« J’étais heureux, je le répète, heureux parce que j’étais libre,

parce que j’étais sûr de l’être, et je ne connais rien de plus

propre à remplir le cœur de l’homme d’émotions délicieuses que

cette pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m’enchantait,

comme tout me mettait hors de moi dans la contemplation de la

nature! Souvent cependant j’étais tourmenté par un besoin

inconcevable d’être aimé, et la persuasion désolante que jamais

une femme de mon choix ne viendrait dans ces déserts s’associer à

mon sort. J’éprouvais alors que le sentiment le plus tendre peut

se changer en fureur dans un cœur passionné. J’accablais le monde

qui possédait ce trésor inconnu de toute la haine que j’aurais

portée à un rival heureux. Je rêvais avec dépit, avec une jalouse

colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des

flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avaient laissé

tomber sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de

ma trop grande jeunesse. Je sentais avec une sorte de rage qu’il

serait doux de les détromper un jour des préventions de leur

vanité, en versant du sang sous leurs yeux ou en les effrayant de

la clarté d’un incendie... Pardonnez, Antonia, au délire d’une

folle jeunesse abandonnée à ses passions.

« Je cherchais à dessein les ours de la montagne pour les attaquer

avec un pieu qui était la seule arme dont je fusse pourvu, et j

regrettais que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se

réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras,

car je les voyais partout. Je ne fréquentais point d’ailleurs les

autres bergers mérédites, qui ne se fréquentaient presque pas

entre eux; mais j’en étais connu par quelque courage et par une

grande force physique que le hasard m’avait fait quelquefois

essayer sous leurs yeux.

« La bizarrerie de mon apparition, l’isolement absolu dans lequel

je vivais, et dont aucune circonstance ne m’avait fait sortir, ce

qu’on rapportait surtout de ma vigueur et de mon audace, m’avaient

acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à

l’extraordinaire comme les hommes civilisés.

« Un jour les montagnes Clémentines furent investies par des

troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y

mourir. Ils étaient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les

suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du

plateau inférieur où j’habitais est à peu près inaccessible. Qu’y

viendrait chercher d’ailleurs la cupidité des peuples voisins?

Mais beaucoup de nos frères de l’extérieur étaient morts; nous

nous levâmes pour les remplacer. Le hasard de la bataille me livra

prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J’avais tout

fait pour mourir, car la vie me lassait; mais je perdis la

connaissance avec le sang, et on m’entraîna au loin. Cela serait

fort long et fort inutile à raconter.

« Ce que ma vie est devenue depuis, c’est un autre mystère qu’il

faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de

cet asile inviolable et délicieux, que je me suis acquis dans une

société nouvelle, hors des pouvoirs et des lois de la terre, a

fait palpiter mon sein! Combien de fois j’aurais tout quitté pour

en reprendre possession, si l’ascendant d’un sentiment invincible

ne m’avait pas retenu!

— Depuis longtemps? — dit Antonia.

— Depuis que je vous ai vue, — reprit froidement Lothario; — et si

mon cœur, moins téméraire dans ses sentiments, s’était attaché à

quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu

comprendre et envier le bonheur de mes bocages! — C’était le rêve

de la jeunesse!

— Il me semble, Lothario, — dit madame Alberti, — que vous créez

des chimères pour les combattre. Je n’ai point examiné, je n’ai

pas même entrepris d’approfondir le secret étrange qui vous fait

renoncer de si bonne heure à tous les avantages que vos heureuses

qualités vous donnaient lieu d’espérer dans le monde; mais mon

existence est liée sans condition à l’existence de ma sœur, et je

sais déjà qu’elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages

de votre philosophie, jusqu’à ce qu’il vous plaise de revenir à un

genre de vie plus digne d’elle et de vous. Elle seule a le droit

de me désavouer.

— Allons aux montagnes Clémentines, — dit Antonia en se jetant

dans les bras de sa sœur.

— Aux montagnes Clémentines! — s’écria Lothario, — Antonia y

serait venue! — elle m’y aurait suivi, et la privation d’un tel

bonheur ne suffirait pas à mon châtiment éternel! »

La porte s’ouvrit aux visites ordinaires.

Un poids de glace tomba sur le cœur d’Antonia. Lothario s’approcha

d’elle doucement; et couvrant ses transports d’une apparence

froide et polie:

« Aux montagnes Clémentines! — répétat-il à voix basse. — Antonia

y serait venue? »

Antonia chercha les yeux de sa sœur.

« Partout, — dit-elle, en la montrant, — partout avec elle, et

avec Lothario.

— Laissez-moi rêver, — reprit-il, — au bonheur qui m’est réservé

ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir

distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais! »

Lothario était sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Antonia

n’était pas plus tranquille. Son inquiétude était devenue une

affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta

une lettre à Antonia, qui la remit à madame Alberti. Elles étaient

seules. Ce billet était conçu en ces termes:

« Jamais, Antonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliez-moi... après

m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que

mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort

qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia! si ce monde auquel

tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir; si, parmi

les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité

d’avance, je te reverrai. — Te revoir! hélas! jamais, Antonia,

jamais! »

LOTHARIO.

Madame Alberti avait lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans

oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle

fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible

venait d’être porté à ce faible cœur, et madame Alberti conçut que

ce coup était irréparable.

Le départ de Lothario fut le jour même connu dans Venise; et,

suivant l’usage, il y fit naître une foule de conjectures

diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsqu’Antonia

fut en état d’y réfléchir, elle n’y vit qu’une énigme affreuse,

dont elle ne pouvait chercher le mot sans sentir son cœur

défaillir et sa raison s’égarer. Une seule fois, elle crut un

moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario

avait dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avait

évité de la laisser rentrer dans cet appartement, qui ne lui

rappelait que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme

elle était parvenue à s’y introduire sans témoins, et qu’elle

regardait, pensive, la place où il l’avait quittée, elle aperçut,

au pied du siège sur lequel elle était assise, de petites

tablettes de cuir de Russie, garnies d’une agrafe d’acier dont le

ressort était brisé. Elle s’en saisit; et pensant qu’elles

pouvaient contenir l’explication dont elle avait besoin, que

peut-être même Lothario ne les avait pas abandonnées sans dessein

dans cet endroit, elles les ouvrit avec empressement, et y promena

rapidement ses regards. Elles ne renfermaient qu’une douzaine de

pages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une

plume, suivant les circonstances où les idées s’étaient présentées

à l’imagination de Lothario.

Deux ou trois de ces lignes étaient écrites avec du sang.

Elles offraient peu de liaison entre elles; mais presque toutes

étaient inspirées par ce fatal esprit de paradoxe, par cette

misanthropie sauvage et exaltée qui dominait dans ses discours.

Trop préoccupée par les sentiments qui remplissaient son cœur pour

s’attacher à leur sens, et pour y voir autre chose que ce qu’elles

offraient en effet de plus remarquable, des images singulières,

des pensées rêveuses, des traits d’une énergie sombre, mais rien

qui pût dissiper ses doutes ou les fixer, Antonia referma les

tablettes de Lothario, et les cacha dans son sein, sans les

communiquer à madame Alberti.

XIII

Ne cherchons pas à débrouiller pourquoi l’innocent gémit, tandis

que le crime est revêtu de la robe d’honneur. Le jour des

vengeances, le jour de la rétribution éternelle peut seul nous

dévoiler le secret du juge et de la victime.

HERVEY.

TABLETTES DE LOTHARIO

« Le mont Taurus élevait son front par-dessus toutes les collines

; une d’elles lui dit: Je ne suis qu’une colline, mais je renferme

un volcan. »

« LA SOCIÉTÉ, c’est-à-dire une poignée de patriciens, de

publicains et d’augures, et de l’autre côté, le genre humain tout

entier dans ses langes et dans ses lisières..... »

« Les législateurs du XVIIIe siècle ressemblent aux architectes de

Lycérus, qui emportaient dans les airs les matériaux d’un palais,

et qui ne s’occupaient pas des fondements. »

« Les peuples usés demandent à être gouvernés. Les peuples

dépravés ont besoin d’être soumis. La liberté est un aliment

généreux qui ne convient qu’à une saine et robuste adolescence. »

« Quand la politique est devenue une science de mots, tout est

perdu. Il y a quelque chose de plus vil au monde que l’esclave

d’un tyran: c’est la dupe d’un sophiste. »

« Il est inconcevable que les hommes s’égorgent pour leurs droits,

et que ces prétendus droits de l’homme ne soient que des mots

mystiques interprétés par des avocats. Pourquoi ne parle-t-on

jamais à l’homme du premier des droits de l’homme, de son droit à

une part de terre déterminée dans la proportion de l’individu au

territoire? »

« Quelle est cette loi qui porte les emblèmes et le nom de

l’égalité à son frontispice? Est-ce la loi agraire? — Non, c’est

le contrat de vente d’une nation livrée aux riches par des

intrigants et des factieux qui veulent devenir riches. »

« Un homme flatte le peuple. Il lui promet de le servir. Il est

arrivé au pouvoir. On croit qu’il va demander le partage des

biens. Ce n’est pas cela. Il acquiert des biens, et il s’associe

avec les tyrans pour le partage du peuple. »

« Le mot sacré des Hébreux, c’est I’or. Il y a une manière de le

prononcer à l’oreille des juges de la terre qui fait tomber votre

ennemi raide mort. »

« Lycurgue pensa une chose étrange: c’est que le vol était la

seule institution qui pût maintenir l’équilibre social. »

« N’est-tu pas las, jeune homme, de moissonner les jardins de

Tantale? Ouvre les yeux sur les maux de l’humanité; regarde. Le

gouffre de Curtius est encore ouvert et il faut que beaucoup s’y

précipitent pour le salut du monde. »

« L’aumône est une restitution partielle, faite à l’amiable. Le

mendiant transige; plaidons. »

« Tirez un homme du fond des bois, et montrez-lui la société; il

sera bientôt corrompu et méprisable comme vous, mais il ne

comprendra jamais l’aréopage impassible qui envoie froidement un

mendiant à la potence pour avoir décimé le banquet d’un

millionnaire. »

« C’est une question difficile à décider que de savoir ce qu’il y

a de plus hideux dans la vie sociale du délit ou de la loi, ce

qu’il y a de plus cruel du coupable ou du juge, du crime ou du

châtiment. Les opinions sont fort partagées. »

« Tuer un homme dans le paroxysme d’une passion, cela se comprend.

« Le faire tuer par un autre en place publique, dans le calme

d’une méditation sérieuse et sous le prétexte d’un ministère

honorable, cela ne se comprend pas. »

« Une chose effrayante à penser, c’est que l’égalité, qui est

l’objet de tous nos vœux et de toutes nos révélations, ne se

trouve réellement que dans deux états de l’homme, l’esclavage et

la mort. »

« De voir les peuples se débattre autour d’une idée comme des

fourmis pour un brin de paille, il y a de quoi mourir de

confusion. Un brin de paille, au moins c’est quelque chose, et une

idée, ce n’est rien. »

« Le vol du pauvre sur le riche, si on remontait à l’origine des

choses, ne serait, en dernière analyse, qu’une réparation,

c’est-à-dire le déplacement juste et réciproque d’une pièce de

monnaie ou d’un morceau de pain qui retourne des mains du voleur

dans les mains du volé. »

« La plus haute portée de liberté à laquelle puisse parvenir une

nation qui s’avise de sa souveraineté, c’est le droit de choisir

un esclavage à son goût. »

« Il y a un grand obstacle à l’affranchissement des villes: ce

sont les villes.

« Montrez-moi une ville, une ruche ou une fourmilière, et je vous

montrerai l’esclavage; le lion et l’aigle seuls sont rois, parce

qu’ils sont solitaires. »

« La méchanceté est une maladie sociale. L’homme naturel n’est pas

plus malfaisant qu’une autre brute. L’homme civilisé fait horreur

ou pitié. Comptez les étages d’une maison, et rappelez-vous la

parabole de Babel. »

« Si j’avais le pacte social à ma disposition, je n’y changerais

rien; je le déchirerais. »

« Le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, c’est la

société. La première fois que l’homme s’est enveloppé d’une

ceinture de feuillages, il a revêtu l’esclavage et la mort. »

Il y a deux instincts très opposés dans l’homme simple: l’instinct

de conservation pour lui et pour ce qui procède de lui ;

l’instinct de destruction pour tout ce qui lui est appris et

commandé. La société est donc fausse. »

« Toutes les œuvres de Dieu sont accomplies dans leur destination

et dans leur fin. Si la société était entrée dans le but de la

création, l’alouette ne conduirait jamais ses petits dans un champ

de blé mûr et prêt pour la moisson. »

« Il y a peu d’hommes dont le cœur ne tressaille d’indignation et

de douleur à l’aspect d’un fier lion garrotté dans une cage de

fer, et léchant avec humilité la main sanglante du boucher qui le

nourrit. Que doit penser l’homme qui regarde l’homme? »

« Pour rendre l’inégalité politique moins outrageante, presque

tous les peuples qui ne l’ont pas fait reposer sur des avantages

moraux en ont du moins rattaché l’origine à des souvenirs généreux

ou à des traditions sacrées. Il ne s’est pas trouvé encore de

législation assez dépravée pour avouer dans ses institutions

l’aristocratie de l’argent. Quand nous en serons là, il fera beau

vivre, car tout finira. »

« Il est bien humiliant pour l’espèce que les esclaves ne soient

en minorité nulle part dans une société humaine. Que faut-il donc

pour changer une mauvaise place contre une bonne, quand on a la

force et le nombre? »

« Rien de plus facile que de persuader à l’homme qu’il dépend de

l’homme, en vertu d’un droit mystérieux, fondé sur un titre

inconnu. Mais comment lui faire comprendre, ce qui est vrai, que

sa dépendance résulte purement et simplement de l’inégalité d’un

ancien partage du sol, qui n’a changé ni de forme ni d’étendue, et

qui peut tous les jours être remis en litige? »

« La ruche de l’abeille n’appartient pas au frelon, mais les

fleurs des champs appartiennent à tous les insectes de l’air. La

seule propriété inviolable de l’individu, c’est son industrie. »

« Est-il vrai que la plupart des souverains de l’Europe s’occupent

de faire cadastrer la terre? Soit. »

« Instituer des monarchies aujourd’hui, c’est une grande pitié. «

Je n’ai pas été surpris de trouver la cellule d’un ermite à demi

cachée dans la cendre du cratère; mais qu’un roi pense à bâtir son

trône au fond, je ne le lui conseille pas! »

« Tendre pour la dernière fois l’arc de Nemrod, ce n’est pas une

rare merveille, Napoléon! dix autres l’ont fait avant vous. —

Passe encore pour le briser. »

« Nos feux d’artifice de Venise finissent par une gerbe de feu qui

éclipserait le soleil dans son midi.

« La nuit n’en est que plus profonde après cela, la nuit qui

appartient aux voleurs.

« Le lendemain d’une GRANDE NATION, c’est la nuit d’un feu

d’artifice. »

« Si vous réussissiez dans vos projets, — disent-ils, — ce serait

à recommencer demain. »

« Le grand mal que de recommencer demain! nous sommes si bien

aujourd’hui! »

« Quand on a cessé de vivre en premier dans le cœur d’un autre, on

est très réellement mort. Il n’y manque plus que la façon. »

« Une société qui tue un homme est bien convaincue qu’elle fait

justice. — Immense et sublime justice rétributive que celle d’un

homme qui tuerait la société! »

« Deux crimes pour lesquels je suis sans pitié: faire du mal à qui

ne peut se défendre, et voler qui a besoin.

« Supplices et malédictions sur l’infâme qui a dérobé le chien

d’un aveugle! »

« Le sauvage de la mer du Sud qui donne une femme pour une hache

ne fait pas un mauvais marché. Quel est le pays où l’on n’aurait

pas une femme avec une hache? »

« Il y a au fond de l’homme trois erreurs ou trois mystères qui le

décident à vivre: Dieu, l’amour et la liberté. — Et il y a bientôt

deux mille ans que la société n’existerait plus, si quelques

mendiants de Galilée ne s’étaient avisés de faire une religion

avec cela.

« Combien connaissez-vous de spéculateurs qui placeraient sur la

durée probable de cette dernière institution du monde politique un

sequin en viager? »

« Je voudrais bien qu’on me montrât dans l’histoire une monarchie

qui n’ait pas été fondée par un voleur. »

« Quand les nations arrivent à leur dernier période, il n’y a plus

entre elles qu’un cri de ralliement: TOUT EST A TOUS. »

« Et le jour où l’étendard qui portera cette devise sera mouillé

des pleurs d’un enfant, je l’arracherai pour m’en faire un

linceul. »

« L’histoire des peuples anciens n’est pas difficile à raconter;

l’histoire des peuples à venir n’est pas difficile à prévoir. —

Les pères, les vieillards, les sages, les prêtres, les soldats,

les rois. — Et puis après... les peuples peut-être?... »

« Il n’y a que trois manières de lier sa mémoire à celle du temple

de Delphes. Il faut le bâtir, le consacrer, ou y mettre le feu. »

« Donnez-moi une force qui ose prendre le nom de loi, et je vous

montrerai un vol qui prendra le nom de propriété. »

« La liberté n’est pas un trésor si rare: elle est dans la main de

tous les forts, et dans la bourse de tous les riches. »

« Tu es maître de mon argent, et je le suis de ta vie. Cela ne

nous appartient, ni à toi, ni à moi. Rends, et je laisse. »

« Mille fortunes pour une pensée! mille pensées pour un sentiment

! mille sentiments pour une action! mille actions sublimes pour un

cheveu ! — et le monde, et l’avenir, et l’éternité avec tout cela!

»

« Le fondateur d’une secte nouvelle, pauvre homme! l’enlumineur

d’une vieille morale, pauvre homme! un législateur, pauvre homme !

— Un conquérant! quelle misère! »

« S’il y a une bonne société au monde, c’est celle où l’on partage

tout, en donnant une prime au plus fort. — Quand la ruse et la

trahison s’en mêlent, il arrive une législation. »

« Je ne sais plus qu’un métier à décréditer, celui de Dieu. »

« On m’a demandé quelquefois si j’aimais les enfants. Je le crois

bien. Ils ne sont pas encore hommes. »

« Toutes les voix de la terre annoncèrent une fois que le grand

Pan était mort. Ce fut l’émancipation des esclaves. Quand vous les

entendrez une seconde fois, ce sera l’émancipation des pauvres —

et alors, l’usurpation du monde recommencera. »

« De tous les gouvernements, celui qui révolte le moins mon cœur,

celui qui dégrade le moins l’humanité, c’est le despotisme de

l’Orient, où l’abaissement des peuples est au moins expliqué par

des superstitions. Je conçois un tyran qui descend des prophètes

et qui est allié des astres. Au Tibet, il est invisible, immortel,

sacré. Cela est bien, cela ne devrait jamais être indifféremment.

La tyrannie et l’esclavage sont deux états qui impliquent deux

espèces. Les plus avilis des hommes, ce sont les esclaves qui

reconnaissent des tyrans faits à leur image. »

« On a bien des grâces à rendre à son étoile, quand on peut

quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se

déclarer leur ennemi. »

« Quelle différence y a-t-il entre un crime et une action

héroïque, entre un supplice et une apothéose? Le lieu, le temps,

la méprisable opinion d’une foule stupide qui ne connaît pas le

véritable nom des choses, et qui applique au hasard ceux que

l’usage lui a appris. »

« Les fléaux sont dans l’ordre de la nature, et les lois n’y sont

pas. »

« C’était une idée moins appropriée à la Divinité, telle que je la

conçois, mais qui avait quelque chose de consolant pour l’homme

que de donner des infirmités aux dieux. J’aime qu’Apollon soit

banni, que Cérès souffre de la faim chez la mère de Stellion, que

Vénus soit blessée par Diomède, que le berceau d’Hercule soit

entouré de serpents comme celui du génie, et qu’il meure lui-même

dévoré par cette robe de Nessus qu’il a léguée à ces successeurs.»

« Si mon cœur pouvait se donner la foi... si j’avais un dieu à

inventer, je voudrais qu’il fût né sur la paille d’une étable,

qu’il n’eût échappé aux assassins que dans les bras d’un pauvre

artisan qui aurait passé pour son père; que son enfance se fût

écoulée dans la misère et dans l’exil; qu’il eût été proscrit

toute sa vie, méprisé des grands, inconnu des rois, persécuté par

les prêtres, renié par ses amis, vendu par un de ses disciples,

abandonné par le plus intègre de ses juges, dévoué au supplice de

préférence au dernier des scélérats, fouetté de verges, couronné

d’épines, outragé par les bourreaux, et qu’il eût péri entre deux

voleurs, dont l’un le suivit dans le ciel. »

« Dieu tout-puissant, ayez pitié de moi!

XIV

C’est moi qui conduis au séjour des gémissements, c’est moi qui

conduis dans l’éternelle douleur, c’est mol qui conduis au milieu

du peuple réprouvé des rebelles. Laissez toute espérance, vous qui

entrez.

DANTE.

Depuis le départ de Lothario, la mélancolie d’Antonia avait fait

de rapides progrès. Elle était tombée dans un abattement d’autant

plus effrayant qu’elle semblait en ignorer elle-même ou en avoir

oublié la cause. Sa tristesse n’avait rien de déterminé; c’était

un malaise vague duquel on la tirait avec une distraction vive,

mais où elle rentrait plus vite qu’elle n’en était sortie. Il lui

arrivait souvent de sourire, et quelquefois même sans motif; alors

sa gaieté faisait peine à voir, parce que l’expression de sa

physionomie paraissait ne pas bien s’accorder avec l’état de son

cœur. Jamais elle n’avait cherché avec plus de soin les promenades

solitaires. Presque tous les lieux qu’elle fréquentait lui

rappelaient Lothario, mais elle ne le nommait jamais. Elle évitait

les conversations où son souvenir pouvait se mêler; on aurait cru

qu’elle cherchait à se persuader qu’il n’avait pas existé pour

elle, et qu’il n’était dans sa vie que l’illusion d’un rêve ou

d’un accès de délire. Elle s’occupait souvent au contraire de son

père et de sa mère, qu’elle n’avait pas nommés depuis longtemps,

et elle en parlait, contre son usage, sans répandre des larmes,

comme si elle n’en avait été séparée que par un court espace de

chemin, et qu’elle dût bientôt les rejoindre.

Madame Alberti regarda cette circonstance comme quelque chose

d’heureux dans la situation d’Antonia. Elle pensa que ses

souvenirs se détruiraient plus facilement les uns par les autres,

et qu’il lui serait plus aisé d’oublier les contrariétés d’un

sentiment dont elle était encore loin de connaître toute la

puissance, auprès du tombeau de ses parents. Elle résolut donc de

reconduire Antonia à Trieste, et Antonia reçut cette proposition

avec un témoignage de satisfaction froide, le seul que ses traits

mornes et ses yeux fixes pussent imparfaitement manifester. Au

reste, madame Alberti n’avait pas renoncé pour elle à toute

espérance. Elle était bien persuadée, au contraire, et il n’y

avait à la vérité rien de plus probable, que l’étrange procédé de

Lothario n’était qu’un nouvel effet de la bizarrerie de son

caractère ou de l’embarras de sa position, et qu’il ne tarderait

pas à revenir aux pieds d’Antonia réclamer les droits qu’elle lui

avait donnés à un bonheur qui semblait passer toutes ses

espérances.

Il était possible que les raisons qui rendaient nécessaire ce

système singulier dont il enveloppait ses actions l’empêchassent

alors de former un nœud qui, en fixant tout à fait son existence,

le soumettrait de trop près et par trop de points à la curiosité

des hommes, et le soustrairait à ce vague de conjectures dont

l’incertitude ne lui était sans doute pas inutile.

Dans l’état de l’Europe, combien d’hommes éminents étaient forcés,

comme Lothario à cacher leur nom à travers vingt pays différents,

et à se dérober comme lui aux affections les plus profondes, aux

devoirs les plus doux de la nature, pour conserver leur sécurité,

et surtout pour ne pas compromettre celle des personnes qui leur

étaient chères!

Jean Sbogar · 第 8 / 10 段