confiance que le premier. Il était trop visible que l’attention
compatissante et douloureuse qu’on feignait de lui accorder
n’avait rien de commun avec l’intérêt de la conviction. Frappée de
cette idée, elle insista avec un calme noble qui étonna madame
Alberti, mais qui ne la persuada pas. Antonia, restée seule,
couvrit ses yeux de ses mains, et réfléchit sur sa situation avec
une profonde amertume. L’opinion qu’elle s’était faite, dès
l’enfance, de la singularité de son organisation et de l’état de
disgrâce dans lequel la nature l’avait fait naître, confirmée par
le sentiment qu’elle excitait autour d’elle, se fixa devant son
esprit, et développa au plus haut degré cette disposition extrême
à la défiance et à la crainte, qui faisait le fond de son
caractère. Sa faiblesse était une espèce de maladie morale, qui
n’est pas difficile à guérir avec les soins et les ménagements
dont madame Alberti était capable; mais celle-ci y voyait autre
chose, et sa prévention s’était augmentée à cet égard de tous les
efforts qu’elle avait faits pour la vaincre. Antonia était son
unique pensée, l’espérance, l’amour et le but de sa vie. Perdre
cette fille chérie par la mort, ou la voir ravie aux projets
qu’elle avait fondés sur elle par un égarement incurable d’esprit,
c’était à peu près la même chose; et quand elle avait eu lieu de
redouter ce dernier malheur, elle avait tout fait pour se
persuader qu’il était impossible. Dans la funeste erreur de sa
tendresse, elle repoussait bien le soupçon qui l’obsédait, parce
qu’il l’aurait tuée; mais il y avait trop de danger à le
considérer en face, à le discuter froidement, à s’en rendre compte
enfin, pour qu’elle osât l’entreprendre. Elle était parvenue à
s’en distraire, et non pas à le chasser. Son imagination vive et
absolue d’ailleurs dans toutes les idées qu’elle se faisait des
choses, et qui s’attachait, par une préférence involontaire et
invincible, à celles qui étaient les plus pénibles à croire, ne
modifiait presque jamais l’aspect sous lequel elle les avait vues
une fois. Les deux sœurs se regardaient donc avec un
attendrissement mutuel, provenant dans l’une d’un excès de
timidité, dans l’autre d’un excès de sollicitude qui les rendaient
également malheureuses.
V
0 mon Dieu! vous ne confondrez pas dans les rigueurs de votre
justice l’innocent avec le coupable! Frappez, frappez cette tête
depuis longtemps condamnée! elle se dévoue à vos jugements; mais
épargnez cette femme et cet enfant que voilà seuls au milieu des
voies difficiles et périlleuses du monde! N’est-il point parmi ces
pures intelligences, premier ouvrage de vos mains, quelque ange
bienveillant, favorable à l’innocence et à la faiblesse, qui
daigne s’attacher à leurs pas, sous la forme du pèlerin, pour les
préserver des tempêtes de la mer, et détourner de leur cœur le fer
acéré des brigands?
PRIÈRE DU VOYAGEUR.
A cette époque, des affaires très importantes, que leur père avait
laissées à régler à Venise, y demandèrent la présence de madame
Alberti. Elle regarda cette circonstance comme la plus heureuse
qui pût arriver dans l’état d’Antonia, et se persuada de nouveau
que les impressions fâcheuses qui avaient altéré son jugement, et
qui paraissaient dépendre de l’influence des lieux et des
souvenirs, céderaient enfin à un changement total d’habitude et de
genre de vie. La grande fortune dont elles jouissaient leur
permettait de se procurer, dans cette ville opulente et
magnifique, tous les plaisirs que le luxe et les arts y réunissent
de tous les points du monde; et cette nouvelle espèce d’émotion,
qui s’adresse plus à l’imagination qu’à la sensibilité, offrait
infiniment moins de danger pour une âme irritable que celles qui
résultent de la contemplation des beautés naturelles de l’univers,
dont la grandeur imposante accable la pensée. Le voyage de Venise
fut donc résolu, et jamais Antonia n’avait reçu aucune nouvelle
avec plus de joie. Trieste était devenu pour elle un palais
magique, où, sans cesse observée par des espions invisibles, elle
vivait à la merci d’un tyran inconnu, maître absolu de sa liberté
et de sa vie, qui, plusieurs fois, avait balancé à l’enlever du
milieu des siens, pour la transporter dans un monde nouveau, dont
elle ne se faisait pas d’idée sans frémir, et qui était peut-être
à la veille d’accomplir cette funeste résolution, si la Providence
ne la dérobait à ses yeux. L’espérance de se voir délivrée de ce
sujet de terreur agit promptement sur elle, et lui rendit en peu
de jours cette fraîcheur et cette grâce de jeunesse que
l’inquiétude avait longtemps flétrie. Le sourire reparut sur ses
lèvres, la sérénité sur son front; une confiance plus expansive,
un abandon plus doux régna dans ses discours, et madame Alberti,
enchantée que la seule approche du départ produisit des effets si
propres à justifier ses conjectures, ne négligea rien pour le
hâter encore davantage. Le défaut de sûreté des chemins publics
exigeait cependant qu’il fût remis à un jour fixe où se
réunissaient tous les voyageurs qui se dirigeaient vers un même
point, pour se servir réciproquement d’escorte. La voiture de
madame Alberti se trouva la neuvième au rendez-vous, sur la
plateforme sablonneuse d’Opschina, d’où l’œil embrasse au loin le
golfe et les dunes inégales dont son long circuit est hérissé.
Antonia et sa sœur étaient accompagnées d’un aumônier, d’un homme
d’affaires, d’un vieux domestique de confiance, et de deux femmes.
Il restait une place vacante dans l’intérieur. La journée était
déjà avancée, parce que la bora, qui avait soufflé le matin, avait
fait craindre un de ces ouragans qu’on ne brave jamais impunément
sur les côtes élevées de l’Istrie, d’où ils enlèvent les charges
les plus pesantes, qu’ils roulent jusqu’au fond des abîmes. Cette
caravane était d’ailleurs assez nombreuse pour qu’il n’y eût pas
de crainte raisonnable à concevoir des brigands, même quand on se
trouverait surpris par la nuit la plus obscure; et on ne devait
coucher qu’à Montefalcone, qui est à quelques lieues de là, sur
les bords poétiques du Timave. La soirée s’était tout à coup
embellie, l’air était frais et pur, le ciel sans nuages. Les
équipages se suivaient lentement dans les pentes raides et
raboteuses du revers des montagnes de Trieste, à travers de vastes
halliers semés de rochers qui lèvent çà et là leurs crêtes aiguës
et sourcilleuses dans une mousse courte et aride. La seule verdure
qu’on y remarque est celle de la feuille lustrée du houx, et de
quelques ronces qui traînent leurs bras épineux sur le sable. Au
pied de la côte on aperçoit un groupe de maisons de l’aspect le
plus triste, dont les toits, chargés de pierres énormes, attestent
les ravages de la bora, par les obstacles souvent inutiles qu’on
multiplie contre elle, dans tous les lieux où elle a coutume de se
déchaîner. C’était le hameau de Sestiana, peuplé de mariniers et
de pêcheurs.
Pendant que les chevaux se délassaient du long effort qu’ils
avaient opposé au poids qui se précipitait sur eux, dans un chemin
glissant et rapide, le vieil hôte de Sestiana s’appuya à la
portière de la voiture de madame Alberti, et la pria, au nom de la
charité chrétienne, de recevoir jusqu’à Montefalcone un pauvre
voyageur accablé de fatigue, qui ne pouvait continuer sa route.
C’était un jeune moine du couvent arménien des Lagunes de Venise,
qui revenait de la mission, et dont la figure douce et honnête lui
avait inspiré le plus vif intérêt. Cette prière était de celles
que madame Alberti et sa sœur n’auraient jamais repoussées,
quelque raison qu’elles eussent pour le faire. La portière
s’ouvrit, et l’Arménien, soutenu par le bon vieillard qui l’avait
présenté, mit le pied sur les marches du carrosse, après avoir
balbutié quelques mots de remerciement, et se souleva péniblement
vers la place qui lui était destinée. Sa main blanche et douce
comme celle d’une jeune fille s’appuya par mégarde sur la main de
madame Alberti, mais il la retira précipitamment; et,
reconnaissant que la voiture était presque entièrement occupée par
des femmes, il rabattit sur son visage les ailes démesurées de son
feutre rond, avant d’avoir été aperçu. Bientôt après on se remit
en marche. La nuit était alors tout à fait tombée.
L’intervalle de Sestiana à Duino est rempli par une grève légère
d’un sable fin et mobile, qui fuit de toutes parts sous les roues,
et dans lequel la voiture, se relevant et s’enfonçant tour à tour,
semble agitée par un mouvement d’ondulation pareil à celui des
flots. Une circonstance qui augmente ce prestige dans la lumière
fausse et trompeuse des astres du soir, c’est la couleur brillante
de l’arène argentée, et l’étendue vague de l’horizon, qui, moins
circonscrit que pendant le jour, se prolonge de toute
l’incertitude de ses ténèbres, et présente aux yeux quelque image
de la vaste mer. Il semble alors que les chevaux sont descendus
dans un gué et parcourent un espace inondé par les eaux des
montagnes. Antonia, qui occupait un des angles de la voiture,
avait levé la glace de son côté, et jouissait, en respirant l’air
froid mais énergique de la nuit, de cette espèce d’illusion. La
difficulté de la marche des chevaux sur le sol fugitif et profond
qui se dérobait à tout moment sous leurs pas les avait extrêmement
ralentis, et la moindre agitation extérieure se faisait remarquer.
Plusieurs fois Antonia, qui n’était que trop disposée à saisir
tous les sujets d’inquiétude, avait cru voir des ombres d’une
forme singulière se glisser dans l’espace indécis qui s’étendait
devant elle; et, troublée, elle avait retenu sa respiration, pour
savoir si ce mouvement n’était pas accompagné de quelque bruit, ce
qui devait être indubitablement s’il résultait d’autre chose que
d’une simple erreur de sa vue. Tout à coup, le postillon, qui
éprouvait peut-être quelque chose de semblable, ou qui craignait
de céder au sommeil, se mit à entonner un pismé dalmate, sorte de
romance qui n’est pas sans charme quand l’oreille y est
accoutumée, mais qui l’étonne par son caractère extraordinaire et
sauvage quand on l’entend pour la première fois, et dont les
modulations sont d’un goût si bizarre que les seuls habitants du
pays en possèdent le secret. Le chant en est extrêmement simple
cependant, car il ne se compose que d’un motif répété à l’infini,
selon l’usage des peuples primitifs, et de deux ou trois sons au
plus qui reviennent dans le même ordre; ce qu’il y a
d’incompréhensible, c’est l’espèce même de ces sons, qui ne
paraissent pas procéder de la voix d’un homme, et dont un artifice
analogue à celui de ces jongleurs de France, qu’on appelle
ventriloques, mais qui est naturel au chanteur illyrien, change à
tout moment l’expression, le volume, le lieu d’origine sensible.
C’est une imitation successive et rapide des bruits les plus
graves, des cris les plus aigus, et surtout de ceux que l’habitant
des lieux déserts recueille au milieu des nuits dans la rumeur des
vents, dans les sifflements des tempêtes, dans les hurlements des
animaux épouvantés, dans ce concert de plaintes qui sort des
forêts solitaires au commencement d’un ouragan, lorsque tout prend
dans la nature une voix pour gémir, jusqu’à la branche que le vent
a rompue, sans la détacher entièrement de l’arbre auquel elle
appartient, et qui se balance en criant suspendue à un reste
d’écorce. Tantôt la voix pleine et sonore retentit sans obstacle
autour des auditeurs; tantôt on croirait qu’elle résonne sous une
voûte, et quelquefois que l’air l’enlève au delà des nuages et
l’égare dans les deux, où elle l’empreint d’un charme qu’on n’a
jamais goûté dans les mélodies humaines. Cependant cette musique
aérienne n’a pas la pureté si calme et si propre à reposer l’âme
que nous attribuons à celles des anges, même quand elle s’en
approche le plus: elle est, au contraire, sévère au cœur de
l’homme, parce que la pensée qu’elle éveille est pleine de
souvenirs tumultueux, de sentiments passionnés, d’inquiétudes et
de regrets; mais elle attache, elle entraîne, elle subjugue
l’attention, qui ne peut se délivrer de son empire. Elle rappelle
ces accords redoutables et doux des divinités marines, qui liaient
les voyageurs et qui attiraient leur navire dans des écueils
inévitables. L’étranger doué d’une imagination vive, qui, assis
sur les rivages de Dalmatie, a entendu une seule fois la jeune
fille morlaque exhaler son chant du soir, et livrer aux vents ses
accents qu’aucun art ne saurait enseigner, qu’aucun instrument
n’imitera jamais, qu’aucune parole ne peut décrire, a pu
comprendre la merveille des sirènes de l’Odyssée, et il a excusé,
en souriant, la méprise d’Ulysse.
Antonia, par un penchant commun à toutes les âmes faibles qui
s’élancent volontiers hors des bornes de la nature, parce qu’elles
ont besoin d’être protégées et surtout d’être aimées (c’est
peut-être pour elles la même chose), Antonia jouissait mieux que
personne de ces effets mystérieux qui doublent l’aspect de la vie,
et qui donnent un monde nouveau à l’intelligence. Elle ne croyait
pas à l’existence de ces êtres intermédiaires qui jouent un si
grand rôle dans les superstitions de son pays natal et de son pays
adoptif; de ces géants ténébreux qui règnent sur les hautes
montagnes, où on les voit quelquefois assis dans une nue, le bras
armé d’un pin énorme; de ces sylphes plus légers que l’air, qui
ont leur palais dans le calice d’une petite fleur, et que le
zéphir emporte en passant; de ces esprits nocturnes qui gardent
les trésors cachés sous un roc retourné sur sa pointe, ou qui
errent à l’entour pour éloigner les voleurs, en laissant sur leur
passage une flamme inconstante qui monte, descend, s’éteint pour
renaître, disparaît et renaît encore: mais elle aimait ces
illusions, et le chant morlaque, qu’elle avait souvent écouté avec
plaisir, les renouvelait toutes à la fois. Elle écoutait donc avec
un intérêt vif et sans mélange, quand un mouvement singulier de la
voiture, qui s’arrêta subitement en se balançant sur elle-même,
vint interrompre sa rêverie. Les chevaux avaient reculé d’un pas,
et la chanson morlaque expirait dans la bouche du postillon.
« Les voitures qui nous précèdent ont pris l’avance, — dit-il, —
pendant que le moine montait dans celle-ci; et la route est, si je
ne me trompe, coupée par des brigands.
— Que dit-il? — s’écria madame Alberti en s’élançant à la
portière.
— Que nous sommes arrêtés, — reprit Antonia, qui venait de
retomber dans l’angle de la voiture, et qui frissonnait de
terreur.
— Arrêtés! — répétèrent madame Alberti et les voyageurs.
— Arrêtés! assassinés! perdus! — continua le postillon: — ce sont
eux, c’est la troupe de Jean Sbogar; et voilà cet exécrable
château de Duino, qui sera notre tombeau à tous.
— Par saint Nicolas de Raguse! — dit le moine arménien, d’un
accent profond et terrible, — la terre s’écroulerait plutôt sous
nos pieds. »
Et en finissant ces paroles, il s’était élancé au milieu des
brigands. Le cri féroce qui avait effrayé Antonia au Farnedo se
fit entendre au même moment, et mille voix horribles rugirent en
le répétant. La portière était retombée derrière le missionnaire;
les stores étaient baissés, les chevaux restaient immobiles, un
silence de mort régnait dans la voiture, il n’arrivait plus du
dehors qu’un bruit sourd qui s’éloignait de plus en plus, quand,
au sifflement redoublé du fouet, les chevaux repartirent au grand
galop, impatients, comme si cet avertissement avait détruit sur
eux faction d’un sortilège. Ils ne s’arrêtèrent qu’en rejoignant
les autres voyageurs.
« Et l’Arménien, — s’écriait depuis longtemps Antonia,
demi-penchée hors de la portière; — ce généreux, ce brave homme
qui s’est dévoué pour nous... Mon Dieu! mon Dieu! l’aurions-nous
abandonné aux assassins? ce serait une action horrible!
— Horrible! — répéta vivement madame Alberti.
— Rassurez-vous, mes bonnes dames, — répondit le postillon, qui
était descendu de son siège, et qui avait repris toute sa
sécurité. — Ce moine n’a rien à craindre des assassins; ils ne
peuvent rien sur lui; et, afin que vous le sachiez, c’est lui qui
m’a ordonné de chasser mes chevaux quand je l’ai fait, et qui m’a
rendu pour cela la force et la voix: aussi avec quelle impétuosité
ils se sont élancés; l’avez-vous remarqué? Quant à lui, je l’ai vu
de près, je vous jure, car les brigands me touchaient; et il s’est
jeté entre eux et moi, si terrible, qu’il y en a qui sont tombés
de frayeur, et que tous les autres ont pris la fuite, sans
seulement retourner la tête. Une minute après, il était seul, et
il était là, debout, la main levée, d’un air de commandement:
va-t’en, m’a-t-il crié d’une voix si imposante, que mon sang se
serait figé dans mes veines s’il avait annoncé de la colère; mais
c’était une voix protectrice, la voix dont il parle ordinairement
aux matelots...
— Aux matelots? — dit madame Alberti... — Tu connais donc cet
Arménien?
— Si je le connais? — reprit le postillon; — ne s’est-il pas nommé
lui-même, quand il a crié: par saint Nicolas de Raguse! Quel est
le saint qui éprouve les voyageurs et les récompense? et quel
autre saint disperse d’un mot, d’un geste, d’un regard, une armée
de bandits, qui ont le glaive à la main, la rage dans le cœur, et
qui cherchent du danger, de l’or et du sang?... je vous le
demande. »
Le postillon se tut en regardant le ciel, qui parut traversé d’une
lueur subite. Le canon grondait à Duino.
VI
Les uns l’appellent le « Grand Mogol », les autres le « Prophète
Elie ». C’est un homme extraordinaire qui se trouve partout, qui
n’est connu de personne, et à qui l’on ne veut pas de mal.
LEVIS.
Cette explication ne suffisait pas à tout le monde. Madame Alberti
en concevait plusieurs autres, et les accueillait tour à tour.
Antonia ne voyait rien de distinct dans cet événement, mais elle y
trouvait tout ce qu’il fallait pour entretenir des idées sombres
et rêveuses. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’elle
poursuivit son voyage au milieu des campagnes enchantées qui lui
restaient à parcourir. Elle vit le lendemain la riante Gorizia,
riche de fleurs et de fruits, et dont l’aspect charme de loin les
yeux du voyageur, nouvellement sorti des sables inféconds de la
côte d’Istrie. Les souvenirs antiques se réveillent si
naturellement sur ce coteau chéri de la nature, ou s’y conservent
avec tant de facilité, qu’on croit y vivre encore sous l’empire
poétique de la mythologie. Les belles s’y promènent sous des
berceaux dédiés aux Grâces, les chasseurs s’y rassemblent dans le
bosquet de Diane: c’est de là qu’ils descendent pour aller
surprendre leur proie dans les champs qui bordent l’Isonzo,
l’Isonzo, la plus élégante des rivières de l’Italie et de la
Grèce, qui roule, profondément encaissée entre deux montagnes d’un
sable d’argent, ses flots bleus de ciel, aussi purs que le
firmament qu’ils réfléchissent, et dont ils n’ont pas besoin
d’emprunter l’éclat; lorsqu’il est voilé par des nuages,
l’habitant de Gorizia retrouve son azur à la surface limpide de
l’Isonzo. Un jour plus tard, elle aperçut les délicieux canaux de
la Brenta, bordés de riches palais, et le modeste village de
Mestre, qui sert de point de communication entre une partie de
l’Europe et une cité à laquelle l’Europe ne peut rien montrer
d’égal, cette superbe Venise dont l’existence même est un
phénomène. Le jour naissait à peine, quand la barque qui devait y
conduire Mme Alberti, Antonia et les personnes qui les
accompagnaient, entra de la Brenta dans l’eau marine. Le petit
bâtiment glissait doucement sur l’onde immobile, le long des
poteaux qui dirigent le nautonier. Mme Alberti aperçut à sa droite
une maison blanche, d’une construction très simple, au milieu des
îlots dont cette partie des Lagunes est semée. On lui apprit que
c’était le couvent des catholiques arméniens, et Antonia
frissonna, sans pouvoir s’expliquer son émotion. Enfin Venise
commença à se dessiner sur l’horizon, comme une découpure d’une
couleur sombre, avec ses dômes, ses édifices, et une forêt de mâts
de vaisseaux; puis elle s’éclaircit, se développa, et s’ouvrit
devant le bateau, qui circula longtemps à travers des bâtiments de
toute grandeur, avant d’entrer dans le canal particulier sur
lequel était situé le palais Monteleone, dont Mme Alberti avait
fait l’acquisition depuis peu. Une circonstance pénible différa
leur arrivée. Ce canal était chargé de gondoles qui suivaient un
convoi funèbre: c’était celui d’une jeune fille, car la gondole
qui portait le cercueil était drapée en blanc, et parsemée de
bouquets de roses de la même couleur. Deux flambeaux brûlaient à
chaque extrémité, et leur lumière, éclipsée par celle du soleil
levant, ne semblait qu’une fumée bleuâtre. Il n’y avait qu’un
rameur. Un prêtre, debout sur le devant de la gondole, mais tourné
du côté de la bière, et une croix d’argent dans les mains,
murmurait à basse voix les prières des morts. En face de lui, un
jeune homme vêtu de noir, agenouillé à la tête du cercueil,
pleurait amèrement; le bruit de ses sanglots étouffés avait
quelque chose de déchirant: c’était probablement le frère de la
trépassée. Sa douleur était si vive et si profondément sentie que,
si elle avait été exaltée par un autre sentiment, elle aurait été
mortelle. Un amant n’aurait pas pleuré.
Cette rencontre de mauvais augure émut aisément la sensibilité
d’Antonia; mais le premier objet remarquable lui fit oublier la
pensée superstitieuse qu’elle lui avait suggérée. Elle était près
de sa sœur, sans motifs raisonnables de crainte pour l’avenir,
entourée, au contraire, de toutes les probabilités d’une vie
douce, d’une tranquillité inaltérable, d’un bonheur tel enfin,
s’il en est pour les âmes tendres qui compatissent à toutes les
souffrances de la société, que peu d’entre elles sont appelées à
en goûter un pareil. Elle s’arrêta à cette perspective; elle jouit
pour la première fois du sentiment d’une sécurité pure; elle jugea
qu’elle était heureuse; elle conçut la possibilité de l’être
toujours, et, à la vérité, jamais elle ne l’avait été davantage.
Le peuple est, dans tous les pays, amoureux de l’extraordinaire,
et sujet à se passionner pour les personnes et pour les choses;
mais nulle part il ne porte aussi loin qu’à Venise la faculté de
se créer des dieux, objets passagers d’un enthousiasme dont les
retours sont souvent funestes pour ceux qui l’ont excité. Il
n’était question, dans ce temps-là, que d’un jeune étranger qui
s’était concilié, sans qu’on sût de quelle manière, car il n’en
avait pas même laissé deviner la prétention, cette faveur si
brillante et si fugitive. Le génie, le courage et la bonté de
Lothario étaient le sujet de tous les entretiens; son nom était
dans toutes les bouches. Pendant le court trajet de Mestre à
Venise, il avait été ramené vingt fois dans la conversation des
mariniers. Après avoir parcouru sa nouvelle demeure, en soutenant
Antonia, à qui l’habitude d’une santé délicate rendait le secours
de son bras nécessaire, même quand elle ne souffrait pas, Mme
Alberti venait de la conduire dans une des principales pièces de
l’appartement, et elles s’y étaient assises l’une à côté de
l’autre. Le vieil intendant se présenta pour les saluer, et resta
debout en attendant leurs ordres.
« Nous sommes contentes, — lui dit Mme Alberti; — tout répond à ce
que j’attendais de vos soins, honnête Matteo, et je puis juger à
ces commencements que personne ne sera mieux servi à Venise. —
Non, pas même le seigneur Lothario, » répondit le vieillard en
humiliant son front chauve et en tournant dans ses mains son goura
de soie noire.
Pour cette fois, Antonia éclatant de rire:
« Et quel est donc, grand Dieu! le seigneur Lothario? Depuis que
nous sommes arrivées, je n’ai entendu nommer que lui.
— Il est vrai, — dit madame Alberti en récapitulant ses idées avec
sa précipitation ordinaire. — Quel est donc le seigneur Lothario?
Apprenez-nous, mon cher Matteo, ce qu’il faut penser de cet homme,
dont la réputation est devenue proverbiale à Venise, avant d’avoir
passé le golfe?
— Mesdames, — répondit Matteo, —je ne suis pas moi-même beaucoup
plus instruit, quoique j’aie cédé à l’usage en me servant de ce
nom qui a un tel crédit dans ce pays que les brigands mêmes le
respectent. Cela peut paraître exagéré, mais il n’y a rien de plus
vrai; et le seigneur Lothario inspire un respect si universel
qu’il est arrivé quelquefois qu’on a fait tomber, en le nommant,
le stylet des mains d’un assassin; que le bruit, le seul bruit de
son approche a calmé une révolte, dissipé un attroupement de
furieux, rendu la tranquillité à Venise. Cependant c’est un jeune
homme bien peu redoutable, je vous assure, car on s’accorde à dire
qu’il a dans le monde la douceur et la timidité d’un enfant. Je ne
l’ai vu qu’une fois, et d’assez loin, mais j’éprouvai à contempler
sa physionomie un saisissement qui me fit croire tout ce qu’on
pense de lui. Depuis ce temps, j’ai inutilement cherché à le
revoir. Il avait quitté la ville.
— Il n’est plus à Venise! — s’écria Antonia.
— Il en est absent depuis près d’un an contre son usage, — reprit
Matteo, — car il passe très rarement plus de deux ou trois mois
sans y revenir.
— Il n’y fait donc pas son habitation ordinaire? — dit madame
Alberti.
— Non, certainement, — continua Matteo; — mais il y a longtemps,
très longtemps qu’il y vient de mois en mois passer quelques
jours, tantôt plus, tantôt moins, presque jamais au delà d’une
semaine ou deux. Cette fois-ci son long éloignement aurait fait
craindre qu’il eût tout à fait abandonné Venise, s’il n’y en avait
pas d’autres exemples; mais on se rappelle qu’il en a disparu déjà
pendant plusieurs années.
— Plusieurs années? — dit Antonia; — vous n’y pensez pas, Matteo ;
vous nous disiez tout à l’heure, si je vous ai bien entendu, que
c’était un très jeune homme.
— Très jeune, en vérité, — répondit Matteo... — au moins à ce
qu’il paraît: je n’ai pas dit le contraire, mais je parle d’après
les idées singulières du peuple, qui ne méritent pas votre
attention, mes illustres dames, et que je rougirais moi-même...