« Ce n’est point ici un paradoxe, — continua Lothario, — c’est une

induction tirée de l’histoire des peuples, et qui s’appuie de

l’exemple de tous les siècles. Qui ne verrait un effet très

naturel de l’ordre des choses dans cet esprit de renouvellement

qui se manifeste à la fin d’une civilisation, et qui la tue pour

la rajeunir? car enfin les nations ne rajeunissent qu’ainsi, au

moins s’il faut en croire l’expérience. Et vous croyez à la

Providence, et vous osez blâmer ses moyens! Quand un volcan épure

la terre en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites

que Dieu l’a voulu; et vous ne croyez pas que Dieu a revêtu d’une

mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent,

qui brisent les ressorts de l’état social pour le recommencer!

Cherchez dans votre mémoire quels sont les fondateurs des sociétés

nouvelles, et vous verrez que ces hommes sont des brigands comme

ceux que vous condamnez! Qu’étaient, je vous le demande, ces

Thésée, ces Pirithoüs, ces Romulus qui ont marqué le passage des

âges barbares à l’âge héroïque auquel ils ont présidé; Hercule

lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les faibles,

parce que les forts n’eurent jamais d’ennemi plus redoutable, et

dont la colère ne s’adressait qu’aux rois et aux dieux? Les

prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui

décernèrent l’apothéose, quoiqu’il fut bâtard, voleur, meurtrier

et suicide. J’ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur

laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat. »

Pendant que Lothario parlait, Antonia s’était assise, et le

regardait avec un sentiment indéfinissable. Madame Alberti prenait

une part moins vive à ses discours, mais elle en jouissait comme

d’une idée singulière et nouvelle; et tel était sur elle l’empire

de ces idées, qu’il lui faisait souvent oublier combien elles

étaient en opposition avec les sentiments qu’elle avait reçus de

son éducation, ou que sa propre raison lui avait inspirés.

Le caractère de Lothario, connu d’ailleurs par une indépendance un

peu farouche, et par un penchant prononcé pour les opinions qui ne

portaient pas le sceau du pouvoir et l’approbation plus honteuse

encore de la multitude, prêtait à ses expressions un intérêt

piquant et singulier; sa position dans le monde était telle, qu’on

ne pouvait voir dans ses idées les plus bizarres et les plus

hasardées qu’un caprice de son imagination. Cette impression était

si générale quand il avait parlé qu’il était rare qu’on essayât de

le contredire. On lui savait gré de l’effusion de son cœur, de

l’abandon de ses mouvements. On ne lui en demandait pas compte.

Cette conversation était finie depuis longtemps, et Lothario,

absorbé, ne prenait plus de part à l’entretien indifférent, à

l’échange froid des phrases insignifiantes qui y avait succédé. La

tête appuyée sur sa main, il attachait un œil sombre sur Antonia,

qui avait changé de place sans s’en apercevoir pour se rapprocher

de lui, et qui paraissait frappée d’une pensée douloureuse.

« Lothario, — lui dit-elle à demi-voix en lui tendant la main, —

votre amour pour les faibles et les malheureux vous entraîne

quelquefois à dire des choses que vous n’approuveriez plus après

avoir réfléchi. Défiez-vous d’un enthousiasme que de certaines

circonstances pourraient rendre funestes à votre bonheur, au

bonheur de ceux qui vous aiment.

— De ceux qui m’aiment! — s’écria Lothario... — Ah! si j’avais été

aimé! si j’avais pu l’être! si le monde m’avait été connu; si le

regard d’une femme digne de mon cœur était tombé sur mon cœur

avant que le malheur l’eût flétri!... Quelle étrange

supposition!... »

Antonia s’était encore rapprochée pour isoler Lothario, ou pour

mieux l’entendre. Sa main était croisée dans la sienne.

« Oui, — reprit Lothario, — si une femme qui m’aurait été destinée

avait permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de

l’amour; si un être qui eût approché d’Antonia, qui en eût

approché de loin comme l’ombre de la réalité, m’avait pris alors

sous la protection de sa pitié...; si j’avais pu respirer sans

profanation l’air agité par les plis de sa robe, ou les ondes de

ses cheveux...; si mes lèvres avaient osé te dire: Antonia, je

t’aime!... »

La société s’écoulait. Antonia, tremblante, avait cessé de

comprendre sa position. Elle restait immobile, et madame Alberti

était rentrée; mais Lothario n’avait rien changé à son langage. Il

répétait sa dernière phrase avec une expression plus sombre, et

entraînait madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.

« Que faites-vous, — dit-il, — que faites-vous de Lothario?

Connaissez-vous Lothario, ou plutôt cet inconnu, cet homme du

hasard qui n’a point de nom? Et vous, la sœur de cette enfant,

savez-vous que je l’aime, et que mon amour donne la mort? »

Antonia souriait amèrement.

Cette liaison d’idées ne se faisait pas sentir à son esprit; mais

elle y voyait un présage pénible.

Madame Alberti ne s’étonnait point. Ces expressions n’étaient pour

elle que celle d’un amour exalté, comme Lothario devait le sentir,

et comme elle s’en était souvent fait l’image. Elle pressa la main

de Lothario, en le regardant d’une manière affectueuse, pour lui

témoigner qu’il dépendait de lui d’être heureux, et qu’il ne

trouverait point d’obstacle à ses vœux dans la seule personne qui

pût encore exercer quelque empire sur les résolutions de sa sœur.

Les sentiments d’Antonia, encouragés par cet aveu, se

manifestaient avec plus d’abandon. Elle les peignit d’un regard,

le premier regard de ses yeux que l’amour eût animé.

« Malheur à moi! » dit Lothario d’une voix étouffée, et il

disparut.

Le bruit d’une rame qui frappait le canal troubla le morne silence

qui avait suivi son départ. Antonia s’élança vers la fenêtre. La

lune éclairait d’un de ses rayons le panache flottant de Lothario,

qui était ce jour-là vêtu à la vénitienne. L’aspect du ciel, le

mouvement de l’air, l’heure, l’instant, quelque autre circonstance

peut-être, rappelèrent à Antonia, l’apparition de ce brigand

inconnu qu’elle avait vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur

ne céda qu’un moment à ce souvenir d’effroi. Quel que fût le motif

secret du trouble de Lothario, il lui avait dit qu’il l’aimait, et

sa tendresse devait la protéger contre tous les périls.

XII

Ah! contrée délicieuse! s’il se trouvait quelque séjour propre à

calmer un peu les peines d’un cœur désolé, à panser les blessures

profondes faites par les traits du chagrin, et à rappeler les

premières illusions de la vie, ce serait toi sans doute qui

l’offrirais! Ton aspect enchanteur, tes bois solitaires, ton air

pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorte de

tristesse... hors le désespoir.

CHARLOTTE SMITH.

Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à

chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario.

Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses

dispositions. Une naissance peut-être obscure, une fortune

peut-être dérangée par des prodigalités excessives, de grands

malheurs politiques ou privés qui le tenaient pour jamais éloigné

de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur

lesquelles son imagination s’arrêta, et aucune d’elles ne lui

faisait naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d’Antonia. La

résistance même de Lothario s’expliquait alors par des sentiments

si délicats et si honorables qu’elle n’hésita pas sur les moyens

d’en triompher.

Après quelques moments d’entretien avec Antonia, elle l’autorisa à

disposer de sa main en faveur de Lothario, et à lui en donner la

nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne

résisteraient pas à l’amour. Antonia, plus craintive et menacée

par des sentiments sombres dont elle avait conservé l’habitude

depuis l’enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui

présentait les images, attendait avec une impatience plus inquiète

que ce jour fût écoulé. Il lui semblait que Lothario ne

reviendrait point, qu’elle l’avait vu pour la dernière fois.

Il revint cependant.

Sa physionomie triste et fatiguée annonçait des méditations

pénibles. Son teint était plombé. Son œil avait perdu la douceur

ordinaire de son expression; il peignait le vague inquiet et

orageux d’une imagination malade. Il s’assit près d’Antonia et la

regarda fixement; madame Alberti était occupée à quelque distance

et se dérobait à dessein à leur conversation. Cette situation

avait quelque chose de difficile pour l’organisation timide et

faible d’Antonia. Elle essayait de sourire, et une larme roulait

dans ses yeux. Son cœur battait avec une grande violence.

Quelquefois elle se détournait de Lothario, et puis elle

s’étonnait, en revenant à lui, de le retrouver dans cette

contemplation immobile et sinistre où elle l’avait laissé. Elle

voulait articuler quelques paroles, mais elle balbutiait à peine

des sons confus, et Lothario ne s’informait point de ce qu’elle

avait voulu dire. L’attention avec laquelle il la couvrait de son

regard avait quelque chose d’un prestige et d’une vision nocturne.

Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant

« Vous êtes donc malheureux, Lothario?... »

Cette question se liait, par un rapport imperceptible, à leur

dernier entretien, mais elle était plutôt l’expression d’un

sentiment douloureux qui résultait de ce qu’elle éprouvait alors,

qu’une transition préparée à ce qu’elle avait promis de dire.

Lothario ne répondit point.

« Cependant, — continua-t-elle, — vous seriez trop cruel envers

ceux qui vous aiment...

— Ceux qui m’aiment! — dit Lothario en couvrant sa tête de ses

mains. — Toujours ceux qui m’aiment! Mon mauvais ange vous a

enseigné là une phrase magique qui me navre l’âme.

— J’y revenais à dessein, — répondit Antonia, — car je ne sais

point de malheur absolu pour l’homme qui est aimé; et si tel est

votre destin, Lothario, que beaucoup d’affections aient trompé

votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos

espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n’ayez

plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui

dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez,

Lothario, vous êtes aimé. »

Lothario se remit à regarder Antonia, mais le caractère de sa

physionomie était tout à fait changé. On ne remarquait en lui

qu’un mélange de joie inquiète, d’étonnement et de terreur qui

n’appartenait pas à ses traits.

« Lothario, — poursuivit-elle, — je ne connais ni votre famille,

ni votre rang, ni votre fortune, et il m’importe peu de connaître

tout cela; mais on m’a dit que la main de cette Antonia dont vous

désirez d’occuper le cœur n’était à dédaigner pour personne, sous

aucun de ces rapports; et Antonia, libre de son choix, ne

l’arrêterait que sur vous.

— Sur moi! » s’écria Lothario avec une sorte de fureur.

Madame Alberti s’approcha.

« Sur moi! et c’est vous, c’est Antonia qui m’accable d’une

dérision si amère!

— Lothario, — reprit Antonia d’un ton de dignité froide, —vous

méprisez Antonia, ou vous ne l’avez pas comprise.

— Mépriser Antonia! Que signifie ce langage? De quoi m’a-t-on

parlé? D’un mariage, si je ne me trompe, et c’est vous... »

Antonia s’appuya sur sa sœur. Elle pleurait.

« Ma fille, — dit madame Alberti, — respecte ses secrets. Il ne te

repousserait point si un obstacle invincible, un autre lien

peut-être... »

Lothario l’interrompit.

« Ah! gardez-vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour

n’aimer qu’elle, je n’ai engagé ma liberté dans aucune autre

affection... Et si sa main pouvait être le prix de l’amour — ou du

courage, c’est à moi, je le jure, qu’elle appartiendrait; mais de

quel droit et à quelles conditions! A quelles conditions, grand

Dieu! et quel homme oserait les proposer! Vengeances du ciel, que

vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n’avez-vous pas entendu dire,

— ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d’un homme

qui s’appelle — Lothario — ce doit être son nom! et l’épouse de

Lothario, dans quel palais, le savez-vous, dans quels domaines il

la présenterait à ses vassaux! »

Antonia s’assit. Un frisson mortel glaçait ses membres. Des lueurs

horribles apparaissaient à son esprit qui se révoltait contre

elles. Elle cherchait à pénétrer cet impénétrable mystère; et tout

ce qu’elle pouvait distinguer, c’est qu’il était profond et

affreux. Lothario s’éloignait, se rapprochait d’elle tour à tour.

Quelquefois ses traits portaient l’empreinte du délire,

quelquefois ils paraissaient se détendre et se décomposer sous une

force irrésistible. Depuis quelque temps il était pensif et

abattu. Tout à coup son front s’éclaircit, ses yeux s’animèrent,

une idée subite qui le réconciliait avec l’espérance éclata sur sa

physionomie. Il tomba aux genoux d’Antonia; et pressant avec

transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de

larmes:

« Si cependant, — dit-il, — j’avais été le monde pour elle et pour

vous!

— Le monde? — répondit Antonia.

— Elle et vous! — continua madame Alberti. — Toute ma vie était

dans cette pensée.

— Il serait vrai! — s’écria Lothario, comme accablé sous le poids

d’un bonheur qu’il n’avait jamais prévu; — il serait vrai, et je

pourrais commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon

nom et ma destinée du milieu des hommes — je le pourrais! Mais

faut-il... comment oserais-je soumettre ce que j’aime... Ainsi le

veut ma fatale étoile? C’est loin d’ici, loin des villes, dans un

pays où vous jouiriez inutilement de l’éclat d’un grand nom et

d’une grande fortune; — mais où désormais je consacrerais ma vie

entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les

sentiments qui m’oppressent! »

Lothario garda le silence pendant quelques minutes, puis il se

leva; et, reprenant son discours avec plus de calme, il s’exprima

ainsi:

« Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la

société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l’ont quelquefois

entraînée dans des excès qu’Antonia me reprochait hier, et que je

n’ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par

raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent; car

je les haïssais, sans savoir combien un jour je devais les haïr.

Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves

sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour

à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où

l’empire de la société s’était étendu; et, reculant toujours

devant ses progrès qui indignaient l’indépendance de mon cœur, je

n’aspirais plus qu’à m’y soustraire entièrement. Il est un point

de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et

d’une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la

corruption et l’esclavage: le Monténègre est comme placé aux

confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague

m’avait donné lieu de croire qu’il ne participait ni de l’un ni de

l’autre. C’est une oasis européenne, isolée par des rochers

inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des

autres peuples n’a point corrompues. Je savais la langue des

Monténégrins. Je m’étais entretenu avec quelques-uns d’entre eux,

quand des besoins qui ne s’accroissent jamais, et qui ne changent

jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos villes. Je

me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui se

suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles,

ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement

de l’approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est

telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leurs

déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre

pour l’exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois

tenté l’accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu’ils

allaient y porter; car la présence de l’homme social est mortelle

à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments

naturels. Il était donc difficile d’y pénétrer; j’y parvins

cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de

l’habitude de leur langage. Ce n’était point d’ailleurs des hommes

que j’allais chercher, c’était une terre indépendante où n’avait

jamais retenti la voix d’un pouvoir humain fondé sur d’autres

droits que la paternité. J’avais mesuré mes besoins, ceux d’un

adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce

que, dans quelque moment d’ivresse amère, il a cru sentir que

toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que

Dieu l’a fait seul de son espèce. Il ne fallait à mon ambition

qu’une cabane contre les froids rigoureux de l’hiver, un arbre

fruitier et une fontaine. J’errai longtemps sur la seule trace des

bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes

Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l’homme, dans

lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien

réciproquement me faisait voir partout un ennemi.

« Je ne vous peindrai pas les fortes impressions que je recevais

de cette grande et imposante nature qui n’a jamais été soumise, et

dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez

rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas

avec quelle joie je ravissais à la terre une racine nourrissante,

sans crainte de faire tort à la cupidité d’un fermier avare, ou de

tromper l’espérance d’une famille de laboureurs affamés, et

d’entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à

un de vos écrivains, l’usurpation de la terre: Ceci est mon champ

! Un jour enfin, comment exprimerai-je le mélange inexplicable des

sentiments qui se succédèrent en moi! le soleil se couchait dans

la plus belle saison de l’année, il se couchait à l’extrémité

d’une vallée immense qu’ombrageaient de toutes parts des bocages

de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses, et que

couvraient, de distance en distance, de petites maisons isolées,

mais entourées des plus belles, des plus riantes cultures. C’est

un tableau qui appartenait, il est vrai, à l’état de la société,

mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu,

l’habitation du cultivateur n’avait flatté mes regards d’un aspect

plus agréable. Jamais mon imagination n’avait rêvé tant de

prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les

rapports pleins de charmes de l’homme aimé de l’homme, et utile à

son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je

regrettai de n’avoir pas vécu au moment où la civilisation n’en

était qu’à ce point, ou de ne pas être admis à en jouir chez le

peuple qui en goûtait la douceur. Bientôt, je frémis en pensant,

en me rappelant que les lois d’une telle société devaient être

terribles, et que l’étranger qui en souillait le territoire ne

pouvait attendre que la mort. Mon sang bouillonnait d’indignation

contre moi-même à l’instant où, dans les veines d’un autre, il se

serait glacé de terreur. — Ah! malheur au profane, m’écriai-je,

qui apporterait ici les vices et les fausses sciences de l’Europe,

si j’y avais une mère, une sœur ou une maîtresse! Il paierait cher

l’injure qu’il a faite à l’air que je respire en l’empoisonnant de

son souffle. »

« Un Monténégrin m’avait entendu, car je m’étais exprimé dans sa

langue. »

« Telles sont aussi nos lois, — me dit-il en me prenant la main, —

et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des

hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont

presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à

vivre parmi les bergers mérédites. La différence de nos mœurs nous

sépare d’ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers,

et que vous consentiriez difficilement à partager les douces

habitudes et la vie tranquille de nos pasteurs; seulement, pour ne

point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir

que nous exerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois

l’échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos

montagnes, contre ceux d’entre vous à qui des goûts plus simples

font ambitionner les paisibles travaux de nos champs; et ce

commerce libre d’hommes et de sentiments entretient nos rapports

avec nos voisins, malgré la différence de nos mœurs. Ainsi, depuis

des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes

d’une ceinture d’hommes formidables, et protègent ces champs, qui

les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à

leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous êtes probablement un

des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, —

poursuivit-il en m’indiquant un recoin isolé de la vallée,

délicieux par son aspect, et déjà couvert des espérances d’une

riche moisson, — tout cela vous appartient, qui que vous soyez. Si

vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne

des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous

l’agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre

proportionnellement à la nature ce dont vous pourrez vous priver

quand votre famille se sera étendue dans nos montagnes; car chez

les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des

villages à l’étendue des cultures, et chez nous on la mesure sur

l’étendue des terres qui restent en friche, et dont des besoins

précoces, indices d’une population trop nombreuse, n’ont pas rendu

l’exploitation nécessaire. A compter de ce moment vous êtes

pasteur mérédite; vous êtes libre, et il n’existe entre vous et

nous d’autre lien obligé que celui des secours mutuels et de

l’hospitalité, dans les rares occasions où quelque événement

inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n’avez pas de besoins

actuels, allez prendre possession de votre domaine; autrement,

recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature

accorde aux désirs d’un homme simple. »

En achevant ces paroles, il se disposait à me quitter, mais une

idée insupportable corrompait mon bonheur et me rendait incapable

d’en jouir. Il y allait de ma vie de me faire connaître, mais

quelque chose de plus impérieux que l’intérêt de ma vie me

défendait de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards

un bienfait qui ne m’était pas destiné.

« Mon frère, — lui dis-je, — vous êtes abusé par les apparences.

Je suis né hors des montagnes Clémentines; j’y ai cherché la

liberté. Tout me prouve que j’y aurais trouvé les seuls biens que

je désire sur la terre, la libre jouissance de l’air, du ciel et

de mon cœur ; mais ce paradis que vous m’offrez appartient à un

homme plus heureux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu’un

étranger que vous avez le droit de punir. »

Le Morlaque me regardait.

« Jeune homme, — dit-il après un « moment de silence, — on ne sait

pas tromper à ton âge, mais à ton âge est-on bien sûr de ne pas se

tromper soi-même? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes

et l’être pour toujours! Rassure-toi d’ailleurs. Jeune comme toi,

et alors étranger comme toi au Monténègre, j’y vins chercher un

asile, et la même bienveillance m’accueillit parmi ces pasteurs

dont je craignais aussi d’être repoussé. Va, — continua-t-il avec

une sorte d’autorité, — prends possession des terres que je t’ai

montrées. Elle n’appartenait à aucun homme en particulier, mais au

premier venu, et nous n’en sommes pas au point d’être obligés de

réprimer l’excès d’une population embarrassante. Cent familles

occupent ici un territoire qui suffirait à un peuple. Les enfants

de tes enfants y croîtront sans être à charge à leurs voisins et

sans souffrir de l’aspect de la misère. Adieu, — me dit-il. —

Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur. »

« Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître

d’un sol fertile qui demandait à peine quelques travaux que leur

facilité et leur succès changeaient toujours en plaisir. Mon

domaine sauvage était arrosé par les eaux d’un ruisseau abondant

qui, de temps en temps grossi par les orages, tombait en cascade

du sommet de mes rochers, et allait baigner au loin des vergers

trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiraient des

familles innombrables d’oiseaux voyageurs. Je jouissais avec

délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes jardins

contre les vicissitudes imprévues des saisons; heureux quand je

ravissais l’abeille même, l’abeille saisie tout à coup par une

brise du soir, à l’action mortelle du froid, et quand je la

rapportais, réchauffée par mon souffle, au creux de la roche

solitaire où elle avait coutume de trouver son abri. Je vécus

ainsi deux ans sans communiquer avec personne! J’en avais dix-

huit alors, et l’habitude d’une vie agreste avait développé mes

forces de manière à m’étonner moi-même.

Jean Sbogar · 第 7 / 10 段