Un jour, comme je voyageais dans la montagne bretonne, vers Callac,
j'eus l'heur de nouer connaissance avec un des représentants, disons
mieux, un des patriarches les plus vénérables de la corporation. Il
s'appelait Roparz. Il était aussi vieux que le siècle, étant né, à l'en
croire, l'année où les cloches des églises, après être demeurées
longtemps muettes, recommencèrent à sonner. L'âge n'avait ni ralenti ses
facultés, ni raidi ses membres. Il filait encore bien ses soixante-dix
brasses de corde, de la prime aube à la dernière flambée du couchant.
L'air salubre de ces hauteurs lui avait conservé sa vigueur intacte. Il
n'y avait que sa barbe qui avait blanchi, roussi plutôt. Elle était
longue et couleur d'étoupe. Comme elle tombait très bas, elle venait
presque se confondre, tandis qu'il vaquait à son métier, avec la liasse
de chanvre qu'il portait attachée à la ceinture, si bien qu'on eût dit,
par moments, que c'était sa barbe couleur d'étoupe qu'il cordait.
Je n'avais eu d'autre dessein, en l'abordant, que de me renseigner sur
quelques-unes des particularités du paysage. Il m'avait répondu le plus
obligeamment du monde, et, muni de toutes les indications que je
souhaitais, je me disposais à continuer mon chemin quand, sur le point
de prendre congé, une dernière question, à laquelle je ne prêtais
d'ailleurs aucune importance, me vint aux lèvres.
--Mène-t-elle encore loin, vieux père, la «route verte» où nous voici?
Il eut un petit sourire narquois:
--Dans mon enfance, les anciens prétendaient qu'elle mène au ciel.
Seulement, il fallait la suivre jusqu'au bout, à travers les sept
Évêchés. Et cela n'est sans doute pas dans vos intentions.
Je le regardai, fort intrigué:
--Que signifie cette histoire? Parlez-vous sérieusement ou par jeu?
Il cessa de rire, et, tournant vers moi ses prunelles de nuance
indécise, comme fanées par les ans:
--C'est vrai, fit-il assez mélancoliquement, il n'y a plus que les
vieilles gens à savoir les vieilles choses... Apprenez donc, mon
filleul, que cette route, aujourd'hui sans issue, était autrefois celle
du Trô-Breiz...
Le Trô-Breiz! le «Tour de Bretagne»! Il me souvenait d'en avoir trouvé
quelque vague mention dans nos vieux chroniqueurs. Il y était dit que le
voyage ou pèlerinage de ce nom était anciennement une dévotion si usitée
qu'il avait fallu construire à travers la province «un chemin tout
exprès», une sorte de Voie sacrée. Il y était dit pareillement que cette
dévotion consistait à rendre visite, dans leurs cathédrales respectives,
aux sept apôtres primitifs de l'Église armoricaine, savoir: saint Pol de
Léon, saint Tugdual de Tréguier, saint Brieuc, saint Samson de Dol,
saint Malo, saint Paterne de Vannes et saint Corentin de Quimper.
Née aux jours les plus sombres du moyen âge, presque au lendemain des
incursions normandes, c'est surtout dans la période du XVe et du XVIe
siècle qu'elle s'était épanouie, en même temps que jaillissait du sol
cette merveilleuse floraison architecturale qui, dans ce pays pauvre et
de moyens si précaires, étonne encore par sa richesse et par sa variété.
Jamais la foi des humbles n'enfanta des miracles plus charmants. Au
creux des vallons les plus reculés et sur les hauteurs les plus
sauvages, parmi les ajoncs des landes et jusque dans les dunes des
grèves, l'art des tailleurs de pierre prodigua des chefs-d'oeuvre. Toute
la péninsule se peupla de calvaires, d'ossuaires, de chapelles,
d'oratoires élégants et magnifiques, ouvragés comme des bijoux. Le dur
granit breton semblait s'attendrir sous le ciseau et tantôt se
découpait, comme de lui-même, en guipures d'une légèreté incomparable;
tantôt s'effilait en flèches aériennes d'une sveltesse jusqu'alors
inconnue.
Le désir de contempler ces merveilles nouvellement écloses, la douceur
de prier dans des sanctuaires plus beaux et, par suite, pensait-on, plus
féconds en grâces, ne furent pas pour peu dans le développement
considérable que prirent, à cette époque, les migrations annuelles du
Trô-Breiz. Joignez que la piété bretonne a toujours été d'essence
voyageuse. Elle participe, elle aussi, de cet esprit d'aventure qui est,
au dire de Renan, un des traits caractéristiques de la race.
Aujourd'hui encore, elle se plaît aux dévotions lointaines. Elle a ses
confréries de «pèlerines par procuration» que vous rencontrerez en
toutes saisons par les routes, leurs souliers à clous noués sur
l'épaule, une fiole dans la poche pour puiser aux fontaines saintes, et,
dans les doigts, en guise d'insigne, la verge de saule écorcé. Les
_pardons_ eux-mêmes seraient-ils si courus, s'ils n'étaient avant tout
des occasions de grands déplacements? Dans la fidélité qu'on leur garde
entre pour beaucoup l'allégresse que donnent l'imprévu, l'espace, la
fuite des paysages, le changement d'horizons.
Et, toutefois, ces pèlerinages modernes à Saint-Yves ou à Rumengol, à la
Palude ou à Sainte-Anne d'Auray, c'est à peine s'ils peuvent nous
retracer une faible et mesquine image de ce que durent être, aux siècles
de ferveur profonde, les imposantes manifestations du Trô-Breiz. Les
érudits locaux nous enseignent qu'elles se produisaient quatre fois
l'an, aux époques dites les _Quatre Temporaux_, qui étaient, pour parler
comme les Bretons, Pâques fleuries, Pâques de Pentecôte, la Saint-Michel
et la Nativité.
Des foules immenses y prenaient part. Pendant tout un mois,--car telle
était la durée de chaque Temporal,--c'était, sur toutes les voies tant
de l'aller que du retour, une suite ininterrompue de processions
cheminant, clergé en tête, par étapes, et accomplissant, dans les trente
jours prescrits, un circuit de près de deux cents lieues. La campagne ne
portait, en effet, son fruit que si on la menait tout entière à pied.
Et, cette obligation, les ducs de Bretagne s'y astreignaient avec autant
de scrupule que leurs plus minces sujets. Nous le savons par l'exemple
de Jean V, qui nous a été légué par son historiographe. Atteint de la
rougeole à Rennes, en 1419, il promit, s'il se tirait d'affaire,
d'entreprendre le voyage des Sept Saints. A l'automne, il était en
route, accompagné d'un seul serviteur, son fidèle amiral du Penhoët, et
les sept villes épiscopales furent visitées par lui, à tour de rôle,
sans autre apparat.
Vers quel temps et pour quelles raisons cette pieuse pratique
commença-t-elle de tomber en désuétude, les livres n'en disent rien. Il
est probable que les guerres de la Ligue, qui eurent en Bretagne un
caractère particulièrement sauvage, lui furent mortelles. L'armée royale
était surtout composée de soudards anglais, de lansquenets allemands et
d'arquebusiers gascons, tous gens fort peu suspects de tendresse à
l'égard des Sept Saints et avec lesquels il était prudent de n'avoir pas
maille à partir. On demeura donc chez soi, tant qu'ils tinrent le pays;
et, quand ils le vidèrent, on eut assez à faire de réparer les ruines
qu'ils y avaient laissées. Il ne fut plus question du Trô-Breiz. Le
souvenir s'en effaça peu à peu. Au XVIIIe siècle, l'hagiographe dom
Lobineau lui consacre à peine quelques lignes, comme à un rite ancien
depuis longtemps démodé. On en pouvait croire le nom même aboli dans la
mémoire populaire. Ma surprise, on le conçoit, fut grande de l'entendre
sortir, à l'improviste, de la bouche d'un homme sans lettres, comme
était Roparz le cordier.