"Petite Collection Guillaume"
CH. NODIER
Jean Sbogar
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
3, Place de Valois, 3
Si est livres que ne se peuvent ignorer, si tant plus ne peuvent
se possesder.
"Petite Collection Guillaume"
CHARLES NODIER
Jean Sbogar
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Illustrations de Marold, Mittis et Picard
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
3, Place de Valois, 3
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M DCCC XCIV
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE quelques exemplaires sur papiers
Vélin, Chine et Japon.
CHARLES NODIER
« Comme écrivain, Nodier mérite peut-être le premier rang parmi
les auteurs contemporains. Son style est un modèle de clarté,
d’élégance soutenue et surtout d’une excessive pureté. Il est
difficile d’imaginer plus de correction et en même temps plus de
facilité à se plier à tous les sons, à suffire à tous les besoins
de la passion. Tour à tour sévère, triste, plaisant, terrible,
léger, c’est un style qu’on ne peut étudier avec trop de soin et
d’attention. Nodier a une manière à lui; Nodier a fait école, et a
des élèves et des élèves dignes de lui, et que le public aime,
connaît, estime, et que nous ne nommerons pas ici, par égard pour
la modestie du maître d’abord, et peut-être aussi de ses élèves. »
Jules Janin.
(Extrait d’une notice de l’édition de 1832.).
Jean Sbogar
Jean Sbogar
Les personnes dont je suis connu me dispenseraient probablement
sans peine de déclarer que cette nouvelle édition de quelques
faibles ouvrages profondément oubliés du public n’est pas une
spéculation de vanité. L’âge avance pour moi; mais je suis encore
loin de cette époque d’heureux oubli où la vieillesse, revenue aux
jeux des enfants, s’amuse des hochets qui ont amusé le berceau.
Cette publication tardive est le simple effet d’une convenance de
librairie, et les motifs que j’ai pour désirer son succès n’ont
aucun rapport avec les prétentions du talent et les espérances de
la gloire.
Après ces précautions oratoires d’une prudente modestie qui laisse
peut-être percer quelque orgueil, comme les trous du manteau d’un
philosophe, me permettra-t-on de parler de ces écrits ressuscités
par la presse comme s’ils existaient encore réellement dans la
mémoire de leurs anciens lecteurs? Pourquoi pas, s’il sort, de ce
retour complaisant de l’esprit d’un écrivain vers les riens de sa
jeunesse, un petit nombre d’anecdotes qui méritent d’être lues
quand on n’a rien de mieux à faire? Dans ce temps de diffusion
universelle, les auteurs de Mémoires et de Souvenirs ont eu
souvent l’occasion de remarquer qu’il s’attachait quelque charme à
la personnalité, et que l’esprit, fatigué d’émotions immenses, se
réfugiait volontiers dans la sphère étroite des petites
impressions individuelles. D’ailleurs ces préfaces sont faites
pour ceux qui lisent mes romans et disposés, je pense, à me
pardonner mes préfaces.
Je ne dirai pas quelles circonstances me décidèrent à publier en
1818 le roman de Jean Sbogar, ébauché en 1812 aux lieux qui l’ont
inspiré. Il me suffira de noter en passant que j’entrais alors
dans une carrière très sérieuse où je n’ai fait qu’un pas, et que
cette considération me défendait d’attacher mon nom au
frontispice. La politique de Jean Sbogar eût été en effet une
mauvaise recommandation pour l’homme qui allait professer les
sciences politiques dans la petite Tartane; et personne ne
s’étonnera que l’auteur, reconnu malgré ses précautions, y ait été
mis à l’index comme son livre. On pourra juger au reste par
l’opportunité de cette publication du haut esprit de convenance et
d’aptitude aux concessions intéressées qui m’a dirigé dans toutes
les grandes affaires de ma vie.
Le succès me dédommagea un peu cette fois des vicissitudes de la
faveur. L’anonyme me porta bonheur dans les journaux où l’on a
toujours toléré assez volontiers la vogue passagère d’un écrit
nouveau, quand elle ne tire pas à conséquence pour une réputation.
L’impression d’un moment que produisit cette bagatelle était
d’ailleurs fort étrangère au mérite intrinsèque du livre. Elle
résultait de la disposition générale des esprits que les
événements des années antérieures avaient peu à peu ramenés aux
doctrines de la liberté, et le caractère de mon héros m’avait
permis de porter à leur dernière expression des théories dont je
suis loin d’accepter en tout point la responsabilité. Elle était
grave alors, et le serait peut-être aujourd’hui davantage si les
prolétaires lisaient les romans. Je me réjouis de penser que les
progrès de la civilisation n’en sont pas encore venus là, et que
les rêveries de mon Gracchus de Spalato n’exerceront pas plus
d’influence jusqu’à nouvel ordre sur les sociétés savantes que
celles du Dieu qu’on adorait à la rue Taitbout.
Il faut pourtant que ma brochure en deux volumes ait porté quelque
empreinte d’un caractère d’homme, puisqu’on ne trouva qu’un homme
à qui l’attribuer, et que ce fut (j’en demande humblement pardon à
sa noble mémoire) mon illustre ami Benjamin Constant. Des
journalistes qui se crurent mieux avisés, et qu’avait trompés je
ne sais quel mélange d’ascétisme d’amour et de philantropie
désespérée qui se confondent dans cette bluette, en accusèrent Mme
de Krudener, qui n’était pas un homme, et qui commençait à n’avoir
plus de sexe. Je n’intervins pas dans ce combat qui ne pouvait
durer longtemps. Adolphe et Valérie répondaient pour leurs
auteurs.
Me voici parvenu à l’histoire du plus éclatant de mes succès, et
je ne peux guère m’y tromper, car je ne suis pas ébloui par la
quantité. Je raconte des faits, et c’en est assez pour mettre mon
humilité à son aise. Je crois avoir dit quelque part qu’une
préface était un ouvrage d’orgueil; je le répète volontiers.
Orgueil innocent du reste, et presque digne d’une tendre
compassion, que celui qui se fonde sur le bruit d’un petit livre,
et qui dure tout juste le temps de l’escorter du magasin sous le
pilon, en attendant qu’il subisse une nouvelle métamorphose dans
les moules du cartonnier!La vieille Marie de Gournay, digne fille
d’alliance de Montaigne, a merveilleusement exprimé ma pensée dans
un vers sublime qui ferait envie à nos jeunes et brillants poètes
L’homme est l’ombre d’un songe, et son œuvre est son ombre.
En vérité, Jean Sbogar n’est que mon ombre, tout au plus, ou je me
suis grandement trompé sur la pauvre place que je tiens au soleil.
Le nom de l’auteur de Jean Sbogar revint à Paris de Sainte-Hélène.
Ce n’est pas le plus long de mes voyages, mais c’est l’Odyssée de
ma renommée. On ne la reprendra jamais à voler si loin. Napoléon,
dont le goût littéraire n’était pas bien sûr, témoin sa
prédilection pour les supercheries épiques de Macpherson, et pour
le pastiche homérique de Luce de Lancival, s’occupa de Jean Sbogar
pendant deux jours. Les journaux anglais annoncèrent qu’il avait
passé une nuit à le lire, et quelques heures à l’annoter sur un
exemplaire qui est resté, à ce qu’on m’a dit souvent, dans les
mains du général Gourgaud. Quant au souvenir de mon nom, il ne
serait pas tout à fait nécessaire pour supposer qu’il l’eût
conservé, de lui attribuer la puissance de mémoire de César, qui
appela, chacun par le sien, les quarante mille soldats dont il
était accompagné dans les plaines de Pharsale. Si Napoléon a cru
réellement, comme il l’a dicté à ses chroniqueurs, qu’il ne se
soit fait, sous son règne, que vingt-six arrestations sans mandat
judiciaire et sans écrous, sur lettres de cachet revêtues de sa
signature impériale, j’aurais bien pu me trouver là. Cette
particularité s’explique, heureusement, d’une manière encore plus
naturelle, par un fait très simple. Un des amis de Napoléon, à
Sainte-Hélène, avait été le mien, à Paris, en 1814, et il savait
l’histoire de Jean Sbogar, dans un temps où je ne pensais pas à
l’achever. Je suis fier, mais je suis sincère; une pareille
circonstance rabat beaucoup de l’illustration qui résulterait pour
moi d’avoir été deviné par Napoléon, et j’aurais renoncé
volontiers à ce titre équivoque de gloire, s’il m’avait été permis
d’en faire tort à mon éditeur.
Quoi qu’il en soit, cette apostille, venue de haut lieu, excita
probablement un instant de rumeur dans le bureau de rédaction des
feuilletons bonapartistes où je ne jouissais pas d’un grand
crédit. Je suppose que ce fut d’abord une assez grave question que
de savoir si l’auteur de Jean Sbogar avait gagné quelque peu de
chose en capacité, ou si Napoléon était tombé en enfance. Comme il
n’était pas de ma destinée d’être pesé dans une telle balance,
j’ai aujourd’hui quelque pudeur à le dire. Tout en y
réfléchissant, les rédacteurs qui étaient gens habiles, et qui
l’ont supérieurement prouvé depuis, convinrent d’un parti moyen.
Il fut décidé qu’on n’invente rien en littérature, ce qui est tout
à fait mon avis; que cela est défendu plus spécialement qu’à
personne aux écrivains qui ne sont pas de l’Académie, ce que je
n’admets pas d’une manière aussi exclusive, et que tout homme qui
avait osé composer Jean Sbogar serait convaincu de l’avoir volé.
Cette résolution passa, je dois le dire, à l’unanimité. Le
procureur du roi n’informa point. Il avait cependant beau jeu.
Byron parut tout juste, en français, au milieu de la discussion,
et on s’aperçut soudainement, tant sont profondes les
perspicacités de la malveillance, que mon malheureux voleur avait
été volé au Corsaire. Il est vrai que Jean Sbogar avait quatre ou
cinq ans de plus que son aîné d’invention; mais on n’y regarde pas
de si près quand on dispute avec l’agneau. La critique a un bon
côté. Je lus Byron, que je connaissais à peine pour l’avoir
entendu nommer deux ou trois fois à Mme de Staël. Je l’ai lu
souvent depuis avec une admiration dont il n’est pas redevable à
ma reconnaissance. Le Corsaire ressemble à beaucoup de choses
comme tout ce que l’on écrira d’ici à la fin des siècles. Il m’a
été impossible, et j’en fais mon compliment à Byron, de lui
trouver le moindre rapport avec Jean Sbogar. Certainement, ce
n’était pas là le cas de dire, dans aucune acception possible, que
les beaux esprits se rencontrent. Si j’avais été Byron, j’aurais
porté plainte. Byron, qui savait le français précisément comme je
sais l’anglais, ne se plaignit point. Il est mort sans avoir
ouvert ni Jean Sbogar, ni les journaux où il en est question, et
ce n’est pas de cela qu’il est mort.
Je ne me plaignis pas non plus. La bibliographie m’avait bien
quelques obligations. Je ne m’étais jamais sérieusement occupé que
d’elle, et comme c’est son affaire d’éclaircir les dates et de
redresser les torts littéraires, j’espérais qu’elle me vengerait,
si jamais, bibliographie et moi, nous arrivions côte à côte
par-devant la postérité. C’est alors que s’imprimait, sur un
papier magnifique, et décoré au frontispice de l’ancre
scientifique des Aldes, l’excellent Catalogue de la bibliothèque
d’un amateur. Le docte et ingénieux auteur se garda bien de me
reprocher d’avoir volé Byron; il était trop fort pour cela sur le
synchronisme des livres, et il estimait à leur prix ces sornettes,
bonnes tout au plus pour l’érudition d’un journal; mais après
avoir fait justice de cette polémique aigre-douce, à laquelle il
oubliait probablement que je n’avais pas concouru, il me déclara
voleur en sa qualité de juré-critique. Il n’y avait que le nom du
volé de changé. Vous me direz que les voleurs ne savent pas
toujours le nom des gens qu’ils volent; mais vous seriez peut-être
aussi embarrassé que moi si on vous accusait d’avoir volé Zchocke.
Cette notule beaucoup plus aigre-douce, pour ne pas dire plus
aigre, que ma polémique, à laquelle je n’avais jamais pensé, me
plongea dans une cruelle consternation. Je me trouvais atteint et
convaincu, dans un livre doué du principe de vie, du crime d’avoir
volé Zchocke, moi qui ne voudrais voler personne au monde, fût-ce
Zchocke, moi qui ne connaissais pas Zchocke, bien qu’il eût été
traduit par Lamartelière, et qu’il se trouvât de ladite traduction
dudit Zchocke un exemplaire en papier vélin à dos de maroquin bleu
dans la bibliothèque de M. Renouard; moi qui n’étais pas digne de
connaître Zchocke en 1815, puisque je ne connaissais pas Byron!
j’allai demander partout des nouvelles de Zchocke. Au diable qui
avait oui parler de Zchocke! Je commençais à me persuader enfin
que la pièce de Zchocke n’existait qu’à un seul exemplaire, qui
tenait sa place chez M. Renouard, parmi tant d’autres précieuses
raretés, quand mon bon camarade, M. de Pixérécourt, m’apprit que
Zchocke était en effet l’auteur d’un drame qui n’avait aucun
rapport avec Jean Sbogar, et dont il avait composé, lui, un
mélodrame qui valait cent fois mieux que Jean Sbogar et le drame
de Zchocke. Je n’eus aucune peine à le croire, mais je ne voulais
juger que pièces en main, tant j’avais à cœur, dans mon innocence
littéraire, de n’avoir pas pillé Zchocke.
Je finis par le trouver. Quelle humiliation, grand Dieu! D’abord,
mon héros s’appelle Jean Sbogar, celui de Zchocke, Abelino; et mon
savant confrère à l’ancienne Académie celtique, Eloi Johanneau,
vous prouvera quand vous voudrez que c’est littéralement la même
chose. En second lieu, Abelino est un grand seigneur qui se fait
passer pour un bandit, et Jean Sbogar un bandit qui se fait passer
pour un grand seigneur. Le plagiat devient sensible.
Troisièmement, Abelino est marié avec la plus riche héritière de
la République, et Jean Sbogar refuse d’épouser la jeune fille
qu’il aime, de peur de la tacher de son infamie. Le larcin est
flagrant. Quatrièmement, Abelino sauve son pays en trahissant la
foi qu’il a jurée à des voleurs; et Jean Sbogar, qui n’a porté ses
vues qu’à la liberté ou à l’échafaud, marche à la mort avec ses
compagnons. Ici l’effronterie du vol va jusqu’à l’impudence. Enfin
les deux actions se passent à Venise, où jamais on n’avait eu
l’idée de placer une autre action romanesque, et c’est, pour cette
fois, comme si vous me preniez la main dans la poche de Zchocke!
Je suis très sensible à cette partie de la critique littéraire qui
implique des questions morales. Je n’avais rien eu à faire avec
Zchocke, mais il me sembla que tout le monde pouvait dire en me
voyant passer: Voilà le plagiaire de Zchocke. J’avais appris que
Zchocke était un de ces talents éminents qu’on ne rencontre pas
souvent sur la route des réputations, et sur cette route-là
j’étais bien sûr de mon alibi; mais cela ne me tranquillisait pas.
J’avais des visions de Zchocke et d’Abelino. J’avais des
cauchemars d’Abelino et de Zchocke; j’en fis une grosse maladie
dont je ne fus sauvé que par le sentiment de ma vertu. Je tenais
en effet une bien grande consolation en réserve dans le for
intérieur de ma conscience injustement soupçonnée; c’est que je
n’avais eu besoin de prendre Jean Sbogar à personne, puisque je
devais au hasard l’avantage peu envié, selon toute apparence de
l’avoir connu assez particulièrement.
Pendant que j’y réfléchissais, il arriva une chose fort singulière
; c’est qu’on oublia aussi complètement mon livre que s’il n’avait
jamais paru. Il fallut me résoudre à garder ma défense pour la
troisième édition. Aujourd’hui que revoilà Jean Sbogar, et qu’il
en sera peut-être question jusqu’à demain, je me vois obligé à
déclarer que personne au monde n’a de plagiat à m’imputer dans
cette affaire, si ce n’est, peut-être, le greffier des assises de
Laybach en Carniole, l’honnête M. Repisitch, qui voulut bien me
donner dans le temps, les pièces de la procédure en communication
pour y corriger quelques germanismes esclavonisés dont il
craignait de s’être quelquefois rendu coupable dans la chaleur de
la rédaction. Je proteste en outre que tout ce que j’ai pris dans
son dossier se réduit à certains faits que je n’aurais pas pu
mieux inventer, quand j’aurais été Zchocke, et qu’il n’y a rien
dans mon cœur qui me reproche de lui avoir fait tort d’une seule
des formes de son style, ce bon M. Repisitch étant très entêté sur
le classique du greffe, qui n’est pas celui du roman.
On vous dira en Istrie, en Croatie, en Dalmatie, quand vous
prendrez la peine d’en tirer des informations, que je n’ai pas
fait un grand effort d’esprit pour inventer le nom de Jean Sbogar.
Mon principal personnage s’appelait ou se faisait appeler Jean
Sbogar, et je présume que les petits enfants des bords du golfe de
Trieste vous l’attesteraient encore comme moi, car le nom des
chefs de voleurs a le même privilège que celui des conquérants
: on s’en souvient partout où ils ont passé. La cour de justice
qui le condamna était présidée par M. le comte Spalatin. Les juges
que je me rappelle étaient M. de Koupferschein et M. de Giscelon;
les hautes fonctions du ministère public étaient exercées avec
toute la puissance d’un jeune et précieux talent, par M. Desclaux,
procureur-général impérial, qui tient maintenant une place
distinguée parmi les avocats de la cour de cassation, et qui me
défendrait volontiers, si j’avais besoin de son secours en dernier
ressort, de la méchante imputation d’avoir pris Jean Sbogar dans
une tragédie de Zchocke. Il sait que je l’ai trouvé tout fait.
Jean Sbogar ne fut cependant remarqué du tribunal que par cette
expression plus qu’humaine de physionomie qui était le trait
caractéristique de son signalement, et qui le faisait tenir selon
l’expression de Schiller, de l’ange, du démon et du dieu.
L’intérêt moral de sa défense consistait à mourir sous le nom
obscur d’un simple aventurier morlaque, en se dérobant à toute
identité avec le ménechme éblouissant dont le déshonneur devait
froisser toutes ses amitiés et flétrir toutes ses amours. Il ne
répondit aux questions de ses juges que par l’affirmative ou la
négative esclavone, et s’il faillit se trahir, ce fut seulement à
la lecture du jugement capital, prononcé en français, qui ne
frappait en lui qu’un bandit vulgaire. La nuit s’avançait au point
qu’on venait d’être obligé d’apporter des flambeaux. J’étais
debout contre sa banquette; je remarquai qu’il écoutait cette
langue qu’il avait refusé de comprendre, et qu’un regard de joie
illumina ses yeux, quand il put reconnaître au texte de la
condamnation qu’elle avait écarté les faits relatifs à ses
pseudonymies d’Allemagne et d’Italie. Ce regard radieux de
bonheur, je l’interceptai peut-être, car il n’en fut pas question
au parquet. Voilà pourquoi j’ai écrit une nouvelle intitulée Jean
Sbogar. J’aurais pu m’en tenir, pour ma justification, à ces
lambeaux de la biographie d’un voleur, qui a laissé quelque
souvenir à cent mille témoins vivants; mais mon amour pour
l’anecdote est capable de m’entraîner plus loin, si on veut me
suivre, et j’y suis d’autant plus disposé que le public
m’inquiéterait peut-être sur la dimension de Jean Sbogar, dans
lequel il a le droit d’exiger un volume raisonnable. Il est vrai
que je ne lui en ai pas tant promis.
La condamnation de Jean Sbogar était un fait légal auquel il ne
manquait que la sanction matérielle d’une exécution de sang; mais
le cérémonial coquet de nos codes philantropiques exigeait un
appareil inconnu dans le pays. Il fallut donc que Jean Sbogar se
résignât à implorer dans son cachot le jour de délivrance où un
charpentier de la ville des Argonautes parviendrait à élever sur
des tréteaux deux longs poteaux parallèles, et où le taillandier
carniolan consentirait à y ajuster un couteau propre à couper une
tête d’homme. Les essais furent si gauches et si malheureux,
qu’ils forcèrent probablement les hommes d’État à désespérer de la
civilisation de l’Illyrie. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous
la quittâmes quelques mois après, avec peu de confiance dans la
perfectibilité des nations conquises. Nous ne lui avions pas même
laissé la guillotine!
Jean Sbogar, affranchi par un jugement en forme de la seule
inquiétude qui eût troublé son sommeil, devint plus communicatif,
et s’ouvrit sans difficulté aux hommes dans lesquels il croyait
pouvoir placer quelque foi, surtout quand ils lui offrirent la
garantie jusqu’alors inviolée des serments du carbonarisme. C’est
alors que je le vis à deux ou trois reprises, fort supérieur au
Jean Sbogar que j’ai tenté de peindre, et peut-être à tous les
types du même caractère qu’offrent le roman et la poésie, depuis
le capitaine Laroque de Cervantes, jusqu’au Charles Moor des
Voleurs. Il parlait avec élégance, et souvent éloquemment, le
français, l’italien, l’allemand, le grec moderne, et la plupart
des dialectes slaves. Quelques-unes des phrases fort hétérodoxes
en politique, dont j’ai composé ses Tablettes, sont tirées de sa
conversation avec une scrupuleuse littéralité. J’ajouterai
seulement quelques détails à son portrait pour les lecteurs qui
veulent tout savoir, et qui ne pardonnent pas au nouvellier de
s’éloigner de l’historien dans les moindres particularités; mais
on ne saurait contenter tous les goûts. N’ai-je pas eu quelques
disputes avec les femmes pour lui avoir laissé des boucles
d’oreilles?
Jean Sbogar n’avait pas les cheveux de ce blond doré qui prête une
beauté pittoresque de plus aux têtes gracieuses du Nord et de
l’Occident. Ils tiraient à peu près sur le rouge cuivre, couleur
fort estimée au nord de l’Italie, mais qui n’est pas de mise à
Paris, et dont j’aurais d’autant plus de peine à faire comprendre
le charme, que la seule comparaison qui me soit venue est un
sacrifice aux conventions du langage. Elle n’exprime pas leur
nuance qui variait aux jeux de la lumière de tous les reflets de
dix métaux confondus dans la fournaise, depuis le moment où ils en
débordent en flamboyant, jusqu’au moment où ils noircissent
refroidis. On pourrait cependant se faire une idée du caprice des
couleurs de leurs touffes épaisses et flottantes quand on a vu
l’éruption d’un volcan du commencement à la fin. Par une
singulière bizarrerie de la nature, sa moustache et sa barbe qu’il
portait longue au cachot étaient d’un noir d’acier bruni.
L’habitude du cheval avait arqué remarquablement les jambes de
Jean Sbogar, mais son buste était si large, surtout aux épaules,
qu’on ne s’étonnait pas que ses supports eussent fléchi sous le
poids. Son cou paraissait au contraire extrêmement grêle vers le
bas, peut-être à cause de sa longueur. Il plaisantait avec une
gaieté horrible sur cet avantage de sa conformation, et cet
effrayant badinage était tel que j’aime mieux le laisser deviner
que de l’écrire.
Le signalement n’avait pas pu oublier la main blanche, délicate et
féminine de Jean Sbogar, qui contrastait, à la vérité, d’une
manière extraordinaire avec le reste de ses formes sveltes, mais
robustes et presque athlétiques. Je n’en ai point vu de plus jolie
; on aurait jugé à la regarder qu’elle était tout au plus capable
de supporter les quatorze joyaux qui la paraient le jour de son
arrestation, qui furent estimés quatre-vingt mille francs, et qui,
révérence gardée pour le bijoutier expert, en valaient
probablement davantage. On ne se serait pas douté, si on l’avait
vue sortir de la manche d’un domino de Venise, qu’elle fût capable
de soutenir une épée et, bien moins encore, de la manier avec
dextérité à la tête d’un escadron; elle aurait cependant émietté,
si elle en avait pris la peine, des barreaux, des verrous, des
grilles, des portes de fer.
Il manquerait quelque chose au portrait de Jean Sbogar si je n’en
esquissais le grand trait moral: c’était une sorte de morgue
royale qui se manifestait dans toute sa personne, dans son port,
dans ses attitudes, dans son regard souverain, dans son dédaigneux
sourire, dans sa parole haute, brusque et impérative, mais surtout
dans le pli rude et menaçant qu’il roulait, creusait en sillons,
brisait en angles aigus, croisait, pour ainsi dire, en éclairs
entre ses sourcils à la plus légère contradiction. Cette
manifestation farouche d’une volonté despotique m’aurait fait
horreur du haut d’un trône; mais je ne saurais exprimer combien je
la trouvai sublime sur la paille du condamné, entre les
guichetiers soumis qui l’entouraient comme des chambellans, et qui
recevaient comme des grâces les ordres de l’infortuné que la
justice venait de donner au bourreau.
Une nuit, les portes de la prison furent ouvertes par un événement
de force majeure, tout à fait étranger à Jean Sbogar et à sa
troupe, et que je raconterai peut-être ailleurs si l’occasion s’en
présente, ou si l’on ne s’ennuie de m’entendre conter. Tous les
prisonniers s’enfuirent; le concierge disparut; ses employés se
dispersèrent. Au lever du soleil toutes les issues étaient libres.
Jean Sbogar sortit le dernier, mit en sûreté une vieille femme que
l’arrêt avait frappée avec lui, et que le système de l’accusation
présentait comme sa mère, alla chercher son cheval à une auberge
du faubourg de Cracaw où il l’avait laissé, lui fit donner
l’avoine, prit la route d’Istrie, et coucha le soir à Adelsberg;
deux jours après, il fut enveloppé dans l’antique masure de Duino,
et le reste se passa ainsi que je l’ai dit, ou à peu près, car je
ne pensais pas que le roman fût tenu à l’exactitude de la gazette,
et quiconque s’entend à ce genre de composition ne s’étonnera
point que j’ai supprimé l’épisode surabondant de Laybach, malgré
sa péripétie, pour arriver plus vite au dénouement de Mantoue. Là
mourut Jean Sbogar sur l’échafaud qui avait bu, dit-on, en six
mois, le sang d’un millier de ses compagnons, chose difficile à
croire et que je ne garantis pas. A Mantoue, jamais charpentiers
ni taillandiers n’avaient failli à l’appel de l’autorité, quand il
s’agissait des préparatifs d’un supplice. L’instrument officiel de
l’assassinat juridique s’y était conservé par tradition, de temps
immémorial, comme dans la plus grande partie de la péninsule
italique, ce qui est suffisamment prouvé aux amateurs des
monuments et des humanités du moyen âge, par une des admirables
estampes dont Bonasone enrichit à Bologne en 1555 les fastidieux
emblèmes du noble Achille Bocchius, et que les bibliomanes
recherchent peu dans les exemplaires retouchés en 1574 par
Augustin Carrache. La perfectibilité aura beau dire et beau faire;
la guillotine n’est pas de son invention.
Les détails dans lesquels je viens d’entrer ne sont pas
entièrement inconnus partout. M. Percival Gordon, qui a pris la
peine de traduire Jean Sbogar en anglais, sur la première édition,
déclare dans sa préface de 1820 que Jean Sbogar est un personnage
historique, dont la renommée aventureuse remplit encore les États
vénitiens. Ce n’est du moins pas en Angleterre qu’on m’a imputé
l’imitation subreptice d’un poème anglais qui n’y manque pas de
popularité, et cela me console.
Je n’ai plus qu’à parler de ce qui distinguera cette édition des
précédentes, et c’est plutôt l’affaire du libraire que la mienne.
Les corrections seront assez nombreuses; elles seraient
innombrables si j’avais le courage difficile de relire
attentivement ce que j’ai écrit il y a vingt ans. On concevra sans
peine qu’il y a beaucoup de fautes à laisser dans un livre qu’on
n’est pas le maître de détruire tout d’une pièce. Le ciel m’est
témoin que c’est là le seul avantage que me fassent regretter
aujourd’hui les mauvaises chances de ma fortune, emportée dans un
naufrage plus grand et plus mémorable que le mien. Plectuntur
achivi.
Les Tablettes sont augmentées de plusieurs pages que mes amis
avaient supprimées sur le premier manuscrit, dans quelques accès
de prudence politique dont le motif m’échappe totalement, car je
ne les trouve pas plus insensées et pas plus furieuses que les
autres. On sait ce que j’en pense, et pourquoi je les donne.
Ce qui résultera de plus essentiel de ces longues et ennuyeuses
élucubrations, c’est que Jean Sbogar n’est ni de Zchocke, ni de
Byron, ni de Benjamin Constant, ni de Mme de Krudener; c’est qu’il
est de moi; et cela était fort essentiel à dire pour l’honneur de
Mme de Krudener, de Benjamin Constant, de Byron et de Zchocke.
Charles Nodier.
Jean Sbogar
I
Hélas! qu’est-ce que cette vie où ne manquent jamais les
afflictions et les misères, où tout est plein de pièges et
d’ennemis! car le calice de la douleur n’est pas plutôt épuisé
qu’il se remplit de nouveau; et un ennemi n’est pas plutôt vaincu
qu’il s’en présente d’autres pour combattre à sa place.
IMITATION DE J.-C.
Un peu plus loin que le port de Trieste, en s’avançant sur les
grèves de la mer, du côté de la baie verdoyante de Pirano, on
trouve un petit ermitage, depuis longtemps abandonné, qui était
autrefois sous l’invocation de saint André, et qui en a conservé
le nom. Le rivage, qui va toujours en se rétrécissant vers cet
endroit, où il semble se terminer entre le pied de la montagne et
les flots de l’Adriatique, semble gagner en beauté à mesure qu’il
perd en étendue; un bosquet presque impénétrable de figuiers et de
vignes sauvages, dont les fraîches vapeurs du golfe entretiennent
le feuillage dans un état perpétuel de verdure et de jeunesse,
entoure de toutes parts cette maison de recueillement et de
mystère. Quand le crépuscule vient de s’éteindre, et que la face
de la mer, légèrement ridée par le souffle serein de la nuit,
commence à balancer l’image tremblante des étoiles, il est
impossible d’exprimer tout ce qu’il y a d’enchantements dans le
silence et le repos de cette solitude. A peine y distingue-t-on, à
cause de sa continuité qui le rend semblable à un soupir éternel,
le bruit doux des eaux qui meurent sur le sable: rarement une
torche qui parcourt l’horizon avec la nacelle invisible du pêcheur
jette sur les flots un sillon de lumière qui s’étend ou diminue
selon l’agitation de la mer; elle disparaît bientôt derrière un
banc de sable, et tout rentre dans l’obscurité. En ce beau lieu,
les sens, tout à fait inoccupés, ne troublent d’aucune distraction
les pensées de l’âme, elle y prend librement possession de
l’espace et du temps, comme s’ils avaient déjà cessé de se
renfermer pour elle dans les limites étroites de la vie; et
l’homme, dont le cœur plein d’orages ne s’ouvrait plus qu’à des
sentiments tumultueux et violents, a compris quelquefois le
bonheur d’un calme profond, que rien ne menace, que rien n’altère,
en s’arrêtant à l’ermitage de Saint-André.
Près de là s’élevait, en 1808, un château d’une architecture
simple, mais élégante, qui a disparu dans les dernières guerres.
Les habitants l’appelaient la casa Monteleone, du non italianisé
d’un émigré français, qui y était mort depuis peu, laissant une
fortune immense qu’il avait acquise dans le commerce. Ses deux
filles l’habitaient encore. M. Alberti, simple négociant, son
gendre et son associé, avait été enlevé par la peste à Salonique.
Peu de mois après, M. de Montlyon perdit sa femme, mère de sa
seconde fille. Mme Alberti était d’un autre mariage. Naturellement
porté à la tristesse, il s’y était abandonné sans réserve depuis
ce dernier malheur. Une sombre mélancolie le consumait lentement
entre ses deux enfants, dont les caresses même ne pouvaient le
distraire. Ce qui lui restait de son bonheur ne faisait que lui
rappeler amèrement ce qu’il en avait perdu. Le sourire ne parut
renaître sur ses lèvres qu’aux approches de la mort. Quand il
sentit que son cœur allait se glacer, son front chargé d’ennuis
s’éclaircit un moment; il saisit les mains de ses filles, les
porta sur ses lèvres, prononça le nom de Lucile et d’Antonia, et
il expira.
Mme Alberti avait trente-deux ans. C’était une femme sensible,
mais d’une sensibilité douce et un peu grave, qui n’était pas
susceptible d’éclats et de transports. Elle avait beaucoup
souffert, et aucune des impressions pénibles de sa vie n’était
entièrement effacée de son âme; mais elle conservait ses
souvenirs, sans les nourrir à dessein. Elle ne se faisait point
une occupation de sa douleur, et elle ne repoussait pas les
sentiments qui rattachent par quelques liens ceux dont les liens
les plus chers ont été brisés. Elle ne se piquait pas du courage
de la résignation; elle en avait l’instinct. Une imagination
d’ailleurs très mobile, et facile à s’égarer sur une foule
d’objets divers, la rendait plus propre à recevoir des
distractions, et même à en chercher. Longtemps fille unique et
seul objet des soins de sa famille, elle avait eu une éducation
brillante; mais l’habitude de céder aux événements sans
résistance, ayant rendu le plus souvent inutile l’usage de son
jugement, sa manière d’apprécier les choses tenait moins du
raisonnement que de l’imagination. Personne n’était moins exalté,
et cependant personne n’était plus romanesque, mais c’était à
défaut de connaître le monde. Enfin, le passé avait été si sévère
pour elle, qu’elle ne pouvait plus aspirer à un état très heureux;
mais son organisation la défendait également d’un malheur absolu.
Quand elle eut perdu son père, elle regarda Antonia comme sa
fille. Elle n’avait point d’enfants, et Antonia venait d’atteindre
à sa dix-septième année. Madame Alberti se promit de veiller à son
bonheur: ce fut sa première pensée, et cette pensée adoucit
l’amertume des autres. Madame Alberti n’aurait jamais pu
comprendre le dégoût de la vie, tant qu’elle sentait la
possibilité d’être utile et de se faire encore aimer.
La mère d’Antonia avait succombé à une maladie de poitrine:
Antonia ne paraissait pas atteinte de cette affection, souvent
héréditaire; mais elle semblait n’avoir puisé, dans un sein déjà
habité par la mort, qu’une existence fragile et imparfaite. Elle
était grande cependant, et aussi développée qu’on l’est
ordinairement à son âge: seulement il y avait dans sa taille
élancée et svelte un abandon qui annonçait la faiblesse; sa tête,
d’une expression gracieuse et pleine de charmes, un peu penchée
sur son épaule; ses cheveux, d’un blond clair, rattachés avec
négligence; son teint d’une blancheur éclatante, à peine animé
d’une légère nuance de l’incarnat le plus doux; son regard un peu
voilé, qu’un défaut naturel de l’organe rendait timide et inquiet,
et qui devenait d’un vague triste en cherchant les objets
éloignés, tout en elle donnait l’idée d’un état habituel de
langueur et de souffrance. Elle ne souffrait point; elle vivait
imparfaitement et comme avec une espèce d’effort. Accoutumée dès
l’enfance aux plus vives émotions, cet apprentissage douloureux
n’avait point émoussé sa sensibilité, et ne l’avait pas rendue
moins accessible aux émotions moins profondes; elle les subissait
toutes, au contraire, avec la même force. Il semblait que son cœur
n’avait qu’une manière de sentir, parce qu’il n’avait encore qu’un
sentiment, et que tout ce qu’il éprouvait lui rappelait les mêmes
douleurs, la perte de sa mère et de son père: aussi la moindre
circonstance réveillait en elle cette funeste faculté de
s’associer aux peines des autres. Tout ce qui pouvait permettre à
son imagination cette liaison d’idées lui arrachait des larmes ou
la frappait d’un frémissement subit. Ce tremblement était si
fréquent, que les médecins l’avaient regardé comme une maladie.
Antonia, qui savait qu’il cessait d’être avec sa cause, ne
partageait pas leur inquiétude; mais elle avait conclu, de bonne
heure, de cette circonstance et de quelques autres, qu’il y avait
quelque chose de particulier dans son organisation. De
conséquences en conséquences elle vint à penser qu’elle était,
jusqu’à un certain point, disgraciée de la nature. Cette
persuasion augmenta sa timidité et surtout son penchant pour la
solitude, au point d’alarmer madame Alberti, qui s’alarmait
aisément, comme tous ceux qui aiment.
Leur promenade ordinaire était sur les bords du golfe, jusqu’aux
premiers palais qui annoncent l’entrée de Trieste. De là les yeux
s’étendent sur la mer, et de distance en distance, sur quelques
points plus ou moins rapprochés qui échappaient à la vue
d’Antonia, mais que madame Alberti lui avait rendus en quelque
sorte présents à force de les lui décrire. Il n’y avait pas de
jours qu’elle ne l’entretint des grands souvenirs qui peuplent
cette contrée poétique, des Argonautes qui l’avaient visité, de
Japix qui avait donné son nom à ses habitants, de Diomède et
d’Anténor qui leur avaient donné des lois.
« En faisant le tour de l’horizon, et après avoir parcouru cette
ligne lointaine d’un bleu foncé, qui se détache de l’azur plus
clair du ciel, peux-tu distinguer, — lui disait-elle, — une tour
dont le sommet réfléchit les rayons du soleil? C’est celle de la
puissante Aguilée, une des anciennes reines du monde. Il en reste
à peine quelques ruines. Non loin de là coule un fleuve que mon
père m’a montré dans mon enfance, le Timave, qui a été chanté par
Virgile. Cette chaîne de montagnes, qui couronne Trieste, s’élève
presque à pic au-dessus de ses murailles, et se développe à notre
droite, depuis le hameau d’Opschina, sur une étendue incalculable,
sert d’asile à une foule de peuples célèbres dans l’histoire ou
intéressants par leurs mœurs. Là, vivent ces braves Tyroliens dont
tu aimas toujours le génie agreste, le courage et la loyauté; ici,
ces aimables paysans du Frioul, dont les danses pastorales et les
chansons joyeuses sont devenues européennes. En revenant vers
nous, tu dois remarquer un peu plus haut que les derniers mâts du
port, au-dessus des toits du Lazaret, une partie de la montagne,
qui est infiniment plus obscure que les autres, qui les domine de
beaucoup, et dont l’aspect gigantesque et ténébreux inspire le
respect et la terreur; c’est le cap de Duino. Le château qui en
occupe le faite, et dont je vois d’ici les créneaux, passe pour
avoir été construit du temps d’une ancienne invasion des barbares
: le peuple l’appelle encore le palais d’Attila. Pendant les
guerres civiles d’Italie, Dante, proscrit de Florence, y chercha
un asile. On prétend que ce séjour sinistre lui inspira le plan de
son poème, et que c’est là qu’il entreprit de peindre l’enfer.
Depuis, il a été habité tour à tour par des chefs de parti et par
des voleurs. Dans ce siècle où tout se décolore, je crains qu’il
ne soit tombé en partage à quelque châtelain paisible, qui aura
dépeuplé de démons ses tours formidables pour y faire nicher des
colombes. »
Tel était le plus souvent le sujet des entretiens de madame
Alberti avec sa sœur, à qui elle cherchait à inspirer peu à peu le
désir de voir des objets nouveaux, dans l’espérance de produire
sur ses idées habituelles une diversion favorable; mais le
caractère d’Antonia n’avait pas assez de ténacité pour suivre
longtemps l’impulsion d’un désir curieux. Elle était trop faible,
et se défiait trop d’elle-même pour oser concevoir une volonté
hors de son état, et, comme son abattement lui paraissait naturel,
elle ne pensait pas à en sortir. Il fallait autre chose qu’un
simple motif de curiosité pour l’y déterminer. Le tombeau de ses
parents était tout ce qu’elle connaissait du monde, et elle ne
supposait pas qu’il y eût quelque chose à chercher au delà.
« Mais la Bretagne, — lui disait madame Alberti, — la Bretagne est
ta patrie.
— Ce n’est pas là qu’ils sont morts, — répondait Antonia, en
l’embrassant, — et leur souvenir n’y habite pas. »
II
Ce sont des hommes redoutables que le désir de voir du sang tient
éveillés pendant les plus longues nuits d’hiver, et qui
égorgeraient une jeune mariée pour avoir son collier de perles.
CONDOLA.
L’Istrie, successivement occupée et abandonnée par des armées de
différentes nations, jouissait d’un de ces moments de liberté
orageuse qu’un peuple faible goûte entre deux conquêtes. Les lois
n’avaient pas encore repris leur force, et la justice suspendue
semblait respecter jusqu’à des crimes qu’une révolution pouvait
rendre heureux. Dans les grandes anxiétés politiques, il y a une
sorte de sécurité attachée à la bannière des scélérats; elle peut
devenir celle de l’État et du monde, et les hommes mêmes qui se
croient vertueux la respectent par prudence. La multiplicité des
troupes irrégulières, levées au nom de l’indépendance nationale et
presque à l’insu des rois, avait familiarisé les citoyens avec ces
bandes armées qui descendaient à tout moment des montagnes, et qui
se répandaient de là sur tous les bords du golfe. Presque toutes
étaient animées des sentiments les plus généreux, conduites par le
dévoûment le plus pur; mais par derrière elles se formait du rebut
de ces hommes violents, pour qui les désordres de la politique ne
sont qu’un prétexte, une ligue redoutable à tous les gouvernements
et désavouée de tous. Ennemie décidée des forces sociales, elle
tendait ouvertement à la destruction de toutes les institutions
établies. Elle proclamait la liberté et le bonheur, mais elle
marchait accompagnée de l’incendie, du pillage et de l’assassinat.
Dix villages fumants attestaient déjà les horribles progrès des
Frères du bien commun. C’est ainsi que s’était nommée d’abord,
avant de se mettre au-dessus de toutes les convenances et de
violer toutes les lois, la troupe sanguinaire de Jean Sbogar.
Les brigands avaient paru à Santa-Croce, à Opschina, à Materia; on
assurait qu’ils occupaient même le château de Duino, et que
c’était du pied de ce promontoire qu’ils se jetaient, à la faveur
de la nuit, comme des loups affamés, sur tous les rivages du
golfe, où ils portaient la désolation et la terreur. Les peuples
épouvantés se précipitèrent bientôt sur Trieste. La casa
Monteleone surtout était loin d’être un asile sûr. Un bruit
s’était répandu qu’on avait vu Jean Sbogar lui-même errer, au
milieu des ténèbres, sous les murailles du château. La renommée
lui donnait des formes colossales et terribles. On prétendait que
des bataillons effrayés avaient reculé à son seul aspect. Aussi
n’était-ce point un simple paysan d’Istrie ou de Croatie, comme la
plupart des aventuriers qui l’accompagnaient. Le vulgaire le
faisait petit-fils du fameux brigand Sociviska, et les gens du
monde disaient qu’il descendait de Scanderberg, le Pyrrhus des
Illyriens modernes. Les hommes simples, qui sont toujours amoureux
de merveilles, ornaient son histoire des épisodes les plus
singuliers et les plus divers; mais on s’accordait à avouer qu’il
était intrépide et impitoyable. En peu de temps, son nom avait
acquis le crédit d’une tradition des temps reculés, et dans le
langage figuré de ce peuple, chez qui toutes les idées de grandeur
et de puissance se réunissent dans celle d’un âge avancé, on
l’appelait le vieux Sbogar, quoique personne ne sût quel nombre
d’années avait passé sur sa tête, et qu’aucun de ses compagnons,
tombé entre les mains de la justice, n’eût pu donner sur lui le
moindre renseignement.
Madame Alberti, qu’une imagination facile à ébranler disposait à
accueillir les idées extraordinaires, et qui s’était occupée de
Jean Sbogar depuis le moment où le nom de cet homme avait frappé
ses oreilles pour la première fois, ne tarda pas à sentir la
nécessité de quitter la casa Monteleone pour Trieste; mais elle
cacha ses motifs à Antonia, dont elle redoutait la sensibilité.
Celle-ci avait entendu parler aussi des Frères du bien commun et
de leur capitaine; elle avait pleuré sur des crimes dont ils se
rendaient coupables, quand le récit lui en était parvenu; mais
cette impression laissait peu de traces dans son esprit, parce
qu’elle comprenait mal les méchants
: il semblait qu’elle évitât de penser à eux, pour n’être pas
forcée de les haïr. Ce sentiment passait la mesure de ses forces.
La position de Trieste a quelque chose de mélancolique qui
serrerait le cœur, si l’imagination n’était pas distraite par la
magnificence des plus belles constructions, par la richesse des
plus riantes cultures. C’était le revers d’un rocher aride,
embrassé par la mer; mais les efforts de l’homme y ont fait naître
les dons les plus précieux de la nature. Pressé entre la mer
immense et des hauteurs inaccessibles, il offrait l’image d’une
prison; l’art, vainqueur du sol, en a fait un séjour délicieux.
Ses bâtiments, qui s’étendent en amphithéâtre depuis le port
jusqu’au tiers de l’élévation de la montagne, et au delà desquels
se développent, de degrés en degrés, des vergers d’une grâce
inexprimable, de jolis bois de châtaigniers, des buissons de
figuiers, de grenadiers, de myrtes, de jasmins, qui embaument
l’air, et au-dessus de tout cela la cime austère des Alpes
illyriennes, rappellent aux voyageurs qui traversent le golfe
l’ingénieuse invention du chapiteau corinthien: c’est une
corbeille de bouquets, frais comme le printemps, qui repose sous
un rocher. Dans cette solitude ravissante, mais bornée, on n’a
rien négligé pour multiplier les sensations agréables. La nature a
donné à Trieste une petite forêt de chênes verts, qui est devenue
un lieu de délices: on l’appelle, dans le langage du pays, le
Farnedo, ou le Bosquet. Jamais ces divinités champêtres, dont les
heureux rivages de l’Adriatique sont la terre favorite, n’ont
prodigué, dans un espace de peu d’étendue, plus de beautés faites
pour séduire. Le Bosquet joint souvent même à tous ses charmes
celui de la solitude; car l’habitant de Trieste, occupé de
spéculations lointaines, a besoin d’un point de vue vaste et
indéfini comme l’espérance. Debout sur l’extrémité d’un cap, et sa
lunette fixée sur l’horizon, son plaisir est de chercher une voile
éloignée, et depuis le Farnedo on n’aperçoit pas la mer. Madame
Alberti y conduisait souvent son Antonia, parce que là, seulement,
elle trouvait le tableau d’un monde étranger à celui où sa pupille
avait vécu jusqu’alors, et capable d’exciter dans sa jeune
imagination le désir des sensations nouvelles. Pour une âme vive,
le Farnedo est à mille lieues des villes; et madame Alberti
cherchait à développer en Antonia cet instinct de l’immensité qui
atténue les impressions locales, et qui les rend moins durables et
moins dangereuses. Elle avait déjà assez d’expérience de la vie
pour savoir qu’être heureux ce n’est que se distraire.