III

Le Léonard est passé maître dans l'art éminemment commercial de

mystifier l'acheteur. Il y apporte sa gravité de pince-sans-rire et les

ressources de l'esprit le plus inventif. Cette forme d'imagination est,

d'ailleurs, la seule dont il fasse cas. Les spéculations désintéressées

le laissent indifférent. La vie contemplative, si développée chez ses

compatriotes du Trégor, est, chez lui, à peu près nulle. Rêver lui

semble une occupation de paresseux. Il n'a de goût que pour l'action,

pour l'action positive et d'un résultat prochain. Le monde de la fiction

et des songes, où se réfugie et se complaît peut-être trop volontiers

l'âme bretonne, lui est un domaine fermé, une sorte de jardin défendu

vers lequel aucune curiosité ne l'attire. Alors que, partout ailleurs,

en Armorique, le mythe est sans cesse en travail et se perpétue à l'état

de création vivante, c'est à peine si, dans la mémoire des gens du Léon,

surnagent quelques débris informes des anciens récits. Le témoignage de

M. Luzel est décisif à cet égard. «Vainement, dit-il en substance,

vainement j'ai battu les campagnes léonnaises, depuis l'embouchure de la

rivière de Morlaix jusqu'à la pointe de Saint-Mathieu. Malgré de longues

et patientes recherches, je n'ai pu découvrir que des fragments de

contes: encore sont-ils en nombre fort restreint». Et il ajoute: «Les

poésies, _gwerzes_ ou _sones_, n'y sont pas moins rares. _Le Léonard ne

chante pas_».

Que de fois ne l'ai-je point éprouvé par moi-même!... Un jour,

cependant, passant sur la route de Cléder à Plouescat, j'entendis

derrière un talus une petite gardeuse de vaches qui chantait. L'air

était celui d'une ballade en renom, tout ensemble véhément et triste. Je

m'approchai de la fillette. Elle me tendit un recueil de cantiques

pieux, ses «Heures», comme elle disait... De façon générale, le Léonard

ne connaît d'autre littérature que celle du livre de messe. D'aucuns

peut-être l'en féliciteront. Les bardes nomades eux-mêmes hésitent à

s'aventurer en ce pays, qui les dédaigne ou qui les raille. Ils y sont

traités de fainéants, quand on ne les fuit pas comme des «excommuniés».

Toutes les autres régions de la péninsule peuvent exciper de quelque nom

ayant plus ou moins marqué dans l'histoire des lettres. Le Léon n'en

compte pas un. Le seul homme qui fasse grande figure dans ses annales

est Michel Le Nobletz, un apôtre. Il vécut au XVIIe siècle et fut une

espèce de Jansénius breton. Il s'attacha surtout à la réformation des

moeurs. Il parcourut les fermes, les villages, les îles, déracinant les

restes des antiques superstitions, prêchant le retour à la pure

doctrine, rappelant le clergé lui-même à l'austère tradition du

catholicisme primitif. Suspect aux évêques, contrecarré dans toutes ses

démarches, il n'en continua pas moins d'évangéliser. On parle

aujourd'hui de sa canonisation. Son action sur le peuple fut profonde et

suscita un puissant réveil de l'idée religieuse dont les effets durent

encore. Nul n'a plus contribué à faire du Léon ce qu'il est: une sorte

de fief d'Église, une citadelle inexpugnable de la foi. Car c'est ainsi.

Cette race léonarde, si entreprenante, d'intelligence si déliée,

affranchie de tant de préjugés en toute autre matière, se montre, dans

l'ordre spéculatif, d'une docilité presque absolue. Uniquement vouée aux

affaires, il semble qu'elle ait chargé ses prêtres, en tout le reste, de

penser pour elle. C'est le principe de la division du travail appliqué

de façon peu commune. Un brave homme de là-bas m'exposait ainsi sa

conception:

--J'élève mes bêtes et je les vends au meilleur prix que je peux. Ce

n'est pas toujours chose aisée. Pourquoi irais-je m'embarrasser d'autres

soins? En dehors de mon métier, le _recteur_ est là pour me dire ce qui

est bien, ce qu'il faut faire. J'écoute, j'obéis et je suis tranquille:

_je suis dans l'ordre_.

Les jours d'élections sénatoriales, dans le Finistère, la délégation du

Léon présente un singulier spectacle: beaucoup de ces délégués sont des

ecclésiastiques, et l'on dirait un clan de paysans conduit en pèlerinage

par ses prêtres.

La terre du passé · 第 45 / 103 题