Telle était évidemment la situation de Lothario, et il fallait

bien qu’elle changeât un jour. Il aurait été absurde de chercher à

sa conduite une autre explication. On pouvait même penser que s’il

avait redouté, avec de justes motifs, de trop prolonger son séjour

dans une grande capitale où il était déjà très connu, il ne

manquerait pas de se diriger du côté de Trieste, quand il aurait

appris qu’Antonia y était de retour.

Ces suppositions avaient beaucoup de vraisemblance, et Antonia ne

les repoussait point; seulement elle ne répondait rien, et

regardait sa sœur d’un œil défiant quand il en était question;

puis elle se jetait dans ses bras.

Les affaires qui les avaient appelées à Venise ne les retenant

plus, elles en partirent sur un bateau qui se rendait à Trieste

par les lagunes. Cette manière de voyager leur avait paru

préférable à toute autre, parce qu’elle leur faisait éviter les

routes infestées par la troupe de Jean Sbogar, et surtout le

passage dangereux où elles avaient failli devenir ses

prisonnières.

Les canaux des lagunes offrent peu d’intérêt au voyageur. Tracés

par la nature entre des portions de terre désertes et arides que

la mer envahit et abandonne tour à tour, et qui ne peuvent offrir

d’asile qu’aux troupes errantes des oiseaux du rivage, rien ne

varie, rien n’anime leur triste monotonie. Ils ne présentent

partout aux regards que des grèves stériles ou des forêts de

roseaux, d’où s’élève quelquefois avec un long cri le héron

surpris dans son sommeil par le bruit des mariniers et des

passagers.

Antonia, pensive, n’avait encore été distraite par aucune

circonstance digne de l’occuper, quand la nuit tomba et vint

prêter à tous les objets un caractère plus calme et plus doux. Le

ciel était parsemé d’étoiles brillantes, mais la lune lui refusait

sa lumière. On ne distinguait plus rien hors de la barque, et le

balancement alternatif des rameurs s’y faisait à peine apercevoir.

On n’entendait que la chute cadencée de leurs rames et le

sifflement de l’eau divisée par la proue. Tout à coup l’homme

placé au gouvernail rompit le silence de la nature en chantant,

d’une voix qui n’était pas sans agrément, quelques strophes du

Tasse où sont peintes en vers harmonieux les délices de la

solitude entre deux amants également épris. Ses accents, que rien

ne réfléchissait dans l’immensité de l’air et du ciel, et qui

s’étendaient sans obstacle sur la surface unie de la mer,

faisaient participer l’âme à la jouissance de cet infini dans

lequel ils allaient mourir. Antonia les écoutait avec un sentiment

dont la douceur l’étonna, et qu’un moment auparavant elle n’aurait

pas cru pouvoir goûter encore. Elle ne savait à quoi attribuer la

confiance qui remplissait son cœur, et qui en calmait tous les

orages. Ce n’était pas l’illusion vive et tumultueuse des

premières espérances, c’était la jouissance reposée d’un avenir

pur. Il lui semblait que ces intelligences tutélaires qui veillent

sur les derniers moments de l’innocence, et qui viennent lui

ouvrir le séjour de l’éternel repos, devaient manifester ainsi

leur présence.

Madame Alberti éprouvait la même émotion. Sa main s’était unie à

celle d’Antonia, elles s’étaient penchées l’une contre l’autre, et

leurs cœurs battaient d’un mouvement régulier et doux. Plongées

dans une langueur que l’extrême tranquillité de l’air et

l’ondulation presque insensible des eaux contribuaient à

entretenir, elles s’endormirent en s’embrassant.

Il y avait peu de temps que leur repos durait quand un coup de

fusil, tiré à peu de distance, troubla le sommeil d’Antonia.

Madame Alberti était encore appuyée contre elle, mais elle ne

parla point. Antonia crut d’abord qu’elle avait rêvé; mais

l’immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots

étranges qu’elle entendit dans l’entretien confus des mariniers

épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans

pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le

bras par une main froide et nerveuse.

« C’est encore une femme, — dit une voix: — Jean ne sera pas

content. »

A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front, une sueur

froide inonda ses membres, et elle perdit connaissance. Elle ne

revint à elle qu’au bruit des roues d’une voiture qui la

conduisait, et sous laquelle tremblaient, en grondant sourdement,

les ais retentissants d’un pont-levis.

Elle était seule.

Antonia, revenue de ce premier accès d’étonnement qui donne aux

malheurs inattendus l’apparence d’un songe, ne tarda pas à

comprendre celui-ci. Il était hors de doute que c’étaient des

bandits apostés sur le bord de la mer qui avaient arrêté le

bateau, et ces bandits ne pouvaient appartenir qu’à la troupe de

Jean Sbogar. Descendue de la voiture, et soutenue par deux hommes

dont le vêtement bizarre et la physionomie féroce la remplissaient

d’effroi toutes les fois que les lumières éparses sous les voûtes

venaient à les éclairer, elle parcourait les vastes galeries, les

escaliers immenses, les salles gothiques du château, en se

confirmant de plus en plus dans l’horrible idée qu’elle était

prisonnière à Duino.

Arrivée à une chambre qui paraissait lui être destinée, et où son

affreuse escorte la laissa libre un moment, elle s’élança vers une

croisée ouverte, et ne vit devant elle que la mer. Une lueur

lointaine, qui lui parut être celle du phare d’Aquilée, brillait

seule au milieu des astres nocturnes. Elle ne douta plus de son

sort, et tomba navrée de douleur sur un fauteuil.

« A Duino! — s’écria-t-elle: — Jean Sbogar!... Mais qu’a-t-on fait

de ma sœur? »

Les voûtes sonores répondirent seules à ses cris.

Le dernier mot qu’elle avait prononcé expira dans leurs

profondeurs, comme une voix faible qui s’éteint. Antonia se leva

épouvantée en répétant: « Ma sœur!... » du ton d’une personne

affligée d’un songe pénible, et qui cherche à se réveiller.

L’illusion de l’écho se renouvela plus sinistre encore. Elle

ressemblait au dernier gémissement d’une mort violente. La

malheureuse Antonia, presque incapable de se soutenir, s’appuya

contre un des grands pilastres de la porte d’entrée, sous un

réverbère qui répandait sur elle toute sa clarté. Elle embrassa en

tremblant la colonne froide, y colla son visage à demi recouvert

de ses cheveux flottants, et se sentit fléchir sous le poids de sa

terreur. Quelques hommes groupés dans le corridor paraissaient la

regarder de loin; mais la faiblesse de sa vue ne lui laissait

distinguer, dans l’ombre où ils étaient cachés, que le mouvement

de leurs panaches, et elle n’était pas bien sûre de ne pas

s’abuser, quand un cri terrible frappa son oreille.

Un de ces hommes s’était enfui en la nommant.

La nuit était fort avancée, lorsque Antonia céda pour la seconde

fois à ces cruelles émotions. Ce ne fut que bien des heures après

qu’on put la rendre entièrement à elle-même. Elle s’étonna, en

regardant autour d’elle, de la délicatesse des soins dont elle

était l’objet. On l’avait transportée dans une chambre plus

commode et plus ornée. Il n’y avait pas de femmes dans le château,

mais elle était servie par des enfants d’une figure agréable.

Un seul des brigands sollicita, vers la fin du jour, la permission

d’être introduit auprès d’elle pour s’acquitter des ordres dont

son capitaine l’avait chargé. C’était un très jeune homme, dont la

physionomie triste, mais douce et modeste, aurait inspiré dans

tout autre lieu la confiance et l’intérêt. Il venait apprendre à

Antonia que son bateau n’avait été attaqué que par la méprise la

plus funeste; que rien de ce qu’elle possédait ne lui serait

enlevé; qu’elle-même était libre à Duino, qu’elle n’avait pas

cessé de l’être; que tout était disposé pour son voyage, et qu’il

dépendait d’elle seule de le hâter ou de le retarder, suivant que

sa santé l’exigerait; qu’en attendant, enfin, elle pouvait

commander en souveraine à tout ce qui habitait dans le château.

« Mais ma sœur! — s’écria Antonia.

— Votre sœur, madame, — répondit le jeune homme en baissant les

yeux, — ne peut vous être rendue. C’est la seule réserve que nous

soyons obligés de mettre à notre obéissance, et cette condition

même n’est pas imposée par une force qui dépende de nous.

— Et qui a pu l’imposer? — reprit vivement Antonia. — Qui

empêcherait que je me réunisse à ma sœur, qui a été arrêtée,

enlevée, conduite ici avec moi? Ah! je ne veux aucun des

avantages, aucune des réparations que vous m’offrez, si je ne les

partage avec elle.

— Madame, — dit le jeune homme en s’inclinant, — je n’ai pas reçu

d’autres instructions. »

Et il se retira sans attendre de nouvelles instances.

Le nom de madame Alberti errait encore sur les lèvres d’Antonia

interdite; il ne fut pas entendu.

La perplexité dans laquelle elle resta plongée est plus facile à

comprendre qu’à décrire. Elle commençait à espérer que cet

événement n’aurait pas les suites affreuses qu’il lui avait fait

craindre; mais elle ne devinait pas les motifs qu’on pouvait avoir

de la tenir éloignée de sa sœur, et ce nouveau mystère était un

abîme où son esprit s’égarait. Tout lui persuadait d’ailleurs

qu’on ne l’avait pas trompée par de fausses promesses. Le soleil

était couché depuis plusieurs heures, et ses portes restaient

ouvertes. Les gens employés à la servir s’étaient retirés

d’eux-mêmes pour lui laisser une liberté entière, en lui indiquant

la partie de son appartement qu’ils allaient occuper et où ils

attendaient ses ordres. Enfin il ne paraissait pas un soldat dans

la vaste étendue des corridors qu’on avait éclairés comme pour lui

offrir un passage, à quelque moment qu’elle prit la résolution de

sortir.

Rassurée par tout ce qu’elle remarquait, elle n’hésita pas à

s’engager dans la galerie qui aboutissait à sa chambre et à suivre

ses détours jusqu’au grand escalier du château. Elle descendit

sans obstacles, parcourut avec la même facilité le vestibule et

les cours, et parvint au pont-levis sans rencontrer personne. Il

se baissa à son approche, comme si une puissance magique avait

interprété le vœu d’Antonia, et s’était empressée d’y obéir. A

peine l’eut-elle laissé derrière elle, qu’elle aperçut une voiture

de voyage prête à partir, et gardée par des domestiques. Elle crut

même reconnaître qu’elle était chargée de bagages qui avaient été

pris avec elle sur le bateau, et l’empressement du postillon, à

son approche, lui donna lieu de croire qu’elle était attendue.

Elle s’informa cependant de la destination de cette voiture.

« Apparemment pour Trieste, — répondit un des domestiques; —mais

pour tel lieu qu’il plaira à la signora Antonia de Monteleone.

— C’est moi, — reprit Antonia.

— Nous n’en doutions pas, — dit le postillon; — il n’y a pas

d’autres femmes dans ce château, et nous sommes prêts à vous

obéir.

— Il y a une autre femme dans ce château, — s’écria Antonia... —

Ma sœur est dans ce château... Ne vous a-t-on pas prévenus que je

serais accompagnée de ma sœur?

— On n’a parlé que de la signora, — dit-il en secouant tristement

la tête, — et il n’y a pas d’apparence que sa sœur puisse sortir

du château, si ce n’est pas l’intention du propriétaire. Mais

madame ne connaît peut-être pas le propriétaire du château de

Duino. Captive depuis si peu de temps...

— Pardonnez-moi, —répondit Antonia, — je sais où je suis. Il est

cependant incompréhensible que ma sœur ne soit pas ici. »

Le pont-levis était encore baissé. Le château n’était gardé que

par les vigies de ses tours. Antonia jeta les yeux dans

l’intérieur, et pensa que sa sœur y était prisonnière.

« Je resterai, — dit-elle d’une voix forte, — je ne partirai pas

sans elle, et sa destinée sera la mienne. »

En prononçant ces paroles, elle avait rapidement parcouru une

partie de l’espace qui la séparait du grand escalier. Elle se

retourna pour voir si elle n’était pas suivie. Le pont-levis se

relevait. A cet aspect son courage faiblit; il lui sembla que tout

finissait, et qu’elle venait d’élever entre elle et le monde une

barrière qu’elle ne franchirait plus. Elle aurait voulu se voir

transportée tout à coup au milieu d’une forêt sauvage, à la merci

des animaux les plus féroces, pendant une des nuits les plus âpres

de l’hiver, mais encore libre et maîtresse d’elle-même; les murs

du château pesaient sur elle, sur l’air qu’elle respirait, et son

cœur comprimé était près d’éclater dans son sein. Elle s’approcha

de la balustrade pour s’appuyer et pour reprendre haleine. Ses

yeux étaient tournés vers un soupirail d’où sortait une faible

lumière qui venait trembler à ses pieds. Au bout de quelques

instants d’attention vague et involontaire, elle crut saisir des

bruits singuliers qui sortaient aussi des souterrains du château,

et qui rappelaient à son esprit la solennité de certains chants

religieux. Elle jugea d’abord que ce devait être le mugissement de

la mer qui se brise au pied de la montagne; mais ces bruits

n’arrivaient à elle que par intervalles, quelquefois même ils

paraissaient tout à fait arrêtés, et Antonia se rapprochait à pas

mesurés du soupirail avec une curiosité inquiète. Ils la

frappèrent enfin plus directement, au point qu’elle s’imaginait y

discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée

que la préoccupation de son esprit pouvait avoir produit cette

illusion, elle s’agenouilla sur le bord du soupirail; et retenant

sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitait

l’air, elle l’entendit encore.

« Ma sœur est là, » dit-elle à haute voix, incapable de modérer le

sentiment qui absorbait toutes ses idées, qui pénétrait tous ses

sens d’un mélange inconcevable de joie et de terreur.

Elle se releva précipitamment, et s’élança dans une rampe mal

éclairée qui devait la conduire aux souterrains du château. Après

d’innombrables détours qu’indiquaient d’espace en espace des

lampes pâles cachées dans les creux de la muraille, elle ralentit

sa marche, parce que le bruit qui l’avait attirée s’était

rapproché de manière à ne pas lui laisser perdre un mot, mais elle

n’entendit plus le nom de madame Alberti. C’était seulement, comme

elle l’avait présumé, un chant semblable aux chants de l’église,

qui était entonné par une seule voix et répété en chœur. Bientôt,

elle arriva au lieu même de la cérémonie; et, transie de frayeur,

elle se glissa comme un spectre entre les hautes colonnes qui

soutenaient la voûte à une hauteur prodigieuse, cachée dans les

ombres que projetaient au loin leurs bases énormes. Toutes ces

colonnes chargées de faisceaux de lances, de cimeterres et d’armes

à feu, formaient une espèce de forêt à travers laquelle on ne

pouvait distinguer que confusément ce qui se passait au centre de

cette salle souterraine.

Antonia, exaltée par son attachement pour sa sœur, s’armait de

plus en plus d’une résolution jusqu’alors étrangère à son

caractère. Chaque fois que les voix réunies remplissaient les

échos d’un bruit prolongé qui pouvait couvrir le bruit de ses pas,

elle volait d’une colonne à l’autre, et attendait, pour oser

tourner ses yeux sur l’enceinte, que le silence universel qui y

succédait de temps à autre, et que son aspect aurait sans doute

troublé, lui prouvât qu’elle n’avait pas été aperçue.

Cependant la délicatesse de sa vue ne lui permettait pas de

distinguer les objets que comme s’ils avaient été interceptés par

un nuage, et le vague que son imagination prêtait à leurs formes

incertaines augmentait la terreur de cette scène nocturne.

Du côté opposé à l’entrée du souterrain, s’élevait une longue

suite d’arcades anguleuses dont les pointes se perdaient dans

l’obscurité de la voûte, et qui n’étaient séparées entre elles que

par d’autres groupes de colonnes minces, noircies et usées par le

temps. Des tentures de deuil coupaient ces arcades à une certaine

élévation, et les brigands disséminés sur le fond de cette

décoration funèbre ajoutaient à sa mystérieuse horreur; les uns,

immobiles et recueillis, assis au fond des stalles creusées dans

le massif des colonnes, et qu’on aurait pris pour des figures

sinistres disposées par un sculpteur atrabilaire, ceux-ci, debout

autour des candélabres de fer, et attisant de leurs poignards la

flamme des torches et des brasiers; ceux-là qui se perdaient dans

la nuit des portiques éloignés, et qui, à travers les ténèbres

mobiles dont s’obscurcissaient et se dégageaient tour à tour leurs

têtes sourcilleuses et leurs barbes touffues, ressemblaient à

autant de fantômes. Parmi eux, il en était un surtout dont la

singulière attitude excitait d’autant plus vivement l’attention

d’Antonia, qu’elle jugea bientôt qu’il était malheureux et

sensible. Son visage était enveloppé d’un crêpe qui le cachait

entièrement. Agenouillé sur les premières marches d’une estrade

dont le reste se dérobait à la vue d’Antonia, il était appuyé sur

la poignée de son sabre et pleurait amèrement. Le bruit de ses

sanglots interrompait seul la voix ferme et soutenue du prêtre qui

présidait au sacrifice. Antonia, hors d’elle-même et pressée par

une curiosité invincible, fit un mouvement pour voir l’autel.

C’était un lit funèbre, et sur ce lit une femme couchée, la tête

soulevée sur un coussin de velours noir, et à peine défigurée par

les traces récentes de la mort.

« Ma sœur! » s’écria Antonia, et elle tomba.

C’était elle en effet, car le coup de fusil tiré sur le bateau

l’avait tuée, et la troupe de Jean Sbogar lui rendait les derniers

honneurs.

XV

Pourquoi hérisses-tu ainsi, en me regardant, ta chevelure

sanglante? Pourquoi tournes-tu sur moi ces yeux dont la prunelle

desséchée a disparu de son orbite? Ce n’est pas moi qui t’ai tué.

SHAKESPEARE.

Vous retrouverai-je partout, ombres des assassinés, avec vos

larges plaies livides? et vous, mères éplorées, qui me montrez ces

flammes allumées par mes mains, ces flammes dont les langues

horribles dévorent le berceau de vos premiers-nés?

SCHILLER.

Antonia resta longtemps ensevelie dans un état qui ressemblait au

sommeil. Elle ne paraissait éprouver aucune agitation, et ce calme

était si profond, il devait faire place selon toute apparence à de

si mortelles angoisses, qu’on tremblait de le voir cesser.

Cependant elle revint à elle sans manifester de douleur. Tout au

plus, elle semblait occupée d’une idée fâcheuse, d’un souvenir

importun, qu’elle essayait de chasser. Elle promenait ses regards

autour d’elle avec incertitude, et passait sa main sur son front

pour chercher à se rendre compte d’un doute inquiétant.

« Je sais bien, — dit-elle enfin, — je sais où elle est. Je la

retrouverai ce soir. »

Fitzer, le plus jeune des brigands, s’approcha d’elle pour

s’informer de son état. Elle lui sourit comme à une personne

connue, parce que c’était lui qui lui avait parlé la veille de la

part de Jean Sbogar.

« Je vous attendais depuis longtemps, — reprit-elle. — Je voudrais

savoir de quel supplice vous punissez les indiscrets qui pénètrent

dans vos fêtes sans y avoir été priés. Je connais une jeune

fille... Mais je vous recommande ce secret sur le salut de ce que

vous aimez le mieux au monde... Promettez-moi de n’en parler

jamais à personne. »

Le jeune homme la regardait, les yeux mouillés de larmes, parce

qu’il s’apercevait que sa raison était égarée.

« Attends, — lui dit-elle du ton de la plus grande surprise, — ce

sont des larmes! je croyais qu’on ne pleurait plus. Ne me cache

pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus en montrer. Je me

souviens d’avoir vu un autre homme, c’était dans un endroit où je

n’étais pas attendue, un homme qui pleurait aussi. Je pense que ce

pouvait être toi, car son visage était couvert d’un voile qui

m’empêchait de le connaître.

— Ses traits me sont inconnus comme à vous, — répondit Fitzer. —

Peu d’entre nous l’ont aperçu autrement qu’à travers ce voile ou

la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l’ont vu à

découvert dans les combats; mais il vient très rarement à Duino,

et n’y paraît que masqué depuis que nous parcourons sans danger

les provinces vénitiennes. C’est notre capitaine.

— Où est-il? — reprit froidement Antonia. — Il ne sait donc pas

que je suis ici?

— Il le sait, mais il n’ose se présenter devant vous, de crainte

que sa présence ne vous alarme, et que vous ne lui imputiez

l’erreur qui vous a rendue captive.

— Captive? dis-tu. Antonia est plus libre que l’air! Cette nuit

encore, je me suis promenée bien loin d’ici dans des bosquets

délicieux, où je respirais un air si pur! Je n’ai jamais vu tant

de fleurs! Ma sœur y était avec moi; elle a voulu y rester. J’y

allais plus souvent quand j’étais plus jeune; mais je n’y suis

jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce

temps-là. »

Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières

s’abaissèrent. Son teint était animé de couleurs foncées, ses

lèvres paraissaient desséchées par une fièvre brûlante. Elle riait

et sanglotait.

Le destin d’Antonia était accompli. Il ne lui restait plus sur la

terre d’autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui

avait si mystérieusement apparu au Farnedo, et qui était Jean

Sbogar lui-même. L’amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une

sollicitude et avec une pureté qui l’aurait étonnée sans doute, si

le trouble de sa raison lui avait permis de réfléchir sur son

état. On fit venir, des chaumières de Sestiana, des jeunes femmes

pour la servir et pour la garder; des médecins célèbres furent

appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins

que sa maladie exigeait. Un ecclésiastique, depuis longtemps

prisonnier des brigands, celui qui venait de célébrer le service

funèbre de madame Alberti, dans un souterrain qu’ils avaient

converti en chapelle pour cette cérémonie, épiait auprès de son

lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissait, pour

lui porter les consolations du ciel. Ces hommes féroces enfin,

dont l’âme n’avait conçu jusque-là que des pensées de sang,

purifiés par l’aspect de tant d’innocence et touchés de tant

d’infortune, lui prodiguaient les marques de soumission les plus

délicates et les plus tendres. Antonia s’accoutumait à les voir et

à les entretenir des illusions bizarres qui se succédaient dans

son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n’osait se

présenter auprès d’elle sous le voile ou le casque à visière qui

dérobait ses traits, que lorsqu’elle était livrée au sommeil, ou

que le délire lui ôtait la connaissance de tous les objets, et

qu’il pouvait nourrir ses regards de la douloureuse contemplation

de l’objet aimé, sans s’exposer à lui inspirer de la crainte ou de

l’horreur. Un jour cependant, prosterné à ses pieds et incapable

de contenir les sentiments qui l’oppressaient:

« Antonia! — s’écria-t-il d’une voix étouffée par les sanglots, —

Antonia! chère Antonia! »

Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. Il

s’empressa de s’éloigner. Elle le rappela d’un signe. Il demeura,

la tête penchée sur sa poitrine, dans l’attitude de l’obéissance

et de l’attention.

« Antonia! — dit-elle après un moment de silence, — je crois que

c’est en effet mon nom, je le portais dans la maison où je suis

née, et l’on me promettait alors d’être heureuse. Écoute, —

continua-t-elle en prenant la main du voleur, — je veux te faire

une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyais

qu’il était si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûlait

pas mes veines, quand mes pleurs ne brûlaient pas mes joues, quand

je ne voyais pas des esprits qui courent dans les halliers, qui

ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des

abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des

sources de feu; quand les âmes des assassins qui n’ont point

d’asile dans le tombeau ne venaient pas encore autour de moi

bondir et s’élancer avec des rires cruels, et qu’à mon réveil je

n’étais pas obligée de détacher la vipère enlacée à mes cheveux,

la vipère dont la tête écumante d’un poison bleuâtre a reposé sur

mon cou... dans ce temps-là il y avait un ange qui voyageait sur

la terre avec des traits qui auraient ému le cœur d’un parricide;

mais je n’ai fait que le voir, parce que Dieu le retira quand sa

félicité fut jalouse de la mienne, et je l’appelais « Lothario,

mon Lothario... » Je me rappelle que nous avions un palais dans

des montagnes bien éloignées. Jamais je n’ai pu en trouver le

chemin. »

Jean Sbogar · 第 9 / 10 段