placements: telle est la base essentielle du commencement certain de la
fortune.
A côté de la fortune que vous vous amassez et dont vous serez en droit
de disposer librement, soit pour entreprendre un commerce, soit pour
fonder une industrie, soit pour acquérir des immeubles, rien ne vous
empêche de jeter les premiers éléments qui devront vous gratifier d’une
rente importante à l’âge où l’on a gagné le repos. Versez un franc par
semaine à la Caisse nationale des Retraites pour la Vieillesse, à partir
de l’âge de 20 ans, vous obtiendrez, au taux actuel de 3 1/2%, une belle
retraite de 586 francs à soixante ans. Si vous désirez réserver à vos
enfants le remboursement des sommes que vous aurez versées ainsi, il
vous sera facile de le déclarer; mais alors il faudra vous trouver
satisfaits d’une retraite de 369 francs. Ce sera à vous de voir quels
seront vos avantages et vos désirs.
Vous pouvez commencer ces versements à un âge plus avancé. Il est
évident que dans ce cas vous serez obligés de donner davantage.
Que représente ce versement d’un franc par semaine? La somme que
beaucoup d’ouvriers, choisis parmi ceux qui dépensent le moins, laissent
au café chaque dimanche. Cela doit provoquer la réflexion chez eux et
les décider à éviter de gaspiller leur argent sans aucun profit autre
qu’une satisfaction bien éphémère et dont ils se passeraient pour jouir
plus tard d’un bien-être beaucoup plus sérieux.
Pensez aussi à vos enfants. Ils vous en garderont une vive
reconnaissance quand leur viendra la raison. Ainsi que pour la
mutualité, il est nécessaire de commencer de bonne heure pour que les
sacrifices annuels soient moins importants. Avec 36 francs par an--soit
dix centimes par jour--versés au nom de l’un de vos enfants pendant
dix-huit ans, c’est-à-dire depuis l’âge de trois ans jusqu’à celui de
vingt et un ans, vous lui assurerez à 60 ans une retraite de 564 francs.
Ne sont-elles point merveilleuses ces combinaisons de la Caisse des
Retraites pour la vieillesse, et dignes de fasciner tous les
travailleurs qui rêvent d’un bel avenir?
A défaut même de mise de fonds en réserve pour la formation d’un capital
en vue de vous créer une fortune, ne voilà-t-il pas des moyens
accessibles à tous les salaires, pour mettre entre la misère et vous une
barrière infranchissable et vous assurer le pain des vieux jours?
Il n’est donc point difficile d’arriver à la fortune, comme vous avez pu
le constater. Il suffit de vouloir et d’être persévérant; de ne faire
aucune dépense inutile; de placer son argent en lieu sûr et fécond; de
n’être point impatient, car la fortune ne peut se faire d’un seul coup.
Une longue gestation lui est nécessaire. Mais elle arrivera sans
manquer, à l’heure où vous pourrez encore en profiter, si vous ne lui
infligez aucun arrêt dans sa marche.
Des personnes sans ordre sont dans l’impossibilité d’acquérir le
bien-être et d’arriver à la fortune, car il y a toujours chez elles une
force invincible qui les engage à suivre toutes les voies qui se
présentent, et surtout les mauvaises, à vivre dans le désordre, à ne
prendre soin de ce qu’elles ont, à prodiguer, à rester impassibles
devant les soucis toujours plus âpres de l’existence, et à penser que
demain pourvoira comme aujourd’hui aux nécessités de la vie. Elles s’en
remettent au hasard du soin de leur assurer un avenir plus souriant;
selon elles, le destin ne pourra que leur être favorable. Il y a peu
d’exemples cependant que seul le hasard ait favorisé quelqu’un au point
de l’élever à la fortune. Qu’importe. C’est la planche de salut qu’on
escompte, et qui, malheureusement, fait souvent défaut. Et l’argent est
dépensé follement; les choses du ménage ne sont ni entretenues ni
soignées; les objets de la toilette sont renouvelés sans besoin; tout
disparaît dans l’abominable gouffre du désordre, sans que personne en
tire le moindre profit. Les années se suivent et la situation s’empire;
les dettes surviennent; les mauvaises mœurs s’accentuent et enfoncent
leurs profondes racines dans la misère du désespoir; l’âge avancé arrive
sans que la pauvreté et la misère aient eu le temps de déguerpir. Cette
fois, le mal est irréparable et il faut subir les conséquences funestes
d’une vie sans ordre et sans économie.
On a bien compté sur un héritage pour sauver la situation: il ne s’est
pas produit. Oh! ne comptez jamais que sur vous-même, sur votre travail,
sur votre courage, sur votre conduite. Que rien ne soit livré au hasard,
et tout vous réussira. Le temps des miracles est passé, dit-on
quelquefois. Cela est vrai surtout ici, et il ne peut tomber une fortune
chez vous que si vous l’avez recherchée, que si vous vous êtes efforcé
de l’attirer à vous, par un incessant labeur et une persévérante
économie.
N.-B.--La loi du 5 avril 1910 sur les retraites ouvrières, récemment
promulguée, oblige une catégorie très importante de personnes à
effectuer des versements en vue d’obtenir une retraite à l’âge de 65
ans--cet âge est maintenant descendu à 60.--Elle vient précisément
au-devant de nos désirs et n’empêche point les versements particuliers
que nous conseillons.
CHAPITRE IV
L’Union fait la Force
Il n’est pas défendu à l’ouvrier de sortir de sa sphère si ses économies
sont suffisantes et s’il se sent des aptitudes particulières pour
diriger un commerce ou fonder une industrie. L’instruction a pénétré
partout depuis ces derniers temps; les bons livres sont répandus à
profusion dans les bibliothèques populaires où les ouvriers intelligents
et laborieux peuvent faire gratuitement des emprunts et compléter
l’instruction reçue sur les bancs de l’école. Les rudiments
d’orthographe, de calcul et de style qui font la base de l’enseignement
populaire sont donnés aux enfants en un temps où leur mémoire est plus
apte à retenir que leur jugement à comprendre. Néanmoins leurs cerveaux
sont ébauchés; quelques connaissances essentielles ont meublé ceux-ci.
Les ouvriers qui n’ont point eu le bonheur de poursuivre des études plus
importantes dans un collège ou dans une école supérieure, ne devront
donc point négliger, à leur âge adulte, d’augmenter leur bagage de
connaissances utiles. Il y a, dans toutes les matières d’enseignement,
de bons ouvrages où ils puiseront sans cesse; il leur suffira de
beaucoup d’attention, de goût, de méthode et surtout du désir de
s’instruire, pour acquérir les notions qu’une trop courte scolarité leur
aura interdites. Pour un jeune homme intelligent, les professeurs sont
alors inutiles. Presque tous les ouvrages classiques actuels sont
d’excellents professeurs: ils renferment des explications claires et
précises, des exemples saisissants qui viennent à l’appui de la
démonstration, et des exercices nombreux autant que variés dont
l’ouvrier pourra tirer un grand profit. Car, il ne faut pas se le
dissimuler: on ne réussira jamais aussi bien dans une entreprise si l’on
n’a point au moins une instruction assez développée. Nous ne voulons
point dire que les titres de bachelier ou autres soient exigés, mais
vous vous rendez bien compte qu’à aptitudes égales, l’homme instruit
aura plus de chances de réussir que celui qui serait obligé de
s’adjoindre le concours d’une autre personne pour un grand nombre
d’opérations.
On a vu des ouvriers, possesseurs de quelques économies, les réunir
toutes en une bourse commune, et former, avec ce capital devenu plus
sérieux, une Société exploitant un commerce, une industrie, etc. dans
laquelle chaque membre sociétaire s’occupait du rôle qui lui était
dévolu, avec d’autant plus d’activité qu’une part dans les bénéfices lui
était assurée. Ce qui est mieux et montre bien tout le profit que
peuvent tirer des ouvriers sérieux et dignes, de l’association ainsi
comprise, c’est qu’on a été heureux de constater que la dite Société
avait prospéré; que les capitaux avaient considérablement augmenté et
permis, en poursuivant toujours le même but et obéissant à la même idée,
de fonder une maison colossale, justement renommée.
Voilà un bel exemple, digne d’attirer votre attention. Vous trouvez-vous
à la tête de quelques milliers de francs et vous sentez-vous des
dispositions pour diriger une entreprise, installer une manufacture
quelconque, fonder un commerce, créer une industrie nouvelle dans une
région? Consultez quelques ouvriers, comme vous intelligents, économes,
sérieux et honnêtes. Groupez-vous. Si vous apportez chacun 5.000 francs
et que vous soyez à dix, vous aurez cinquante mille francs. Avec cela,
vous pourrez commencer. Travaillez sans relâche en vue du profit commun,
marchez lentement au début et vous verrez prospérer vos affaires.
D’autres vous donneront leur confiance et vous courrez à la fortune;
vous ferez le bonheur des ouvriers qui trouveront un emploi chez vous et
des actionnaires à qui vous verserez de bons dividendes. Vous aurez d’un
seul coup conquis, avec la fortune, l’indépendance, l’honneur et la
reconnaissance de la nation, toujours redevable à ceux qui stimulent le
travail, la production, le commerce et qui augmentent la richesse
publique.
Certes, nous regretterions de donner ce conseil à des ouvriers qui ne
seraient pas suffisamment actifs et doués de l’intelligence des
affaires, et qui seraient exposés à perdre le pécule amassé. Pour
ceux-là, le mieux est de conserver leurs économies et d’en faire des
placements à l’abri de toute mésaventure: un tiens vaut mieux que deux
tu l’auras. Il se peut qu’un ouvrier soit courageux, intelligent,
instruit, économe, et n’ait ni l’énergie, ni le tact, ni l’aptitude
nécessaires pour être autrement qu’au service d’autrui. Des dispositions
spéciales sont indispensables. Ceux qui en sont dotés réussissent
sûrement. On leur accorde la confiance; on les aide et on les pousse
malgré eux vers la fortune que d’autres ne sauraient jamais atteindre.
Combien en compte-t-on de ces ouvriers qui sont parvenus à de superbes
situations, grâce à ce qu’ils se sont placés dans le véritable cadre où
ils ont pu donner libre cours à leurs talents particuliers?
Quelle que soit l’industrie que vous entrepreniez, ou quel que soit le
commerce qui vous tenterait, conservez toujours des fonds suffisants
pour faire face au paiement de vos marchandises. Prenez pour règle
absolue et invariable le paiement comptant, afin de bénéficier de
l’escompte et d’obtenir la confiance de vos fournisseurs. Cette réserve
de fonds doit même être assez importante, car il faut compter avec
l’imprévu et éviter de se trouver dans la nécessité, même une seule
fois, de reculer un paiement ou de vendre vos produits quand le moment
n’est pas favorable. Vous feriez là peut-être, dans le début, de petites
pertes qui, en elles-mêmes, ne seraient sûrement pas ruineuses, mais qui
pourraient vous entraîner sur la pente glissante et dangereuse du
désordre, du laisser-aller, des expédients plus ou moins compliqués pour
sortir d’affaire à une échéance. Qui paie toujours comptant et dispose
sans cesse de fonds libres, est maître du marché et, de ce fait, trouve
en l’occurrence, les meilleurs et les plus clairs profits. Il ne faut
point dire: J’ai une échéance de vingt mille francs le 30 de ce mois;
mes fonds sont bas; je vais vendre à un intermédiaire quelconque, pour
15.000 fr. (qui me manquent) des marchandises et je sortirai d’embarras.
Ce serait un très mauvais calcul, et vous pourriez marquer ce jour d’une
croix, car il commencerait votre gêne dans les affaires et peut-être
votre ruine. En effet, l’intermédiaire qui vous paierait comptant et qui
aurait conscience qu’il vous rend service, ne manquerait point de faire
montre de beaucoup d’exigence. Il n’accepterait le marché et la
combinaison qu’à la condition de prendre un gros bénéfice sur la
marchandise, en la payant les deux tiers, par exemple, de sa valeur
réelle; il deviendrait ainsi votre plus redoutable concurrent pour le
placement de vos produits. Une marchandise que vous vendrez couramment
2.000 fr., par exemple, à des clients, lui serait livrée par vous à
1.200 fr., supposons-nous. Comment feriez-vous pour la vendre dorénavant
à vos clients ordinaires ce prix de 2.000 fr., c’est-à-dire à un chiffre
égal au prix de revient et au bénéfice qui vous est dû à titre
d’intérêts de vos capitaux engagés, alors qu’un intermédiaire
l’offrirait à raison de 1.600 francs? Vos affaires seraient
interceptées; vous seriez la victime toute naturelle de votre mauvaise
opération, et dans l’impossibilité de livrer directement vos
marchandises au consommateur qui les trouverait à meilleur compte chez
votre intermédiaire. Où irait le bénéfice? Tout ailleurs que dans votre
poche.
Vous n’ignorez pas que l’acheteur, à qualité ou fabrication égale,
recherche le vendeur qui lui fait le prix le plus raisonnable,
c’est-à-dire le plus bas. Eh bien! tâchez d’être ce dernier vendeur et
vos affaires marcheront bien. Pour cela, ménagez vos avances de fonds et
ne recourez point à ces intermédiaires dont nous venons de parler.
Adressez-vous directement au consommateur. En même temps que vous
veillez à la marche de votre fabrication, veillez aussi à la recherche
des clients; que tout marche de pair, et si vous savez fabriquer, sachez
aussi vendre.
Vous jugez bien comment, avec un capital personnel peu élevé, vous
pouvez, en vous unissant à d’autres qui disposent, comme vous-même d’un
petit avoir, devenir grand commerçant ou grand industriel. Certes, la
combinaison ne manque point d’écueils; nous vous les avons fait
connaître: c’est à vous de savoir les éviter. Ne vous embarquez point à
la légère, sans avoir, au préalable, sondé vos véritables forces et
celles de vos co-sociétaires. Il faut une unité parfaite en vue d’une
besogne et d’une fin communes. Rien n’est à négliger des précautions les
plus grandes dont on doit s’entourer pour écarter l’échec. Pas de
faiblesse pour vous; pas de mollesse à l’endroit de vos camarades. De
l’énergie toujours, de l’ordre, de la méthode et une scrupuleuse
économie. Soyez attristé si vous éprouvez une perte de dix francs. Vous
auriez dû en gagner dix. Cela fait une différence de vingt francs.
Cherchez la cause de cette perte; si elle est pénible et laborieuse à
découvrir, ne vous découragez point, surtout, car ce n’est qu’à cette
condition que vous la réparerez et ferez en sorte qu’elle ne se produise
plus. Si vous savez vous attacher ainsi à une perte qui regarde une si
modique somme, on vous traitera peut-être de mesquin. Laissez dire et
pensez en vous-même que c’est grâce à ce procédé de tout surveiller et
de tout contrôler, que vous avez évité des pertes plus importantes; que
votre réputation d’ordre vous a attiré un grand nombre de clients; que
votre industrie prospère et que votre fortune s’accroît, au milieu du
respect de tous ceux qui vous connaissent.
CHAPITRE V
Meilleurs salaires et meilleurs traitements
Nous nous sommes adressé jusqu’ici à des personnes jouissant d’un
salaire ou d’un gain ordinaire, soit en qualité d’ouvriers ou d’employés
d’usine, de travailleurs agricoles, de cultivateurs, d’artisans
travaillant pour leur compte personnel, etc. Nous avons vu comment ils
doivent procéder pour se mettre quelque argent de côté et arriver, par
des moyens licites, à une fortune respectable et suffisante.
Forcément, nous devons ranger dans une autre catégorie les personnes qui
gagnent davantage, afin de leur indiquer aussi la façon de conquérir la
fortune ou au moins de conserver une importante partie de leur
traitement. L’exemple qu’ils devront suivre sera le même pour les
riches, pour les propriétaires, pour les hauts fonctionnaires, etc. Il
consistera notamment à ne jamais se laisser aller aux folles dépenses.
C’est le point de départ des économies et des réserves pour l’avenir.
Prenons un fonctionnaire par exemple. Il a un traitement annuel de 3.000
ou de 4.000 ou de 5.000 francs, etc. S’il n’a point de fortune
personnelle, ou si sa femme ne lui a point apporté une sérieuse dot, il
devra compter de près pour se garder une poire pour la soif, car il aura
des dépenses souvent élevées, auxquelles il lui sera impossible,
peut-être, de se soustraire. Il lui faudra tenir son rang, c’est-à-dire
habiter un logis luxueux, avoir au moins un ou une domestique, subir des
réceptions, aller à la montagne ou à la mer, prendre part à des fêtes
coûteuses, en un mot dépenser une bonne partie de son traitement pour ce
qu’on appelle le luxe et la mode. Rompre avec ces coutumes, ce sera,
sans doute pour lui, s’éloigner de ses collègues, se faire la réputation
d’un ennemi de la société et s’exposer à être diminué dans la
considération des autres. Cependant, va-t-il se priver du nécessaire
pour parvenir à faire étalage de luxe, pour paraître? Ce serait
peut-être un calcul favorable à sa réputation, mais en tout cas nuisible
à sa bourse et à sa santé. Le mieux sera sans doute de ne point se
préoccuper du «qu’en dira-t-on»; de poursuivre honnêtement son existence
dans la mesure de ses moyens, de s’adonner à des travaux intellectuels
qui grandissent l’homme, l’assagissent et lui donnent des satisfactions
pures et réelles; de remplir ponctuellement son devoir; de faire fi de
tout ce qui est toilette, luxe et mode; de ne souffrir aucune dépense
qui n’aura point le but d’augmenter le bien-être familial; de rejeter
les fêtes dispendieuses et inutiles; de pourvoir ses enfants d’une
instruction solide; d’établir le compte de ses dépenses et de prélever
chaque année sur son traitement une partie assez importante pour se
former un capital qui sera capable de lui donner de beaux intérêts.
Qu’importe le reste? Ne faut-il point, avant tout, penser aux siens,
créer le bien-être dans son foyer et éviter les dettes ou la gêne dont
les premières victimes seraient d’innocents enfants à qui l’on n’aurait
point demandé leur consentement pour faire ces dépenses exagérées, et à
qui l’on volerait le montant de ces sommes gaspillées?
Établissez donc votre genre de vie sur les bases toujours respectées de
la morale, de l’honneur, du travail, de l’économie. Plaignez votre
collègue s’il est assez faible pour s’engager dans des dépenses
au-dessus de ses moyens dans le but de paraître, pour imiter ceux qui
peuvent se livrer à de plus grandes dépenses sans danger, ou pour
craindre les railleries des sots. Pour vous, vivez tranquillement à
l’abri de votre foyer, au milieu de votre famille; vivez caché; c’est
encore l’un des meilleurs moyens de vivre heureux, comme l’a dit le
fabuliste.
Vous aurez assez de quelques amis véritables avec qui vous échangerez
des idées, à qui vous communiquerez vos impressions, à qui vous pourrez
confier sans crainte vos joies et vos peines. Choisissez ceux qui ont le
plus de franchise et de sincérité, de noblesse de cœur et de simplicité
de manières. Jamais ils ne vous causeront d’ennuis d’aucune sorte, ni ne
vous engageront dans les sentiers d’un luxe effréné et coûteux; comme
vous, ils aimeront tout ce qui est simple. Ayant les mêmes goûts, vous
serez bien faits pour vous entendre et, par vos relations, égayer votre
existence et ajouter à votre bonheur. L’homme est fait pour vivre en
société. Cela ne signifie point qu’il doit se lier intimement avec tout
le monde et ne point limiter le nombre de ses amis. Dans ce cas ainsi
que dans beaucoup d’autres, la qualité vaut mieux que la quantité. Peu
d’amis, mais sûrs et sincères: telle doit être votre devise, si vous ne
voulez point éprouver de grands désagréments. Les relations sont souvent
des causes de dépenses. Vous ne dînerez point chez des amis sans qu’il
vous en coûte au moins un grand dîner que vous rendrez. Si vos amis sont
nombreux, les dépenses de réception se répéteront souvent. Il en sera
avec qui vous serez obligés à plus de cérémonie et par conséquent de
dépenses. Au contraire, avec quelques amis simples comme vous, vous ne
serez entraînés à aucun frais. Les repas que vous échangerez seront
dépourvus de toute pompe et de tout apparat. Ils seront des prétextes à
relations amicales simplement, sans qu’il y soit fait un vain étalage de
toilette ou d’autres futilités du même crû.
Ne vous liez jamais avec des personnes au-dessus de votre condition.
Vous voudriez les imiter; vous feriez comme la Grenouille à l’égard du
Bœuf et c’est le même résultat que vous obtiendriez. Combien en est-il
de familles qui se sont appauvries ou ruinées pour n’avoir point su
rester dans leur milieu et avoir voulu marcher de concert avec de plus
riches? Il y a là un grand danger contre lequel il est de toute
nécessité de se prémunir, car il conduit à une culbute certaine. Si vous
disposez annuellement de 4.000 fr. de recettes, par exemple, allez-vous,
dans le désir de vivre sur le même pied que vos amis qui ont dix mille
francs de rentes, grever votre budget de quelques milliers de francs et
courir à la misère prochaine? Qui vous en saurait gré? Ce ne seraient
certes point vos amis qui seraient les premiers à railler votre naïveté
et votre orgueil, et à vous abandonner dans la détresse.
Qui crie trop fort brise sa voix. Qui vise trop haut tombe de plus haut
et par conséquent plus bas qu’un autre.
songez surtout à commencer votre façon de vivre économiquement dès les
premiers temps du mariage. Les premières économies sont toujours les
plus profitables, en ce sens que, restant plus longtemps placées, elles
augmentent plus le capital et excitent le désir d’épargner.
Réussissez-vous à obtenir ainsi un petit capital de 10.000 fr. à 30 ans,
par exemple; vous aurez, à 31 ans, à 3% 10.300 francs auxquels vous
ajouterez de nouveau vos économies de l’année? Cet intérêt annuel de 300
fr. par exemple, sera comparable à une augmentation naturelle de votre
traitement, et si vous gagnez 4.000 fr. net dans votre profession, vous
pourrez compter que votre traitement annuel est de 4.300 francs et ainsi
de suite. A quarante ans, votre capital sera considérablement grossi en
procédant de cette façon et en comptant les augmentations périodiques de
traitement qui ont lieu dans la plupart des professions dont nous
parlons. Vous serez donc arrivé à la fortune entre quarante et cinquante
ans, à l’âge où il est permis de songer à prendre quelque repos. Votre
existence se sera poursuivie jusqu’alors d’une manière plus tranquille
et plus renfermée que certains de vos collègues, amis des fêtes et du
luxe. Ce sera le moment de comparer et de voir laquelle des deux
situations sera la meilleure, et qui, des deux, aura joui de plus de
bonheur véritable.
Il n’y aura point de doute. Pendant que l’un sera blasé et fatigué de
tous les plaisirs; que rien ne pourra plus lui donner de joies assez
neuves ou inédites pour éveiller sa curiosité, l’autre, n’ayant point
abusé des plaisirs, trouvera des charmes répandus à profusion sur sa
route. L’un devra continuer de travailler pour satisfaire ses besoins
toujours coûteux et dont il lui sera impossible de diminuer
l’importance; l’autre jouira d’un repos salutaire avec les rentes qu’il
aura pu amasser.