Alberti à la suite de cette soirée, il y en avait une qui offrait
assez de vraisemblance pour frapper les imaginations vulgaires, et
qui ne manquait pas cependant de cet aspect romanesque qu’elle
cherchait ordinairement dans ses combinaisons. Le reste de ses
conjectures était si mal fondé qu’elle ne tarda pas à s’en tenir à
celle-ci, qui lui convenait d’autant mieux qu’elle flattait le
plus agréable et le plus dominant de ses sentiments, son amour
pour Antonia. L’établissement de cette sœur chérie l’occupait sans
cesse; elle était décidée à ne rien négliger pour qu’il assurât
son bonheur, et à subordonner à ce seul intérêt toutes les autres
convenances. L’immense héritage d’Antonia, celui que Mme Alberti
devait lui laisser un jour, étaient faits pour exciter la cupidité
d’une foule de prétendants, et Mme Alberti ne voulait pas que la
vie de sa sœur dépendit de l’homme vil dont l’amour serait une
spéculation et l’alliance un marché. C’était d’après les
sentiments qu’elle se promettait de voir éclore en elle qu’elle
avait résolu de disposer de sa main, presque sûre que le cœur
d’Antonia, dirigé par le jugement et l’expérience d’une seconde
mère, ne pouvait pas se tromper. Déjà plusieurs jeunes gens d’une
grande fortune ou d’une naissance distinguée s’étaient mis
inutilement sur les rangs. Aucun d’eux n’était parvenu à fixer
l’attention de sa sœur, et Mme Alberti, attentive à épier les
moindres sensations de cette âme ingénue et sans détours, ne lui
avait jamais surpris un secret; le premier aspect de Lothario
semblait, au contraire, avoir produit sur elle une impression
profonde, qui pouvait seule expliquer la scène singulière du
piano. Lothario lui-même n’avait pas paru moins ému, moins
troublé, moins pénétré d’une affection puissante, et l’idée qu’un
tel homme, si renommé par l’éclat de son esprit, par la variété de
ses talents, par la tendresse et la générosité de son caractère,
par la grandeur de ses manières et la pureté de ses mœurs,
pourrait devenir l’époux d’Antonia, était pour Mme Alberti la plus
douce des illusions. Qu’était cependant ce Lothario, et comment
lier des relations aussi sérieuses avec un inconnu qui
s’obstinait, de l’aveu de tout le monde, à s’entourer du mystère
le plus suspect? Ce problème n’inquiéta qu’un moment madame
Alberti. En peu de temps elle eut trouvé des explications à tout,
et elle eut l’art ou le bonheur de les rattacher toutes à sa
première pensée, avec assez d’apparence de vérité pour qu’Antonia
même, qui ne voyait pas toujours les choses des mêmes yeux,
demeurât sans objection et sans réponse. Il est vrai que son cœur
commençait à s’intéresser à cette hypothèse et à souhaiter qu’elle
fût la réalité, non qu’elle ressentît pour Lothario ce mouvement
de sympathie douce qui indique le besoin d’aimer, cet attrait
indéfinissable qui fait qu’on cesse d’être soi pour vivre de
l’existence d’un autre: ce qu’elle éprouvait n’avait pas encore ce
caractère; c’était plutôt l’entraînement d’une âme soumise, la
résignation de la faiblesse qui ne demande qu’à être protégée, la
dépendance volontaire d’une créature timide et sensible envers
celle qui lui impose de la confiance et du respect. Tel lui avait
paru Lothario, et le premier regard de ce jeune homme s’était
arrêté sur elle avec tant d’empire, qu’il lui semblait qu’à
compter de cet instant il eût pris des droits sur sa destinée.
Je n’ai pas dit jusqu’ici quelle était la supposition de Mme
Alberti. Elle pensait, avec assez de raison, qu’en retranchant de
l’histoire de Lothario ce que les bruits populaires y avaient
ajouté de ridicule et d’absurde, il restait probable que sa
condition et sa fortune étaient tout ce qu’annonçaient son
éducation et sa magnificence; que s’il avait des raisons pour
cacher son nom et son rang, elles ne pouvaient être que
momentanées; que ce déguisement n’avait rien d’alarmant pour
l’amour d’Antonia qui n’était au-dessous d’aucune alliance; que le
désir de frapper son attention, de se rapprocher d’elle et
d’intéresser son cœur par des considérations indépendantes de
celles qui déterminent la plupart des mariages était probablement
au contraire le principal objet de ces apparences mystérieuses
dont Lothario avait voulu s’envelopper; que les plus
extraordinaires, les plus inexplicables des faits qui se
rapportaient à lui, n’étaient sans doute que des mensonges
habilement insinués aux gens d’Antonia par des personnes apostées,
dans l’intention d’augmenter l’incertitude où l’on voulait la
retenir; et cette dernière conjecture n’était pas elle-même dénuée
de preuves, car il était impossible de se dissimuler que Lothario
eût pris une grande part aux derniers événements de la vie
d’Antonia. C’était, tout bien considéré, le jeune homme qui avait
passé près d’elle au retour du Farnedo, en chantant le refrain du
Morlaque, et ce jeune homme n’était pas sans dessein à Trieste.
Les apparitions qui alarmaient si souvent Antonia, et qui avaient
inspiré tant d’inquiétude à Mme Alberti, lorsqu’elle les regardait
comme les illusions d’un esprit malade, pouvaient aussi procéder
de la même cause. Si elle en avait exagéré ou changé quelques
circonstances, c’est le propre des âmes faibles qui ont tout à
redouter, et des âmes tendres qui croient n’intéresser jamais
assez. Enfin l’événement de Duino n’était pas expliqué. Comment
des brigands, animés au pillage et à l’assassinat, auraient-ils
cédé au seul aspect d’un jeune moine arménien, si cet homme
redoutable par sa valeur et peut-être par sa renommée ne leur
avait pas imposé une terreur invincible, en s’élançant de la
voiture où Mme Alberti lui avait accordé une place? Nul doute
qu’il n’en ait renversé plusieurs autour de lui avant de les
disperser, et qu’ensuite indécis au milieu de la nuit, sur une
route qu’il n’avait jamais parcourue, il se soit trouvé dans
l’impossibilité de rejoindre ses compagnons de voyage. Quel serait
ce moine armé contre les statuts de son ordre, et qui se dévoue
avec tant de courage et d’oubli de lui-même pour quelques
étrangers, sinon un amant déguisé qui veut sauver Antonia ou qui
veut mourir pour elle? Si la vision pieuse du postillon était,
comme il n’y avait pas à en douter, l’erreur d’un homme du peuple
tout à fait privé de lumières, quelle explication pouvait-on
substituer à celle de Mme Alberti? Il restait des choses douteuses
et incompréhensibles; mais il serait étonnant qu’il n’y en eût
point dans la vie d’un homme qui cherche à multiplier autour de
lui les incertitudes et les mystères, et qui a toute l’habileté
nécessaire pour préparer, combiner, faire valoir les moyens qu’il
emploie dans ce dessein. Lothario aimait, il adorait Antonia, et
toutes ses actions annonçaient d’ailleurs un homme si judicieux et
si éclairé, qu’il était impossible d’attribuer la bizarrerie
apparente de quelques-unes de ses démarches à un travers de
l’esprit. Il avait ses raisons; et pourquoi les chercher avant le
temps? Ce qu’il y avait d’important pour Mme Alberti, c’était de
connaître mieux Lothario, de s’assurer par une fréquentation plus
habituelle de cette perfection de caractère que l’opinion générale
lui attribuait, et de voir se déclarer sous ses yeux les
sentiments qu’elle n’avait fait que soupçonner jusqu’alors.
Lothario ne fuyait pas ces réunions générales où chacun est
tributaire de son talent. Il évitait les sociétés particulières,
où il faut porter de la confiance ou des affections, et il était
bien rare, comme l’avait observé Matteo, qu’il consentit à
paraître plus d’une fois. Cependant il saisit avec empressement,
quand elle lui fut présentée, l’occasion de voir chez elles Mme
Alberti et sa sœur; et cette singularité, promptement remarquée de
tout le monde, débarrassa Antonia de beaucoup de prétentions
ennuyeuses. Une visite de Lothario avait l’air d’une démarche, et
une démarche de Lothario excluait jusqu’aux hommes qui pouvaient
rivaliser avec lui, quant à de certains avantages, parce qu’il
conservait sur eux des avantages qui ne sont jamais méconnus par
le vulgaire et par l’imagination même des femmes les plus éprises
de l’éclat et du bruit, une âme sérieuse, un caractère imposant et
une vie cachée.
On a vu que l’impression qu’avait ressentie Antonia à la vue de
Lothario ne ressemblait point à celles qui annoncent la naissance
du premier amour dans les cœurs ordinaires. Une circonstance bien
indifférente en elle-même, et dont l’effet n’était cependant pas
entièrement détruit, cette singulière illusion de la glace où
Lothario lui apparut, y avait mêlé une sorte de trouble et de
terreur indéfinissable. L’intérêt qu’elle prenait à Lothario, le
penchant qui l’entraînait vers lui, n’avait toutefois pas moins de
puissance pour avoir moins de douceur. Il portait une empreinte de
fatalité qui surprenait, qui épouvantait quelquefois Antonia, mais
dont elle n’essayait pas de se défendre, puisque Mme Alberti
approuvait ce sentiment, et trouvait même un certain plaisir à le
nourrir. Elle s’étonnait pourtant que l’amour fût si différent de
l’idée qu’elle s’en était faite, sur les peintures tendres et
passionnées des romanciers et des poètes. Elle n’y voyait encore
qu’une chaîne austère et menaçante qui l’enveloppait de liens
inflexibles, et dont elle se serait inutilement efforcée de
secouer le poids. Seulement, quand Lothario, distrait pour elle de
ses sombres rêveries, daignait se livrer un moment avec un naturel
plein de grâce aux simples entretiens de l’amitié familière; quand
cette fierté sourcilleuse, quand cette tension douloureuse de
l’esprit, qui donnait à sa physionomie une dignité si majestueuse
et si triste à la fois, faisait place à un doux abandon; quand un
sourire venait à éclore sur cette bouche qui en avait depuis
longtemps perdu l’habitude, et rendait à ses traits sévères une
sérénité franche et pure, Antonia, transportée d’une joie qu’elle
n’avait jamais connue, comprenait quelque chose du bonheur d’aimer
un être semblable à soi, et d’en être aimée sans partage: c’était
encore Lothario qui la faisait naître, mais c’était Lothario
dépouillé de ce je ne sais quoi d’étrange et de redoutable qui
alarmait sa tendresse. Il est vrai que ces instants étaient rares,
et qu’ils passaient rapidement; mais Antonia en jouissait avec
tant d’ivresse qu’elle était parvenue à ne plus désirer d’autre
félicité; et elle était si peu maîtresse alors de dissimuler ce
qu’elle éprouvait que Lothario ne put longtemps s’y méprendre. Dès
la première fois qu’il en fit l’observation, on s’aperçut qu’elle
n’était pas pour lui sans amertume; son front se rembrunit, son
sein se gonfla, il appuya fortement sa main sur ses yeux et il
sortit. Dès lors, il sourit plus rarement encore; et, quand cela
lui arrivait, il se hâtait de tourner sur Antonia un œil soucieux
et chagrin.
Son amour pour elle n’était plus un secret. On sentait que toutes
ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses actions se
rapportaient à elle, qu’elle était l’idée unique et le seul but de
sa vie. Mme Alberti n’en doutait point, et Antonia se le disait
quelquefois à elle-même dans un mouvement d’orgueil qu’elle avait
peine à réprimer; mais l’amour de Lothario, marqué d’un sceau
particulier, comme l’existence entière de cet homme inconcevable,
n’avait rien de commun avec le sentiment qui porte le même nom
dans la société: c’était une affection grave et réfléchie, avare
de démonstrations et de transports, qui se satisfaisait de peu, et
qui se recueillait en elle-même avec une réserve excessive
aussitôt qu’elle pouvait craindre d’être trop bien entendue. Le
feu de ses regards le trahissait souvent; mais à l’expression
ineffable du sentiment chaste et doux qui remplissait bientôt
l’accès de cette fièvre passagère, Lothario ne paraissait plus un
amant. On aurait dit un père à qui il ne reste plus qu’une fille,
qu’une seule fille, et qui a concentré en elle toutes les
affections qu’il lui avait été permis un jour de partager entre
d’autres enfants. Il se révélait alors dans sa passion pour
Antonia quelque chose de plus puissant, de plus grand que l’amour,
une volonté dominante de protection si bienveillante et si
tutélaire qu’on ne peindrait pas autrement celle de l’ange de
lumière qui veille à la garde de la vertu, et qui l’escorte depuis
le berceau jusqu’à la tombe. C’était aussi l’espèce d’ascendant
qu’il exerçait sur cette jeune fille, et qu’on ne pouvait comparer
à rien dans l’ordre des relations purement humaines. L’imagination
tendre et un peu superstitieuse d’Antonia n’avait pas oublié cette
idée dans la foule des hypothèses que l’existence incompréhensible
de Lothario lui faisait concevoir et rejeter tour à tour; mais
elle s’en jouait avec elle-même et avec Mme Alberti, comme d’une
illusion sans conséquence. Lothario s’appelait, dans leur
intimité, l’ANGE D’ANTONIA.
IX
Hélas! la plus douce perspective qui puisse flatter mon cœur,
c’est l’anéantissement. Oh! ne va pas me tromper, unique espoir
qui me reste! Il me semble que j’oserais maintenant supplier mon
juge de m’anéantir. Il me semble que je le trouverais maintenant
disposé à m’exaucer. Alors, ô ravissante pensée, alors je ne
serais plus! Je retomberais dans le calme inviolable du néant,
effacé, retranché du nombre des êtres, oublié de toutes les
créatures, des anges et de Dieu même! Dieu tout-puissant! me
voici; daigne me rendre au chaos d’où tu m’as tiré!
KLOPSTOCK.
Un jour, au déclin du soleil, Antonia était entrée dans l’église
de Saint-Marc pour prier. Les derniers rayons du crépuscule
expiraient à travers les vitraux sous les grands cintres du dôme,
et s’éteignaient tout à fait dans les recoins des chapelles
éloignées. On voyait à peine briller de quelques reflets mourants
les parties les plus apparentes des mosaïques de la voûte et des
murailles. De là les ombres croissantes descendaient toujours plus
épaisses le long des fortes colonnes de la nef, et finissaient par
inonder d’une obscurité profonde et immobile la surface inégale de
ses pavés, sillonnés comme la mer qui les entoure, et qui vient
souvent jusque dans le lieu saint reconquérir son empire sur les
usurpations de l’homme. Elle aperçut, à quelques pas d’elle, un
homme à genoux, dont l’attitude annonçait une âme fortement
préoccupée. Au même instant un des clers de l’église vint déposer
une lampe devant une image miraculeuse, suspendue en cet endroit,
et la flamme agitée par le mouvement de sa marche répandit autour
de lui une clarté faible et passagère, mais qui suffit à Antonia
pour reconnaître Lothario. Il se levait avec précipitation et il
allait disparaître, lorsqu’Antonia se trouva au-devant de ses pas
sur le parvis. Elle saisit son bras, et marcha quelque temps sans
lui parler; puis, avec une effusion pleine de tendresse:
« Eh quoi! Lothario, — lui dit-elle, — quelle inquiétude vous
tourmente? Rougiriez-vous d’être chrétien, et cette croyance
est-elle si indigne d’une âme forte qu’on n’ose l’avouer devant
ses amis? Quant à moi, le plus grand de mes chagrins, je puis vous
l’assurer, était de douter de votre foi, et je me sens soulagée
d’une peine mortelle depuis que je suis sûre que nous
reconnaissons le même Dieu, et que nous attendons le même avenir.
— Hélas! que dites-vous, chère Antonia? — répondit Lothario. —
Pourquoi faut-il que ma mauvaise destinée ait amené cette
explication! Cependant je ne l’éviterai pas: il est trop affreux
d’abuser une âme comme la vôtre. L’homme, mal organisé peut-être,
qui ne croit pas à la religion dans laquelle il est né; qui, plus
malheureux encore, ne comprend ni la grande intelligence qui
gouverne le monde, ni la vie immortelle de l’âme, est plus digne
de pitié que d’horreur; mais s’il cachait son incrédulité sous des
pratiques pieuses, s’il n’adorait que pour tromper le monde tout
ce que le monde adore, si sa raison superbe désavouait l’hommage
qu’il rend au culte public à l’instant même où il se prosterne
avec les fidèles, cet homme serait un monstre d’hypocrisie, la
plus perfide et la plus odieuse des créatures. Voyez plutôt mon
cœur dans toute son infirmité et dans toute sa misère. Balancé
depuis l’enfance entre le besoin et l’impossibilité de croire;
dévoré de la soif d’une autre vie et de l’impatience de m’y
élever, mais poursuivi de la conviction du néant, comme d’une
furie attachée à mon existence, j’ai longtemps, souvent, partout
cherché ce Dieu que mon désespoir implore, dans les églises, dans
les temples, dans les mosquées, dans les écoles des philosophes et
des prêtres, dans la nature entière, qui me le montre et qui me le
refuse! Quand la nuit déjà avancée me permet de pénétrer sous ces
voûtes, et de m’humilier sans être vu sur les degrés de ce
sanctuaire, j’y viens supplier Dieu de se communiquer à moi. Ma
voix le prie, mon cœur l’appelle, et rien ne me répond. Plus
fréquemment, parce qu’alors je suis plus sûr de ne pas tromper un
témoin par des démonstrations mal interprétées, c’est au milieu
des bois, c’est sur le sable des rivages, c’est couché sur une
barque abandonnée à la mer, que j’invoque cette lumière du ciel,
dont la douce influence me guérirait de tous mes maux! Combien de
fois et avec quelle ferveur, ô ciel, je me suis prosterné devant
cette création immense en lui demandant son auteur! Combien j’ai
versé de larmes de rage, lorsqu’en redescendant dans mon cœur, je
n’y ai trouvé que le doute, l’ignorance et la mort! Antonia, vous
tremblez de m’entendre! Pardonnez-moi, plaignez-moi, et
rassurez-vous! L’aveuglement d’un malheureux, désavoué du ciel, ne
prouve rien contre la foi d’une âme simple. Croyez, Antonia! votre
Dieu existe, votre âme est immortelle, votre religion est vraie.
Mais ce Dieu a réparti ses grâces et ses châtiments avec
l’intelligence prévoyante qui règne dans tous ses ouvrages. Il a
donné la prescience de l’immortalité aux âmes pures pour qui
l’immortalité est faite. Aux âmes qu’il a dévouées d’avance au
néant, il n’a montré que le néant.
— Le néant! — s’écria Antonia; — Lothario, y pensez-vous? Ah! mon
ami, votre âme n’est pas dévouée au néant! Vous croirez, ne fût-ce
qu’un moment, un seul moment; mais il arrivera l’instant où
l’immortalité se fera sentir à la raison de Lothario, comme à son
cœur! L’âme de Lothario serait mortelle, Dieu tout-puissant ! et à
quoi servirait la création tout entière, si l’âme de Lothario
devait finir? Oh! pour moi, — continua-t-elle avec plus de calme,
— je sens bien que je vivrai, que je ne finirai plus, que je
posséderai tout ce qui m’a été si cher, dans un avenir sans
vicissitude, mon père, ma mère, ma bonne sœur.., et je sais que
toutes les douleurs de la vie la plus pénible, toutes les épreuves
auxquelles la Providence peut soumettre une faible créature dans
ce court passage de la naissance à la mort ne me réduiront jamais
à un désespoir absolu, parce que l’éternité me reste pour aimer et
pour être aimée!
— Pour aimer! Antonia,— dit Lothario. — Quel homme est digne
d’être aimé de vous! »
Il achevait ces paroles en entrant dans le salon de Mme Alberti,
qui lui sourit d’un air significatif. Lothario sourit aussi, mais
ce n’était pas de ce sourire enchanteur qu’une distraction
heureuse lui enlevait quelquefois; c’était d’un sourire amer et
douloureux qui paraissait étranger à son visage.
Antonia commençait à trouver une explication à la profonde
tristesse de Lothario. Elle concevait comment cet infortuné,
déshérité de la plus douce faveur de la Providence, du bonheur de
connaître Dieu et de l’aimer, et jeté sur la terre comme un
voyageur sans but, devait fournir avec impatience cette carrière
inutile et aspirer au moment d’en sortir pour jamais. Il
paraissait d’ailleurs qu’il était seul au monde, car il ne parlait
jamais de ses parents. S’il s’était connu autrefois une mère, il
l’aurait nommée sans doute. Pour un homme qui n’était lié par
aucun sentiment, ce vide immense où son âme était plongée ne
pouvait manquer d’être effrayant et terrible, et Antonia, qui
n’avait jamais supposé qu’une créature pût tomber dans cet excès
de misère et de solitude, ne le contemplait pas sans épouvante.
Elle réfléchissait surtout avec un serrement de cœur extrême à
cette idée de Lothario, qu’il y avait pour certains êtres
réprouvés de Dieu une prédestination du néant qui faisait leur
malheur en ce monde de la conviction de ne point revivre dans un
autre. Elle pensait pour la première fois à ce néant effroyable, à
la profonde, à l’incommensurable horreur de cette séparation
éternelle; elle se mettait à la place du malheureux qui ne voyait
dans la vie qu’une succession de morts partielles qui aboutissent
à une mort complète, et dans les affections les plus délicieuses
que l’illusion fugitive de deux cœurs de cendre; elle imaginait la
terreur de l’époux qui presse dans ses bras son épouse bien-aimée,
quand il vient à songer qu’au bout de quelques années, de quelques
jours peut-être, tous les siècles seront entre eux, et que chaque
moment de ce présent qui s’écoule est un acompte donné à l’avenir
sans fin; et dans cette méditation douloureuse, elle éprouvait le
même sentiment qu’un pauvre et faible enfant, égaré dans les bois,
qui, d’erreurs en erreurs, et de détours en détours, serait
arrivé, sans moyen de reconnaître sa trace et de retourner sur ses
pas, au penchant rapide d’un précipice. Absorbée dans ces
réflexions, comme par un rêve pénible, elle s’était levée de son
siège, pendant que Mme Alberti et Lothario la regardaient en
silence, et elle avait gagné sa chambre. A peine y fut-elle
arrivée que son cœur, affranchi de toute contrainte extérieure, se
soumit sans résistance à l’oppression qui l’accablait, et goûta la
liberté de souffrir avec une sorte de volupté. Jusque-là les
passions avaient exercé peu d’empire sur elle, et l’amour même que
Mme Alberti aimait à voir développer en elle pour Lothario ne s’y
était pas manifesté par ces orages qui accompagnent les sentiments
exaltés, qui augmentent l’action de la vie, et qui font parvenir
toutes les facultés à leur plus haut degré de puissance. Elle
avait conçu qu’elle aimait Lothario, et cette persuasion pleine de
douceur et d’abandon n’avait rien coûté à son bonheur. Mais cette
pensée d’anéantissement ou de damnation, la damnation,
l’anéantissement de Lothario, soulevait dans son cœur les idées
les plus tumultueuses et le remplissait de confusion et de
terreur.
« Quoi, — disait-elle, — au delà de cette vie si rapidement
écoulée rien! plus rien pour lui! et c’est lui qui le pense! et
c’est lui qui le dit! et c’est lui qui nous menace de ne le revoir
jamais dans l’endroit où l’on se reverra pour ne plus se quitter!
« Le néant! Qu’est-ce donc que le néant? et qu’est-ce que
l’éternité si Lothario n’y est point? »
Pendant qu’elle cherchait à se rendre compte de cette pensée, elle
s’était, sans le savoir, rapprochée de son Christ, et sa main
s’appuyait sur un des bois de la croix. Elle releva les yeux, et
tomba à genoux:
« Mon Dieu! mon Dieu! — s’écria- t-elle, — vous à qui l’espace et
l’éternité appartiennent, vous qui pouvez tout et qui aimez tant,
n’avez-vous rien fait pour Lothario? »
En prononçant ces mots, Antonia se sentit défaillir; mais elle fut
rappelée à elle par l’impression d’une main qui la soutenait,
celle de Mme Alberti, qui avait quitté Lothario pour la suivre,
dans la crainte qu’elle ne fût malade.....
« Tranquillise-toi, pauvre Antonia, — lui dit Mme Alberti; — tes
aïeux ont donné des princes à l’Orient, et ta fortune se compte
par millions. Tu seras l’épouse de Lothario, quand il serait fils
de roi.
— Qu’importe? — répondit Antonia d’un air égaré, — qu’importe s’il
ne ressuscite point? »
Mme Alberti, qui ne pouvait pas saisir le sens de ces paroles,
secoua la tête avec douleur, comme une personne qui se confirme
malgré elle dans une conviction désolante qu’elle a longtemps et
inutilement repoussée:
« Malheureuse enfant! — dit-elle en la pressant dans ses bras et
en l’arrosant de ses larmes, — que tu fais de mal à ta sœur! Ah!
si le ciel te réserve à cette infortune, puissé-je du moins mourir
avant d’en être témoin! »
X
On est détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et
l’on n’a plus d’illusions. L’imagination est riche, abondante et
merveilleuse; l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite
avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est
désabusé de tout.
CHATEAUBRIAND.
L’intimité de Lothario était devenue un besoin pour Antonia, que
l’espérance de ramener son cœur à la foi enflammait d’un zèle
plein de tendresse, et qui l’aimait déjà vivement avant de s’être
avoué qu’elle l’aimait. Elle n’était pas moins précieuse à madame
Alberti, qui, de plus en plus inquiète sur le sort d’une jeune
fille sans appui, qui entrait dans le monde, avec une organisation
débile, une santé chancelante, et une disposition extrême à subir
douloureusement toutes les impressions fortes, ne concevait la
possibilité de lui assurer quelque bonheur qu’en lui faisant
trouver, dans une affection puissamment sentie, une protection de
plus contre les froissements de la vie. Elle voyait un grand
avantage à aider de bonne heure l’attachement presque maternel
qu’elle avait pour sa sœur, du secours d’un sentiment plus tendre
encore et plus prévoyant, tel qu’Antonia l’avait sans doute
inspiré à Lothario, quoique, par une singularité difficile à
définir, il évitât de rapporter ce qu’il éprouvait si évidemment à
aucun être particulier. On aurait cru qu’il s’était formé dans un
monde plus élevé quelque type admirable de perfection dont la
figure et le caractère d’Antonia ne faisaient que lui retracer le
souvenir, et que s’il arrêtait sur elle ses regards avec une
attention si vive et si tendre, c’est que ses traits réveillaient
une réminiscence dont l’objet n’était pas sur la terre. Cette
circonstance avait entretenu dans leurs rapports une sorte de
mystère pénible, qui était à charge à tous, mais que le temps seul
pouvait éclaircir. Antonia se trouvait assez heureuse d’ailleurs
de l’amitié d’un homme tel que Lothario; et son âme, timide et
défiante, qui comprenait bien un autre bonheur, n’eût pas osé le
désirer. Sa vie s’embellissait de l’idée qu’elle occupait la vie
de Lothario, et qu’elle avait pris dans les pensées de cet homme
extraordinaire une place que personne, peut-être, ne partageait
avec elle. Quant à Lothario, sa mélancolie augmentait tous les
jours, et s’augmentait surtout de ce qui semblait propre à la
dissiper. Souvent, en serrant la main de madame Alberti, en
reposant ses yeux sur le doux sourire d’Antonia, il avait parlé de
son départ avec un soupir étouffé, et ses paupières s’étaient
mouillées de larmes.