IV

Longtemps, les «nobles» ont exercé sur ces campagnes une influence

presque égale à celle du clergé. Mais elle est aujourd'hui fort en

baisse. Avec le spectre de plus en plus effacé du roi, s'est évanoui le

prestige du gentilhomme. L'_aôtrou_, «le seigneur» ne pèse plus guère

que ce que pèse sa fortune. Son crédit ne dépasse pas l'étendue de ses

terres. Seule, sa clientèle de fermiers ou de manoeuvres se sent tenue

d'accepter de lui le mot d'ordre. On le salue encore très bas, mais on

ne le considère plus comme un être exceptionnel. Le «château» a fini

d'en imposer, surtout depuis que le clergé, sur les indications de Rome,

a séparé sa cause de celle des partis vaincus. Le presbytère, en

revanche,--je dis le presbytère, et non l'église,--demeure, dans chaque

paroisse une sorte de centre moral, d'où toute lumière émane, et qui,

par d'invisibles courants, agit sur toutes les consciences. Il est

difficile pour quelqu'un qui n'a pas étudié de près ce peuple de se

représenter son état d'esprit et l'idée, aussi peu moderne que possible,

qu'il se fait du prêtre, de sa mission évangélique, de son rôle social.

Cela ne ressemble à rien de ce temps, et vous reporte à plusieurs

siècles en arrière, en plein moyen âge. Le prêtre, aux yeux du Léonard,

n'est pas seulement un personnage revêtu d'un caractère sacré; des

facultés mystérieuses lui sont dévolues: c'est une espèce de thaumaturge

et presque de sorcier. La vénération que l'on professe pour lui ne va

pas sans quelque terreur. Le rêve de toute famille léonarde est d'en

compter au moins un parmi ses membres. On couve dès le berceau cet

enfant prédestiné; on ne recule devant aucun sacrifice pour lui faire

suivre les cours aux collèges de Saint-Pol et de Lesneven, les deux

villes saintes de la contrée; et, lorsqu'il reparaît, frais émoulu du

séminaire, tout flambant neuf dans sa soutane, on n'ose plus le désigner

par son nom; sa mère ou ses soeurs le servent humblement dans une pièce

à part, et le père, pour s'asseoir à sa table, attend qu'il veuille bien

l'en prier.

Il serait puéril de s'étonner, après cela, de l'extraordinaire empire

que possède le clergé sur les âmes, dans cette petite théocratie

bretonne qui s'appelle le Léon. Le prêtre est ici le fils élu de la

race: il en est la conscience pensante et, si l'on peut dire, le

cerveau. Joignez qu'il a derrière lui, autour de lui, sa nombreuse

parenté, et l'on sait quelle est, en Bretagne, la persistance

indomptable du lien familial. Il ne dépend que de lui d'user de son

autorité et d'en mésuser, s'il lui plaît. Il ne s'en fait pas toujours

faute. Le sentiment de sa force lui inspire un certain orgueil de caste.

On l'a vu, dans plus d'une circonstance, braver l'évêque, braver même le

Pape. Au début du siècle, il refusa longtemps de se plier aux lois

concordataires et de reconnaître la suprématie de ses nouveaux chefs. Un

_recteur_, du nom d'Héliès, alla jusqu'à prêcher le schisme. Une Église

léonarde menaçait de se constituer. Déjà, des offices clandestins se

célébraient à huis clos et, pour préserver les morts de toute souillure,

on les enterrait nuitamment, hors des bourgs, dans quelque cimetière

désaffecté. Les petites chapelles tréviales, les humbles sanctuaires à

demi ruinés, dérobés dans les replis des dunes ou perdus dans

l'immensité des landes, servirent de lieux de prière et de conciliabule

aux fidèles de la nouvelle secte. Des émissaires allaient, de ferme en

ferme, convier les gens au rendez-vous et leur communiquer le mot de

passe.

J'ai même ouï dire à une Léonarde quasi centenaire qu'elle avait vu

tenir des réunions de ce genre dans la cour du manoir paternel. On

dressait la nappe de l'autel sur un énorme bahut à blé. L'heure du prône

venue, le prêtre montait dans un tombereau et, de cette chaire

improvisée, exhortait l'auditoire à souffrir toutes les persécutions

plutôt que de pactiser avec l'«hérésie». La résistance occulte

commençait à tourner à la révolte ouverte. Les femmes surtout se

montraient exaltées. On craignit des désordres. Les pouvoirs publics

durent intervenir. Le mouvement avorta.

Et, sans doute, les temps ont changé depuis lors, mais il semble bien

que, dans ce sombre pays de Léon, quelque chose vit encore de l'âme

farouche du vieil Héliès.

La terre du passé · 第 46 / 103 题