Cette disposition mélancolique de l’esprit qui leur était commune

les éloignait des lieux publics et des plaisirs bruyants auxquels

les Vénitiens se livrent pendant la plus grande partie de l’année.

Leur temps se passait ordinairement en promenades sur les lagunes,

dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la

Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Brenta.

Cependant, de tous les lieux où ils aimaient à se retrouver, il

n’en était aucun qui leur offrit plus de charmes qu’une ile

étroite et allongée, que les habitants de Venise appellent le

Lido, ou le rivage, parce qu’elle termine en effet les lagunes du

côté de la grande mer, et qu’elle est comme leur limite. La nature

semble avoir imprimé à ce lieu un caractère particulier de

tristesse, de solennité, qui ne réveille que des sentiments

tendres, qui n’excite que des idées graves et rêveuses. Du côté

seulement où il a vue sur Venise, le Lido est couvert de jardins,

de jolis vergers, de petites maisons simples, mais pittoresques.

Aux beaux jours de fête de l’année, c’est le rendez-vous des gens

du peuple, qui viennent s’y délasser des fatigues de la semaine,

par des jeux et des danses champêtres. De là, Venise se développe

aux yeux dans toute sa magnificence; le canal, couvert de

gondoles, présente dans sa vaste étendue l’image d’un fleuve

immense, qui baigne le pied du palais ducal et les degrés de

Saint-Marc. Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue

au-dessous de ses dômes majestueux les murs noircis par le temps

de l’inquisition d’état, et quand on essaye de compter à part soi

les innombrables victimes d’une tyrannie inquiète et jalouse que

ces cachots ont dévorées.

En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l’aspect

d’un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus

élevée, qui s’étend en rideau de verdure au-dessus du paysage, ou

qui s’y divise çà et là en groupes frais et ombreux. On croirait,

au premier abord, que cet endroit, favorable à la volupté, ne

renferme d’autres mystères que ceux du plaisir; il est consacré

aux mystères de la mort. Un grand nombre de tombes éparses,

chargées de caractères singuliers et inintelligibles pour la

plupart des promeneurs, semblent annoncer la dernière demeure d’un

peuple effacé de la terre, qui n’a point laissé d’autres

monuments. Cette idée imposante qui rassemble, qui confond avec le

sentiment de la brièveté de la vie, celui de l’antiquité des

temps, a quelque chose de plus vaste et de plus austère que celle

qui naît sur la pierre mortuaire d’un homme que nous avons connu

vivant; mais elle n’est qu’une erreur. On n’a pas fait quelques

pas que la rencontre d’une pierre plus blanche, ornée d’une

manière plus moderne, et souvent semée encore de fleurs à peine

fanées qu’est venu y déposer l’amour conjugal, la piété filiale en

deuil, dissipe cette illusion. Ces lettres inconnues sont

empruntées à la langue d’une nation à laquelle Dieu a promis de ne

point finir, et qui vit séparée des hommes avec lesquels elle n’a

pas même le droit de mêler sa poussière. C’est le cimetière des

Juifs. En redescendant à l’opposé de Venise, tout à coup les

arbres deviennent plus rares, le gazon poudreux et flétri ne se

fait plus remarquer que d’espace en espace; la végétation

disparaît tout à fait, et le pied s’enfonce dans un sable léger,

mobile, argenté, qui revêt tout ce côté du Lido, et qui aboutit à

la grande mer. Ici le point de vue change entièrement, ou plutôt

l’œil égaré sur un espace sans bornes cherche inutilement ces

forêts de clochers superbes, ces dômes éblouissants, ces monuments

somptueux, ces bâtiments élégamment pavoisés, ces gondoles agiles,

qui, un moment auparavant, l’occupaient de tant de distractions

brillantes et flatteuses. Il n’y a pas un récif, pas un banc de

sable qui le repose dans cette vague étendue. Ce n’est plus la

surface plane et opaque des canaux tranquilles qui ne se rident le

plus souvent que sous la rame légère du gondolier, et qui

embellissent, de leur cours égal, des rues où chaque maison est un

palais digne des rois. Ce sont les flots orageux de la mer

indépendante, de la mer qui ne reçoit point les lois de l’homme,

et qui baigne indifféremment des villes opulentes ou des grèves

stériles et désertes.

Ce genre d’idées était d’une nature bien sérieuse pour l’âme

timide d’Antonia, mais elle s’était peu à peu familiarisée avec

les scènes et les images les plus sombres, parce qu’elle savait

que Lothario y prenait plaisir, et qu’il ne goûtait avec douceur,

avec plénitude, le charme d’une conversation recueillie, que dans

les solitudes les plus agrestes. Ennemi des formes du monde qui

contraignaient, qui réprimaient l’expansion de son ardente

sensibilité, il n’était véritablement lui que lorsque le cercle de

la société était franchi, et que, seul avec la nature et l’amitié,

il pouvait donner carrière à l’impétuosité de ses pensées, souvent

bizarres, toujours énergiques et franches, quelquefois grandes et

sauvages comme le désert qui l’inspirait. C’est alors surtout que

Lothario paraissait quelque chose de plus qu’un homme. C’est

quand, libre des convenances qui rapetissent l’homme, il semblait

prendre possession d’une création à part, et respirer du poids des

institutions sociales dans un endroit où elles n’avaient pas

pénétré. Appuyé contre un arbre sans culture, sur un sol que les

pas du voyageur n’ont jamais foulé, il rappelait quelque chose de

la beauté d’Adam après sa faute. Plusieurs fois, Antonia l’avait

considéré dans cette situation à cette partie supérieure du Lido

où se trouve le cimetière des Israélites. De là, pendant qu’il

portait alternativement ses regards sur Venise et sur la mer, sa

physionomie si mobile, si animée, si expressive, peignait ce qui

se passait en lui avec autant de netteté, autant de précision que

la parole. On lisait dans ses regards le rapprochement pénible que

faisait son esprit de ces tombeaux intermédiaires entre un monde

tumultueux et la monotonie éternelle des mers avec le terme de la

vie de l’homme, qui est aussi placé, peut-être, entre une

agitation sans but et une inaction sans fin. Sa vue s’arrêtait

douloureusement aux dernières limites de l’horizon du côté du

golfe, comme si elle eût cherché à les reculer encore, et à

trouver au delà quelque preuve contre le néant. Un jour Antonia,

pénétrée de cette idée comme s’il la lui avait communiquée,

s’élança jusqu’à lui du tertre où elle était assise; et,

saisissant sa main de toute la force dont elle était capable:

« Dieu, Dieu! — s’écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne

indécise où la dernière vague se mêlait au premier nuage... — il

est là! »

Lothario, moins surpris que touché d’avoir été compris, la pressa

contre son sein.

« Dieu manquerait dans toute la nature, — répondit-il, — qu’on le

trouverait dans le cœur d’Antonia. »

Madame Alberti, témoin de tous leurs entretiens, prenait moins

d’intérêt à ceux qui se tournaient vers ces grands objets de

méditation, parce qu’elle croyait sans effort, avec une foi naïve,

et qu’elle n’avait jamais supposé qu’on pût mettre en doute les

seules idées sur lesquelles reposent le bonheur et les espérances

de l’homme. Quelques circonstances lui avaient donné lieu de

croire que les opinions religieuses de Lothario n’étaient pas

d’accord en tout avec celles d’Antonia; mais elle était loin de

penser que cela s’étendit jusqu’aux principes fondamentaux de sa

croyance, et ce petit défaut d’harmonie entre deux cœurs qu’elle

voulait unir l’inquiétait bien légèrement. Quelque parfait que fût

Lothario, elle sentait qu’il pouvait se tromper, mais elle était

sûre qu’un homme aussi parfait que Lothario ne pouvait pas se

tromper toujours.

XI

Je grince les dents quand je vois les injustices qui se

commettent, et comment on persécute de pauvres misérables au nom

de la justice et des lois.

GOETHE.

Un jour que leur promenade s’achevait plus tard que de coutume, à

une heure où l’obscurité qui commençait à s’étendre sur la mer ne

laissait plus distinguer Venise qu’aux lumières éparses de ses

bâtiments, dans le silence où reposait toute la nature, et où

l’oreille saisissait facilement les moindres bruits, celle

d’Antonia fut tout à coup frappée d’un cri extraordinaire qui

n’était cependant pas nouveau pour elle et qui la fit tressaillir.

Elle se souvenait de l’avoir entendu au Farnedo, le jour où elle y

avait rencontré un vieux poète morlaque, et depuis, aux environs

du château de Duino, quand le moine arménien s’était élancé au

milieu des brigands et les avait dispersés devant lui. Elle se

rapprocha de sa sœur par un mouvement involontaire, et chercha de

l’œil Lothario qui était debout à la proue de la gondole. Peu

après, ce bruit se renouvela, mais il partait d’un point beaucoup

plus voisin, et au même instant la gondole éprouva une secousse

violente, comme si elle eût été touchée par une autre. Lothario

n’y était plus. Antonia poussa un cri et se leva précipitamment en

l’appelant. La gondole restait immobile. Un grand bruit qui se

faisait à côté fixa son attention, et changea son épouvante en

curiosité. Elle distinguait très bien, dans cette rumeur confuse,

la voix de Lothario qui parlait avec autorité au milieu d’une

poignée d’hommes assemblés sur un bateau découvert. Il ne lui

fallut qu’un moment pour comprendre que ces hommes étaient des

sbires déguisés qui emmenaient un prisonnier à Venise, et qui se

plaignaient qu’on leur eût fait perdre leur proie. Indigné, en

effet, de la violence qu’on faisait à ce misérable, et ne voyant,

dans les traitements rigoureux qu’il éprouvait, qu’un odieux abus

de la force, Lothario s’était élancé sur le bâtiment, et avait

délivré l’inconnu en le précipitant dans la mer d’où il pouvait

gagner un bord voisin à la nage. Les sbires éclatèrent d’abord en

reproches et en menaces, car ce prisonnier était fort important;

on avait même des raisons de penser que c’était un émissaire de

Jean Sbogar, et ils attendaient un grand prix de leur capture;

mais ils rentrèrent dans un respectueux silence en reconnaissant

Lothario, dont l’influence mystérieuse servait de frein, dans ces

temps de crise, à tous les excès du pouvoir. Après leur avoir

adressé quelques mots de mépris, il laissa tomber au milieu d’eux

une poignée de sequins, et remonta paisiblement sur la gondole où

son retour mit un terme aux inquiétudes d’Antonia. A l’instant où

ils entraient dans le canal, le cri singulier qui avait averti

quelque temps auparavant l’attention de Lothario se fit entendre

de nouveau à la pointe de la Judecque. Antonia présuma que l’homme

que Lothario venait de tirer des mains des sbires était abordé en

cet endroit, et qu’il en donnait connaissance à son libérateur,

pour lui apprendre qu’il n’avait pas reçu de lui un bienfait

inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce

sentiment se communiqua au cœur d’Antonia, qui, à travers la

crainte vague qui l’occupait encore, jouissait vivement de la

perfection de l’âme de Lothario, qu’elle avait vu toujours prêt à

se révolter contre l’injustice et à se dévouer pour le malheur.

Elle concevait que cette impétuosité invincible de sentiments

l’exposait à tomber quelquefois dans des excès dangereux, mais

elle ne supposait pas qu’on pût blâmer jamais des fautes aussi

nobles dans leur motif.

Madame Alberti recevait rarement du monde, parce qu’elle avait

remarqué que ce genre de distractions, qui consiste le plus

souvent dans un échange de bienséances réciproquement importunes,

convenait peu à Antonia dont les goûts la dirigeaient en toutes

choses. Cependant, ce jour-là même, contre l’ordinaire, elle

attendait une société assez nombreuse, qui arriva presque en même

temps qu’elle. Déjà, le bruit du singulier incident qui venait de

se passer s’était répandu dans les groupes de la place Saint-Marc,

et l’opinion populaire, toujours favorable à Lothario, avait

présenté sa conduite sous le jour le plus brillant. Le peuple

vénitien, qui est en apparence le plus souple de tous et le plus

facile à asservir, ce peuple si soumis, si humble, si caressant

pour ses maîtres, est peut-être de tous les peuples le plus jaloux

de sa liberté; et, dans ces moments de tourmente publique où le

pouvoir indécis passait de main en main à la merci du hasard, il

se rattachait avec enthousiasme à tout ce qui paraissait garantir

son indépendance ou la défendre dans l’absence des institutions.

La moindre atteinte à la sûreté des individus inquiétait,

révoltait son irritabilité ombrageuse, et il était bien moins

porté à voir, dans les actes les plus légitimes de l’autorité, ce

qu’elle faisait pour maintenir sa sécurité, que ce qu’elle pouvait

faire un jour pour la détruire. Le nom de Jean Sbogar était

parvenu à Venise comme celui d’un homme dangereux et redoutable;

mais il n’y avait jamais donné d’alarmes, parce que sa troupe,

trop peu nombreuse pour tenter un coup de main sur une grande

ville, ne portait guère les ravages que la renommée lui reprochait

que dans quelques villages de la Terre-Ferme auxquels les

habitants des lagunes étaient aussi étrangers que s’ils en avaient

été séparés par des mers immenses. Un émissaire de Jean Sbogar

n’était donc pas un ennemi pour Venise, et l’on ne voyait

généralement dans l’action de Lothario qu’un de ces mouvements de

générosité énergique qui paraissaient si naturels à son caractère,

et qui lui avaient déjà gagné l’affection des classes inférieures

et l’estime de tout le monde. La conversation se tourna

naturellement sur cet objet dans le cercle de madame Alberti,

malgré l’embarras visible de Lothario, dont la modestie ne

supportait pas les moindres éloges sans impatience et rien

n’annonçait que cette thèse inépuisable dans le style de la

politesse vénitienne dût se terminer enfin à la grande

satisfaction de l’homme qui en était l’objet, lorsqu’Antonia,

tourmentée du malaise que manifestait sa physionomie, s’empressa

de saisir un aspect moins favorable de cet événement pour soulager

Lothario du poids d’une admiration importune.

« Si cependant, — dit-elle en souriant, — le seigneur Lothario

s’était trompé sur l’objet de son généreux dévouement; si la

mauvaise opinion qu’il a des sbires s’était trouvée cette fois en

défaut; s’il avait joint au malheur d’entraver l’action des lois,

et de leur opposer une résistance qui est toujours répréhensible,

celui de dérober au châtiment qui lui est dû un de ces coupables

qu’aucune classe de la société ne réclame, de faire rentrer dans

le monde effrayé quelques-uns de ces monstres qui ne marquent

leurs jours que par des scélératesses; s’il avait délivré un des

compagnons de Jean Sbogar..., et, je frémis d’y penser! Jean

Sbogar lui-même!...

— Jean Sbogar! ... — interrompit Lothario avec l’accent de

l’inquiétude et de la surprise. — Mais qui pourrait penser, —

continua-t-il, — que Jean Sbogar, ou même un des siens, eût osé se

jeter au milieu de Venise, sans but, sans intérêt connu, car ce

n’est point dans une grande ville que ces bandits peuvent exercer

ouvertement le brigandage et l’assassinat? Cet artifice des sbires

est trop grossier!...

— Il est absurde, — s’écria madame Alberti. — On conçoit qu’un

proscrit d’un ordre élevé, que le chef d’un parti généreux

s’introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est

dévoué à la mort et attendu par l’échafaud. Quand cette tentative

serait inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l’y

déterminer! Mais quel sentiment, quelle passion déterminerait un

misérable chef de voleurs, dont le cœur n’a jamais palpité que de

l’espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce

n’est pas l’amour, sans doute! Heureux ou malheureux dans ses

desseins, toujours sûr d’inspirer le même mépris, de quelle femme

obtiendrait-il les regards, sinon de celles pour qui l’on serait

honteux de rien entreprendre? Est-il quelqu’un qui comprenne

l’amante de Jean Sbogar?

— En effet, — dit Lothario, — ce serait singulier.

— Au reste, — continua madame Alberti. — qui sait même si cet

homme existe; si son nom n’est pas le mot d’ordre d’une bande

aussi méprisable que les autres, mais assez adroite pour relever

sa bassesse par l’éclat de quelque renommée?

— Sur ce point, madame, — dit un homme d’un âge avancé, qui avait

écouté attentivement madame Alberti pendant qu’elle parlait, et

qui faisait remarquer depuis quelque temps l’intention de lui

répondre, — vos doutes sont mal fondés. Jean Sbogar existe très

réellement, et ne m’est pas tout à fait inconnu. »

Le cercle se resserra, à l’exception de Lothario qui continuait de

prêter à la conversation une attention assez froide, selon son

usage, celle tout au plus qu’exige la politesse dans un entretien

dont l’objet est également indifférent à tout le monde.

« Je suis Dalmate, — continua l’étranger, — et né à Spalato

— A Spalato! — dit Lothario, en se rapprochant. — Je connais

beaucoup ce pays.

— C’est dans les environs de cette ville qu’est né Jean Sbogar, —

reprit le vieillard, — au moins si j’en crois les témoignages qui

me sont parvenus, car ce nom même n’est pas son nom. Il le prit en

quittant sa famille, qui est une des plus nobles et des plus

illustres de notre province, et qui remonte en ligne directe à un

prince d’Albanie. Je ne vous dirai pas ce qui le détermina à cette

démarche, mais il passa presque enfant au service des Turcs, où il

s’acquit promptement une grande réputation militaire. Les

événements n’ayant pas été favorables à son parti, il fut obligé

de fuir pour se dérober à la proscription. Il rentra, dit-on, en

Dalmatie et s’y trouva déshérité. Accoutumé à une vie orageuse, et

tourmenté, à ce qu’il paraît, de passions sombres et violentes, il

saisit la première occasion venue de se rattacher à un état de

révolution permanent. S’il s’était trouvé dans une de ses

positions heureuses où l’activité et le génie mènent à tout, il se

serait acquis peut-être une réputation honorable. A défaut des

périls qui donnent la gloire, il a embrassé ceux qui ne donnent

que le mépris et l’échafaud. C’est un être bien à plaindre!

— Vous l’avez vu, vous avez vu Jean Sbogar? — dit Antonia.

— Je l’ai souvent pressé dans mes bras quand il était enfant, —

répondit le vieillard. — C’était alors une âme douce et tendre, et

une figure si noble et si belle!

— Il était beau? — s’écria madame Alberti.

— Pourquoi pas? — murmura Lothario. — Une belle physionomie est

l’expression d’une belle âme; et que de belles âmes ont été

altérées, aigries, quelquefois dégradées par l’infortune! Que

d’enfants étaient l’orgueil de leurs mères, qui sont devenus le

rebut ou la terreur du monde! Satan, la veille de sa chute, était

le plus beau des anges! Mais — continua-t-il en élevant la voix, —

l’avez-vous connu plus âgé?

— Jusqu’à dix ou douze ans, — dit le vieux Dalmate, — et depuis

quelque temps il était devenu rêveur et solitaire. J’ai toujours

pensé depuis que je le reconnaîtrais si je le rencontrais jamais.

— Dieu vous préserve, — reprit Lothario, — de le reconnaître sur

le banc des assassins! Ce moment serait également affreux pour

vous et pour lui... pour lui à qui il rappellerait les souvenirs

d’une jeunesse dont il a démenti les promesses, et qui fait

peut-être maintenant son plus grand supplice!

-— En vérité, Lothario, — dit Antonia, — vous êtes trop disposé à

pressentir de semblables impressions dans les autres. Vous ne

pensez pas que, dans Jean Sbogar, elles se sont nécessairement

aliénées par le seul effet de ses habitudes, et que son âme basse

et flétrie ne les comprendrait plus, quand il serait vrai, comme

on le dit, qu’elle eût jamais pu les comprendre! »

Lothario sourit avec douceur à Antonia; puis, se retournant vers

les autres personnes qui composaient la société, et s’adressant

plus particulièrement au vieillard qui venait de parler:

« Que le coupable est malheureux sur la terre, — dit-il en

secouant la tête, — puisqu’il est détesté par de telles âmes, sans

qu’il lui reste devant elles un prétexte pour se justifier ou pour

attendrir la rigueur de leur jugement! Il ne leur paraît qu’un

monstre placé tout à fait hors de la nature par la bizarrerie

féroce de sa destinée, et qui ne tient à rien d’humain! Il n’a été

jeté au rang des vivants que pour les effrayer et pour mourir. Cet

infortuné n’a pas eu de parents. Il n’a point compté d’amis. Son

cœur n’a jamais battu d’un sentiment profond de tristesse à la vue

d’un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s’est fermé au

sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu!

qu’une pareille supposition troublerait pour moi l’ordre déjà si

triste de la société humaine! Ah! j’aime mieux croire à l’erreur

d’un jugement faux, à l’aigreur d’un cœur blessé, à la réaction

d’une vanité noble, mais impitoyable, qui s’est révoltée contre

tout ce qui la froissait, et qui s’est ouvert une voie de sang

parmi les hommes, pour se faire connaître à son passage et pour en

laisser une marque.

— J’ai pensé cela, » dit Antonia émue en se rapprochant de

Lothario et en appuyant sa main sur son épaule.

« La pensée d’Antonia, —continua-t-il, — est toujours une

révélation du ciel. Quant à moi, j’ai bien compris, j’ai senti

souvent de quelle amertume les misères de la société pouvaient

navrer une âme énergique; je conçois les ravages que la passion du

bien même produirait quelquefois dans un cœur ardent et

inconsidéré. Il est des hommes turbulents par calcul, orageux par

intérêt, dont l’exaltation hypocrite ne surprendra jamais ni mon

esprit ni ma pitié; mais, tant que je trouve la loyauté sous une

action téméraire, extravagante ou féroce, je suis tout prêt à me

faire le second de l’homme qui l’a commise, la justice l’eût-elle

déjà condamné. »

Antonia retira sa main avec une sorte d’effroi. Lothario la

saisit.

« L’homme a appartenu à deux états bien différents, mais il a

remporté dans le second quelques souvenirs du premier; et chaque

fois qu’une grande commotion politique fait pencher vers son état

naturel la balance de la société, il s’y précipite avec une

incroyable ardeur, parce que telle est la tendance de son

organisation, qui le ramène toujours d’une autorité irrésistible à

la jouissance la plus complète de liberté qu’il puisse se

procurer. Ce sentiment peut être affreux par ses résultats; il est

presque toujours absurde dans ses combinaisons, mais il tient à la

nature de l’homme, et il est en lui-même noble et touchant. C’est

bien autre chose encore dans une société usée comme celles parmi

lesquelles nous vivons, et où tout le pouvoir, partagé pour

quelques moments entre des institutions également précaires qui

n’ont plus que le droit du temps ou qui n’ont encore que celui de

l’audace, menace de tomber à tout moment des mains de la témérité

dans celles de la bassesse, et de devenir le partage des derniers

misérables.

« Eh quoi! lorsqu’un peuple est arrivé à ce point; lorsque,

arraché à ses anciennes mœurs et à ses anciennes lois par une

force invincible, et incertain de son existence, il endort sa

lâche agonie dans les bras des jongleurs hypocrites qui le

caressent pour hériter de ses dernières dépouilles; lorsque la

société, si près de sa ruine, ne repose presque plus parmi les

méchants que sur des intérêts, parmi les honnêtes gens que sur

quelques règles de morale qui vont cesser d’exister, il sera

interdit à l’homme fort qui trouve en lui, et dans l’impulsion

qu’il est capable de donner aux autres, la garantie, la seule

garantie des droits de l’espèce entière,... il lui sera défendu de

rassembler toutes ses facultés contre l’ascendant de la

destruction, contre le progrès de la mort! Je sais bien que cet

homme n’arborera point l’étendard des sociétés ordinaires. Les

sociétés ordinaires le repousseraient, car il leur parlerait un

langage qu’elles n’entendent point et qu’il leur est défendu

d’entendre. Pour les servir, il doit se séparer d’elles, et la

guerre qu’il leur déclare est la première caution de

l’indépendance qu’elles trouveront un jour sous ses auspices,

quand la main qui maintient les États se sera retirée tout à fait.

Alors ces méprisables brigands, l’objet du dégoût et de l’horreur

des nations, en deviendront les arbitres, et leurs échafauds se

changeront en autels.

Jean Sbogar · 第 6 / 10 段