véhémence: — ceci nous intéresse beaucoup, n’est-il pas vrai,
Antonia? Asseyez-vous, Matteo, et n’oubliez rien, absolument rien
de ce qui concerne Lothario. »
Madame Alberti était en effet vivement intéressée, et son esprit,
rapide à saisir tous les aspects des choses, avait devancé de
beaucoup la narration de Matteo en conjectures romanesques et
merveilleuses qu’elle brûlait de voir vérifiées. Antonia n’avait
pas une sensibilité moins vive; elle était, au contraire, plus
irritable et plus avide d’émotions, mais elle les redoutait, parce
que sa faiblesse l’exposait toujours à y céder. Quand Matteo eut
commencé à exciter la curiosité de madame Alberti par les
circonstances vagues et bizarres de son récit, elle s’était
pressée contre sa sœur avec un frisson d’inquiétude et d’effroi
dont elle cherchait à couvrir l’impression par un sourire.
« Ce que je sais du seigneur Lothario, — reprit gravement Matteo,
qui s’était assis pour obéir à madame Alberti, — ne m’est connu,
comme je vous l’ai dit, mes illustres dames, que par le bruit
public. C’est un jeune homme de la plus belle figure, qui paraît
de temps en temps à Venise avec le train d’un prince, et qui
semble pourtant n’avoir cherché l’habitation d’une grande ville
que pour trouver l’occasion de répandre des libéralités plus
abondantes parmi les pauvres, car il fréquente peu la société, et
on ne lui a presque point connu d’habitudes et d’amitiés
familières ni en hommes ni en femmes. Il visite quelquefois une
famille malheureuse pour lui porter un secours; passionné pour les
arts, qu’il cultive avec succès, il recherche quelquefois la
conversation et les conseils de ceux qui les exercent. Hors de ces
rapports-là, qu’il borne avec un soin extraordinaire, il vit
presque solitaire dans Venise. Il n’est pas entré dix fois dans
une maison particulière, il ne correspond avec personne; cela est
au point que jamais homme n’a été assez avant dans son intimité
pour savoir le nom de sa famille, ou pour connaître le lieu de sa
naissance, ou pour former une conjecture fondée sur le mystère de
sa vie. Il est vrai qu’il a beaucoup de domestiques, mais tous lui
sont étrangers, parce qu’il en change chaque fois qu’il voyage, et
qu’il se procure à Venise même ceux qui doivent le servir pendant
qu’il y réside. Ses relations hors de sa maison ne donnent pas
plus de lumières. Depuis qu’on le connaît, jamais la poste ne lui
a apporté une lettre, les banquiers ne lui ont pas fourni un
sequin. Les révolutions des États ne changent pas la moindre chose
à sa position; dans les temps orageux, il ne s’éloigne pas plus
que d’ordinaire; et quand les voyageurs sont soumis à des
formalités de précaution, ses papiers se trouvent toujours signés
de l’autorité qui gouverne, sous ce simple nom de Lothario, qu’une
pareille circonstance rendrait suspect, si l’on ne savait que
cette foule de bonnes actions qui s’y rattachent l’ont recommandé
aux hommes puissants de toutes les époques et de tous les partis.
« Il serait d’ailleurs difficile de l’inquiéter à Venise, où il
est, pour une classe immense, un objet de reconnaissance,
d’affection, et, pour ainsi dire, de culte. La proscription de
Lothario, si jamais il avait donné lieu d’y penser, serait
peut-être le signal d’une révolution; mais il n’a pas l’air de le
croire, car il oblige la classe malheureuse sans la caresser. Son
esprit sévère et un peu hautain, à ce qu’on assure, le sépare
d’elle par un obstacle qu’il est seul maître de lever, et qu’il ne
lèverait point sans bouleverser les États vénitiens, s’il l’avait
résolu. Cette forte distance qu’il a laissée entre lui et le
peuple ne révolte personne, parce qu’on sent que la nature même en
a marqué les limites, et qu’elle le sépare d’ailleurs bien plus
sensiblement des hommes qui paraissent se rapprocher de sa
condition. En effet, ce sont ceux-là pour lesquels il montre le
plus d’éloignement; et si l’on voit le seigneur Lothario descendre
en faveur de quelqu’un des hauteurs de son caractère, ce n’est
jamais pour un seigneur; c’est pour un infirme qui a besoin de son
appui, pour un enfant égaré, pour un épileptique dont la vue
repousse les passants. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les
réunions publiques et les grandes sociétés où les hommes peuvent
paraître et même briller sans communiquer immédiatement avec
personne. Il s’y est fait aisément remarquer, puisque Venise n’a
point d’artiste et de virtuose qui lui soit, dit-on, comparable;
mais loin d’user de ces avantages, on prétend qu’il redoute de les
faire valoir, qu’il ne les laisse apercevoir qu’à regret, et que
c’est au moment où ils pourraient lui procurer des connaissances
agréables, ou de grands établissements, qu’il s’enfuit de Venise,
comme pour éviter l’éclat d’une vie publique et répandue, qui le
déroberait à lui-même et au secret dont il veut s’envelopper.
L’ambition ne peut rien sur lui; l’amour même ne l’a jamais
arrêté, quoiqu’il n’y ait pas sur la terre de femmes plus
séduisantes qu’à Venise. Une seule fois, il parut s’occuper
beaucoup d’une jeune fille noble, qui, de son côté, avait témoigné
une vive passion pour lui; mais un malheur bien extraordinaire mit
fin aux rapports que le public supposait entre eux. C’était au
moment du départ de Lothario, qui, cette fois, avait résidé à
Venise un peu plus que de coutume, et que ce sentiment, s’il a
existé, ne put cependant y retenir. Deux ou trois jours avant son
départ, elle disparut, et on ne retrouva son corps que longtemps
après, contre ce banc de sable où il s’est établi depuis le
couvent des Arméniens.
« Voilà qui est incompréhensible, — dit Antonia d’un air
profondément concentré.
— Non, mademoiselle, — répondit Matteo, en suivant sa pensée, qui
n’était peut-être pas la même que celle d’Antonia. — Le mouvement
des eaux refoulées par la mer porte de ce côté la plupart des
débris qui flottent sur nos canaux. Comme cette dame avait la tête
vive, et que des particularités que j’ai oubliées annonçaient que
sa mort avait été violente, on l’attribua au désespoir plutôt qu’à
un accident: je crois même qu’une lettre de sa main, qui fut
trouvée ensuite, et dans laquelle elle expliquait son dessein,
justifia cette supposition.
— Prenez garde, Matteo, — dit madame Alberti. — Vous avez commencé
par nous dire que Lothario était jeune.
— Vingt-cinq ou vingt-six ans tout au plus, — répondit Matteo; —
mais il est très blond et délicat à le voir, quoique plus adroit
et plus robuste que les hommes les plus fortement constitués, et
il serait possible...
— Il ne serait pas possible, — continua-t-elle avec force, — qu’il
eût été absent pendant plusieurs années depuis qu’il s’est fait
connaître à Venise: c’est ce que vous ne nous avez pas éclairci.
Pensez d’ailleurs que l’histoire de la jeune fille trouvée morte à
l’ile des Arméniens doit être antérieure, suivant vos termes, à
l’époque où les Arméniens sont venus s’y établir, et qu’alors...
— Je n’en sais pas davantage, — reprit Matteo avec une sorte de
confusion; — et je n’ai dit à ces dames que ce que j’ai entendu
dire aux Vénitiens, d’un âge avancé, qui soutiennent qu’ils ont vu
autrefois le seigneur Lothario tel qu’il est aujourd’hui, mais qui
supposent qu’il n’a pas été absent moins de cinquante ans; et vous
sentez l’extravagance de cette idée. Au reste, il est trop naturel
de croire, d’après le genre de vie du seigneur Lothario, qu’il a
un grand intérêt à cacher ce qu’il est réellement, pour ne pas
comprendre les soins qu’il a mis sans doute à favoriser et même à
faire naître les bruits qui devaient redoubler sur son compte
l’incertitude de l’opinion. Aussi faut-il avouer qu’il n’y en a
point de si étranges et de si ridicules qui n’aient eu au moins le
crédit de se faire répéter, pendant quelque temps, par des
personnes qui ont la réputation d’être sensées. Vous en jugerez
par le plus vraisemblable de tous: c’est que ce mystérieux
étranger a le secret de la pierre philosophale; et, à la vérité,
on ne voit pas comment expliquer autrement l’existence magnifique
et les dépenses de roi d’un inconnu auquel on ne sait pas le
moindre genre de commerce ou d’industrie, la plus petite
propriété, la plus légère relation d’affaires de quelque espèce
que ce soit. Il y a près des trois ans, c’est l’époque de son
premier voyage, depuis la longue absence dont parlent ces gens-
ci, que des jaloux, irrités de ses prodigieux succès, et d’autant
plus peut-être qu’il y attachait lui-même moins d’importance, et
que la marque d’attention la plus ordinaire qu’on puisse obtenir
de lui ressemble singulièrement au dédain, s’avisèrent de faire
courir sur lui la fable la plus outrageante; j’ose à peine la
répéter, et je ne le ferais pas sans danger ailleurs qu’ici. On
alla jusqu’à dire qu’il était l’agent d’une troupe de
faux-monnayeurs cachés dans les grottes du Tyrol, ou dans quelque
forêt de la Croatie. Cette erreur ne dura pas longtemps, car le
seigneur Lothario répand l’or avec tant de profusion, qu’il est
aisé d’en vérifier le titre et la fabrique. On se convainquit bien
qu’il n’y en avait point de meilleur dans tous les États de
Venise; et, depuis ce moment, si on inventa des fables sur son
compte, elles cessèrent du moins d’être injurieuses et atroces. Ce
qu’il est réellement, c’est ce que je ne sais point, — dit Matteo
en se levant de son siège; — mais je puis répéter qu’il dépend à
peu près de lui d’être tout ce qu’il voudra être à Venise, s’il y
revient.
— Il y reviendra, » dit madame Alberti en embrassant cette idée
avec cette susceptibilité romanesque qu’elle prenait trop souvent
pour de la pénétration: c’était son seul défaut.
VII
Tu me reverras encore une fois sous cette forme, et ce jour sera
le dernier.
SHAKESPEARE.
Cette conversation n’avait pas laissé de traces bien profondes
dans l’esprit d’Antonia. Comme le nom de Lothario revenait souvent
dans les cercles où sa sœur l’avait introduite, il ne frappait
guère ses oreilles sans lui rappeler vaguement les idées bizarres
et singulières dont Matteo les avait entretenues; mais ce n’était
qu’une sensation passagère, à laquelle elle aurait rougi de se
livrer. En cherchant à se rendre compte au premier moment de
l’impression que ce récit lui avait faite, elle s’affligea de ne
pouvoir fixer sur Lothario un jugement assuré: mais il n’était pas
dans son caractère de s’égarer longtemps dans des conjectures
inutiles sur des choses qui la touchaient si légèrement. La
faiblesse de sa constitution, l’abattement habituel de ses
organes, la forçaient à circonscrire beaucoup ses sentiments; et
plus ils étaient puissants autour d’elle, moins elle était capable
de les étendre aux objets inconnus. Un jour cependant, le bruit
courut dans Venise que Lothario était arrivé, et ce bruit, bientôt
confirmé par la folle joie d’une populace enthousiaste, parvint
rapidement à Antonia. Ce jour-là même elle devait se trouver, avec
madame Alberti, dans une société composée en grande partie de
seigneurs étrangers, attirés à Venise par les plaisirs du
carnaval, et qui se réunissaient de temps en temps pour faire de
la musique. A peine étaient-elles entrées qu’un laquais annonça le
seigneur Lothario.
Un frémissement subit d’étonnement et de plaisir parcourut
l’assemblée, et saisit surtout madame Alberti, que toutes les
idées extraordinaires préoccupaient facilement. Elle prit ce
mouvement pour un pressentiment heureux, et comme toutes ses
pensées se rapportaient à Antonia, elle lui serra brusquement la
main, sans savoir bien au juste ce que cette démonstration pouvait
signifier. Antonia fut autrement affectée; son cœur se serra d’une
sorte d’effroi, parce qu’elle rassembla autour du nom de Lothario
quelques-unes de ces circonstances inquiétantes et terribles qui
l’avaient frappée dans le discours du vieil intendant. Elle tarda
même quelque temps à lever les yeux sur lui; mais elle le vit
alors distinctement, parce qu’il n’était pas loin d’elle, et qu’il
paraissait la regarder quand il l’aperçut. Au même instant il
avait détourné sa vue, sans la fixer toutefois sur aucun autre
objet. Appuyé sur le rebord d’un vase de marbre antique chargé de
fleurs, il avait l’air de prendre part à un entretien de peu
d’importance, pour se dispenser de porter ailleurs son attention.
Antonia fut saisie à son aspect d’une émotion qu’elle n’avait
jamais éprouvée, et qui ne ressemblait point à un sentiment connu.
Ce n’était plus de l’effroi; ce n’était pas davantage l’idée
qu’elle se faisait des premiers troubles de l’amour; c’était
quelque chose de vague, d’indécis, d’obscur, qui tenait d’une
réminiscence, d’un rêve ou d’un accès de fièvre. Son sein
palpitait violemment, ses membres perdaient leur souplesse, ses
yeux se troublaient, une langueur indéfinissable enchaînait ses
organes fascinés. Elle essayait inutilement de rompre ce prestige;
il s’augmentait de ses efforts. Elle avait entendu parler de
l’engourdissement invincible du voyageur égaré que le boa glace
d’un regard dans les forêts de l’Amérique; du vertige qui surprend
un berger parvenu à la poursuite de ses chèvres à l’extrémité
d’une des crêtes gigantesques des Alpes, et qui, ébloui tout à
coup par le mouvement circulaire que son imagination prête, comme
un miroir magique, aux abîmes dont il est entouré, se précipite de
lui-même dans leurs profondeurs horribles, incapable de résister à
cette puissance qui le révolte et qui l’entraîne. Elle sentait
quelque chose de semblable et d’aussi difficile à expliquer, je ne
sais quoi de tendre et d’odieux, qui étonnait, qui repoussait, qui
appelait, qui accablait son cœur; elle trembla. Ce tremblement qui
lui était assez ordinaire n’effraya pas madame Alberti; elle
pressa cependant Antonia de sortir, et Antonia le désirait. Elle
fit un effort pour se lever, défaillit, se rassit et sourit à
madame Alberti, qui regarda ce sourire comme un consentement à
rester. Lothario n’avait pas changé de place.
Il était habillé à la française avec une simplicité élégante. Rien
n’annonçait la moindre recherche dans son costume et dans sa
parure, si ce n’est deux petites émeraudes qui pendaient à ses
oreilles, et qui, sous les épaisses boucles de cheveux blonds dont
son visage était ombragé lui donnaient un aspect singulier et
sauvage. Cet ornement avait cessé depuis longtemps d’être à la
mode dans les États vénitiens, comme dans presque toute l’Europe
civilisée. Lothario n’était pas régulièrement beau, mais sa figure
avait un charme extraordinaire. Sa bouche grande, ses lèvres
étroites et pâles, qui laissaient voir des dents d’une blancheur
éblouissante, l’habitude dédaigneuse et quelquefois farouche de sa
physionomie, repoussaient au premier regard; mais son œil plein de
tendresse et de puissance, de force et de bonté, imposait le
respect et l’amour, surtout quand on voyait s’en échapper une
certaine lumière douce, qui embellissait tous ses traits. Son
front très élevé et très pur, avait aussi quelque chose d’étrange,
un pli fortement ondé, que l’âge n’avait pas produit, et qui
marquait la trace d’une pensée soucieuse et fréquente. Sa
physionomie était en général sérieuse et sombre; mais personne
n’avait plus de facilité à effacer une prévention désagréable. Il
lui suffisait pour cela de soulever sa paupière, et d’en laisser
descendre ce feu céleste dont ses yeux étaient animés. Pour les
observateurs, ce regard avait quelque chose d’indicible, qui
tenait d’une organisation supérieure à celle de l’homme. Pour le
vulgaire, il était, selon l’occasion, ou caressant ou impérieux:
on sentait qu’il pouvait être terrible.
Antonia était d’une certaine force sur le piano; mais sa timidité
l’empêchait presque toujours de développer son savoir devant une
société nombreuse. Il y a un genre de modestie, et c’était le
sien, qui consiste à dissimuler continuellement ses facultés pour
ne pas blesser les personnes médiocres, qu’on trouve en majorité
partout, et peut-être aussi pour ne pas déplaire à la minorité qui
juge, par une apparence de prétention. Elle n’avait jamais
consenti à exécuter un morceau de musique en public que par
condescendance pour des invitations qu’elle attribuait à une
simple politesse, et auxquelles elle était bien sûre de
satisfaire, sans intéresser à ce faible effort de bienséance
réciproque toutes les ressources de son talent: elle avait même
remarqué que les témoignages de satisfaction obligée que
recueillait sa complaisance n’étaient pas moindres quand elle
avait rendu un passage simplement et suivant les seules règles de
l’exécution mécanique, que lorsqu’elle s’était trouvée dirigée par
une inspiration subite et heureuse, qui la satisfaisait
intérieurement. Elle s’assit donc au piano avec assez de calme,
lorsqu’elle y fut appelée, et elle laissait courir ses doigts sur
le clavier avec son indifférence ordinaire, quand ses yeux,
distraits par le reflet d’une glace en face de laquelle elle était
placée, furent frappés d’une illusion étrange et terrible.
Lothario s’était approché de son siège, et comme ce siège était
monté sur l’estrade où était placé l’instrument, sa tête pâle et
immobile s’élevait seule au-dessus du cachemire rouge d’Antonia.
Les cheveux en désordre de ce jeune homme mystérieux, la fixité
morne de son œil triste et sévère, la contemplation pénible dans
laquelle il paraissait plongé, le mouvement convulsif de ce pli
bizarre et tortueux que le malheur sans doute avait gravé sur son
front, tout concourait à donner à cet aspect quelque chose
d’effrayant. Antonia, surprise, interdite, épouvantée, reportait
successivement ses regards du pupitre à la glace et de la glace au
pupitre, perdit bientôt de vue les notes confuses et jusqu’à
l’auditoire qui l’entourait. Substituant involontairement le
sentiment dont elle était saisie à celui qu’elle avait à peindre,
elle improvisa par une transition extraordinaire, mais qui devait
passer pour un jeu singulier de son imagination plutôt que pour ce
qu’elle était réellement, une expression de terreur si vraie que
tout le monde frémit: elle se jeta dans les bras de madame Alberti
qui la reconduisit à sa place au milieu d’une rumeur
d’applaudissements, mêlée de surprise et d’inquiétude. Après
l’avoir suivie de l’œil jusqu’à l’endroit où elle s’arrêtait,
Lothario s’approcha d’une harpe, et un mouvement universel de
curiosité et de plaisir succéda à celui qui venait de troubler un
moment l’assemblée. Antonia elle-même, rassurée et distraite par
une impression nouvelle, exprima la plus vive impatience
d’entendre Lothario, et comme il paraissait craindre que son état
ne fût pas devenu assez tranquille pour qu’elle pût prendre part
au reste des plaisirs de la soirée, elle se crut obligée de lui
témoigner par un regard que son indisposition avait cessé. Cette
marque d’intérêt de Lothario l’avait vivement touchée; mais on
aurait dit que Lothario, plus sensible encore à la légère
démonstration qu’il venait d’en recevoir, avait changé d’existence
pendant qu’Antonia le regardait. Son front s’était éclairci, ses
yeux brillaient d’une lumière bizarre; un sourire où se faisait
remarquer un reste d’attendrissement et un commencement de joie
embellissait sa bouche sévère. Passant sa main gauche à travers
les larges ondes de ses cheveux pour chercher un motif ou un
souvenir, et saisissant de l’autre avec légèreté les cordes de la
harpe, de manière à lui imprimer seulement une vibration vague, il
entraînait en préludant ces sons fugitifs, mais enchantés, qui
tiennent du concert des esprits, et il semblait les jeter sans
effort et les abandonner aux airs.
« Malheur à toi, — murmurait-il, — malheur à toi, si jamais tu
croissais dans les forêts qui sont soumises à la domination de
Jean Sbogar! »
« C’est, — continua-t-il, — la fameuse romance de l’anémone, si
connue à Zara, et la production la plus nouvelle de la poésie
morlaque. »
Antonia, vivement émue par le choix de cet air et par le son de la
voix de Lothario, se rapprocha de madame Alberti, qui était très
préoccupée de son côté. Elle se rappelait aussi cette voix
harmonieuse et le lieu où elle l’avait entendue; mais ce pouvait
être l’effet d’une ressemblance fortuite. Le chant dalmate est
trop simple, trop uniforme, trop dépouillé d’ornements, pour qu’il
ne soit pas aisé de se méprendre entre deux voix analogues. Enfin,
après un moment de réflexion, Lothario reprit sa romance tout
entière, en continuant à s’accompagner de ces accords aériens que
la harpe rendait sous ses doigts, et dont la mélodie religieuse se
mariait avec son chant de la manière la plus imposante. Parvenu au
refrain du vieux Morlaque, il y mit l’accent d’une pitié si
douloureuse que tous les cœurs en furent attendris, mais surtout
celui d’Antonia, qui attachait à cette idée un souvenir
d’inquiétude et d’effroi. La romance de Lothario était achevée
depuis longtemps, que ses dernières paroles et le redoutable nom
de Jean Sbogar retentissaient encore dans sa pensée.
VIII
Rêvez, innocentes créatures, et reposez dans le doux sommeil qui
tient vos sens assoupis; vous aurez bientôt, hélas! de tristes
veilles et de cruelles insomnies.
MILTON.