La race y est belle et grande, avec quelque chose de majestueux. La
figure des femmes, sous la coiffe étroite aux rubans relevés en forme
d'anses, fait penser au type sévère des matrones romaines. Les hommes,
tout de noir vêtus, portent le feutre large à boucle d'argent, le gilet
taillé en justaucorps, la veste à basques, de coupe ancienne, et qui
rappelle l'habit de cour. Un ample turban de laine grise fait deux et
trois fois le tour de leurs reins. Vus dans l'attitude qui leur est
familière, le torse cambré, les mains passées dans la ceinture, les
Léonards ont grand air; il semble que l'on retrouve en eux un peu de la
dignité grave de leurs homonymes d'Espagne, je ne sais quelle solennité
d'hidalgos. Ces paysans ont conservé des dehors et des manières de
gentilshommes. Que si vous visitez leurs fermes, vous croirez entrer
dans des manoirs. Bâties, la plupart, sur un modèle unique, elles sont
toutes flanquées d'un _appotis-taôl_, sorte de donjon carré où l'on a
coutume de dresser la table de famille. Et il n'est pas jusqu'à la
langue dans laquelle on vous souhaite la bienvenue qui n'ait sa
noblesse. De tous les dialectes armoricains, c'est le dialecte léonnais
qui a le moins évolué. Presque pas de contractions. Les formes verbales
ont gardé toute leur ampleur primitive et se déroulent avec une
harmonieuse lenteur, en périodes sonores et grandiloquentes. Les
Léonards ont conscience de ce que leur idiome a de particulier: ils le
définissent eux-mêmes un «breton large», _brezonnec lédan_.
--Ailleurs, on _parle_, me disait l'un deux. Nous autres, nous
_prêchons_.
Il ne faudrait, du reste, pas juger de cette race d'après son extérieur
un peu compassé. L'esprit, chez elle, est alerte, insinuant, souple,
d'aucuns vont jusqu'à dire cauteleux. «Ce sont les Normands de la
Bretagne», affirme-t-on couramment. De fait, ils sont entendus aux
affaires, très différents en cela de la grande majorité des Celtes dont
on connaît l'incurie native, l'inaptitude aux besognes d'argent. Eux,
ils ont souci de «gagner», d'amasser, de faire fortune. «Tout Léonard,
si l'on en croit le proverbe, porte en lui une âme de marchand».
Fermiers, ils se livrent à l'élevage; maquignons, ils promènent de foire
en foire leur figure glabre, leurs épaules athlétiques et leur parole
dorée. On sait combien le Breton répugne à la transplantation; les
racines adventives lui font défaut; il ne se résigne à l'exil que
contraint par les pires nécessités; parfois, il en meurt. Le Léonard
s'expatrie volontiers, s'il y trouve profit et, loin de dépérir, il
prospère. Qu'on lise l'étude si documentée que M. Lemoine a consacrée
dans la _Science sociale_ à l'émigration bretonne. Le Roscovite y est en
belle place, et le Roscovite est assurément l'incarnation la plus
complète, la plus vivante, du mercantilisme léonnais. Il pullule à
Paris, alentour des Halles. Mais on le rencontre aussi bien au Havre, à
Nantes, à Angers. Pour vendre à bon prix ses oignons, ses artichauts,
ses choux-fleurs, ses primeurs de toute espèce, où n'irait-il pas?
Londres, Cardiff, Southampton le voient débarquer à époques fixes. Au
Pays de Galles, on est tellement accoutumé à lui que, «pour beaucoup
d'habitants, Breton et Roscovite, c'est tout un». Et cette
identification n'est pas toujours, paraît-il, pour rendre sympathiques
aux Celtes d'outre-Manche leurs congénères de ce côté du détroit.