Hier encore, à voir surgir sur l'horizon nu les profils des cinq églises
qui jalonnent ce canton sauvage, dans un espace relativement restreint,
il était impossible de n'évoquer point le spectre de quelque cité
déchue.
C'est l'impression qu'en reçut Maxime Du Camp, lorsqu'il visita ces
parages vers 1850, avec Flaubert pour compagnon de route. Dans les
_Souvenirs de Bretagne_, il donne de l'ancien Penmarc'h une description
somptueuse, empruntée en grande partie à Souvestre qu'il copie presque
textuellement, sans d'ailleurs le nommer. «Une jetée d'un quart de lieue
protégeait son port... On y faisait si rapidement fortune que les
laboureurs des pays voisins abandonnaient leurs charrues et venaient en
foule pour y trafiquer; ils accouraient en si grand nombre que les
champs restaient incultes et que la contrée manquait de pain; on
craignit les famines, et, en 1494, Jean V de Bretagne rendit une
ordonnance qui défendait, _sous peine de la hart_, ces dangereuses
émigrations de cultivateurs. Il y avait la rue des Marchands, la rue des
Cordiers, la rue des Argentiers, la Grand'Rue et bien d'autres».
La peinture, on le pense, est fort embellie. Une ville qui eût englobé
les cinq églises de Kérity, de Saint-Nona, de Notre-Dame-de-la-Joie, de
Saint-Pierre et de Saint-Guennolé, aurait couvert une surface presque
égale à celle de Paris. Il faut reléguer dans le domaine de la légende
cette fantastique cité de la mer. Le vrai Penmarc'h ne constituait pas,
à proprement parler, une ville, mais un ensemble de bourgades éparses
reliées entre elles par des voies non pavées. Dans les intervalles, en
pleine campagne, s'élevaient, de-ci de-là, les manoirs des armateurs,
des négociants, des capitaines de barques, qui formaient l'aristocratie
du pays. Quelques-unes de ces «bastides» existent encore, avec leurs
pignons pointus, leurs porches immenses par où s'engouffraient les
marchandises, leur tour de guet d'où la vue s'étendait à plusieurs
milles au large, leur arpent de jardin planté d'un bouquet d'ormes aux
branches bizarrement tordues par les rafales,--le tout ceint d'un mur
crénelé qu'isolait un fossé d'eau stagnante.
De rues des Argentiers ou de rues des Orfèvres, il n'en est pas question
dans les vieux textes. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'une
race d'aventuriers hardis, un tantinet forbans peut-être, acharnés au
lucre et passionnés pour les navigations lointaines, a, jusqu'à la fin
du moyen âge, fait retentir ces lieux déserts du bruit d'une activité
sans égale. On peut voir encore, sculptée dans le granit des églises,
l'image des caravelles qu'ils montaient, semblables, comme structure et
comme gréement, à celles de Christophe Colomb. Sur ces barques aux
proues élevées que décoraient des aplustres figurant des sirènes ou des
dragons symboliques, gardiens de trésors, quelles terres ne
visitèrent-ils pas? C'est vers l'Espagne toutefois qu'ils se dirigeaient
le plus volontiers. Un mouvement régulier de transactions et de
relations de toute nature s'établit, grâce à eux, entre la péninsule
armoricaine et la Galice, cette autre Celtique suspendue aux flancs des
monts pyrénéens. Des échanges se firent, non seulement de produits, mais
d'idées. Les pèlerinages de Saint-Jacques de Compostelle devinrent une
habitude sacrée pour les Bretons. Nos chants populaires en témoignent.
Le culte de l'apôtre s'implanta même en Armorique; sa légende fut peinte
sur les verrières des chapelles, jusque dans les hameaux les plus
reculés. Et c'est encore à ces voyages, sans doute, que les Bretons
durent de récupérer tels fragments de leur patrimoine national tombés en
déshérence, comme, par exemple, le mythe du Purgatoire de saint Patrice
qui ne rentra chez eux et ne reprit sa place dans leur littérature
qu'après avoir été traité sous forme de drame par le grand Calderon.
Les Penmarc'hins, on le voit, n'étaient pas seuls à s'enrichir du fruit
de ces expéditions. Ils avaient, du reste, presque à leurs portes, une
source de prospérités peut-être plus abondante.
Naguère, passant à Paimpol, il me souvient d'avoir entendu chanter à un
marin ce couplet d'une chanson de bord:
Si c'était la volonté de Dieu
Que fût ici la Terre-Neuve,
Eham, tira!
Entre le Yulc'h et Molène,
Nous ferions en sécurité la pêche!...
Ce rêve d'une race que déciment les longs et mortels séjours dans les
mers polaires, il fut, au temps des fastes de Penmarc'h, une réalité. La
morue foisonnait dans les eaux toutes proches. On n'avait, pour ainsi
dire, qu'à étendre le bras pour la pêcher. Cette industrie qui nécessite
aujourd'hui des armements si considérables et dont tant de vies d'hommes
sont la rançon se pratiquait, en quelque sorte, à demeure. Des bateaux
légers suffisaient: partis le matin, ils étaient, le soir, de retour.
Les femmes apprêtaient le poisson, le vidaient, le séchaient à l'air
libre et l'empilaient dans de grandes tonnes. Penmarc'h fut ainsi un des
principaux marchés de la morue, aux XIVe et XVe siècles.