LE LÉON NOIR

I

Que l'on vienne du Trégor ou de la Cornouailles, une impression

singulière de grandeur et de tristesse saisit l'âme dès que l'on pénètre

en Léon. On a tout de suite le sentiment d'une terre à part, d'aspect

étrangement austère, aux horizons plus larges, mais plus dénudés. Loti,

qui la parcourut naguère en compagnie de son _frère Yves_, a tracé

d'elle ce croquis: «... Un grand pays plat, une lande aride, nue comme

un désert». C'est vraiment une contrée sans grâce et sans charme. Les

rivages même, bordés de dunes ou prolongés en de vastes étendues

sablonneuses, sont monotones, ennuyeux et laids. Aussi les baigneurs

s'en écartent-ils; la mer n'y sourit en aucune saison. Rares et peu

profondes sont les vallées, sombres et silencieuses les fontaines, où

jamais les yeux divins de la Viviane celtique ne se sont mirés. Les bois

manquent: à peine quelques bouquets d'arbres, rebroussés par les vents

de l'Ouest. Des cultures maraîchères, en revanche, et des prairies

artificielles, à perte de vue. Rien ne rompt l'uniformité de ce plateau

immense, si ce n'est des silhouettes de clochers pointant vers le ciel

de toutes parts. Ces fines aiguilles de pierre merveilleusement ajourées

par des artisans primitifs, la terre léonnaise en est hérissée d'un bout

à l'autre. Elle est proprement le pays des églises. Elle s'en

enorgueillit, non sans quelque raison, d'abord, parce qu'elle n'a pas

d'autre parure, et puis, parce qu'il en est, parmi ces églises, qui sont

de purs poèmes, des miracles de hardiesse, et d'élégance, et de beauté.

On connaît le Kreizker. Une chanson de conscrit finistérien, devenue

comme l'air national des Bas-Bretons, en a célébré la sveltesse et la

hauteur, jusqu'aux plus extrêmes confins du monde. Il étonne si fort les

Léonards eux-mêmes, qu'à les entendre il n'a pu être construit que par

le diable, le plus pervers, mais aussi le plus ingénieux des anges,

comme on sait.

Le Kreizker n'est point une exception. Allez à Berven, à Lambader, à

Guimiliau, à Saint-Thégonnec, au Folgoät, et j'en passe, vous y verrez

s'épanouir d'exquises floraisons architecturales. Quant aux sanctuaires

locaux, ils sont innombrables. Pas de hameau qui n'ait le sien, et ce ne

sont pas les moins ornés. Les landes, les grèves même en sont peuplées,

et l'on en rencontre qu'il faut déblayer chaque printemps, à demi

enfouis qu'ils sont, aux marées d'équinoxe, dans les sables.

Pour qui voyage en ce pays, c'est là le premier trait qui frappe: les

lieux de prière multipliés presque à l'infini. Le second, c'est la

fréquence des châteaux. D'aucuns, comme celui de Kérouzéré, écrasent les

labours avoisinants de leur masse féodale, restée intacte.

D'autres,--Kerjean, par exemple,--évoquent tous les enchantements de la

Renaissance. La plupart cependant sont modernes; mais il n'est pas

jusqu'aux plus récentes de ces maisons seigneuriales qui ne demeurent

tout imprégnées de l'atmosphère d'une autre époque et comme confites en

des dévotions surannées. Les parcs qui les entourent forment les seules

oasis de cette région sans arbres. Tristes oasis. Leurs verdures

vénérables assombrissent l'horizon plus encore qu'elles ne l'égayent, et

font planer sur toute la contrée je ne sais quelle ombre léthargique.

«Pays d'églises et de châteaux, pays de nobles et de prêtres», dit, à

propos du Léon, un vieil adage. Le mot n'a pas cessé d'être juste. Tel

est bien le double caractère de cette terre, ce qui lui imprime sa

marque propre, sa dure et froide originalité.

La terre du passé · 第 43 / 103 题