bien qu’elle changeât un jour. Il aurait été absurde de chercher à
sa conduite une autre explication. On pouvait même penser que s’il
avait redouté, avec de justes motifs, de trop prolonger son séjour
dans une grande capitale où il était déjà très connu, il ne
manquerait pas de se diriger du côté de Trieste, quand il aurait
appris qu’Antonia y était de retour.
Ces suppositions avaient beaucoup de vraisemblance, et Antonia ne
les repoussait point; seulement elle ne répondait rien, et
regardait sa sœur d’un œil défiant quand il en était question;
puis elle se jetait dans ses bras.
Les affaires qui les avaient appelées à Venise ne les retenant
plus, elles en partirent sur un bateau qui se rendait à Trieste
par les lagunes. Cette manière de voyager leur avait paru
préférable à toute autre, parce qu’elle leur faisait éviter les
routes infestées par la troupe de Jean Sbogar, et surtout le
passage dangereux où elles avaient failli devenir ses
prisonnières.
Les canaux des lagunes offrent peu d’intérêt au voyageur. Tracés
par la nature entre des portions de terre désertes et arides que
la mer envahit et abandonne tour à tour, et qui ne peuvent offrir
d’asile qu’aux troupes errantes des oiseaux du rivage, rien ne
varie, rien n’anime leur triste monotonie. Ils ne présentent
partout aux regards que des grèves stériles ou des forêts de
roseaux, d’où s’élève quelquefois avec un long cri le héron
surpris dans son sommeil par le bruit des mariniers et des
passagers.
Antonia, pensive, n’avait encore été distraite par aucune
circonstance digne de l’occuper, quand la nuit tomba et vint
prêter à tous les objets un caractère plus calme et plus doux. Le
ciel était parsemé d’étoiles brillantes, mais la lune lui refusait
sa lumière. On ne distinguait plus rien hors de la barque, et le
balancement alternatif des rameurs s’y faisait à peine apercevoir.
On n’entendait que la chute cadencée de leurs rames et le
sifflement de l’eau divisée par la proue. Tout à coup l’homme
placé au gouvernail rompit le silence de la nature en chantant,
d’une voix qui n’était pas sans agrément, quelques strophes du
Tasse où sont peintes en vers harmonieux les délices de la
solitude entre deux amants également épris. Ses accents, que rien
ne réfléchissait dans l’immensité de l’air et du ciel, et qui
s’étendaient sans obstacle sur la surface unie de la mer,
faisaient participer l’âme à la jouissance de cet infini dans
lequel ils allaient mourir. Antonia les écoutait avec un sentiment
dont la douceur l’étonna, et qu’un moment auparavant elle n’aurait
pas cru pouvoir goûter encore. Elle ne savait à quoi attribuer la
confiance qui remplissait son cœur, et qui en calmait tous les
orages. Ce n’était pas l’illusion vive et tumultueuse des
premières espérances, c’était la jouissance reposée d’un avenir
pur. Il lui semblait que ces intelligences tutélaires qui veillent
sur les derniers moments de l’innocence, et qui viennent lui
ouvrir le séjour de l’éternel repos, devaient manifester ainsi
leur présence.
Madame Alberti éprouvait la même émotion. Sa main s’était unie à
celle d’Antonia, elles s’étaient penchées l’une contre l’autre, et
leurs cœurs battaient d’un mouvement régulier et doux. Plongées
dans une langueur que l’extrême tranquillité de l’air et
l’ondulation presque insensible des eaux contribuaient à
entretenir, elles s’endormirent en s’embrassant.
Il y avait peu de temps que leur repos durait quand un coup de
fusil, tiré à peu de distance, troubla le sommeil d’Antonia.
Madame Alberti était encore appuyée contre elle, mais elle ne
parla point. Antonia crut d’abord qu’elle avait rêvé; mais
l’immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots
étranges qu’elle entendit dans l’entretien confus des mariniers
épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans
pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le
bras par une main froide et nerveuse.
« C’est encore une femme, — dit une voix: — Jean ne sera pas
content. »
A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front, une sueur
froide inonda ses membres, et elle perdit connaissance. Elle ne
revint à elle qu’au bruit des roues d’une voiture qui la
conduisait, et sous laquelle tremblaient, en grondant sourdement,
les ais retentissants d’un pont-levis.
Elle était seule.
Antonia, revenue de ce premier accès d’étonnement qui donne aux
malheurs inattendus l’apparence d’un songe, ne tarda pas à
comprendre celui-ci. Il était hors de doute que c’étaient des
bandits apostés sur le bord de la mer qui avaient arrêté le
bateau, et ces bandits ne pouvaient appartenir qu’à la troupe de
Jean Sbogar. Descendue de la voiture, et soutenue par deux hommes
dont le vêtement bizarre et la physionomie féroce la remplissaient
d’effroi toutes les fois que les lumières éparses sous les voûtes
venaient à les éclairer, elle parcourait les vastes galeries, les
escaliers immenses, les salles gothiques du château, en se
confirmant de plus en plus dans l’horrible idée qu’elle était
prisonnière à Duino.
Arrivée à une chambre qui paraissait lui être destinée, et où son
affreuse escorte la laissa libre un moment, elle s’élança vers une
croisée ouverte, et ne vit devant elle que la mer. Une lueur
lointaine, qui lui parut être celle du phare d’Aquilée, brillait
seule au milieu des astres nocturnes. Elle ne douta plus de son
sort, et tomba navrée de douleur sur un fauteuil.
« A Duino! — s’écria-t-elle: — Jean Sbogar!... Mais qu’a-t-on fait
de ma sœur? »
Les voûtes sonores répondirent seules à ses cris.
Le dernier mot qu’elle avait prononcé expira dans leurs
profondeurs, comme une voix faible qui s’éteint. Antonia se leva
épouvantée en répétant: « Ma sœur!... » du ton d’une personne
affligée d’un songe pénible, et qui cherche à se réveiller.
L’illusion de l’écho se renouvela plus sinistre encore. Elle
ressemblait au dernier gémissement d’une mort violente. La
malheureuse Antonia, presque incapable de se soutenir, s’appuya
contre un des grands pilastres de la porte d’entrée, sous un
réverbère qui répandait sur elle toute sa clarté. Elle embrassa en
tremblant la colonne froide, y colla son visage à demi recouvert
de ses cheveux flottants, et se sentit fléchir sous le poids de sa
terreur. Quelques hommes groupés dans le corridor paraissaient la
regarder de loin; mais la faiblesse de sa vue ne lui laissait
distinguer, dans l’ombre où ils étaient cachés, que le mouvement
de leurs panaches, et elle n’était pas bien sûre de ne pas
s’abuser, quand un cri terrible frappa son oreille.
Un de ces hommes s’était enfui en la nommant.
La nuit était fort avancée, lorsque Antonia céda pour la seconde
fois à ces cruelles émotions. Ce ne fut que bien des heures après
qu’on put la rendre entièrement à elle-même. Elle s’étonna, en
regardant autour d’elle, de la délicatesse des soins dont elle
était l’objet. On l’avait transportée dans une chambre plus
commode et plus ornée. Il n’y avait pas de femmes dans le château,
mais elle était servie par des enfants d’une figure agréable.
Un seul des brigands sollicita, vers la fin du jour, la permission
d’être introduit auprès d’elle pour s’acquitter des ordres dont
son capitaine l’avait chargé. C’était un très jeune homme, dont la
physionomie triste, mais douce et modeste, aurait inspiré dans
tout autre lieu la confiance et l’intérêt. Il venait apprendre à
Antonia que son bateau n’avait été attaqué que par la méprise la
plus funeste; que rien de ce qu’elle possédait ne lui serait
enlevé; qu’elle-même était libre à Duino, qu’elle n’avait pas
cessé de l’être; que tout était disposé pour son voyage, et qu’il
dépendait d’elle seule de le hâter ou de le retarder, suivant que
sa santé l’exigerait; qu’en attendant, enfin, elle pouvait
commander en souveraine à tout ce qui habitait dans le château.
« Mais ma sœur! — s’écria Antonia.
— Votre sœur, madame, — répondit le jeune homme en baissant les
yeux, — ne peut vous être rendue. C’est la seule réserve que nous
soyons obligés de mettre à notre obéissance, et cette condition
même n’est pas imposée par une force qui dépende de nous.
— Et qui a pu l’imposer? — reprit vivement Antonia. — Qui
empêcherait que je me réunisse à ma sœur, qui a été arrêtée,
enlevée, conduite ici avec moi? Ah! je ne veux aucun des
avantages, aucune des réparations que vous m’offrez, si je ne les
partage avec elle.
— Madame, — dit le jeune homme en s’inclinant, — je n’ai pas reçu
d’autres instructions. »
Et il se retira sans attendre de nouvelles instances.
Le nom de madame Alberti errait encore sur les lèvres d’Antonia
interdite; il ne fut pas entendu.
La perplexité dans laquelle elle resta plongée est plus facile à
comprendre qu’à décrire. Elle commençait à espérer que cet
événement n’aurait pas les suites affreuses qu’il lui avait fait
craindre; mais elle ne devinait pas les motifs qu’on pouvait avoir
de la tenir éloignée de sa sœur, et ce nouveau mystère était un
abîme où son esprit s’égarait. Tout lui persuadait d’ailleurs
qu’on ne l’avait pas trompée par de fausses promesses. Le soleil
était couché depuis plusieurs heures, et ses portes restaient
ouvertes. Les gens employés à la servir s’étaient retirés
d’eux-mêmes pour lui laisser une liberté entière, en lui indiquant
la partie de son appartement qu’ils allaient occuper et où ils
attendaient ses ordres. Enfin il ne paraissait pas un soldat dans
la vaste étendue des corridors qu’on avait éclairés comme pour lui
offrir un passage, à quelque moment qu’elle prit la résolution de
sortir.
Rassurée par tout ce qu’elle remarquait, elle n’hésita pas à
s’engager dans la galerie qui aboutissait à sa chambre et à suivre
ses détours jusqu’au grand escalier du château. Elle descendit
sans obstacles, parcourut avec la même facilité le vestibule et
les cours, et parvint au pont-levis sans rencontrer personne. Il
se baissa à son approche, comme si une puissance magique avait
interprété le vœu d’Antonia, et s’était empressée d’y obéir. A
peine l’eut-elle laissé derrière elle, qu’elle aperçut une voiture
de voyage prête à partir, et gardée par des domestiques. Elle crut
même reconnaître qu’elle était chargée de bagages qui avaient été
pris avec elle sur le bateau, et l’empressement du postillon, à
son approche, lui donna lieu de croire qu’elle était attendue.
Elle s’informa cependant de la destination de cette voiture.
« Apparemment pour Trieste, — répondit un des domestiques; —mais
pour tel lieu qu’il plaira à la signora Antonia de Monteleone.
— C’est moi, — reprit Antonia.
— Nous n’en doutions pas, — dit le postillon; — il n’y a pas
d’autres femmes dans ce château, et nous sommes prêts à vous
obéir.
— Il y a une autre femme dans ce château, — s’écria Antonia... —
Ma sœur est dans ce château... Ne vous a-t-on pas prévenus que je
serais accompagnée de ma sœur?
— On n’a parlé que de la signora, — dit-il en secouant tristement
la tête, — et il n’y a pas d’apparence que sa sœur puisse sortir
du château, si ce n’est pas l’intention du propriétaire. Mais
madame ne connaît peut-être pas le propriétaire du château de
Duino. Captive depuis si peu de temps...
— Pardonnez-moi, —répondit Antonia, — je sais où je suis. Il est
cependant incompréhensible que ma sœur ne soit pas ici. »
Le pont-levis était encore baissé. Le château n’était gardé que
par les vigies de ses tours. Antonia jeta les yeux dans
l’intérieur, et pensa que sa sœur y était prisonnière.
« Je resterai, — dit-elle d’une voix forte, — je ne partirai pas
sans elle, et sa destinée sera la mienne. »
En prononçant ces paroles, elle avait rapidement parcouru une
partie de l’espace qui la séparait du grand escalier. Elle se
retourna pour voir si elle n’était pas suivie. Le pont-levis se
relevait. A cet aspect son courage faiblit; il lui sembla que tout
finissait, et qu’elle venait d’élever entre elle et le monde une
barrière qu’elle ne franchirait plus. Elle aurait voulu se voir
transportée tout à coup au milieu d’une forêt sauvage, à la merci
des animaux les plus féroces, pendant une des nuits les plus âpres
de l’hiver, mais encore libre et maîtresse d’elle-même; les murs
du château pesaient sur elle, sur l’air qu’elle respirait, et son
cœur comprimé était près d’éclater dans son sein. Elle s’approcha
de la balustrade pour s’appuyer et pour reprendre haleine. Ses
yeux étaient tournés vers un soupirail d’où sortait une faible
lumière qui venait trembler à ses pieds. Au bout de quelques
instants d’attention vague et involontaire, elle crut saisir des
bruits singuliers qui sortaient aussi des souterrains du château,
et qui rappelaient à son esprit la solennité de certains chants
religieux. Elle jugea d’abord que ce devait être le mugissement de
la mer qui se brise au pied de la montagne; mais ces bruits
n’arrivaient à elle que par intervalles, quelquefois même ils
paraissaient tout à fait arrêtés, et Antonia se rapprochait à pas
mesurés du soupirail avec une curiosité inquiète. Ils la
frappèrent enfin plus directement, au point qu’elle s’imaginait y
discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée
que la préoccupation de son esprit pouvait avoir produit cette
illusion, elle s’agenouilla sur le bord du soupirail; et retenant
sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitait
l’air, elle l’entendit encore.
« Ma sœur est là, » dit-elle à haute voix, incapable de modérer le
sentiment qui absorbait toutes ses idées, qui pénétrait tous ses
sens d’un mélange inconcevable de joie et de terreur.
Elle se releva précipitamment, et s’élança dans une rampe mal
éclairée qui devait la conduire aux souterrains du château. Après
d’innombrables détours qu’indiquaient d’espace en espace des
lampes pâles cachées dans les creux de la muraille, elle ralentit
sa marche, parce que le bruit qui l’avait attirée s’était
rapproché de manière à ne pas lui laisser perdre un mot, mais elle
n’entendit plus le nom de madame Alberti. C’était seulement, comme
elle l’avait présumé, un chant semblable aux chants de l’église,
qui était entonné par une seule voix et répété en chœur. Bientôt,
elle arriva au lieu même de la cérémonie; et, transie de frayeur,
elle se glissa comme un spectre entre les hautes colonnes qui
soutenaient la voûte à une hauteur prodigieuse, cachée dans les
ombres que projetaient au loin leurs bases énormes. Toutes ces
colonnes chargées de faisceaux de lances, de cimeterres et d’armes
à feu, formaient une espèce de forêt à travers laquelle on ne
pouvait distinguer que confusément ce qui se passait au centre de
cette salle souterraine.
Antonia, exaltée par son attachement pour sa sœur, s’armait de
plus en plus d’une résolution jusqu’alors étrangère à son
caractère. Chaque fois que les voix réunies remplissaient les
échos d’un bruit prolongé qui pouvait couvrir le bruit de ses pas,
elle volait d’une colonne à l’autre, et attendait, pour oser
tourner ses yeux sur l’enceinte, que le silence universel qui y
succédait de temps à autre, et que son aspect aurait sans doute
troublé, lui prouvât qu’elle n’avait pas été aperçue.
Cependant la délicatesse de sa vue ne lui permettait pas de
distinguer les objets que comme s’ils avaient été interceptés par
un nuage, et le vague que son imagination prêtait à leurs formes
incertaines augmentait la terreur de cette scène nocturne.
Du côté opposé à l’entrée du souterrain, s’élevait une longue
suite d’arcades anguleuses dont les pointes se perdaient dans
l’obscurité de la voûte, et qui n’étaient séparées entre elles que
par d’autres groupes de colonnes minces, noircies et usées par le
temps. Des tentures de deuil coupaient ces arcades à une certaine
élévation, et les brigands disséminés sur le fond de cette
décoration funèbre ajoutaient à sa mystérieuse horreur; les uns,
immobiles et recueillis, assis au fond des stalles creusées dans
le massif des colonnes, et qu’on aurait pris pour des figures
sinistres disposées par un sculpteur atrabilaire, ceux-ci, debout
autour des candélabres de fer, et attisant de leurs poignards la
flamme des torches et des brasiers; ceux-là qui se perdaient dans
la nuit des portiques éloignés, et qui, à travers les ténèbres
mobiles dont s’obscurcissaient et se dégageaient tour à tour leurs
têtes sourcilleuses et leurs barbes touffues, ressemblaient à
autant de fantômes. Parmi eux, il en était un surtout dont la
singulière attitude excitait d’autant plus vivement l’attention
d’Antonia, qu’elle jugea bientôt qu’il était malheureux et
sensible. Son visage était enveloppé d’un crêpe qui le cachait
entièrement. Agenouillé sur les premières marches d’une estrade
dont le reste se dérobait à la vue d’Antonia, il était appuyé sur
la poignée de son sabre et pleurait amèrement. Le bruit de ses
sanglots interrompait seul la voix ferme et soutenue du prêtre qui
présidait au sacrifice. Antonia, hors d’elle-même et pressée par
une curiosité invincible, fit un mouvement pour voir l’autel.
C’était un lit funèbre, et sur ce lit une femme couchée, la tête
soulevée sur un coussin de velours noir, et à peine défigurée par
les traces récentes de la mort.
« Ma sœur! » s’écria Antonia, et elle tomba.
C’était elle en effet, car le coup de fusil tiré sur le bateau
l’avait tuée, et la troupe de Jean Sbogar lui rendait les derniers
honneurs.
XV
Pourquoi hérisses-tu ainsi, en me regardant, ta chevelure
sanglante? Pourquoi tournes-tu sur moi ces yeux dont la prunelle
desséchée a disparu de son orbite? Ce n’est pas moi qui t’ai tué.
SHAKESPEARE.
Vous retrouverai-je partout, ombres des assassinés, avec vos
larges plaies livides? et vous, mères éplorées, qui me montrez ces
flammes allumées par mes mains, ces flammes dont les langues
horribles dévorent le berceau de vos premiers-nés?
SCHILLER.
Antonia resta longtemps ensevelie dans un état qui ressemblait au
sommeil. Elle ne paraissait éprouver aucune agitation, et ce calme
était si profond, il devait faire place selon toute apparence à de
si mortelles angoisses, qu’on tremblait de le voir cesser.
Cependant elle revint à elle sans manifester de douleur. Tout au
plus, elle semblait occupée d’une idée fâcheuse, d’un souvenir
importun, qu’elle essayait de chasser. Elle promenait ses regards
autour d’elle avec incertitude, et passait sa main sur son front
pour chercher à se rendre compte d’un doute inquiétant.
« Je sais bien, — dit-elle enfin, — je sais où elle est. Je la
retrouverai ce soir. »
Fitzer, le plus jeune des brigands, s’approcha d’elle pour
s’informer de son état. Elle lui sourit comme à une personne
connue, parce que c’était lui qui lui avait parlé la veille de la
part de Jean Sbogar.
« Je vous attendais depuis longtemps, — reprit-elle. — Je voudrais
savoir de quel supplice vous punissez les indiscrets qui pénètrent
dans vos fêtes sans y avoir été priés. Je connais une jeune
fille... Mais je vous recommande ce secret sur le salut de ce que
vous aimez le mieux au monde... Promettez-moi de n’en parler
jamais à personne. »
Le jeune homme la regardait, les yeux mouillés de larmes, parce
qu’il s’apercevait que sa raison était égarée.
« Attends, — lui dit-elle du ton de la plus grande surprise, — ce
sont des larmes! je croyais qu’on ne pleurait plus. Ne me cache
pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus en montrer. Je me
souviens d’avoir vu un autre homme, c’était dans un endroit où je
n’étais pas attendue, un homme qui pleurait aussi. Je pense que ce
pouvait être toi, car son visage était couvert d’un voile qui
m’empêchait de le connaître.
— Ses traits me sont inconnus comme à vous, — répondit Fitzer. —
Peu d’entre nous l’ont aperçu autrement qu’à travers ce voile ou
la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l’ont vu à
découvert dans les combats; mais il vient très rarement à Duino,
et n’y paraît que masqué depuis que nous parcourons sans danger
les provinces vénitiennes. C’est notre capitaine.
— Où est-il? — reprit froidement Antonia. — Il ne sait donc pas
que je suis ici?
— Il le sait, mais il n’ose se présenter devant vous, de crainte
que sa présence ne vous alarme, et que vous ne lui imputiez
l’erreur qui vous a rendue captive.
— Captive? dis-tu. Antonia est plus libre que l’air! Cette nuit
encore, je me suis promenée bien loin d’ici dans des bosquets
délicieux, où je respirais un air si pur! Je n’ai jamais vu tant
de fleurs! Ma sœur y était avec moi; elle a voulu y rester. J’y
allais plus souvent quand j’étais plus jeune; mais je n’y suis
jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce
temps-là. »
Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières
s’abaissèrent. Son teint était animé de couleurs foncées, ses
lèvres paraissaient desséchées par une fièvre brûlante. Elle riait
et sanglotait.
Le destin d’Antonia était accompli. Il ne lui restait plus sur la
terre d’autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui
avait si mystérieusement apparu au Farnedo, et qui était Jean
Sbogar lui-même. L’amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une
sollicitude et avec une pureté qui l’aurait étonnée sans doute, si
le trouble de sa raison lui avait permis de réfléchir sur son
état. On fit venir, des chaumières de Sestiana, des jeunes femmes
pour la servir et pour la garder; des médecins célèbres furent
appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins
que sa maladie exigeait. Un ecclésiastique, depuis longtemps
prisonnier des brigands, celui qui venait de célébrer le service
funèbre de madame Alberti, dans un souterrain qu’ils avaient
converti en chapelle pour cette cérémonie, épiait auprès de son
lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissait, pour
lui porter les consolations du ciel. Ces hommes féroces enfin,
dont l’âme n’avait conçu jusque-là que des pensées de sang,
purifiés par l’aspect de tant d’innocence et touchés de tant
d’infortune, lui prodiguaient les marques de soumission les plus
délicates et les plus tendres. Antonia s’accoutumait à les voir et
à les entretenir des illusions bizarres qui se succédaient dans
son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n’osait se
présenter auprès d’elle sous le voile ou le casque à visière qui
dérobait ses traits, que lorsqu’elle était livrée au sommeil, ou
que le délire lui ôtait la connaissance de tous les objets, et
qu’il pouvait nourrir ses regards de la douloureuse contemplation
de l’objet aimé, sans s’exposer à lui inspirer de la crainte ou de
l’horreur. Un jour cependant, prosterné à ses pieds et incapable
de contenir les sentiments qui l’oppressaient:
« Antonia! — s’écria-t-il d’une voix étouffée par les sanglots, —
Antonia! chère Antonia! »
Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. Il
s’empressa de s’éloigner. Elle le rappela d’un signe. Il demeura,
la tête penchée sur sa poitrine, dans l’attitude de l’obéissance
et de l’attention.
« Antonia! — dit-elle après un moment de silence, — je crois que
c’est en effet mon nom, je le portais dans la maison où je suis
née, et l’on me promettait alors d’être heureuse. Écoute, —
continua-t-elle en prenant la main du voleur, — je veux te faire
une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyais
qu’il était si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûlait
pas mes veines, quand mes pleurs ne brûlaient pas mes joues, quand
je ne voyais pas des esprits qui courent dans les halliers, qui
ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des
abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des
sources de feu; quand les âmes des assassins qui n’ont point
d’asile dans le tombeau ne venaient pas encore autour de moi
bondir et s’élancer avec des rires cruels, et qu’à mon réveil je
n’étais pas obligée de détacher la vipère enlacée à mes cheveux,
la vipère dont la tête écumante d’un poison bleuâtre a reposé sur
mon cou... dans ce temps-là il y avait un ange qui voyageait sur
la terre avec des traits qui auraient ému le cœur d’un parricide;
mais je n’ai fait que le voir, parce que Dieu le retira quand sa
félicité fut jalouse de la mienne, et je l’appelais « Lothario,
mon Lothario... » Je me rappelle que nous avions un palais dans
des montagnes bien éloignées. Jamais je n’ai pu en trouver le
chemin. »