--Çà, lui demandai-je, vous en avez donc ouï parler, du Trô-Breiz?
Comment! s'il en avait ouï parler!... Mais ses parents, qui habitaient
en ce même lieu--les Roparz ayant toujours été cordiers de père en
fils,--hébergeaient périodiquement une pauvresse qui, jusqu'à sa mort,
ne manqua pas une année d'accomplir le pèlerinage. Il l'avait connue. Il
lui semblait la voir encore, avec son visage mince et ridé sous sa cape
de grosse laine, les mèches éparses de ses cheveux gris s'échappant du
serre-tête noir qui était toute sa coiffure. Elle était originaire des
contrées de la mer, là-bas, devers Lanmeur ou Plestin. Régulièrement,
elle commençait son itinéraire par Tréguier, d'où elle s'acheminait sur
Saint-Brieuc, mais après avoir fait le crochet de Bulat, parce que
c'était la direction suivie par la «route verte», le trajet consacré.
C'est ce détour de près d'une quinzaine de lieues qui l'amenait à
traverser ces parages de la montagne.
Elle arrivait au coeur de l'hiver, le plus souvent la veille de Noël.
Grands et petits s'attendaient à sa venue, chez les Roparz. On la savait
ponctuelle, comme la mort, et que nulle intempérie n'était pour la faire
hésiter. Quand les premiers sons de l'Angélus tintaient au clocher de
Callac, on pouvait dire:
--Nanna Trô-Breiz n'est plus très loin!
On ne l'appelait jamais autrement que par ce sobriquet de Trô-Breiz.
Elle aimait, du reste, qu'on la désignât ainsi; et, soit qu'elle en fît
mystère, soit, comme il est possible, qu'elle l'eût elle-même oublié,
elle laissa constamment ignorer son vrai nom. Elle n'était pas moins
discrète sur sa vie. A quelques allusions, cependant, les Roparz crurent
comprendre qu'elle avait été autrefois dans une situation plus fortunée.
Aussi bien, l'on s'en fût douté, rien qu'à ses façons. Elle avait dans
le ton et dans le regard quelque chose qui imposait. Elle inspirait un
sentiment assez complexe où il entrait de la déférence, de la
commisération et un peu de crainte.
Lorsqu'elle avait pris, dans le logis des Roparz, la place qu'elle
affectionnait, au coin de l'âtre, c'étaient eux qui avaient l'air d'être
chez elle. On la comblait d'attentions. Elle les recevait sans le
moindre embarras, en personne qui a conscience de ce qui lui est dû. La
première écuellée de soupe trempée était pour elle et, le repas fini,
c'était, parmi les enfants, à qui lui tiendrait le tison pour allumer la
minuscule pipe en bois qu'elle portait, attachée par une épinglette, à
la devantière de son tablier. L'usage du «pétun» était, en effet, une de
ses faiblesses. Elle trouvait plaisir à fumer, en quoi elle ne faisait,
d'ailleurs, que suivre une mode très répandue chez les Bretonnes de son
temps.
Les genoux au feu, la tête inclinée sous le vacillant reflet de la
chandelle de résine, et sa menue pipette aux lèvres, elle se laissait
aller volontiers à dévider le fil de ses souvenirs. On lui demandait
comment s'était terminé son voyage de l'année précédente, et elle se
mettait à conter, de sa voix douce, ses étapes au long des «routes
vertes», sous la pluie, sous le vent, sous la neige et toutes les
inclémences de la dure saison.
Hélas! elles devenaient de plus en plus malaisées à suivre, ces «routes
vertes», au milieu des transformations qui s'opéraient de toutes parts
dans la face des choses, principalement en pays gallot. Jadis, c'était
un honneur de travailler à leur entretien, et les paroisses dont elles
traversaient le territoire veillaient à ce qu'elles fussent aussi
ombragées en été, aussi ratissées en hiver, que des avenues de château.
Les pèlerins, pareillement, y contribuaient de leurs deniers. Des troncs
espacés de distance en distance, et creusés tantôt dans le bois d'un
arbre, tantôt dans la pierre d'une fontaine, recueillaient des oboles
uniquement destinées à couvrir les frais de ces espèces de prestations
sacrées... Quelques-uns de ces troncs subsistaient encore de-ci de-là.
Mais, bien avant la Révolution, l'argent avait cessé d'y pleuvoir, et il
ne dut guère s'en détacher que de vieilles rouilles, lorsque Chouans et
Bleus entreprirent, avec une fureur égale, de les dévaliser. Quant aux
municipalités des paroisses, elles avaient maintenant d'autres charges
et d'autres intérêts. Que leur importait cette vaste sente herbeuse qui
n'était plus hantée que par les vaches en rupture d'entraves ou les
chevaux errants? Si, du moins, elles s'étaient contentées de la laisser
à son abandon, à son veuvage! Mais non. Voici qu'en beaucoup d'endroits
on lui faisait subir le sort des terrains vagues; on allait jusqu'à la
mettre à l'encan! Déjà, sur de larges étendues, le parcours traditionnel
n'était plus reconnaissable. Nanna s'y retrouvait encore, grâce à son
flair de pèlerine, grâce aussi à des points de repère qu'elle notait
précieusement dans sa mémoire: une cime d'arbre, la cheminée d'une
ferme, le coq d'or d'un clocher...
--Ma route, je la porte là! disait-elle en touchant du doigt son front
têtu, labouré d'une double ride profonde qui faisait, en effet, penser
aux ornières des vieux chemins.
Elle ne se plaignait donc pas pour elle-même de ces bouleversements.
Mais elle s'en indignait, comme d'une profanation. Quoi! livrer au
défrichement, à la culture, un sol sanctifié par une dévotion séculaire!
Planter le coutre de la charrue là où tant de générations ferventes
avaient imprimé la trace de leurs pas! Jamais la bonne vieille n'eût osé
concevoir comme possibles de semblables monstruosités. Et ce qui
achevait douloureusement de la confondre, c'est que le clergé breton
assistait d'un oeil indifférent à ces nouveautés impies, si même il ne
pactisait pas avec les coupables. Ce devait être le commencement des
temps prédits pour le règne de l'Antéchrist.
--Vous verrez qu'on sèmera bientôt du chanvre dans les cimetières et
qu'on étendra le linge à sécher jusque sur les croix des tombes...
Elle avait, en prononçant ces paroles, un air quasi farouche de
prophétesse. Soudain elle ramenait sur ses genoux une fausse poche en
forme de bissac, qui pendait nouée par une corde à sa ceinture, et en
tirait une sorte de missel orné de beaux fermoirs d'argent, qu'elle
ouvrait avec mille précautions, car les pages en étaient aussi mûres
qu'une jonchée de feuilles à l'automne. Ce livre était, pour les Roparz,
un objet de curiosité et d'admiration. Il rehaussait encore à leurs yeux
le prestige de l'étrange pauvresse et les confirmait dans l'idée qu'elle
n'était pas une personne du commun, mais bien quelque ancienne
«demoiselle» bourgeoise, peut-être même quelque «noble» déchue. Rares
étaient alors, dans les campagnes bretonnes, les paysans qui savaient
lire, et l'instruction, chez les femmes surtout, était considérée comme
un attribut supérieur qui n'allait pas sans un peu de magie. Il n'était
pas jusqu'aux livres eux-mêmes qu'on ne crût doués d'un pouvoir occulte,
et comme animés par une force mystérieuse, par un «Esprit».
Dans celui de Nanna Trô-Breiz habitait l'âme collective des Sept Saints.
On y voyait leurs images parées de couleurs éclatantes, une
représentation des épisodes les plus marquants de leur vie terrestre,
des scènes, enfin, empruntées à l'ère la plus florissante de leur culte.
Le chemin de pèlerinage était figuré par une ondoyante écharpe verte aux
deux bords de laquelle s'alignaient des rangées d'arbres mystiques
ployant sous une charge de fruits surnaturels. Des groupes de pèlerins
défilaient: noirs, au départ, à cause de l'ombre de leurs péchés qui
était sur eux, ils arrivaient au terme tout de blanc vêtus, et des anges
leur tendaient des palmes. Nanna commentait avec une ardeur passionnée
ces naïves enluminures. On eût dit qu'elle avait vécu en ces âges
lointains, qu'elle avait joué son personnage dans ces équipées héroïques
et qu'elle avait eu part à tous leurs enivrements. Elle semblait parler,
non d'après une tradition immémoriale, mais d'après ses propres
souvenirs.
Elle évoquait la fièvre des préparatifs, dans les masures comme dans les
manoirs, le rendez-vous sur la place de la bourgade, le deuxième
dimanche de décembre, à l'issue de matines, puis le cantique de marche
entonné par le chef de troupe et répété en choeur par tous ceux qui
partaient. La caravane sainte était depuis longtemps hors de vue qu'on
entendait encore trembler les modulations des voix à travers le silence
des campagnes, dans la sonorité cristalline du ciel hivernal. Et, à tous
les carrefours, par tous les chemins, par toutes les sentes, d'autres
processions débouchaient, grossissant d'un flot sans cesse renouvelé
l'immense rivière humaine déroulée sur le parcours du Trô-Breiz.
Et dans cette multitude régnait une fraternité vraiment évangélique. Un
même frisson d'enthousiasme et de piété rapprochait tous ces pèlerins de
la Noël bretonne, comme au temps où, sur la foi d'une étoile, se mirent
en route pêle-mêle les Mages avec les bergers. On n'avait qu'un
sentiment, qu'une âme. Il n'y avait plus ni riches, ni pauvres, ni
seigneurs, ni vilains. Le hoqueton de bure coudoyait le pourpoint de
velours et toutes les classes étaient confondues.
Ensemble on rompait le pain, au repas de midi, près des fontaines
sacrées. Ces fontaines étaient les habituels lieux de halte. La
plupart--comme celle qui se peut voir encore au pied de la colline de
Bulat--étaient couronnées de gracieux édicules et divisées en sept
bassins surmontés d'autant de niches où trônaient les statuettes en
pierre des sept primats bretons. Sur tout le pourtour, de larges bancs
de granit sculpté s'offraient aux voyageurs, soit en guise de sièges,
soit en guise de tables, et des vieilles du quartier, qui étaient comme
les prêtresses de ces sources, se tenaient près de la margelle pour
souhaiter la bienvenue à chacun et le faire boire dans une tasse
d'argent.
Par intervalles, sur les hauteurs désertes ou dans la solitude des
landes, se montrait une maison d'aspect bizarre, une maison sans porte
et qui ne recevait de jour que par un soupirail unique ouvrant sur le
chemin. Une sébile était posée sur le rebord extérieur de la lucarne.
Très vite on y laissait tomber son aumône et l'on passait, tandis que du
fond de cette espèce de sépulcre s'exhalait une action de grâces triste
comme une plainte:
--Que la pitié des Sept Saints de Bretagne soit sur vous et vous
préserve du mauvais mal!
C'était la logette de quelque lépreuse ou de quelque lépreux. Elles
étaient placées à dessein le long de la route du Trô-Breiz, afin que les
misérables qui y étaient emmurés vivants eussent part aux prières des
pèlerins comme à leurs charités.
Il y avait, Dieu merci, des rencontres moins pénibles. L'hiver est la
saison où se célèbrent presque tous les mariages en Bretagne. Or, il ne
se faisait pas une noce sur les terres traversées par les pèlerins, sans
que ceux-ci fussent conviés à la fête. Leur présence était regardée
comme une bénédiction. Une table spéciale était dressée pour eux sous la
grange ou dans l'aire, et les nouveaux époux veillaient eux-mêmes à ce
qu'elle fût constamment garnie de victuailles. Libre à chacun de manger
à sa faim et de boire à sa soif. Aux plus besogneux, l'usage était de
distribuer par surcroît un viatique. C'est le coeur tout ragaillardi
qu'on reprenait le bâton de route.
A l'étape, le soir, le gîte était toujours assuré. Les gens de haut
parage, eux, avaient leur chambre prête dans les châtellenies
d'alentour. Les autres trouvaient à s'héberger dans les fermes, ou mieux
encore dans les «aumôneries» construites exprès à leur intention. Ces
aumôneries, comme celle fondée par la reine Anne à Saint-Jean-du-Doigt,
étaient souvent de vrais manoirs, d'une architecture très soignée, avec
de grands porches à plein cintre et de belles fenêtres à meneaux. Dans
la cheminée monumentale de la cuisine qui servait en même temps de
réfectoire, brûlaient d'immenses flambées d'ajonc dont la clarté était à
elle seule une joie et un réconfort. Les «grâces» récitées en commun,
l'on gagnait les pièces affectées au coucher. C'étaient des dortoirs
d'une espèce assez particulière. De lits, il n'y en avait point. Une
épaisse «paillée» de froment en tenait lieu, à moins que ce ne fût de la
fougère sèche ou du varech épave. Ce genre de matelas était peut-être un
peu rustique: mais quoi! le Christ naissant n'en avait pas eu d'autre...
Et puis, ce n'est pas le coucher qui importe, c'est le sommeil.
Hommes et femmes s'allongeaient sur cette litière, sans se dévêtir, et y
dormaient le plus paisiblement du monde, côte à côte, dans une
promiscuité toute fraternelle que n'effleurait aucun penser troublant.
Non pas que le Trô-Breiz ne fît parfois éclore de chastes et discrets
romans d'amour. Il en était un, de dénouement d'ailleurs fort
mélancolique, auquel Nanna touchait volontiers. Le héros était un
gentilhomme du Léon; l'héroïne, une jeune «héritière» du Trégor. Tous
deux entreprenaient pour la première fois la tournée sainte, et jamais
jusqu'alors ils ne s'étaient rencontrés. Pendant plusieurs jours ils
cheminèrent l'un près de l'autre sans échanger ni un mot ni un regard,
mais, dans les prières et les cantiques, leurs voix se mêlaient, quoi
qu'ils en eussent, et, le tiers environ du trajet accompli, comme ils
étaient pour entrer dans Aleth, au son des cloches malouines, voici
qu'ils s'aperçurent tout à coup qu'à leur insu leurs âmes s'étaient
parlé. Ils firent la main dans la main le reste du voyage. A Vannes,
devant les reliques de saint Paterne, ils se fiancèrent. Ils
n'attendaient que d'être à Saint-Pol pour lier indissolublement leur
sort. Déjà ils avaient laissé, loin derrière eux, le pays de saint
Corentin et les horizons mouvementés de la Cornouailles; déjà ils
avaient franchi la délicieuse vallée de l'Elorn, toute murmurante encore
de la plainte enchantée de Tristan; déjà, sur la ligne violâtre de la
mer de janvier, ils voyaient se profiler les tours jumelles de la
cathédrale léonnaise et monter dans le ciel, comme une fusée de granit
rose au soleil levant, la flèche incomparable du Kreiz-Kêr. Ils allaient
être heureux... Ils ne le furent pas. Pourquoi? Qu'était-il survenu? La
passion du gentilhomme s'était-elle brusquement dissipée avec le charme
de leur pieux vagabondage? Ou bien les parents s'étaient-ils mis à la
traverse d'une mésalliance? Les Roparz n'en surent jamais rien.
A ce moment de son récit, la conteuse, très émue, s'arrêtait court. Que
si l'on avait la maladresse d'insister, de la presser pour qu'elle en
dît davantage, elle ne manquait pas de quitter son escabelle et,
plantant là ses hôtes, sans même les honorer d'un bonsoir, disparaissait
par l'échelle dans la soupente du grenier où elle avait sa couette et
où, jusqu'à une heure avancée de la nuit, on l'entendait d'en bas
marmonner des _De profundis_...