parce que j’étais sûr de l’être, et je ne connais rien de plus
propre à remplir le cœur de l’homme d’émotions délicieuses que
cette pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m’enchantait,
comme tout me mettait hors de moi dans la contemplation de la
nature! Souvent cependant j’étais tourmenté par un besoin
inconcevable d’être aimé, et la persuasion désolante que jamais
une femme de mon choix ne viendrait dans ces déserts s’associer à
mon sort. J’éprouvais alors que le sentiment le plus tendre peut
se changer en fureur dans un cœur passionné. J’accablais le monde
qui possédait ce trésor inconnu de toute la haine que j’aurais
portée à un rival heureux. Je rêvais avec dépit, avec une jalouse
colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des
flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avaient laissé
tomber sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de
ma trop grande jeunesse. Je sentais avec une sorte de rage qu’il
serait doux de les détromper un jour des préventions de leur
vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant de
la clarté d’un incendie... Pardonnez, Antonia, au délire d’une
folle jeunesse abandonnée à ses passions.
« Je cherchais à dessein les ours de la montagne pour les attaquer
avec un pieu qui était la seule arme dont je fusse pourvu, et j
regrettais que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se
réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras,
car je les voyais partout. Je ne fréquentais point d’ailleurs les
autres bergers mérédites, qui ne se fréquentaient presque pas
entre eux; mais j’en étais connu par quelque courage et par une
grande force physique que le hasard m’avait fait quelquefois
essayer sous leurs yeux.
« La bizarrerie de mon apparition, l’isolement absolu dans lequel
je vivais, et dont aucune circonstance ne m’avait fait sortir, ce
qu’on rapportait surtout de ma vigueur et de mon audace, m’avaient
acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à
l’extraordinaire comme les hommes civilisés.
« Un jour les montagnes Clémentines furent investies par des
troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y
mourir. Ils étaient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les
suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du
plateau inférieur où j’habitais est à peu près inaccessible. Qu’y
viendrait chercher d’ailleurs la cupidité des peuples voisins?
Mais beaucoup de nos frères de l’extérieur étaient morts; nous
nous levâmes pour les remplacer. Le hasard de la bataille me livra
prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J’avais tout
fait pour mourir, car la vie me lassait; mais je perdis la
connaissance avec le sang, et on m’entraîna au loin. Cela serait
fort long et fort inutile à raconter.
« Ce que ma vie est devenue depuis, c’est un autre mystère qu’il
faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de
cet asile inviolable et délicieux, que je me suis acquis dans une
société nouvelle, hors des pouvoirs et des lois de la terre, a
fait palpiter mon sein! Combien de fois j’aurais tout quitté pour
en reprendre possession, si l’ascendant d’un sentiment invincible
ne m’avait pas retenu!
— Depuis longtemps? — dit Antonia.
— Depuis que je vous ai vue, — reprit froidement Lothario; — et si
mon cœur, moins téméraire dans ses sentiments, s’était attaché à
quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu
comprendre et envier le bonheur de mes bocages! — C’était le rêve
de la jeunesse!
— Il me semble, Lothario, — dit madame Alberti, — que vous créez
des chimères pour les combattre. Je n’ai point examiné, je n’ai
pas même entrepris d’approfondir le secret étrange qui vous fait
renoncer de si bonne heure à tous les avantages que vos heureuses
qualités vous donnaient lieu d’espérer dans le monde; mais mon
existence est liée sans condition à l’existence de ma sœur, et je
sais déjà qu’elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages
de votre philosophie, jusqu’à ce qu’il vous plaise de revenir à un
genre de vie plus digne d’elle et de vous. Elle seule a le droit
de me désavouer.
— Allons aux montagnes Clémentines, — dit Antonia en se jetant
dans les bras de sa sœur.
— Aux montagnes Clémentines! — s’écria Lothario, — Antonia y
serait venue! — elle m’y aurait suivi, et la privation d’un tel
bonheur ne suffirait pas à mon châtiment éternel! »
La porte s’ouvrit aux visites ordinaires.
Un poids de glace tomba sur le cœur d’Antonia. Lothario s’approcha
d’elle doucement; et couvrant ses transports d’une apparence
froide et polie:
« Aux montagnes Clémentines! — répétat-il à voix basse. — Antonia
y serait venue? »
Antonia chercha les yeux de sa sœur.
« Partout, — dit-elle, en la montrant, — partout avec elle, et
avec Lothario.
— Laissez-moi rêver, — reprit-il, — au bonheur qui m’est réservé
ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir
distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais! »
Lothario était sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Antonia
n’était pas plus tranquille. Son inquiétude était devenue une
affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta
une lettre à Antonia, qui la remit à madame Alberti. Elles étaient
seules. Ce billet était conçu en ces termes:
« Jamais, Antonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliez-moi... après
m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que
mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort
qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia! si ce monde auquel
tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir; si, parmi
les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité
d’avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia,
jamais! »
LOTHARIO.
Madame Alberti avait lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans
oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle
fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible
venait d’être porté à ce faible cœur, et madame Alberti conçut que
ce coup était irréparable.
Le départ de Lothario fut le jour même connu dans Venise; et,
suivant l’usage, il y fit naître une foule de conjectures
diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsqu’Antonia
fut en état d’y réfléchir, elle n’y vit qu’une énigme affreuse,
dont elle ne pouvait chercher le mot sans sentir son cœur
défaillir et sa raison s’égarer. Une seule fois, elle crut un
moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario
avait dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avait
évité de la laisser rentrer dans cet appartement, qui ne lui
rappelait que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme
elle était parvenue à s’y introduire sans témoins, et qu’elle
regardait, pensive, la place où il l’avait quittée, elle aperçut,
au pied du siège sur lequel elle était assise, de petites
tablettes de cuir de Russie, garnies d’une agrafe d’acier dont le
ressort était brisé. Elle s’en saisit; et pensant qu’elles
pouvaient contenir l’explication dont elle avait besoin, que
peut-être même Lothario ne les avait pas abandonnées sans dessein
dans cet endroit, elles les ouvrit avec empressement, et y promena
rapidement ses regards. Elles ne renfermaient qu’une douzaine de
pages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une
plume, suivant les circonstances où les idées s’étaient présentées
à l’imagination de Lothario.
Deux ou trois de ces lignes étaient écrites avec du sang.
Elles offraient peu de liaison entre elles; mais presque toutes
étaient inspirées par ce fatal esprit de paradoxe, par cette
misanthropie sauvage et exaltée qui dominait dans ses discours.
Trop préoccupée par les sentiments qui remplissaient son cœur pour
s’attacher à leur sens, et pour y voir autre chose que ce qu’elles
offraient en effet de plus remarquable, des images singulières,
des pensées rêveuses, des traits d’une énergie sombre, mais rien
qui pût dissiper ses doutes ou les fixer, Antonia referma les
tablettes de Lothario, et les cacha dans son sein, sans les
communiquer à madame Alberti.
XIII
Ne cherchons pas à débrouiller pourquoi l’innocent gémit, tandis
que le crime est revêtu de la robe d’honneur. Le jour des
vengeances, le jour de la rétribution éternelle peut seul nous
dévoiler le secret du juge et de la victime.
HERVEY.
TABLETTES DE LOTHARIO
« Le mont Taurus élevait son front par-dessus toutes les collines
; une d’elles lui dit: Je ne suis qu’une colline, mais je renferme
un volcan. »
« LA SOCIÉTÉ, c’est-à-dire une poignée de patriciens, de
publicains et d’augures, et de l’autre côté, le genre humain tout
entier dans ses langes et dans ses lisières..... »
« Les législateurs du XVIIIe siècle ressemblent aux architectes de
Lycérus, qui emportaient dans les airs les matériaux d’un palais,
et qui ne s’occupaient pas des fondements. »
« Les peuples usés demandent à être gouvernés. Les peuples
dépravés ont besoin d’être soumis. La liberté est un aliment
généreux qui ne convient qu’à une saine et robuste adolescence. »
« Quand la politique est devenue une science de mots, tout est
perdu. Il y a quelque chose de plus vil au monde que l’esclave
d’un tyran: c’est la dupe d’un sophiste. »
« Il est inconcevable que les hommes s’égorgent pour leurs droits,
et que ces prétendus droits de l’homme ne soient que des mots
mystiques interprétés par des avocats. Pourquoi ne parle-t-on
jamais à l’homme du premier des droits de l’homme, de son droit à
une part de terre déterminée dans la proportion de l’individu au
territoire? »
« Quelle est cette loi qui porte les emblèmes et le nom de
l’égalité à son frontispice? Est-ce la loi agraire? — Non, c’est
le contrat de vente d’une nation livrée aux riches par des
intrigants et des factieux qui veulent devenir riches. »
« Un homme flatte le peuple. Il lui promet de le servir. Il est
arrivé au pouvoir. On croit qu’il va demander le partage des
biens. Ce n’est pas cela. Il acquiert des biens, et il s’associe
avec les tyrans pour le partage du peuple. »
« Le mot sacré des Hébreux, c’est I’or. Il y a une manière de le
prononcer à l’oreille des juges de la terre qui fait tomber votre
ennemi raide mort. »
« Lycurgue pensa une chose étrange: c’est que le vol était la
seule institution qui pût maintenir l’équilibre social. »
« N’est-tu pas las, jeune homme, de moissonner les jardins de
Tantale? Ouvre les yeux sur les maux de l’humanité; regarde. Le
gouffre de Curtius est encore ouvert et il faut que beaucoup s’y
précipitent pour le salut du monde. »
« L’aumône est une restitution partielle, faite à l’amiable. Le
mendiant transige; plaidons. »
« Tirez un homme du fond des bois, et montrez-lui la société; il
sera bientôt corrompu et méprisable comme vous, mais il ne
comprendra jamais l’aréopage impassible qui envoie froidement un
mendiant à la potence pour avoir décimé le banquet d’un
millionnaire. »
« C’est une question difficile à décider que de savoir ce qu’il y
a de plus hideux dans la vie sociale du délit ou de la loi, ce
qu’il y a de plus cruel du coupable ou du juge, du crime ou du
châtiment. Les opinions sont fort partagées. »
« Tuer un homme dans le paroxysme d’une passion, cela se comprend.
« Le faire tuer par un autre en place publique, dans le calme
d’une méditation sérieuse et sous le prétexte d’un ministère
honorable, cela ne se comprend pas. »
« Une chose effrayante à penser, c’est que l’égalité, qui est
l’objet de tous nos vœux et de toutes nos révélations, ne se
trouve réellement que dans deux états de l’homme, l’esclavage et
la mort. »
« De voir les peuples se débattre autour d’une idée comme des
fourmis pour un brin de paille, il y a de quoi mourir de
confusion. Un brin de paille, au moins c’est quelque chose, et une
idée, ce n’est rien. »
« Le vol du pauvre sur le riche, si on remontait à l’origine des
choses, ne serait, en dernière analyse, qu’une réparation,
c’est-à-dire le déplacement juste et réciproque d’une pièce de
monnaie ou d’un morceau de pain qui retourne des mains du voleur
dans les mains du volé. »
« La plus haute portée de liberté à laquelle puisse parvenir une
nation qui s’avise de sa souveraineté, c’est le droit de choisir
un esclavage à son goût. »
« Il y a un grand obstacle à l’affranchissement des villes: ce
sont les villes.
« Montrez-moi une ville, une ruche ou une fourmilière, et je vous
montrerai l’esclavage; le lion et l’aigle seuls sont rois, parce
qu’ils sont solitaires. »
« La méchanceté est une maladie sociale. L’homme naturel n’est pas
plus malfaisant qu’une autre brute. L’homme civilisé fait horreur
ou pitié. Comptez les étages d’une maison, et rappelez-vous la
parabole de Babel. »
« Si j’avais le pacte social à ma disposition, je n’y changerais
rien; je le déchirerais. »
« Le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, c’est la
société. La première fois que l’homme s’est enveloppé d’une
ceinture de feuillages, il a revêtu l’esclavage et la mort. »
Il y a deux instincts très opposés dans l’homme simple: l’instinct
de conservation pour lui et pour ce qui procède de lui ;
l’instinct de destruction pour tout ce qui lui est appris et
commandé. La société est donc fausse. »
« Toutes les œuvres de Dieu sont accomplies dans leur destination
et dans leur fin. Si la société était entrée dans le but de la
création, l’alouette ne conduirait jamais ses petits dans un champ
de blé mûr et prêt pour la moisson. »
« Il y a peu d’hommes dont le cœur ne tressaille d’indignation et
de douleur à l’aspect d’un fier lion garrotté dans une cage de
fer, et léchant avec humilité la main sanglante du boucher qui le
nourrit. Que doit penser l’homme qui regarde l’homme? »
« Pour rendre l’inégalité politique moins outrageante, presque
tous les peuples qui ne l’ont pas fait reposer sur des avantages
moraux en ont du moins rattaché l’origine à des souvenirs généreux
ou à des traditions sacrées. Il ne s’est pas trouvé encore de
législation assez dépravée pour avouer dans ses institutions
l’aristocratie de l’argent. Quand nous en serons là, il fera beau
vivre, car tout finira. »
« Il est bien humiliant pour l’espèce que les esclaves ne soient
en minorité nulle part dans une société humaine. Que faut-il donc
pour changer une mauvaise place contre une bonne, quand on a la
force et le nombre? »
« Rien de plus facile que de persuader à l’homme qu’il dépend de
l’homme, en vertu d’un droit mystérieux, fondé sur un titre
inconnu. Mais comment lui faire comprendre, ce qui est vrai, que
sa dépendance résulte purement et simplement de l’inégalité d’un
ancien partage du sol, qui n’a changé ni de forme ni d’étendue, et
qui peut tous les jours être remis en litige? »
« La ruche de l’abeille n’appartient pas au frelon, mais les
fleurs des champs appartiennent à tous les insectes de l’air. La
seule propriété inviolable de l’individu, c’est son industrie. »
« Est-il vrai que la plupart des souverains de l’Europe s’occupent
de faire cadastrer la terre? Soit. »
« Instituer des monarchies aujourd’hui, c’est une grande pitié. «
Je n’ai pas été surpris de trouver la cellule d’un ermite à demi
cachée dans la cendre du cratère; mais qu’un roi pense à bâtir son
trône au fond, je ne le lui conseille pas! »
« Tendre pour la dernière fois l’arc de Nemrod, ce n’est pas une
rare merveille, Napoléon! dix autres l’ont fait avant vous. —
Passe encore pour le briser. »
« Nos feux d’artifice de Venise finissent par une gerbe de feu qui
éclipserait le soleil dans son midi.
« La nuit n’en est que plus profonde après cela, la nuit qui
appartient aux voleurs.
« Le lendemain d’une GRANDE NATION, c’est la nuit d’un feu
d’artifice. »
« Si vous réussissiez dans vos projets, — disent-ils, — ce serait
à recommencer demain. »
« Le grand mal que de recommencer demain! nous sommes si bien
aujourd’hui! »
« Quand on a cessé de vivre en premier dans le cœur d’un autre, on
est très réellement mort. Il n’y manque plus que la façon. »
« Une société qui tue un homme est bien convaincue qu’elle fait
justice. — Immense et sublime justice rétributive que celle d’un
homme qui tuerait la société! »
« Deux crimes pour lesquels je suis sans pitié: faire du mal à qui
ne peut se défendre, et voler qui a besoin.
« Supplices et malédictions sur l’infâme qui a dérobé le chien
d’un aveugle! »
« Le sauvage de la mer du Sud qui donne une femme pour une hache
ne fait pas un mauvais marché. Quel est le pays où l’on n’aurait
pas une femme avec une hache? »
« Il y a au fond de l’homme trois erreurs ou trois mystères qui le
décident à vivre: Dieu, l’amour et la liberté. — Et il y a bientôt
deux mille ans que la société n’existerait plus, si quelques
mendiants de Galilée ne s’étaient avisés de faire une religion
avec cela.
« Combien connaissez-vous de spéculateurs qui placeraient sur la
durée probable de cette dernière institution du monde politique un
sequin en viager? »
« Je voudrais bien qu’on me montrât dans l’histoire une monarchie
qui n’ait pas été fondée par un voleur. »
« Quand les nations arrivent à leur dernier période, il n’y a plus
entre elles qu’un cri de ralliement: TOUT EST A TOUS. »
« Et le jour où l’étendard qui portera cette devise sera mouillé
des pleurs d’un enfant, je l’arracherai pour m’en faire un
linceul. »
« L’histoire des peuples anciens n’est pas difficile à raconter;
l’histoire des peuples à venir n’est pas difficile à prévoir. —
Les pères, les vieillards, les sages, les prêtres, les soldats,
les rois. — Et puis après... les peuples peut-être?... »
« Il n’y a que trois manières de lier sa mémoire à celle du temple
de Delphes. Il faut le bâtir, le consacrer, ou y mettre le feu. »
« Donnez-moi une force qui ose prendre le nom de loi, et je vous
montrerai un vol qui prendra le nom de propriété. »
« La liberté n’est pas un trésor si rare: elle est dans la main de
tous les forts, et dans la bourse de tous les riches. »
« Tu es maître de mon argent, et je le suis de ta vie. Cela ne
nous appartient, ni à toi, ni à moi. Rends, et je laisse. »
« Mille fortunes pour une pensée! mille pensées pour un sentiment
! mille sentiments pour une action! mille actions sublimes pour un
cheveu ! — et le monde, et l’avenir, et l’éternité avec tout cela!
»
« Le fondateur d’une secte nouvelle, pauvre homme! l’enlumineur
d’une vieille morale, pauvre homme! un législateur, pauvre homme !
— Un conquérant! quelle misère! »
« S’il y a une bonne société au monde, c’est celle où l’on partage
tout, en donnant une prime au plus fort. — Quand la ruse et la
trahison s’en mêlent, il arrive une législation. »
« Je ne sais plus qu’un métier à décréditer, celui de Dieu. »
« On m’a demandé quelquefois si j’aimais les enfants. Je le crois
bien. Ils ne sont pas encore hommes. »
« Toutes les voix de la terre annoncèrent une fois que le grand
Pan était mort. Ce fut l’émancipation des esclaves. Quand vous les
entendrez une seconde fois, ce sera l’émancipation des pauvres —
et alors, l’usurpation du monde recommencera. »
« De tous les gouvernements, celui qui révolte le moins mon cœur,
celui qui dégrade le moins l’humanité, c’est le despotisme de
l’Orient, où l’abaissement des peuples est au moins expliqué par
des superstitions. Je conçois un tyran qui descend des prophètes
et qui est allié des astres. Au Tibet, il est invisible, immortel,
sacré. Cela est bien, cela ne devrait jamais être indifféremment.
La tyrannie et l’esclavage sont deux états qui impliquent deux
espèces. Les plus avilis des hommes, ce sont les esclaves qui
reconnaissent des tyrans faits à leur image. »
« On a bien des grâces à rendre à son étoile, quand on peut
quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se
déclarer leur ennemi. »
« Quelle différence y a-t-il entre un crime et une action
héroïque, entre un supplice et une apothéose? Le lieu, le temps,
la méprisable opinion d’une foule stupide qui ne connaît pas le
véritable nom des choses, et qui applique au hasard ceux que
l’usage lui a appris. »
« Les fléaux sont dans l’ordre de la nature, et les lois n’y sont
pas. »
« C’était une idée moins appropriée à la Divinité, telle que je la
conçois, mais qui avait quelque chose de consolant pour l’homme
que de donner des infirmités aux dieux. J’aime qu’Apollon soit
banni, que Cérès souffre de la faim chez la mère de Stellion, que
Vénus soit blessée par Diomède, que le berceau d’Hercule soit
entouré de serpents comme celui du génie, et qu’il meure lui-même
dévoré par cette robe de Nessus qu’il a léguée à ces successeurs.»
« Si mon cœur pouvait se donner la foi... si j’avais un dieu à
inventer, je voudrais qu’il fût né sur la paille d’une étable,
qu’il n’eût échappé aux assassins que dans les bras d’un pauvre
artisan qui aurait passé pour son père; que son enfance se fût
écoulée dans la misère et dans l’exil; qu’il eût été proscrit
toute sa vie, méprisé des grands, inconnu des rois, persécuté par
les prêtres, renié par ses amis, vendu par un de ses disciples,
abandonné par le plus intègre de ses juges, dévoué au supplice de
préférence au dernier des scélérats, fouetté de verges, couronné
d’épines, outragé par les bourreaux, et qu’il eût péri entre deux
voleurs, dont l’un le suivit dans le ciel. »
« Dieu tout-puissant, ayez pitié de moi!
XIV
C’est moi qui conduis au séjour des gémissements, c’est moi qui
conduis dans l’éternelle douleur, c’est mol qui conduis au milieu
du peuple réprouvé des rebelles. Laissez toute espérance, vous qui
entrez.
DANTE.
Depuis le départ de Lothario, la mélancolie d’Antonia avait fait
de rapides progrès. Elle était tombée dans un abattement d’autant
plus effrayant qu’elle semblait en ignorer elle-même ou en avoir
oublié la cause. Sa tristesse n’avait rien de déterminé; c’était
un malaise vague duquel on la tirait avec une distraction vive,
mais où elle rentrait plus vite qu’elle n’en était sortie. Il lui
arrivait souvent de sourire, et quelquefois même sans motif; alors
sa gaieté faisait peine à voir, parce que l’expression de sa
physionomie paraissait ne pas bien s’accorder avec l’état de son
cœur. Jamais elle n’avait cherché avec plus de soin les promenades
solitaires. Presque tous les lieux qu’elle fréquentait lui
rappelaient Lothario, mais elle ne le nommait jamais. Elle évitait
les conversations où son souvenir pouvait se mêler; on aurait cru
qu’elle cherchait à se persuader qu’il n’avait pas existé pour
elle, et qu’il n’était dans sa vie que l’illusion d’un rêve ou
d’un accès de délire. Elle s’occupait souvent au contraire de son
père et de sa mère, qu’elle n’avait pas nommés depuis longtemps,
et elle en parlait, contre son usage, sans répandre des larmes,
comme si elle n’en avait été séparée que par un court espace de
chemin, et qu’elle dût bientôt les rejoindre.
Madame Alberti regarda cette circonstance comme quelque chose
d’heureux dans la situation d’Antonia. Elle pensa que ses
souvenirs se détruiraient plus facilement les uns par les autres,
et qu’il lui serait plus aisé d’oublier les contrariétés d’un
sentiment dont elle était encore loin de connaître toute la
puissance, auprès du tombeau de ses parents. Elle résolut donc de
reconduire Antonia à Trieste, et Antonia reçut cette proposition
avec un témoignage de satisfaction froide, le seul que ses traits
mornes et ses yeux fixes pussent imparfaitement manifester. Au
reste, madame Alberti n’avait pas renoncé pour elle à toute
espérance. Elle était bien persuadée, au contraire, et il n’y
avait à la vérité rien de plus probable, que l’étrange procédé de
Lothario n’était qu’un nouvel effet de la bizarrerie de son
caractère ou de l’embarras de sa position, et qu’il ne tarderait
pas à revenir aux pieds d’Antonia réclamer les droits qu’elle lui
avait donnés à un bonheur qui semblait passer toutes ses
espérances.
Il était possible que les raisons qui rendaient nécessaire ce
système singulier dont il enveloppait ses actions l’empêchassent
alors de former un nœud qui, en fixant tout à fait son existence,
le soumettrait de trop près et par trop de points à la curiosité
des hommes, et le soustrairait à ce vague de conjectures dont
l’incertitude ne lui était sans doute pas inutile.
Dans l’état de l’Europe, combien d’hommes éminents étaient forcés,
comme Lothario à cacher leur nom à travers vingt pays différents,
et à se dérober comme lui aux affections les plus profondes, aux
devoirs les plus doux de la nature, pour conserver leur sécurité,
et surtout pour ne pas compromettre celle des personnes qui leur
étaient chères!