement fortifiée. Il vint
exprès leur faire reproche de n'avoir pas foi dans sa parole. Mais
tandis qu'il les haranguait d'un côté, ses soldats escaladaient les
remparts de l'autre.
Ce fut une mémorable tuerie de capitalistes, comme on dirait
aujourd'hui. Le chanoine Moreau,--une espèce de Froissart
cornouaillais,--qui nous en a légué les sanglants détails, prétend que
les Penmarc'hins avaient mérité leur sort. Le luxe avait engendré parmi
eux les vices les plus détestables et ils n'avaient pas craint de se
livrer aux pires abominations dans le sanctuaire même qu'ils avaient
choisi pour refuge. Le pays, depuis lors, ne fit plus que péricliter:
une fatalité inexorable pesa sur lui, dont il était dans son destin de
ne se relever jamais.
Du moins avait-il continué jusqu'à présent de vivre d'une vie précaire.
Des masures de pâtres ou de pêcheurs s'étaient construites avec les
débris des anciens manoirs. Des troupeaux estimés paissaient l'herbe
salée des palus; un blé vigoureux poussait sur l'emplacement des
jardins, et la sardine fournissait une ample moisson dans les eaux d'où
la morue avait émigré. Aux «sécheries» d'autrefois commençaient à
succéder des usines de friture.
Tout cela est actuellement compromis, sinon perdu irrémédiablement.
C'est une région à évacuer, un lambeau de la terre française qui va
disparaître. Il est peu croyable, en effet, que les travaux des
ingénieurs parviennent à faire reculer la mer: tout au plus
retarderont-ils, si on les entreprend, la catastrophe finale que Maxime
Du Camp prévoyait déjà lorsqu'il écrivait: «Un jour, sans doute, on ne
retrouvera plus rien; le reflux aura tout emporté...»
Il en sera, ce jour-là, de Penmarc'h comme d'Is la Merveilleuse. Ce ne
sera plus qu'un paysage sous-marin, une de ces mystérieuses Atlantides
que, par les ciels très purs, les pêcheurs de la côte bretonne
s'imaginent entrevoir au fond des eaux, parées d'une verdure éternelle
et endormies d'un sommeil enchanté. Une cristallisation mythique se fera
autour de la «ville engloutie». Quelque barde errant, s'il en reste, ira
conter par les bourgades sa légende où la traditionnelle Dahut,
magicienne perverse, ne manquera pas de jouer son rôle; et si, parfois,
durant les nuits de calme, de flottantes, d'imprécises musiques semblent
onduler sur la mer, avec les souffles apaisés du vent, les humbles gens
et les poètes prêteront l'oreille pour entendre tinter les cloches de
Penmarc'h, soeurs de ces cloches d'Is dont Renan lui-même ne laissait
pas de subir le charme.