induction tirée de l’histoire des peuples, et qui s’appuie de
l’exemple de tous les siècles. Qui ne verrait un effet très
naturel de l’ordre des choses dans cet esprit de renouvellement
qui se manifeste à la fin d’une civilisation, et qui la tue pour
la rajeunir? car enfin les nations ne rajeunissent qu’ainsi, au
moins s’il faut en croire l’expérience. Et vous croyez à la
Providence, et vous osez blâmer ses moyens! Quand un volcan épure
la terre en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites
que Dieu l’a voulu; et vous ne croyez pas que Dieu a revêtu d’une
mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent,
qui brisent les ressorts de l’état social pour le recommencer!
Cherchez dans votre mémoire quels sont les fondateurs des sociétés
nouvelles, et vous verrez que ces hommes sont des brigands comme
ceux que vous condamnez! Qu’étaient, je vous le demande, ces
Thésée, ces Pirithoüs, ces Romulus qui ont marqué le passage des
âges barbares à l’âge héroïque auquel ils ont présidé; Hercule
lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les faibles,
parce que les forts n’eurent jamais d’ennemi plus redoutable, et
dont la colère ne s’adressait qu’aux rois et aux dieux? Les
prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui
décernèrent l’apothéose, quoiqu’il fut bâtard, voleur, meurtrier
et suicide. J’ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur
laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat. »
Pendant que Lothario parlait, Antonia s’était assise, et le
regardait avec un sentiment indéfinissable. Madame Alberti prenait
une part moins vive à ses discours, mais elle en jouissait comme
d’une idée singulière et nouvelle; et tel était sur elle l’empire
de ces idées, qu’il lui faisait souvent oublier combien elles
étaient en opposition avec les sentiments qu’elle avait reçus de
son éducation, ou que sa propre raison lui avait inspirés.
Le caractère de Lothario, connu d’ailleurs par une indépendance un
peu farouche, et par un penchant prononcé pour les opinions qui ne
portaient pas le sceau du pouvoir et l’approbation plus honteuse
encore de la multitude, prêtait à ses expressions un intérêt
piquant et singulier; sa position dans le monde était telle, qu’on
ne pouvait voir dans ses idées les plus bizarres et les plus
hasardées qu’un caprice de son imagination. Cette impression était
si générale quand il avait parlé qu’il était rare qu’on essayât de
le contredire. On lui savait gré de l’effusion de son cœur, de
l’abandon de ses mouvements. On ne lui en demandait pas compte.
Cette conversation était finie depuis longtemps, et Lothario,
absorbé, ne prenait plus de part à l’entretien indifférent, à
l’échange froid des phrases insignifiantes qui y avait succédé. La
tête appuyée sur sa main, il attachait un œil sombre sur Antonia,
qui avait changé de place sans s’en apercevoir pour se rapprocher
de lui, et qui paraissait frappée d’une pensée douloureuse.
« Lothario, — lui dit-elle à demi-voix en lui tendant la main, —
votre amour pour les faibles et les malheureux vous entraîne
quelquefois à dire des choses que vous n’approuveriez plus après
avoir réfléchi. Défiez-vous d’un enthousiasme que de certaines
circonstances pourraient rendre funestes à votre bonheur, au
bonheur de ceux qui vous aiment.
— De ceux qui m’aiment! — s’écria Lothario... — Ah! si j’avais été
aimé! si j’avais pu l’être! si le monde m’avait été connu; si le
regard d’une femme digne de mon cœur était tombé sur mon cœur
avant que le malheur l’eût flétri!... Quelle étrange
supposition!... »
Antonia s’était encore rapprochée pour isoler Lothario, ou pour
mieux l’entendre. Sa main était croisée dans la sienne.
« Oui, — reprit Lothario, — si une femme qui m’aurait été destinée
avait permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de
l’amour; si un être qui eût approché d’Antonia, qui en eût
approché de loin comme l’ombre de la réalité, m’avait pris alors
sous la protection de sa pitié...; si j’avais pu respirer sans
profanation l’air agité par les plis de sa robe, ou les ondes de
ses cheveux...; si mes lèvres avaient osé te dire: Antonia, je
t’aime!... »
La société s’écoulait. Antonia, tremblante, avait cessé de
comprendre sa position. Elle restait immobile, et madame Alberti
était rentrée; mais Lothario n’avait rien changé à son langage. Il
répétait sa dernière phrase avec une expression plus sombre, et
entraînait madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.
« Que faites-vous, — dit-il, — que faites-vous de Lothario?
Connaissez-vous Lothario, ou plutôt cet inconnu, cet homme du
hasard qui n’a point de nom? Et vous, la sœur de cette enfant,
savez-vous que je l’aime, et que mon amour donne la mort? »
Antonia souriait amèrement.
Cette liaison d’idées ne se faisait pas sentir à son esprit; mais
elle y voyait un présage pénible.
Madame Alberti ne s’étonnait point. Ces expressions n’étaient pour
elle que celle d’un amour exalté, comme Lothario devait le sentir,
et comme elle s’en était souvent fait l’image. Elle pressa la main
de Lothario, en le regardant d’une manière affectueuse, pour lui
témoigner qu’il dépendait de lui d’être heureux, et qu’il ne
trouverait point d’obstacle à ses vœux dans la seule personne qui
pût encore exercer quelque empire sur les résolutions de sa sœur.
Les sentiments d’Antonia, encouragés par cet aveu, se
manifestaient avec plus d’abandon. Elle les peignit d’un regard,
le premier regard de ses yeux que l’amour eût animé.
« Malheur à moi! » dit Lothario d’une voix étouffée, et il
disparut.
Le bruit d’une rame qui frappait le canal troubla le morne silence
qui avait suivi son départ. Antonia s’élança vers la fenêtre. La
lune éclairait d’un de ses rayons le panache flottant de Lothario,
qui était ce jour-là vêtu à la vénitienne. L’aspect du ciel, le
mouvement de l’air, l’heure, l’instant, quelque autre circonstance
peut-être, rappelèrent à Antonia, l’apparition de ce brigand
inconnu qu’elle avait vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur
ne céda qu’un moment à ce souvenir d’effroi. Quel que fût le motif
secret du trouble de Lothario, il lui avait dit qu’il l’aimait, et
sa tendresse devait la protéger contre tous les périls.
XII
Ah! contrée délicieuse! s’il se trouvait quelque séjour propre à
calmer un peu les peines d’un cœur désolé, à panser les blessures
profondes faites par les traits du chagrin, et à rappeler les
premières illusions de la vie, ce serait toi sans doute qui
l’offrirais! Ton aspect enchanteur, tes bois solitaires, ton air
pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorte de
tristesse... hors le désespoir.
CHARLOTTE SMITH.
Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à
chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario.
Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses
dispositions. Une naissance peut-être obscure, une fortune
peut-être dérangée par des prodigalités excessives, de grands
malheurs politiques ou privés qui le tenaient pour jamais éloigné
de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur
lesquelles son imagination s’arrêta, et aucune d’elles ne lui
faisait naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d’Antonia. La
résistance même de Lothario s’expliquait alors par des sentiments
si délicats et si honorables qu’elle n’hésita pas sur les moyens
d’en triompher.
Après quelques moments d’entretien avec Antonia, elle l’autorisa à
disposer de sa main en faveur de Lothario, et à lui en donner la
nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne
résisteraient pas à l’amour. Antonia, plus craintive et menacée
par des sentiments sombres dont elle avait conservé l’habitude
depuis l’enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui
présentait les images, attendait avec une impatience plus inquiète
que ce jour fût écoulé. Il lui semblait que Lothario ne
reviendrait point, qu’elle l’avait vu pour la dernière fois.
Il revint cependant.
Sa physionomie triste et fatiguée annonçait des méditations
pénibles. Son teint était plombé. Son œil avait perdu la douceur
ordinaire de son expression; il peignait le vague inquiet et
orageux d’une imagination malade. Il s’assit près d’Antonia et la
regarda fixement; madame Alberti était occupée à quelque distance
et se dérobait à dessein à leur conversation. Cette situation
avait quelque chose de difficile pour l’organisation timide et
faible d’Antonia. Elle essayait de sourire, et une larme roulait
dans ses yeux. Son cœur battait avec une grande violence.
Quelquefois elle se détournait de Lothario, et puis elle
s’étonnait, en revenant à lui, de le retrouver dans cette
contemplation immobile et sinistre où elle l’avait laissé. Elle
voulait articuler quelques paroles, mais elle balbutiait à peine
des sons confus, et Lothario ne s’informait point de ce qu’elle
avait voulu dire. L’attention avec laquelle il la couvrait de son
regard avait quelque chose d’un prestige et d’une vision nocturne.
Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant
« Vous êtes donc malheureux, Lothario?... »
Cette question se liait, par un rapport imperceptible, à leur
dernier entretien, mais elle était plutôt l’expression d’un
sentiment douloureux qui résultait de ce qu’elle éprouvait alors,
qu’une transition préparée à ce qu’elle avait promis de dire.
Lothario ne répondit point.
« Cependant, — continua-t-elle, — vous seriez trop cruel envers
ceux qui vous aiment...
— Ceux qui m’aiment! — dit Lothario en couvrant sa tête de ses
mains. — Toujours ceux qui m’aiment! Mon mauvais ange vous a
enseigné là une phrase magique qui me navre l’âme.
— J’y revenais à dessein, — répondit Antonia, — car je ne sais
point de malheur absolu pour l’homme qui est aimé; et si tel est
votre destin, Lothario, que beaucoup d’affections aient trompé
votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos
espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n’ayez
plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui
dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez,
Lothario, vous êtes aimé. »
Lothario se remit à regarder Antonia, mais le caractère de sa
physionomie était tout à fait changé. On ne remarquait en lui
qu’un mélange de joie inquiète, d’étonnement et de terreur qui
n’appartenait pas à ses traits.
« Lothario, — poursuivit-elle, — je ne connais ni votre famille,
ni votre rang, ni votre fortune, et il m’importe peu de connaître
tout cela; mais on m’a dit que la main de cette Antonia dont vous
désirez d’occuper le cœur n’était à dédaigner pour personne, sous
aucun de ces rapports; et Antonia, libre de son choix, ne
l’arrêterait que sur vous.
— Sur moi! » s’écria Lothario avec une sorte de fureur.
Madame Alberti s’approcha.
« Sur moi! et c’est vous, c’est Antonia qui m’accable d’une
dérision si amère!
— Lothario, — reprit Antonia d’un ton de dignité froide, —vous
méprisez Antonia, ou vous ne l’avez pas comprise.
— Mépriser Antonia! Que signifie ce langage? De quoi m’a-t-on
parlé? D’un mariage, si je ne me trompe, et c’est vous... »
Antonia s’appuya sur sa sœur. Elle pleurait.
« Ma fille, — dit madame Alberti, — respecte ses secrets. Il ne te
repousserait point si un obstacle invincible, un autre lien
peut-être... »
Lothario l’interrompit.
« Ah! gardez-vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour
n’aimer qu’elle, je n’ai engagé ma liberté dans aucune autre
affection... Et si sa main pouvait être le prix de l’amour — ou du
courage, c’est à moi, je le jure, qu’elle appartiendrait; mais de
quel droit et à quelles conditions! A quelles conditions, grand
Dieu! et quel homme oserait les proposer! Vengeances du ciel, que
vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n’avez-vous pas entendu dire,
— ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d’un homme
qui s’appelle — Lothario — ce doit être son nom! et l’épouse de
Lothario, dans quel palais, le savez-vous, dans quels domaines il
la présenterait à ses vassaux! »
Antonia s’assit. Un frisson mortel glaçait ses membres. Des lueurs
horribles apparaissaient à son esprit qui se révoltait contre
elles. Elle cherchait à pénétrer cet impénétrable mystère; et tout
ce qu’elle pouvait distinguer, c’est qu’il était profond et
affreux. Lothario s’éloignait, se rapprochait d’elle tour à tour.
Quelquefois ses traits portaient l’empreinte du délire,
quelquefois ils paraissaient se détendre et se décomposer sous une
force irrésistible. Depuis quelque temps il était pensif et
abattu. Tout à coup son front s’éclaircit, ses yeux s’animèrent,
une idée subite qui le réconciliait avec l’espérance éclata sur sa
physionomie. Il tomba aux genoux d’Antonia; et pressant avec
transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de
larmes:
« Si cependant, — dit-il, — j’avais été le monde pour elle et pour
vous!
— Le monde? — répondit Antonia.
— Elle et vous! — continua madame Alberti. — Toute ma vie était
dans cette pensée.
— Il serait vrai! — s’écria Lothario, comme accablé sous le poids
d’un bonheur qu’il n’avait jamais prévu; — il serait vrai, et je
pourrais commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon
nom et ma destinée du milieu des hommes — je le pourrais! Mais
faut-il... comment oserais-je soumettre ce que j’aime... Ainsi le
veut ma fatale étoile? C’est loin d’ici, loin des villes, dans un
pays où vous jouiriez inutilement de l’éclat d’un grand nom et
d’une grande fortune; — mais où désormais je consacrerais ma vie
entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les
sentiments qui m’oppressent! »
Lothario garda le silence pendant quelques minutes, puis il se
leva; et, reprenant son discours avec plus de calme, il s’exprima
ainsi:
« Bien jeune encore, je sentais déjà avec aigreur les maux de la
société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l’ont quelquefois
entraînée dans des excès qu’Antonia me reprochait hier, et que je
n’ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par
raison, je fuyais les villes et les hommes qui les habitent; car
je les haïssais, sans savoir combien un jour je devais les haïr.
Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves
sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour
à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où
l’empire de la société s’était étendu; et, reculant toujours
devant ses progrès qui indignaient l’indépendance de mon cœur, je
n’aspirais plus qu’à m’y soustraire entièrement. Il est un point
de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et
d’une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la
corruption et l’esclavage: le Monténègre est comme placé aux
confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague
m’avait donné lieu de croire qu’il ne participait ni de l’un ni de
l’autre. C’est une oasis européenne, isolée par des rochers
inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des
autres peuples n’a point corrompues. Je savais la langue des
Monténégrins. Je m’étais entretenu avec quelques-uns d’entre eux,
quand des besoins qui ne s’accroissent jamais, et qui ne changent
jamais de nature, en avaient amené par hasard dans nos villes. Je
me faisais une douce idée de la vie de ces sauvages qui se
suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles,
ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement
de l’approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est
telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leurs
déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre
pour l’exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois
tenté l’accès de ces solitudes, et ils y ont trouvé la mort qu’ils
allaient y porter; car la présence de l’homme social est mortelle
à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments
naturels. Il était donc difficile d’y pénétrer; j’y parvins
cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de
l’habitude de leur langage. Ce n’était point d’ailleurs des hommes
que j’allais chercher, c’était une terre indépendante où n’avait
jamais retenti la voix d’un pouvoir humain fondé sur d’autres
droits que la paternité. J’avais mesuré mes besoins, ceux d’un
adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce
que, dans quelque moment d’ivresse amère, il a cru sentir que
toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que
Dieu l’a fait seul de son espèce. Il ne fallait à mon ambition
qu’une cabane contre les froids rigoureux de l’hiver, un arbre
fruitier et une fontaine. J’errai longtemps sur la seule trace des
bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes
Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l’homme, dans
lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien
réciproquement me faisait voir partout un ennemi.
« Je ne vous peindrai pas les fortes impressions que je recevais
de cette grande et imposante nature qui n’a jamais été soumise, et
dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez
rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas
avec quelle joie je ravissais à la terre une racine nourrissante,
sans crainte de faire tort à la cupidité d’un fermier avare, ou de
tromper l’espérance d’une famille de laboureurs affamés, et
d’entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à
un de vos écrivains, l’usurpation de la terre: Ceci est mon champ
! Un jour enfin, comment exprimerai-je le mélange inexplicable des
sentiments qui se succédèrent en moi! le soleil se couchait dans
la plus belle saison de l’année, il se couchait à l’extrémité
d’une vallée immense qu’ombrageaient de toutes parts des bocages
de figuiers, de grenadiers et de lauriers-roses, et que
couvraient, de distance en distance, de petites maisons isolées,
mais entourées des plus belles, des plus riantes cultures. C’est
un tableau qui appartenait, il est vrai, à l’état de la société,
mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu,
l’habitation du cultivateur n’avait flatté mes regards d’un aspect
plus agréable. Jamais mon imagination n’avait rêvé tant de
prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les
rapports pleins de charmes de l’homme aimé de l’homme, et utile à
son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je
regrettai de n’avoir pas vécu au moment où la civilisation n’en
était qu’à ce point, ou de ne pas être admis à en jouir chez le
peuple qui en goûtait la douceur. Bientôt, je frémis en pensant,
en me rappelant que les lois d’une telle société devaient être
terribles, et que l’étranger qui en souillait le territoire ne
pouvait attendre que la mort. Mon sang bouillonnait d’indignation
contre moi-même à l’instant où, dans les veines d’un autre, il se
serait glacé de terreur. — Ah! malheur au profane, m’écriai-je,
qui apporterait ici les vices et les fausses sciences de l’Europe,
si j’y avais une mère, une sœur ou une maîtresse! Il paierait cher
l’injure qu’il a faite à l’air que je respire en l’empoisonnant de
son souffle. »
« Un Monténégrin m’avait entendu, car je m’étais exprimé dans sa
langue. »
« Telles sont aussi nos lois, — me dit-il en me prenant la main, —
et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des
hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont
presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à
vivre parmi les bergers mérédites. La différence de nos mœurs nous
sépare d’ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers,
et que vous consentiriez difficilement à partager les douces
habitudes et la vie tranquille de nos pasteurs; seulement, pour ne
point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir
que nous exerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois
l’échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos
montagnes, contre ceux d’entre vous à qui des goûts plus simples
font ambitionner les paisibles travaux de nos champs; et ce
commerce libre d’hommes et de sentiments entretient nos rapports
avec nos voisins, malgré la différence de nos mœurs. Ainsi, depuis
des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes
d’une ceinture d’hommes formidables, et protègent ces champs, qui
les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à
leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous êtes probablement un
des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, —
poursuivit-il en m’indiquant un recoin isolé de la vallée,
délicieux par son aspect, et déjà couvert des espérances d’une
riche moisson, — tout cela vous appartient, qui que vous soyez. Si
vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne
des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous
l’agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre
proportionnellement à la nature ce dont vous pourrez vous priver
quand votre famille se sera étendue dans nos montagnes; car chez
les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des
villages à l’étendue des cultures, et chez nous on la mesure sur
l’étendue des terres qui restent en friche, et dont des besoins
précoces, indices d’une population trop nombreuse, n’ont pas rendu
l’exploitation nécessaire. A compter de ce moment vous êtes
pasteur mérédite; vous êtes libre, et il n’existe entre vous et
nous d’autre lien obligé que celui des secours mutuels et de
l’hospitalité, dans les rares occasions où quelque événement
inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n’avez pas de besoins
actuels, allez prendre possession de votre domaine; autrement,
recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature
accorde aux désirs d’un homme simple. »
En achevant ces paroles, il se disposait à me quitter, mais une
idée insupportable corrompait mon bonheur et me rendait incapable
d’en jouir. Il y allait de ma vie de me faire connaître, mais
quelque chose de plus impérieux que l’intérêt de ma vie me
défendait de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards
un bienfait qui ne m’était pas destiné.
« Mon frère, — lui dis-je, — vous êtes abusé par les apparences.
Je suis né hors des montagnes Clémentines; j’y ai cherché la
liberté. Tout me prouve que j’y aurais trouvé les seuls biens que
je désire sur la terre, la libre jouissance de l’air, du ciel et
de mon cœur ; mais ce paradis que vous m’offrez appartient à un
homme plus heureux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu’un
étranger que vous avez le droit de punir. »
Le Morlaque me regardait.
« Jeune homme, — dit-il après un « moment de silence, — on ne sait
pas tromper à ton âge, mais à ton âge est-on bien sûr de ne pas se
tromper soi-même? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes
et l’être pour toujours! Rassure-toi d’ailleurs. Jeune comme toi,
et alors étranger comme toi au Monténègre, j’y vins chercher un
asile, et la même bienveillance m’accueillit parmi ces pasteurs
dont je craignais aussi d’être repoussé. Va, — continua-t-il avec
une sorte d’autorité, — prends possession des terres que je t’ai
montrées. Elle n’appartenait à aucun homme en particulier, mais au
premier venu, et nous n’en sommes pas au point d’être obligés de
réprimer l’excès d’une population embarrassante. Cent familles
occupent ici un territoire qui suffirait à un peuple. Les enfants
de tes enfants y croîtront sans être à charge à leurs voisins et
sans souffrir de l’aspect de la misère. Adieu, — me dit-il. —
Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur. »
« Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître
d’un sol fertile qui demandait à peine quelques travaux que leur
facilité et leur succès changeaient toujours en plaisir. Mon
domaine sauvage était arrosé par les eaux d’un ruisseau abondant
qui, de temps en temps grossi par les orages, tombait en cascade
du sommet de mes rochers, et allait baigner au loin des vergers
trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiraient des
familles innombrables d’oiseaux voyageurs. Je jouissais avec
délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes jardins
contre les vicissitudes imprévues des saisons; heureux quand je
ravissais l’abeille même, l’abeille saisie tout à coup par une
brise du soir, à l’action mortelle du froid, et quand je la
rapportais, réchauffée par mon souffle, au creux de la roche
solitaire où elle avait coutume de trouver son abri. Je vécus
ainsi deux ans sans communiquer avec personne! J’en avais dix-
huit alors, et l’habitude d’une vie agreste avait développé mes
forces de manière à m’étonner moi-même.