Le Léonard est passé maître dans l'art éminemment commercial de
mystifier l'acheteur. Il y apporte sa gravité de pince-sans-rire et les
ressources de l'esprit le plus inventif. Cette forme d'imagination est,
d'ailleurs, la seule dont il fasse cas. Les spéculations désintéressées
le laissent indifférent. La vie contemplative, si développée chez ses
compatriotes du Trégor, est, chez lui, à peu près nulle. Rêver lui
semble une occupation de paresseux. Il n'a de goût que pour l'action,
pour l'action positive et d'un résultat prochain. Le monde de la fiction
et des songes, où se réfugie et se complaît peut-être trop volontiers
l'âme bretonne, lui est un domaine fermé, une sorte de jardin défendu
vers lequel aucune curiosité ne l'attire. Alors que, partout ailleurs,
en Armorique, le mythe est sans cesse en travail et se perpétue à l'état
de création vivante, c'est à peine si, dans la mémoire des gens du Léon,
surnagent quelques débris informes des anciens récits. Le témoignage de
M. Luzel est décisif à cet égard. «Vainement, dit-il en substance,
vainement j'ai battu les campagnes léonnaises, depuis l'embouchure de la
rivière de Morlaix jusqu'à la pointe de Saint-Mathieu. Malgré de longues
et patientes recherches, je n'ai pu découvrir que des fragments de
contes: encore sont-ils en nombre fort restreint». Et il ajoute: «Les
poésies, _gwerzes_ ou _sones_, n'y sont pas moins rares. _Le Léonard ne
chante pas_».
Que de fois ne l'ai-je point éprouvé par moi-même!... Un jour,
cependant, passant sur la route de Cléder à Plouescat, j'entendis
derrière un talus une petite gardeuse de vaches qui chantait. L'air
était celui d'une ballade en renom, tout ensemble véhément et triste. Je
m'approchai de la fillette. Elle me tendit un recueil de cantiques
pieux, ses «Heures», comme elle disait... De façon générale, le Léonard
ne connaît d'autre littérature que celle du livre de messe. D'aucuns
peut-être l'en féliciteront. Les bardes nomades eux-mêmes hésitent à
s'aventurer en ce pays, qui les dédaigne ou qui les raille. Ils y sont
traités de fainéants, quand on ne les fuit pas comme des «excommuniés».
Toutes les autres régions de la péninsule peuvent exciper de quelque nom
ayant plus ou moins marqué dans l'histoire des lettres. Le Léon n'en
compte pas un. Le seul homme qui fasse grande figure dans ses annales
est Michel Le Nobletz, un apôtre. Il vécut au XVIIe siècle et fut une
espèce de Jansénius breton. Il s'attacha surtout à la réformation des
moeurs. Il parcourut les fermes, les villages, les îles, déracinant les
restes des antiques superstitions, prêchant le retour à la pure
doctrine, rappelant le clergé lui-même à l'austère tradition du
catholicisme primitif. Suspect aux évêques, contrecarré dans toutes ses
démarches, il n'en continua pas moins d'évangéliser. On parle
aujourd'hui de sa canonisation. Son action sur le peuple fut profonde et
suscita un puissant réveil de l'idée religieuse dont les effets durent
encore. Nul n'a plus contribué à faire du Léon ce qu'il est: une sorte
de fief d'Église, une citadelle inexpugnable de la foi. Car c'est ainsi.
Cette race léonarde, si entreprenante, d'intelligence si déliée,
affranchie de tant de préjugés en toute autre matière, se montre, dans
l'ordre spéculatif, d'une docilité presque absolue. Uniquement vouée aux
affaires, il semble qu'elle ait chargé ses prêtres, en tout le reste, de
penser pour elle. C'est le principe de la division du travail appliqué
de façon peu commune. Un brave homme de là-bas m'exposait ainsi sa
conception:
--J'élève mes bêtes et je les vends au meilleur prix que je peux. Ce
n'est pas toujours chose aisée. Pourquoi irais-je m'embarrasser d'autres
soins? En dehors de mon métier, le _recteur_ est là pour me dire ce qui
est bien, ce qu'il faut faire. J'écoute, j'obéis et je suis tranquille:
_je suis dans l'ordre_.
Les jours d'élections sénatoriales, dans le Finistère, la délégation du
Léon présente un singulier spectacle: beaucoup de ces délégués sont des
ecclésiastiques, et l'on dirait un clan de paysans conduit en pèlerinage
par ses prêtres.