La fête du Bosquet des chênes avait d’ailleurs le charme le plus

piquant pour madame Alberti. Élevée comme un homme dont on veut

faire un homme instruit, elle connaissait les poètes, et avait

rêvé souvent ces danses d’Arcadie et de Sicile, qui ont tant

d’agréments dans leurs vers. Elle se les rappelait, au costume

près, en voyant le berger istrien dans son habit flottant et

léger, chargé de nœuds et de rubans, sous son large chapeau

couronné de bouquets de fleurs, soulever en passant et remettre

sur le gazon la jeune fille qui lui échappe, la tête voilée, sans

avoir été reconnue, et qui se perd, dans un autre groupe, au

milieu de ses compagnes, semblables entre elles. Souvent une voix

s’élève tout à coup parmi les danseurs, celle d’un aventurier des

Apennins, qui chante quelques strophes de l’Arioste ou du Tasse:

c’est la mort d’Isabelle ou celle de Sophronie; et chez cette

nation qui jouit de toutes ses émotions, et qui est fière de

toutes ses erreurs, les illusions d’un poète sont des autorités

qui demandent des larmes. Un jour, comme Antonia pénétrait à côté

de sa sœur au milieu d’une de ces assemblées, elle fut arrêtée par

le son d’un instrument quelle ne connaissait point: elle

s’approcha et vit un vieillard qui promenait régulièrement sur une

espèce de guitare, garnie d’une seule corde de crin, un archet

grossier, et qui en tirait un son rauque et monotone, mais très

bien assorti à sa voix grave et cadencée. Il chantait, en vers

esclavons, l’infortune des pauvres Dalmates, que la misère exilait

de leur pays; il improvisait des plaintes sur l’abandon de la

terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l’heureuse

Macarsca, de l’antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de

Cherso et d’Ossero, où Médée dispersa les membres déchirés

d’Absyrthe; de la belle Épidaure, toute couverte de lauriers

roses; et de Salone, que Dioclétien préférait à l’empire du monde.

A sa voix, les spectateurs d’abord émus, puis attendris et

transportés, se pressaient en sanglotant; car dans l’organisation

tendre et mobile de l’Istrien, toutes les sympathies deviennent

des émotions personnelles, et tous les sentiments des passions.

Quelques-uns poussaient des cris aigus, d’autres ramenaient contre

eux leurs femmes et leurs enfants; il y en avait qui embrassaient

le sable et qui le broyaient entre leurs dents, comme si on avait

voulu les arracher aussi à leur patrie. Antonia surprise

s’avançait lentement vers le vieillard, et en le regardant de plus

près, elle s’aperçut qu’il était aveugle comme Homère. Elle

chercha sa main pour y déposer une pièce d’argent percée, parce

qu’elle savait que ce don était précieux aux pauvres Morlaques,

qui en ornent la chevelure de leurs filles. Le vieux poète la

saisit par le bras et sourit, parce qu’il s’aperçut que c’était

une jeune femme. Alors, changeant sur-le-champ de mode et de

sujet, il se mit à célébrer les douceurs de l’Amour et les grâces

de la jeunesse. Il ne s’accompagnait plus de la guzla, mais il

accentuait ses vers avec bien plus de véhémence, et rassemblait

tout ce qu’il avait de forces, comme un homme dont la raison est

dérangée par l’ivresse ou par une passion violente; il frappait la

terre de ses pieds, en ramenant vivement vers lui Antonia, presque

épouvantée:

« Fleuris, fleuris, — s’écriait-il, — dans les bosquets parfumés

de Pirano, et parmi les raisins de Trieste qui sentent la rose! Le

jasmin lui-même, qui est l’ornement de nos buissons, périt et

livre sa petite fleur aux airs, avant qu’elle se soit ouverte,dans

les plaines empoisonnées de Narente. C’est ainsi que tu sécherais,

si tu croissais, jeune plante, dans les forêts qui sont soumises à

la domination de Jean Sbogar. »

III

Les collines entendent le son de cette voix terrible, leurs noirs

rochers et leurs bosquets en frémissent. Avertis par les songes du

danger, le peuple court à travers les bruyères et allume les

signaux d’alarme.

OSSIAN.

Antonia retourna lentement vers la ville, appuyée sur sa sœur,

mais silencieuse et pensive. Le nom du brigand taisait naître pour

la première fois dans son cœur un sentiment de crainte pour

elle-même et une vague inquiétude de son avenir. Elle avait pensé

au sort des malheureux qui tombaient dans ses mains, sans supposer

jamais que cette destinée pût devenir la sienne, et le langage

comme inspiré du vieil improvisateur morlaque l’avait frappée de

terreur, en lui faisant comprendre la possibilité de cette

épouvantable infortune, parmi les divers accidents dont la vie est

menacée. Cette idée était cependant si dénuée de raison, ce danger

si éloigné de toute vraisemblance, qu’Antonia, qui n’avait point

de secrets pour madame Alberti, n’osa lui confier le sujet de son

trouble. Elle se rapprochait d’elle, se pressait contre elle avec

un frisson que le progrès de la nuit, le silence de la solitude,

le murmure plus effrayant encore qui sortait de temps en temps du

fond des bois, ne faisaient qu’augmenter. Inutilement madame

Alberti cherchait à désoccuper sa pensée du sentiment qui

paraissait la remplir; comme elle ignorait ce qui pouvait

l’exciter, le hasard lui fit choisir le motif de conversation le

plus propre à l’entretenir.

« Quelle funeste renommée que celle de Jean Sbogar! — dit-elle; —

combien il est douloureux de fixer l’attention des hommes à ce

prix!

— Et qui sait cependant, — reprit Antonia, — si ce n’est pas le

désir insensé de fixer leur attention, qui a produit tant

d’égarements et tant de crimes? Au reste, — ajouta-t-elle, dans la

secrète intention peut-être de se rassurer elle-même, — il y a

sans doute beaucoup d’exagération dans ce que l’on en raconte. Je

suis portée à croire que nous calomnions un peu ces gens qu’on

appelle des scélérats, et l’idée que j’ai de la bonté de Dieu ne

se concilie pas bien avec la possibilité d’une dépravation si

horrible.

— La bienveillance de ton cœur t’abuse, — répondit madame Alberti.

— Il est vrai que le mal absolu répugne à la juste idée que nous

nous faisons de l’extrême bonté du Créateur et de la perfection de

ses ouvrages; mais il l’a cru certainement nécessaire à leur

harmonie, puisqu’il l’a placé dans tout ce qui est sorti de ses

mains à côté du bon et du beau. Pourquoi n’aurait-il pas jeté dans

la société des âmes dévorantes et terribles, qui ne conçoivent que

des pensées de mort, comme il a déchaîné dans les déserts ces

tigres et ces panthères effroyables, qui boivent le sang des

animaux sans jamais s’en désaltérer? Quoiqu’il fut le principe de

tout bien, il a voulu permettre le mal dans l’ordre moral; mais

n’a-t-il pas donné des formes hideuses à certaines espèces dans

l’ordre physique, quoiqu’il soit le principe de toute beauté, et

qu’il ait revêtu ses ouvrages de tant d’attraits quand il l’a

voulu? N’as-tu pas remarqué qu’il se plaisait à attacher le sceau

repoussant de la laideur la plus rebutante aux êtres malveillants

et dangereux? Tu te souviens de cette espèce de vautour blanc

comme la neige, qu’un des correspondants de mon père avait apporté

de Malte? Sa forme n’a rien de désagréable; il n’y a rien de plus

pur et de plus élégant que son plumage; quand on le voit par le

dos sur une des pierres éparses des cimetières où il fait sa

demeure, on désire de s’en approcher et de l’examiner en détail?

s’il se retourne en sautillant sur ses jambes grêles, et qu’il

arrête sur vous son œil plein d’un feu sanglant entouré d’une

large pellicule cadavéreuse, comme d’un masque de spectre, vous

tressaillez d’horreur et de dégoût. Sous les apparences les plus

flatteuses, je me persuade qu’il en est de même de tous les

méchants, et qu’on trouve en eux, au premier regard, le signe

distinct de réprobation que Dieu leur a attaché en les créant pour

le crime.

— D’après cela, — dit Antonia en affectant de sourire, — ton

imagination ne prête pas des charmes bien séduisants au chef des

Frères du bien commun; tu dois te faire une étrange idée de la

beauté de Jean Sbogar. »

Madame Alberti, qui se présentait avec une facilité extrême les

objets dont sa pensée était frappée, et qui s’était composé

sur-le-champ l’idéal du plus féroce des bandits, allait répondre à

sa sœur, quand le bruit d’un pas précipité se fit entendre

derrière elles, au détour du chemin.

La nuit était tout à fait tombée, et tous les promeneurs étaient

rentrés dans les bastides, dont l’amphithéâtre est semé d’espace

en espace. Les deux sœurs s’arrêtèrent en tremblant, péniblement

prévenues par les sombres images qui venaient de passer devant

leurs yeux. Elles écoutaient, immobiles et la respiration

suspendue. Une voix douce, mélodieuse, une de ces voix qui ont le

privilège d’enchanter les soucis, de transporter l’âme dans une

région plus calme, dans une vie plus parfaite, fit succéder à leur

trouble une agréable émotion.

C’était un jeune homme; on pouvait en juger à la délicatesse et à

la fraîcheur de son organe. Il était enveloppé d’un man- tenu

court à la vénitienne, coiffé d’un chapeau retroussé à panache

flottant, et il passait au-dessus du sentier, ou plutôt il volait

de rocher en rocher, comme un fantôme de nuit, en répétant le

refrain du vieil aveugle:

« Si jamais tu croissais, jeune plante, dans les forêts soumises à

la domination de Jean Sbogar, du cruel Jean Sbogar. »

Parvenu à un roc plus élevé, que sa blancheur détachait du contour

obscur de la montagne, il resta debout et interrompit brusquement

son refrain; puis, après un moment de silence, il partit de

l’endroit où il s’était arrêté un cri si sauvage, si douloureux,

si formidable et si plaintif tout à la fois, qu’il ne semblait pas

procéder d’une voix humaine; et au même instant, ce gémissement

farouche, semblable à celui d’une hyène qui a perdu ses petits, se

répéta sur vingt points différents de la forêt: ensuite l’inconnu

disparut en reprenant sa romance.

Antonia ne fut entièrement rassurée qu’à l’entrée de la ville, et

elle s’était souvent promis, en revenant, de ne plus quitter si

tard le Farnedo. Cependant, en y réfléchissant depuis, elle

condamnait ses terreurs, et trouvait, à tout ce qui l’avait émue,

des explications naturelles; mais sa faiblesse et sa timidité ne

tardaient pas à l’emporter encore sur les efforts de sa raison. Sa

sensibilité, à défaut d’exercice extérieur, s’attachait de plus en

plus à des chimères effrayantes

: elle se perdait dans un vague sans bornes, et il se composait en

elle un sentiment inquiet du monde, que son isolement, sa

défiance, son éloignement pour toutes les sociétés nombreuses

rendaient de jour en jour plus irritable; quelquefois ce désordre

d’idées, que produit la peur, allait jusqu’à une sorte d’égarement

qui lui causait de la honte et de l’effroi. Madame Alberti l’avait

remarqué avec une extrême douleur; mais, fidèle à son système de

distraction, elle se promettait toujours de fournir assez de

diversion à son esprit, jusqu’à ce qu’une affection heureuse et

légitime vint en donner à son cœur. C’était la dernière, c’était

aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il

ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n’ont pas aimé:

leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui

fait souvent la destinée de tout le reste de la vie.

IV

Lors apparoissent figures étranges, improuvues et portenteuses; et

ne sçauriez dire que ce fust hommes ou démons, ny que telle

phrénésie fust effet de veille dormante ou de sommeil esveillé.

DE LANCRY.

Les promenades du Farnedo n’avaient pas discontinué; seulement

madame Alberti avait soin de les commencer de bonne heure, et de

rentrer dans Trieste avant le déclin du jour. La saison était

ardente, et l’ombrage des chênes entretenait à peine assez de

fraîcheur pour tempérer les ardeurs du soleil, quand le vent

d’Afrique soufflait sur le golfe. Des nuages énormes d’un jaune

terne, et cependant éblouissant, s’amassent dans une partie du

ciel, roulent et tombent de leurs sommets gigantesques, comme des

avalanches de feu, s’étendent, s’aplanissent et se fixent. Un

bruit sourd les accompagne et cesse quand ils s’arrêtent: alors la

nature entière reste enchaînée de terreur, comme un animal menacé

de sa destruction, qui prend l’aspect de la mort pour lui

échapper. Il n’y a pas une feuille qui frémisse, pas un insecte

qui bruisse sous l’herbe immobile. Si l’on tourne les yeux vers

l’endroit où doit être le soleil, on voit flotter dans une colonne

oblique d’atomes lumineux la poussière impalpable que le sirocco a

enlevée au désert, et dont on reconnaît l’origine à sa nuance d’un

rouge de brique. Nul mouvement d’ailleurs qui se fasse apercevoir,

si ce n’est celui du milan qui décrit, au haut du firmament, son

vol circulaire, en marquant de loin, dans le sable, sa proie

accablée sous le poids de cette atmosphère redoutable. Nulle voix

qui se fasse entendre, si ce n’est le cri aigu et plaintif des

animaux carnassiers, qui, remplis d’un instinct féroce, et se

croyant au dernier jour du monde, viennent réclamer les débris des

êtres créés qui leur ont été promis. L’homme lui-même, malgré sa

puissance morale, cède à cette puissance contre laquelle il n’a

jamais essayé ses facultés. Son noble front se penche vers la

terre, ses membres faiblissent et se dérobent sous lui; sans

courage et sans ressort, il tombe et attend, dans une langueur

invincible, qu’un air plus doux le ranime, rende le mouvement à

ses esprits, la chaleur à son sang, et la vie à la nature.

Mme Alberti se reposait souvent avec Antonia, sous un groupe

d’arbres, dans un joli endroit d’où l’on découvre une partie de

Trieste, jusqu’à l’église des Grecs, et où la terre est revêtue

d’un gazon court et frais qui invite au sommeil. Antonia, dont les

organes délicats ne résistaient pas à l’impression du sirocco,

s’était endormie, et sa sœur se promenait à quelques pas, en lui

faisant une guirlande de petites véroniques bleues, à la manière

des filles d’Istrie, qui les tressent avec beaucoup d’art. Comme

il lui en manquait quelques-unes pour la compléter, elle avait

marché en divers sens hors de l’enceinte où Antonia reposait, et

quand elle s’était aperçue qu’elle en était sortie, les efforts

qu’elle avait faits pour la retrouver l’en avaient éloignée

davantage. D’abord elle s’était amusée de son erreur, comme d’un

accident sans conséquence, puis elle s’était un peu inquiétée; et

son inquiétude, qui rendait sa démarche plus précipitée, la

rendait aussi plus incertaine. Enfin, l’inquiétude avait fait

place à un sentiment plus pénible, mais qui devait céder à la

réflexion. Il y avait un moyen sûr de retrouver Antonia: c’était

de l’appeler avec force; mais un cri aurait troublé son repos, et

non pas sans danger pour cette organisation vive et sensible, que

la moindre émotion inattendue offensait toujours. Quoi de plus

naturel que de penser, au contraire, qu’Antonia, réveillée,

appellerait sa sœur, avant de s’être effrayée de son absence! A

cette idée, Mme Alberti, rassurée, s’assit et continua sa

guirlande.

Pendant ce temps-là, Antonia s’était réveillée en effet. Un bruit

léger qui se faisait entendre en face d’elle, dans le feuillage,

avait interrompu son sommeil, et sa paupière s’était à demi

soulevée sous celui de ses bras qui enveloppait sa tête. A travers

les boucles de ses cheveux, qui couvraient une partie de son

visage, elle avait aperçu, mais d’une manière que la faiblesse de

sa vue rendait plus vague et plus alarmante, deux hommes qui la

regardaient attentivement. L’un d’eux, comme voilé d’un large

panache qui retombait sur sa figure, s’appuyait sur l’autre, qui

était agenouillé à ses pieds, les jambes croisées sous lui, dans

l’attitude des Ragusains en repos. Antonia, saisie de crainte,

referma les yeux et retint sa respiration, pour ne pas laisser

reconnaître l’agitation qu’elle éprouvait, au mouvement de son

sein.

« La voilà, — dit un de ces inconnus, — voilà la fille de la casa

Monteleone, qui a fixé le sort de ma vie.

— Maître, — lui répondit l’autre, — vous en disiez autant de la

fille du bey des montagnes, à qui nous avons tué tant de monde, et

de l’esclave favorite de ce chien de Turc, qui nous a fait payer

si cher la forteresse de Czetim. Par saint Nicolas, si nous avions

voulu en faire autant pour réduire la Valachie, vous seriez

maintenant hospodar, et nous n’aurions pas besoin...

— Tais-toi, Ziska, — reprit celui qui avait parlé le premier, —

tes ridicules exclamations la tireront de son sommeil, et je serai

privé du bonheur de la voir, dont je ne jouirai peut-être plus.

Prends garde d’agiter l’air qui circule autour d’elle, car je te

punirais jusque sur ton vieux père, qui pleure si amèrement de

t’avoir enfanté. Tu ris, Ziska... Conviens cependant que mon

Antonia est belle...

— Pas mal, — dit Ziska, — mais pas assez pour efféminer un cœur

d’homme, et pour arrêter une troupe de braves dans une forêt de

plaisance, où il n’y a pas de l’eau à boire. Maître, —

continua-t-il en se relevant, — où voulez-vous que je porte cet

enfant? »

Antonia trembla, et, malgré elle, son bras retomba sur son sein.

« Misérable! — reprit d’une voix sourde le maître de Ziska, — qui

t’a demandé tes exécrables services? Sais-tu que cette fille est

mon épouse devant Dieu, et que j’ai juré que jamais une main

mortelle ne détacherait un seul fleuron de sa couronne de vierge,

pas même la mienne, Ziska? Non, je n’aurai jamais un lit commun

avec elle sur la terre... Que dis-je? ah! si je savais que mes

lèvres profanassent un jour ces lèvres innocentes, qui ne se sont

entr’ouvertes qu’aux chastes baisers d’un père, je les brûlerais

avec un fer ardent. Notre jeunesse a été bercée dans des idées

violentes et farouches; mais cette jeune fille est sacrée pour mon

amour, et je veille à la conservation du moindre de ses cheveux...

Mon âme s’attache à elle, plane sur elle, vois-tu, et la suit à

travers cette courte vie, au milieu de toutes les embûches des

hommes et de la destinée, sans qu’elle m’aperçoive un moment.

C’est ma conquête de l’éternité; et puisque j’ai perdu mon

existence, puisqu’il m’est défendu de la faire partager à une

créature douce et noble comme celle-ci, je m’en empare pour tout

l’avenir. Je jure, par le sommeil qu’elle goûte maintenant, que

son dernier sommeil nous réunira, et qu’elle dormira près de moi

jusqu’à ce que la terre se renouvelle. » Le trouble d’Antonia

n’avait cessé de s’augmenter, mais il commençait à se mêler de

curiosité et d’intérêt. Elle voulut regarder, sa vue trop faible

la servit mal; elle souleva doucement sa tête, les inconnus

s’éloignèrent. Elle se leva tout à fait, et fixa ses yeux sur

l’endroit où elle les avait entendus; il n’en restait qu’un seul

qui se glissait courbé sous les buissons: il était hideux.

Les inconnus avaient à peine disparu, que madame Alberti, avertie

par quelque bruit, arriva au pied du chêne sous lequel Antonia

s’était endormie. Elle écouta son récit sans y croire. Antonia lui

avait donné trop de preuves de la faiblesse de sa raison, pour

qu’elle soupçonnât autre chose qu’une vision ou l’illusion d’un

songe dans ce qu’elle racontait; mais comme cette idée même lui

inspirait un attendrissement remarquable, sa sœur se trompa sur la

nature de son émotion; elle attribua à la compassion qu’excite un

grand péril la pitié que fait naître un grand égarement d’esprit.

Elle se livra avec abandon aux idées qu’elle avait conçues, et

cette préoccupation habituelle prit, autant qu’elle pouvait le

prendre, le caractère d’une manie. « Eh quoi! pauvre infortunée, —

s’écria enfin madame Alberti. — de qui te persuades-tu que tu sois

aimée? D’un des lieutenants de Jean Sbogar, Dieu me pardonne !

— De Jean Sbogar, — reprit Antonia en reculant, comme si elle

avait marché sur une vipère... — Cela est probable! »

Il était impossible, d’après cela, de retourner au Farnedo.

Antonia ne sortait presque point de la maison; seulement quand son

esprit plus calme n’avait pas été troublé par quelques-unes de ces

terreurs dont l’objet passait pour imaginaire, elle allait, seule,

respirer sur le port la brise fraîche du soir. Quelquefois elle

s’arrêtait sous les murs du palais Saint-Charles, et elle

cherchait à découvrir, de là, ce château de Duino, dont son père

et sa sœur lui avaient parlé si souvent. Arrivé au môle qui s’en

rapproche, elle s’avançait machinalement le long de la chaussée,

jusqu’à l’endroit où elle se termine par un petit ouvrage élevé,

revêtu, du côté de la mer, d’un banc étroit, qui ne peut recevoir

commodément qu’une seule personne. Cette solitude, placée entre

une ville habitée et la mer déserte, plaisait à son imagination et

ne l’effrayait pas. Elle aimait à voir, après une journée

nébuleuse, le flux sensible du golfe, quand sa face ardoisée se

rompt tout à coup d’espace en espace, que les bancs écumeux se

précipitent l’un sur l’autre vers le rivage, que la vague monte,

blanchit et retombe sous la vague qui la suit, qui l’enveloppe et

l’entraîne dans une vague plus éloignée; tandis que les goélands

s’élèvent à perte de vue, redescendent en roulant sur eux-mêmes,

comme le fuseau d’une bergère échappé à sa main, effleurent l’eau,

la soulèvent de l’aile, ou semblent courir à sa surface. Un soir

qu’elle y avait demeuré plus longtemps que de coutume, retenue par

le charme de la nuit, qui n’avait jamais été d’une sérénité plus

pure et qu’éclairait une lune resplendissante, elle prenait

plaisir à voir la lumière de cet astre paisible s’étendre du haut

des montagnes en nappes argentées, lavées d’une légère teinte

bleuâtre, et marier la terre, la mer et le ciel, inondés de sa

clarté immobile. Le silence de la côte, interrompu seulement

d’heure en heure par les signaux des gardes-marine, laissait

entendre le frémissement de l’eau qui venait mourir devant

Antonia, et le battement d’une petite barque attachée à

l’extrémité du môle, que le flot repoussait à intervalles égaux

contre le pied de la chaussée. Sa pensée, plongée dans un vague

infini, comme l’élément qui s’offrait à ses yeux, avait perdu de

vue le monde, quand une subite impression d’effroi la rendit à

toutes ses alarmes. Cette sensation, rapide comme l’éclair,

déterminée par une liaison inexplicable d’idées, c’était le

souvenir de ce qui lui était arrivé dans sa dernière promenade au

Farnedo, de l’incompréhensible apparition de cet homme qui s’était

arrogé un pouvoir absolu sur sa vie. Tel est l’empire de

l’imagination, qu’elle se représenta sur-le-champ cette scène, et

qu’au bout d’un montent, tous ses sens, également trompés, se

livrèrent à l’illusion la plus complète. Elle crut encore voir et

entendre. Une vive lumière, partie de Duino, et suivie d’une

explosion sourde, détruisit le prestige, mais l’impression

subsistait. Le cœur d’Antonia battait avec violence; une sueur

froide coulait sur son front; son regard inquiet cherchait à

droite et à gauche un objet qu’elle craignait de voir; son oreille

écoutait dans le silence, et s’impatientait de sa continuité

désolante. Elle aurait voulu être distraite de cette terreur sans

objet par une cause raisonnable de crainte. A force d’attention,

elle crut remarquer qu’on parlait à demi-voix auprès d’elle: elle

se leva et se rassit; ses jambes tremblaient. Les voix prirent un

peu plus de force; mais elles s’approchaient davantage. Elle crut

reconnaître l’accent de ce Ragusain qui avait proposé de l’enlever

de la forêt: Où voulez-vous que je porte cet enfant? et au même

instant il lui sembla qu’on prononçait à peu près les mêmes

paroles. Elle avait peine à se persuader elle-même que ses sens ne

fussent pas trompés par un songe: elle se pencha pour entendre

mieux; ces mots n’étaient pas achevés, ou bien on les répétait.

Ils frappèrent distinctement son oreille.

« Plutôt mourir! » répondit une voix plus élevée, qui était

d’ailleurs plus rapprochée d’elle. Elle jugea qu’elle n’était

séparée de l’homme qui parlait que par l’angle étroit que la

muraille projetait sur la chaussée: un peu plus, elle aurait senti

l’air agité par son souffle. Elle se reporta rapidement à l’autre

extrémité du banc; et, pendant ce mouvement, elle vit deux hommes

qui s’élançaient dans la petite barque, et qui s’éloignaient à

force de rames. La lune était cachée derrière des nuages d’un

gris-perle, qui se déchiraient peu à peu en épais flocons. Un de

ses rayons tomba sur la nacelle, et éclaira une plume blanche

abandonnée aux vents, qui ombrageait le chapeau d’un des

voyageurs. Antonia ne distinguait presque plus rien. Empressée de

regagner la ville, elle parcourut en deux ou trois minutes la

longueur de la chaussée, et passa comme une ombre à côté du

factionnaire qui se reposait sur son escopette.

« Dieu vous garde, signora, — lui dit-il. — Il se fait tard pour

les jeunes filles.

— Je croyais être seule sur le môle,— répondit-elle.

— Aussi y étiez-vous seule, — reprit le soldat; — et depuis une

heure, âme qui vive ne s’en est approchée, à moins que ce ne soit

le démon ou Jean Sbogar.

— Le ciel nous préserve de Jean Sbogar! — s’écria Antonia.

— Dieu vous écoute! » dit le soldat en se signant.

Au même instant le canon retentit pour la seconde fois du côté de

Duino.

Jean Sbogar · 第 2 / 10 段