I
Il est, aux alentours des vieilles villes bretonnes, des vestiges, des
tronçons d'anciennes routes que l'herbe a depuis longtemps envahies, que
les pluies ont défoncées par places, mais qui gardent, jusque dans leur
détresse, un je ne sais quoi de noble et de majestueux. Une solitude
profonde est sur elles. Le promeneur ne s'y hasarde guère. Elles n'ont à
lui exhiber que le spectacle de leur abandon, les ronces pendantes qui
s'enchevêtrent au-dessus de leurs douves et les houx au feuillage
funèbre qui hérissent leurs talus.
Beaucoup, à l'origine, furent des voies romaines. Elles ont vu les robes
blanches des derniers druides s'enfuir et disparaître au plus épais de
leurs forêts profanées. Les dalles qui, de-ci, de-là, les jonchent
encore, retentirent sous le pas des légionnaires de César. Puis, aux
bruits de la conquête et de la colonisation succéda le silence des
ruines. Il n'y eut plus à rôder, parmi les pierres descellées, que le
pâtre barbare dont parle l'auteur des _Martyrs_: «Tandis que ses porcs
affamés achevaient de renverser l'ouvrage des maîtres du monde, lui,
tranquillement assis sur les débris d'une porte décumane, pressait sous
son bras une outre gonflée de vent...» Aujourd'hui, les porchers
eux-mêmes ont déserté ces routes. Ils répugneraient à y aventurer leurs
troupeaux. Ce sont, disent-ils, des parages frappés d'interdiction pour
les vivants: il ne sied pas d'en troubler le mystère.
De fait, l'on y peut marcher des heures sans rencontrer personne. C'est
tout au plus si, parfois, aux abords d'une bourgade, se montre
l'installation d'un cordier, avec son attirail très primitif, la roue
criarde qu'un enfant fait mouvoir, les peignes de bois fixés de distance
en distance à de grossiers supports. L'homme va et vient, à reculons,
toujours battant le même sentier, toujours sifflant le même air
monotone, toujours étirant la bourre de chanvre, du même geste éternel.
Descendant d'une race méprisée, sorte de paria breton auquel s'attache
encore en maint endroit l'épithète de _caqueux_ dont, jadis, furent
flétris ses pères, il est demeuré fidèle à leurs habitudes et, quoique
l'antique loi d'ostracisme ne pèse plus sur lui, continue d'exercer son
industrie à l'écart.
Comme tous les travailleurs solitaires dont la profession n'exige qu'un
effort machinal, le cordier est proprement un contemplatif. Dépositaire
d'une longue tradition qu'il enrichit sans cesse de ses expériences, de
ses observations et de ses songeries personnelles, il a la mémoire
pleine de souvenirs et l'imagination fertile en rêves. Les vieilles
routes à jamais veuves de passants, où il vit relégué comme dans un
ghetto, lui sont une perpétuelle matière à «histoires» dont il
s'enchante lui-même, s'il n'a pas d'autre auditeur. Que si la fantaisie
vous prend de les entendre, n'ayez crainte: il ne se fera point prier.
Il n'est pas silencieux par goût, mais par nécessité. Un visiteur lui
est une aubaine. Pour peu que vous le «bonjouriez» d'un air affable,
dans sa langue, vous obtiendrez de lui tout ce qu'il vous plaira. Et
n'espérez pas épuiser sa verve: elle croît à mesure qu'il conte, comme
le câble qu'il va déroulant. Par exemple, vous ne pourrez suivre ses
récits qu'à la condition de faire avec lui les cent pas. De ce que ses
lèvres se dérouillent, ce n'est pas une raison pour que ses mains
chôment. Le cordier n'est point un parleur oisif: il faut que la besogne
aille son train. Mais cela même n'est pas banal, cette façon rustique de
péripatétiser.