Longtemps, les «nobles» ont exercé sur ces campagnes une influence
presque égale à celle du clergé. Mais elle est aujourd'hui fort en
baisse. Avec le spectre de plus en plus effacé du roi, s'est évanoui le
prestige du gentilhomme. L'_aôtrou_, «le seigneur» ne pèse plus guère
que ce que pèse sa fortune. Son crédit ne dépasse pas l'étendue de ses
terres. Seule, sa clientèle de fermiers ou de manoeuvres se sent tenue
d'accepter de lui le mot d'ordre. On le salue encore très bas, mais on
ne le considère plus comme un être exceptionnel. Le «château» a fini
d'en imposer, surtout depuis que le clergé, sur les indications de Rome,
a séparé sa cause de celle des partis vaincus. Le presbytère, en
revanche,--je dis le presbytère, et non l'église,--demeure, dans chaque
paroisse une sorte de centre moral, d'où toute lumière émane, et qui,
par d'invisibles courants, agit sur toutes les consciences. Il est
difficile pour quelqu'un qui n'a pas étudié de près ce peuple de se
représenter son état d'esprit et l'idée, aussi peu moderne que possible,
qu'il se fait du prêtre, de sa mission évangélique, de son rôle social.
Cela ne ressemble à rien de ce temps, et vous reporte à plusieurs
siècles en arrière, en plein moyen âge. Le prêtre, aux yeux du Léonard,
n'est pas seulement un personnage revêtu d'un caractère sacré; des
facultés mystérieuses lui sont dévolues: c'est une espèce de thaumaturge
et presque de sorcier. La vénération que l'on professe pour lui ne va
pas sans quelque terreur. Le rêve de toute famille léonarde est d'en
compter au moins un parmi ses membres. On couve dès le berceau cet
enfant prédestiné; on ne recule devant aucun sacrifice pour lui faire
suivre les cours aux collèges de Saint-Pol et de Lesneven, les deux
villes saintes de la contrée; et, lorsqu'il reparaît, frais émoulu du
séminaire, tout flambant neuf dans sa soutane, on n'ose plus le désigner
par son nom; sa mère ou ses soeurs le servent humblement dans une pièce
à part, et le père, pour s'asseoir à sa table, attend qu'il veuille bien
l'en prier.
Il serait puéril de s'étonner, après cela, de l'extraordinaire empire
que possède le clergé sur les âmes, dans cette petite théocratie
bretonne qui s'appelle le Léon. Le prêtre est ici le fils élu de la
race: il en est la conscience pensante et, si l'on peut dire, le
cerveau. Joignez qu'il a derrière lui, autour de lui, sa nombreuse
parenté, et l'on sait quelle est, en Bretagne, la persistance
indomptable du lien familial. Il ne dépend que de lui d'user de son
autorité et d'en mésuser, s'il lui plaît. Il ne s'en fait pas toujours
faute. Le sentiment de sa force lui inspire un certain orgueil de caste.
On l'a vu, dans plus d'une circonstance, braver l'évêque, braver même le
Pape. Au début du siècle, il refusa longtemps de se plier aux lois
concordataires et de reconnaître la suprématie de ses nouveaux chefs. Un
_recteur_, du nom d'Héliès, alla jusqu'à prêcher le schisme. Une Église
léonarde menaçait de se constituer. Déjà, des offices clandestins se
célébraient à huis clos et, pour préserver les morts de toute souillure,
on les enterrait nuitamment, hors des bourgs, dans quelque cimetière
désaffecté. Les petites chapelles tréviales, les humbles sanctuaires à
demi ruinés, dérobés dans les replis des dunes ou perdus dans
l'immensité des landes, servirent de lieux de prière et de conciliabule
aux fidèles de la nouvelle secte. Des émissaires allaient, de ferme en
ferme, convier les gens au rendez-vous et leur communiquer le mot de
passe.
J'ai même ouï dire à une Léonarde quasi centenaire qu'elle avait vu
tenir des réunions de ce genre dans la cour du manoir paternel. On
dressait la nappe de l'autel sur un énorme bahut à blé. L'heure du prône
venue, le prêtre montait dans un tombereau et, de cette chaire
improvisée, exhortait l'auditoire à souffrir toutes les persécutions
plutôt que de pactiser avec l'«hérésie». La résistance occulte
commençait à tourner à la révolte ouverte. Les femmes surtout se
montraient exaltées. On craignit des désordres. Les pouvoirs publics
durent intervenir. Le mouvement avorta.
Et, sans doute, les temps ont changé depuis lors, mais il semble bien
que, dans ce sombre pays de Léon, quelque chose vit encore de l'âme
farouche du vieil Héliès.