Moyens infaillibles
de devenir riche
ANTOINE DE NOSSY
PARIS
ÉDITIONS PRESSE FRANÇAISE
12, Rue Servandoni, 12
1913
Tous droits réservés.
Moyens infaillibles de devenir riche
CHAPITRE PREMIER
Le Travail
Qui n’a point fait et qui ne fait point encore le rêve de s’enrichir?
Ceux qui ne possèdent pas voudraient, avec juste raison, se trouver à la
tête d’une importante fortune. Ceux qui ont un peu désireraient
beaucoup. Ceux qui ont beaucoup convoitent plus encore. Si bien que
chacun demande sans cesse et laisse entrevoir que l’homme est insatiable
quand il s’agit de la richesse.
Sans vouloir faire passer un nuage triste et sombre dans ce ciel si pur
et si ensoleillé, créé par des imaginations en mal de chance, d’espoir,
de rêves dorés, nous dirons que s’il n’est pas mauvais pour la gaieté de
l’esprit de caresser de vaines espérances, il n’est pas inutile non plus
de se mettre en face de la réalité et de raisonner un peu.
Peut-on, raisonnablement, s’enrichir sans faire contribuer toutes ses
actions à cette fin? Non. Il faut avant tout se préoccuper des moyens
les plus efficaces et les plus honnêtes. La fortune ne vient pas souvent
sans qu’on l’ait impérieusement sollicitée et sans qu’on ait tout fait
pour obtenir ses faveurs. Elle ne procure le véritable bonheur qu’à la
condition qu’on l’ait acquise par ses efforts, par son intelligence, par
l’ordre dans ses affaires.
Nous allons ainsi passer en revue les meilleurs procédés, capables
d’amener sûrement la richesse, et, en premier lieu, nous placerons le
travail.
Le travail est la clef du bonheur et de la fortune en ce bas monde. Par
lui seul, on peut acquérir une fortune, petite ou grande, qui
satisfasse.
Rien n’est plus nuisible que l’oisiveté et la paresse, et qui s’y livre
tombe forcément dans la misère.
Encore faut-il, pour tirer un véritable profit de son travail, savoir
diriger celui-ci pour en obtenir le plus de fruit possible. Pour cela,
il est nécessaire de se rendre esclave de bonnes habitudes. Cet
esclavage d’un genre nouveau ne peut point dégénérer en un servage qui
rendrait malheureux; au contraire, rien ne pousse plus instinctivement
l’homme à faire quelque chose avec plaisir--ou au moins sans
déplaisir--que l’habitude. Qui a l’habitude du travail s’ennuie et
souffre dès que le repos lui est imposé, de la même façon que le fumeur
trépigne d’impatience et de mauvaise humeur quand on le prive de tabac.
C’est à nos enfants surtout que nous devons faire prendre la bonne
habitude du travail, et nous y arriverons facilement si nous prêchons
par l’exemple.
Quel que soit le métier que nous exercions, levons-nous tôt. A cinq
heures, quittons notre lit et procédons énergiquement à notre toilette.
Il importe que cette dernière opération soit faite rapidement, afin que
l’éveil de nos facultés et du jeu de nos articulations soit complet et
que nous sentions d’instinct le besoin de nous mettre en mouvement,
Cette façon de passer brusquement de l’état engourdi d’une nuit de
sommeil à l’action vibrante, a plusieurs avantages: elle nous préserve
de maux de tête, de lourdeurs, et surtout elle nous éloigne de
l’atmosphère malsaine d’une chambre à coucher où l’oxygène bienfaisant
de l’air s’est raréfié.
Déjeunons ensuite.
A cinq heures et demie, nous serons au travail. Une journée de labeur
commence.
Arrêtons-nous un instant et voyons ce qui s’est passé dans un ménage
d’ouvriers où ces indications seront suivies.
En une demi-heure, la maison a repris sa physionomie vivante. L’époux et
l’épouse sont définitivement habillés; le léger repas du matin leur a
suffisamment garni l’estomac pour qu’ils puissent attendre la collation
de neuf heures; la toilette de l’appartement est faite; le poêle, qui
brûle, est éblouissant de propreté; déjà la bonne soupe qui ne sera
mangée qu’à midi, rejette son écume. Le potage n’en sera que meilleur et
plus profitable, parce que le suc de la viande aura été mieux exprimé.
Alors un moins gros morceau de bœuf sera suffisant. Première économie.
Il faudra un moins grand feu pour amener le bouillon à bonne fin.
Deuxième économie. Pendant que le mari est parti à sa besogne, la
ménagère a pu raccommoder des vêtements, faire un point à son linge,
aérer et approprier la chambre à coucher, comme nous l’avons déjà dit;
et si c’est à la campagne, donner un moment à son jardin, vaquer à ses
animaux domestiques: poules, lapins, porcs, etc., qui engraisseront
mieux parce qu’ils n’auront pas attendu trop longtemps leur pitance. Et
peu après, il lui sera facile de se livrer à un travail rémunérateur
qui, si peu qu’il puisse lui rapporter, fournira toujours à la maison un
supplément de numéraire qu’elle n’aurait point touché si elle était
restée au lit.
Une femme courageuse trouve toujours, même à la campagne, quelque argent
à gagner. L’agriculture n’exige sans doute point tous les jours l’aide
d’une femme; alors, dans les cas de chômage, la bonne ménagère doit
toujours savoir utiliser son temps avec beaucoup de profit. Elle
augmentera le nombre de ses animaux de basse-cour qui, bien soignés, lui
rapporteront sûrement quelques bénéfices. L’élevage des poules, des
lapins, des canards, etc., offre des ressources qui ne sont pas sans
importance quand il est pratiqué avec soin et méthode. Du reste, si
faible que soit le gain, il n’est point à dédaigner et il faut se
rappeler que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Ce n’est
point cela qui empêchera l’active ménagère de coudre, de tricoter, de
laver, de repasser, toutes choses faciles à exécuter dans les villages
où existent assurément assez de familles riches pouvant procurer ces
divers travaux.
Vous nous direz que le bénéfice produit par ces occupations est si
minime que la plupart des femmes préfèrent consacrer exclusivement leur
temps au ménage. C’est un argument plutôt spécieux, car une personne
courageuse a, presque chaque jour--à moins qu’elle n’ait des enfants en
très bas âge--des loisirs qu’elle occupera avantageusement pour un
salaire qui sera le bienvenu dans la maison.
A quoi bien des femmes dépensent ces instants? A cirer leurs meubles
avec trop de minutie; à apporter un soin trop méticuleux à l’entretien
de leurs appartements; à exercer une médisance déplacée et nuisible avec
des amies ou des voisines. Autant est belle une maison simplement propre
et soignée, où respirent l’ordre et l’aisance, autant manque de
véritable agrément un intérieur d’ouvriers où ces soucis de propreté
sont exagérés. On peut insister sur ce mot exagérés car il y a des
degrés en tout, et l’excès en cette chose est nuisible en ce sens qu’il
devient du luxe, qu’il est la cause d’une dépense de force qui aurait pu
être plus utilement employée.
Pour ce qui est du commérage, nous ne pouvons point l’interdire à
certaines femmes s’il est un agrément pour elles, mais nous tenons
néanmoins à leur dire que nous le considérons comme l’un des plus grands
défauts d’une ménagère et qui s’oppose, avec le plus de force, à la
réussite dans les affaires et à toute chance de s’enrichir.
Une femme sérieuse ne «voisine» pas. Elle s’occupe de son intérieur et
de ses affaires. Peu lui importe ce qui se passe au dehors. Elle préfère
ne rien laisser en souffrance dans sa maison. Tout ce qu’elle possède de
linge, de vêtements, de vaisselle, etc., est religieusement rangé et
dans un bon état de conservation. Une robe n’entre pas dans l’armoire si
elle est légèrement mouillée ou crottée; un vêtement quelconque ne
pénètre dans le sanctuaire aux habits que si elle est assurée qu’il n’a
aucune déchirure, aucun accroc. Les chaussures ne restent pas
éternellement enveloppées dans leur boue, car elle a la précaution, pour
les conserver, de les nettoyer sans retard et de laisser lentement au
cuir la faculté de reprendre son état normal.
Voilà pour le rôle quotidien de la ménagère campagnarde; il ne pourra
subir que les quelques modifications nécessaires et connues de toutes
les ménagères des villes, en rapport et en harmonie avec la profession
exercée par le mari.
Le rôle du mari est précisément de travailler et de rapporter à la
maison l’argent nécessaire à l’entretien de la famille. Qu’il exerce une
profession libérale, comme celle de menuisier, de forgeron, de maçon,
etc., ou qu’il soit employé chez autrui, il faut toujours que son
salaire excède les dépenses nécessaires ou que ses dépenses soient de
beaucoup inférieures à ce salaire.
Si le salaire peut être parfois difficilement augmenté, il n’en est pas
de même des dépenses qu’on peut rendre moins élevées par une sage
économie.
Il est prudent de ne jamais chercher à s’élever au-dessus de sa
condition. Dans tel ménage où il n’entre en moyenne que 4 francs par
jour, par exemple, ce serait courir à la ruine et partant à la misère
que de s’exposer à vivre sur le train de maison du voisin où le salaire
quotidien est de 6 francs. Que toujours la dépense soit en rapport avec
le produit des salaires, c’est-à-dire bien au-dessous.
Si peu que l’on gagne, il faut s’efforcer de faire quand même des
économies. Ménagères, tenez un compte bien en règle de vos dépenses de
chaque jour. Un petit carnet spécial de dix centimes suffira pour cela.
Étudiez vos opérations de temps en temps; voyez ce qu’il vous reste de
boni dans un temps donné. Si vous trouvez cet excédent de recettes trop
peu important et qu’il ne soit pas possible d’augmenter aucun salaire,
vous verrez facilement les choses que vous pourrez rogner. Car il est
souvent des superfluités qu’on peut supprimer sans inconvénient.
Le tabac, le café, les liqueurs quelconques rentrent dans la catégorie
des articles de consommation courante sans lesquels on peut parfaitement
vivre. Ils sont, en effet, absolument inutiles à la santé, ils lui sont
nuisibles même. Pourquoi ne les point supprimer d’une façon catégorique?
Quel plaisir peut-on goûter à tirer, d’un tuyau de pipe empoisonnée par
la nicotine, une fumée que les lèvres laissent échapper ensuite en un
fil qui monte en s’élargissant vers le plafond et emplit un appartement
de substances malsaines? Ce n’est là que la conséquence d’une mauvaise
habitude contractée dans la jeunesse et qu’on a laissé s’implanter. Il
est probable que bon nombre de fumeurs usent et abusent de la pipe, sans
goût sérieux pour la saveur procurée par le tabac. Rompre avec cette
vilaine habitude, c’est faire preuve de courage moral, paraît-il. Eh
bien! il faut avoir ce courage et bannir le tabac qui nuit autant à la
santé qu’à la bourse.
Prenez-vous le café par goût ou par nécessité? C’est tout un. Encore une
mauvaise habitude. En somme, le café n’est point une boisson agréable,
et de plus, il n’a point, comme beaucoup le pensent, la propriété de
fortifier. Il est un excitant et trouble les fonctions du cœur; il donne
le coup de fouet qui épuise les forces en quelques instants et jette par
conséquent dans un abattement dont on ne se relève qu’en prenant une
seconde dose de ce faux élixir de la vigueur. Il est un digestif, on
peut le reconnaître. Mais n’existe-t-il point de digestifs moins
coûteux? Mangeons lentement et sobrement; ne restons point engourdis
devant notre table après l’ingestion de notre repas; marchons, humons
l’air, soyons de bonne humeur et nous digérerons bien.
Quant à l’alcool, il doit être impitoyablement chassé de toute maison où
l’on professe quelque penchant pour l’ordre, l’économie et la santé. Nos
lèvres ne devraient jamais approcher de ce virulent liquide qui brûle
nos muqueuses, détruit notre raison, ruine nos maisons. Pensez à ce que
coûte en un an un petit verre d’eau-de-vie de dix centimes pris chaque
matin: 36 fr. 50. Et pour quel besoin, pour quelle utilité? Pour le
plaisir de sentir glisser dans notre gosier cet amer et cuisant
médicament qui met moins d’une seconde à accomplir sa descente dans
l’abîme de notre appareil digestif. Allons, rompons net avec lui.
Plaignons de tout notre cœur les malheureux adorateurs de la bouteille;
engageons-les vivement à en finir enfin avec une boisson vendue huit
fois plus cher que le lait à volume égal et qui fait disparaître, comme
par enchantement, une grande partie de leur salaire.
Le fruit d’un travail sérieux et rémunérateur deviendra sans utilité
chez celui qui ne saura pas se priver de ces futilités. Faisons un
aperçu de la dépense annuelle d’un fumeur ordinaire qui se paie, chaque
jour, un verre d’alcool et une tasse de café:
Tabac 0 20
Café 0 10
Alcool 0 10
----
Total 0 40
Ce qui donne pour une année l’énorme dépense de 0,40 × 365 = 146 francs.
Remarquons, en passant, que cette somme, placée à la Caisse
d’Épargne, donnerait, à la fin de l’année, en calculant
l’intérêt à 3% 150 fr. 38
que la seconde année, les 146 fr. de nouveau économisés,
s’ajouteraient aux 150 fr. 38 ci-dessus indiqués et
feraient la rondelette somme de 296 fr. 38
près de 300 francs.
Ce simple aperçu permet de se rendre compte des économies importantes
réalisables en 10 et en 20 années, rien qu’en négligeant de faire usage
de ces choses absolument inutiles.
Au bout de 10 années, les économies seraient de 1.724 fr. 35
Au bout de 20 années, de 4.040 fr.
C’est-à-dire qu’un ménage agissant dans ces conditions d’économie et de
prévoyance, et ayant commencé à l’âge de 20 ans, se trouverait, à l’âge
de 40 ans, par ce fait seul, à la tête du joli capital de 4.000 francs.
En calculant encore, nous trouvons qu’au bout de 30 années, les
économies réalisées seraient de 7.158 fr.
Au bout de 40 ans 11.343 fr. 66
Au bout de 50 ans 16.972 fr. 88
Ainsi, en prenant l’âge moyen de 60 ans, qui peut donner droit à prendre
quelque repos, ce ménage disposerait de l’énorme somme de 11.000 francs
(_en chiffres ronds_), rien que pour avoir eu le courage de se priver de
tabac, de café et d’alcool.
Le travail renferme ainsi autre chose que l’action de remplir sa journée
pour un rôle quelconque destiné à procurer l’argent nécessaire à
l’acquisition des choses indispensables à la vie; il comprend aussi la
préoccupation constante de ne perdre aucune des parcelles du salaire,
génératrices du bien-être et de la fortune, et de viser à faire
«travailler» l’argent gagné. Une partie sert aux besoins essentiels et
actuels de l’existence; le reste est placé et travaille en vue des
besoins futurs que nécessiteront peut-être le chômage, la maladie, la
vieillesse. Il forme le petit capital, ruisseau embryonnaire d’abord,
susceptible de devenir, après quelques années, rivière débordante, puis
fleuve opulent, c’est-à-dire fortune.
Combien de fortunes sont nées de cette façon et n’ont d’autres ancêtres
que de vulgaires ouvriers besogneux, économes, soigneux et prévoyants?
Si ceux-ci n’ont pas joui eux-mêmes des revenus considérables que
touchent aujourd’hui leurs enfants, n’ont-ils pas eu l’extrême joie de
voir leur petit capital, produit des premières économies, s’enfler, se
développer et devenir pour eux-mêmes, à l’âge où ils pouvaient encore
pleinement en profiter, la source de revenus suffisants pour terminer,
dans la quiétude d’une bonne aisance, une existence laborieuse?
Mais aussi que d’ordre dans la maison et de courage dans les bras! Avec
de semblables travailleurs, rien n’est livré au hasard. Tout est calculé
à l’avance.
Il reste toujours à un travailleur quelconque des loisirs dont il peut
avantageusement profiter. Tous les travaux de la maison, du jardin, de
la propriété occupée par lui enfin, seront son œuvre. Est-il une porte à
réparer, un bout de mur à restaurer, quelques tuiles à remplacer? Il ne
tardera point à remettre toutes ces choses en ordre. Sa propriété se
conservera ainsi intacte et en bon état sans qu’il lui en coûte
beaucoup.
Les chaussures ont-elles de mauvaises semelles? Il saura prendre un peu
de cuir à de vieilles bottines, et muni d’un tranchet et d’un pied de
fer, refaire aux chaussures une opération peu coûteuse qui les
conservera longtemps encore.
Le travailleur, tel que nous l’avons considéré dans cette étude, est le
manouvrier, l’ouvrier d’usine, le petit patron (cordonnier, menuisier,
cultivateur); il comprend aussi les petits fonctionnaires, les petits
employés, toute la catégorie des hommes qui ne jouissent que d’un maigre
salaire ou d’un modique traitement.
CHAPITRE II
L’Alimentation
C’est naturellement l’alimentation--dans les ménages ouvriers
surtout--qui absorbe la plus grande partie des salaires. Aujourd’hui
surtout que les objets servant à notre nourriture sont d’un prix très
élevé, il sera prudent de veiller à ce que la dépense qu’ils nécessitent
ne soit point faite sans une grande attention.
Pour se bien porter, une alimentation saine et variée est de rigueur. La
qualité est préférable à la quantité. Absorber une trop grande
proportion de nourriture, c’est s’exposer à des troubles d’estomac, à
des migraines, à des maux divers qui rendent moins apte au travail et
augmentent les dépenses sans utilité aucune.
Il n’est guère utile, dans la plupart des cas, de rechercher quels sont
les aliments nutritifs et ceux qui ne le sont pas. Tous remplissent leur
rôle, et vous aurez la santé et la force si vous savez vous faire des
plats sains, propres et variés. Que la viande ne forme pas la base de
votre alimentation. Mangez-en, mais ne la faites point figurer à tous
vos repas. Tous les légumes sont bons; ils renferment tous des matériaux
nécessaires à notre organisme, c’est du reste pour notre usage qu’ils
ont été créés. Les légumineux, tels que pois, haricots, fèves,
lentilles, qui sont très nourrissants, les pommes de terre, les
carottes, les navets, les choux, les salades, etc., permettront de faire
une variété de mets qui aiguisera notre appétit et donnera à notre
organisme tous les éléments dont il a besoin. Le lait, le beurre, le
fromage, les œufs, les poissons, la chair du mouton, du bœuf, du porc,
du gibier, les pâtes alimentaires, etc., sont des aliments dont on
consommera avec grand profit pour la santé.
L’essentiel sera de savoir confectionner des mets peu coûteux et
procurant le maximum utile de nutrition. Pour cela, la ménagère n’aura
qu’à s’enquérir de ce qui lui coûtera le moins et qui pourra être le
plus profitable. Ainsi, en hiver, quand les œufs sont d’un prix élevé,
elle s’attachera à en servir le moins souvent possible; elle en fera, au
contraire, une grande consommation dans les autres saisons.
Certains auteurs préconisent le régime végétarien en lui attribuant
toutes sortes de qualités. Nous ne sommes point de leur avis et
prétendons que l’homme, obligé de fournir une grande somme de travail, a
besoin de viande pour garder l’énergie et la force musculaire qui
pourraient lui faire défaut, s’il s’en abstenait absolument. L’exemple
cité de nos ancêtres qui vivaient très frugalement, mais qui
consommaient tout de même un peu de viande n’est pas assez probant pour
que nous nous inclinions, car il est prouvé que la vie, autrefois, était
moins intense, et que par conséquent, ils avaient moins de forces à
réparer. Tout est relatif. L’artisan qui n’a qu’une tâche facile et peu
fatigante à remplir, n’éprouvera point le besoin de se nourrir de la
même façon que l’ouvrier qui se dépensera chaque jour en exercices
violents et prolongés. L’homme des champs doit vivre autrement que
l’ouvrier de l’usine. La nourriture qui fait la bonne santé de celui-ci
qui a un métier sédentaire, nuirait à celui-là qui, en bras de chemise,
frappe sur l’enclume, ou abat sa lourde cognée sur les racines
résistantes du chêne. Si l’ouvrier s’imaginait un jour de vivre
copieusement, d’aliments riches comme les heureux de la fortune dont les
tables sont le plus souvent abondamment approvisionnées, il arriverait
devant sa besogne et se sentirait incapable de l’accomplir. Ses membres
manqueraient d’élasticité, son corps tout entier serait alourdi et ce
n’est qu’avec peine qu’il pourrait se baisser pour réunir ses outils
afin de retourner chez lui pour s’étendre sur un fauteuil et attendre
quelques heures que la digestion, enfin terminée, lui rende le libre
usage de ses bras.
Ne rien laisser perdre est un grand point en cuisine. Les restes du
repas pourront souvent fournir les éléments essentiels d’un autre repas.
Si on ne peut les accommoder pour la table, il sera bon de les faire
servir à des usages dont on tirera quelque profit. Les poules, les
lapins, les canards se trouveront fort bien de tout ce qu’on laissera
ainsi. Leur élevage et leur engraissement reviendront ainsi à meilleur
marché.
N’habituez pas les enfants à demander à chaque instant des tartines dont
ils gaspillent la plus grande partie. Qu’ils mangent convenablement aux
repas essentiels et leur santé n’en sera que meilleure. Il est aussi
désagréable pour tout le monde que coûteux pour la famille de voir des
bambins mordant sans cesse des morceaux de chocolat ou se barbouillant
les lèvres avec des bonbons. Les enfants n’ont guère besoin de ces
sucreries qui leur gâtent les dents et échauffent leur appareil
digestif. On sait bien qu’éviter tout ce qui est susceptible de
compromettre quelque peu la santé est un moyen de faire des économies,
puisqu’on éloigne ainsi les maladies et les dépenses que celles-ci
exigent: frais de médecins, de pharmacie, perte de temps, etc.
La meilleure boisson serait l’eau, si elle était absolument pure, saine
et fraîche. Mais dans la plupart des cas, il faut se méfier des eaux
réputées potables qui peuvent contenir des microbes nuisibles. On a la
ressource, il est vrai, de faire bouillir l’eau; malheureusement elle
est alors moins digeste.
Le mieux est de fabriquer soi-même une bonne boisson de ménage comme,
par exemple, le cidre de feuilles de frêne. Cette boisson, très
économique, est très saine et suffit bien pour le rôle qu’une boisson
doit jouer dans l’alimentation. La préparation en est très simple. Pour
cent litres, on emploie généralement:
Acide tartrique, 100 gr.; feuilles de frêne, 100 gr.; sucre blanc ou
cassonade, 5 kilog.; levure blanche en pain, 100 gr.; chicorée, 125 gr.
On fait bouillir pendant 20 minutes, l’acide tartrique dans 5 litres
d’eau environ; ensuite on laisse infuser ce liquide avec les feuilles de
frêne et la chicorée pendant six heures. On passe le tout à travers un
linge fin, et on le verse après dans un tonneau qui contient le sucre et
la levure. On bonde et on laisse fermenter de 3 à 5 jours.
Dans les régions où la pomme à cidre est bonne et abondante, il n’en
coûte pas plus cher, sans doute, de faire en hiver, sa boisson de toute
l’année, chose que l’on ne pourra faire aussi économiquement dans les
villes ou les villages, où l’on ne se procure cette pomme qu’avec les
frais accessoires de transport.
Il est des parties de la France où la boisson la plus répandue est la
bière. Dans ce cas, il est possible de se procurer à bon compte la bière
de la dernière qualité. Mise en bouteilles, avec un morceau de sucre
blanc dans chaque bouteille, elle donne une bonne et hygiénique boisson.
Nous citerons aussi le vin qui, dans les pays de production, n’est pas
cher. Il convient bien à la santé. On n’en peut guère faire une boisson
courante dans les ménages ouvriers pour les autres lieux, car le prix de
revient est trop élevé.
Ce chapitre de l’alimentation nous conduit naturellement à parler de
l’hygiène. C’est par une hygiène bien comprise qu’on entretient le corps
en bon état de santé: chose très importante, considérée du point de vue
qui nous occupe, puisque la bonne santé nous permet de nous livrer à
notre besogne sans chômage, de nous passer des secours onéreux d’un
médecin et d’un pharmacien.
En alimentation, il est capital que tout soit proprement préparé. Les
ustensiles de cuisine devront être nettoyés avec le plus grand soin; on
ne souffrira pas une casserole dont l’émail aurait une tendance à
éclater; on n’usera que des aliments reconnus tout à fait sains; les
conserves pourront être employées, mais avec la plus grande
circonspection, à cause des dangers fréquents qu’elles occasionnent. La
viande sera poussée à un bon degré de cuisson. On mangera avec sobriété.
CHAPITRE III
Les Économies
Pour que les économies conduisent réellement à la fortune, il faut
qu’elles soient constantes. Ne voit-on pas des ouvriers prendre la bonne
résolution de diminuer leurs dépenses, de se priver de certains plaisirs
pour s’amasser quelque argent, et s’arrêter en chemin parce que leurs
économies ne grossissent pas à leur gré et qu’elles ne forment pas en
six mois un capital suffisant pour leur permettre d’en vivre sans
continuer le travail? Ceux qui raisonnent et agissent ainsi seront
toujours pauvres. Ce n’est que par l’accumulation sans arrêt des petites
épargnes que l’on parvient à se faire un capital respectable. Économisez
sur toutes choses; tenez-y la main et ne vous lassez pas; vous verrez,
au bout d’un an seulement, quel miracle se sera opéré dans votre bourse.
Un sou épargné reste dans votre poche. A vous de le faire fructifier et
d’y joindre d’autres épargnes. Mais surtout, pour quelque cause que ce
soit, évitez d’y toucher pour le dépenser en vous promettant de le
remplacer rapidement, car ce serait prendre la mauvaise habitude de ne
point garder intact le fruit de vos économies. Ce système vous
conduirait à la vilaine manie de mettre de côté une somme d’argent que
vous vous réserveriez de reprendre à la première occasion pour la faire
servir à quelque dépense. Que pour vous l’argent économisé soit un dépôt
sacré sur lequel vous ne mettrez la main que pour l’utiliser à faire une
opération fructueuse, soit à la Caisse d’épargne, soit en achat
d’obligations de tout repos. Du reste, ne gardez point longtemps cet
argent chez vous. Placez-le aussitôt que possible, afin de n’être point
tenté de le dépenser. Vous serez vous-même très heureux de constater
l’accroissement de votre petite fortune naissante; vous éprouverez le
désir et le besoin d’y apporter souvent quelque chose. Il y aura de
l’entraînement. Le jour où l’occasion se présentera de faire une dépense
qui ne sera pas tout à fait urgente, vous direz: «Et mon magot; il faut
y penser». Vous conserverez votre argent, et votre capital sera gonflé
d’autant.
Un homme qui s’aviserait de ne faire que des économies occasionnelles,
n’arriverait jamais à un bon résultat. C’est chaque jour que la
préoccupation d’épargner doit être présente à l’esprit.
On dit parfois que les gens économes ne sont pas heureux pour la raison
qu’ils restent étrangers aux plaisirs dont se délectent leurs
contemporains. Pauvre raison. Eh! n’éprouve-t-on point de bonheur à
sentir que les choses que l’on a sont bien à soi; à vivre dans une
maison où règnent l’ordre et l’aisance; à payer comptant chaque chose
que l’on est obligé d’acheter; à ne point connaître les créanciers
bourrus qui réclament avec menace des sommes dues; à ignorer les
huissiers dont l’abord sévère produit une si mauvaise impression sur les
débiteurs toujours à court d’argent. Pour un plaisir qui aura duré
quelques heures chez l’homme amoureux des spectacles, des concerts et
d’autres distractions coûteuses, mais qui sera suivi de l’affront des
réclamations incessantes des dettes, quelles peines se prépare
l’imprévoyant chez qui la misère s’installe en maîtresse: ennuis,
brouilles dans le ménage, déceptions, désespoirs, malheur, pleurs des
enfants, découragement des parents. La maison devient un enfer
insupportable que la gaieté visite rarement; on y remarque en complet
désarroi tout ce qui fait chez d’autres le bonheur intime du foyer, sans
compter les expédients--peu honnêtes parfois--qu’il faut imaginer pour
sortir d’un mauvais pas et les craintes qu’une situation qui va en
s’empirant, permettent de supposer.
L’économe qui n’use que du nécessaire est mille fois plus heureux que le
prodigue qui abuse du superflu. L’un a sa conscience tranquille;
l’avenir lui sourit, l’existence lui est douce; il se contente de ce
qu’il a, n’ayant point de désirs au delà de ses moyens; l’autre est
toujours inquiet, il jouit bien par instants de quelques joies procurées
par des distractions quelconques et des voyages, mais ces joies sont
éphémères et bientôt neutralisées par une échéance qui arrive et à
laquelle il ne peut satisfaire. Il sera obligé de descendre quelques
degrés de l’échelle sociale et de subir l’affront de vivre dans une
condition inférieure à celle où il avait prétendu se placer. Son honneur
en souffrira. Le premier aura toutes les chances de s’élever et, parti
du bas de l’échelle, il pourra aspirer à en gravir avec honneur les
degrés qui le placeront dans le cadre qu’il mérite, respecté des autres
hommes. D’un côté, l’honneur et le bonheur; de l’autre, le déshonneur et
la misère. Considérez maintenant laquelle des deux situations sera la
plus digne d’envie.
Faire des économies en toutes choses est d’une grande simplicité. Avec
de l’attention et de la persévérance, comme nous le disions tout à
l’heure, tous les ménages peuvent gravir l’escalier facile qui conduit à
la fortune.
Ne dépensez jamais un sou inutilement. Un sou, c’est peu de chose,
dira-t-on. Remarquons que se laisser aller à dépenser en une
circonstance donnée un seul sou sans besoin, peut amener une autre
dépense plus importante également sans utilité. C’est une affaire de
principe. Si je dépense ce matin cinq centimes pour un cigare,
j’entrerai demain dans un café et j’y prendrai une consommation de dix
centimes; après-demain, j’achèterai une pâtisserie de dix centimes et
ainsi de suite. Toutes choses dont j’aurais pu me passer. Comptez la
somme que je ferais ainsi passer de ma poche dans celle d’autrui, et ce
qu’elle produirait en vingt ans si je la faisais fructifier.
Achetez les marchandises nécessaires à vos besoins dans des maisons de
confiance. Ne prenez point ce qui est trop bon marché. Souvent la
marchandise de bonne qualité fait un plus long et meilleur usage que la
médiocre. Une paire de chaussures que vous aurez payée vingt francs, par
exemple, vous durera quatre ans et sera propre et convenable jusqu’au
dernier jour. Si vous jetez votre choix sur une de dix francs, il vous
faudra une paire chaque année, ce qui vous obligera à une dépense double
dans les quatre années, et vous ne serez pas encore bien chaussé. Il en
sera de même pour un grand nombre d’objets.
Payez comptant: votre premier gain sera une remise, le second, de
posséder entièrement ce que vous avez. Du reste, on ne doit jamais
acquérir ce qu’on n’est pas en mesure de payer immédiatement. Les dettes
sont exactement comme les économies, elles s’enflent et grossissent les
unes comme les autres sans que l’on s’en aperçoive. Une dette chez le
marchand de chaussures vous autorisera à en créer une autre chez le
tailleur, une autre chez le boulanger et ainsi de suite; si bien qu’il
viendra un temps où tous ces retards de paiements vous mettront dans
l’impossibilité de régler vos dépenses qui seront alors trop
considérables. Il ne vous semblera pas pénible de donner trente-cinq
centimes au boulanger qui vous donnera un pain chaque jour; mais vous
ferez la grimace si pour cent pains dus au bout de cent jours, il vous
faudra lui verser la grosse somme de 35 francs.
Acheter à crédit, c’est jeter le trouble dans son budget. Vous ne pouvez
pas connaître nettement l’état de vos finances si vous devez. Vous
paraissez heureux parce que vous avez aujourd’hui cent francs en caisse;
cela vous semble une fortune au premier abord; mais vous réfléchissez et
vous dites: je dois 20 francs au boulanger; 10 francs au boucher; 10
francs au tailleur; 15 francs à l’épicier. Total 55 francs. Que vous
reste-t-il? Voilà votre fortune à moitié évanouie. D’où une cruelle
déception qui vous plonge dans un désarroi tel que vous voyez la misère
à votre porte en même temps que le vide dans votre porte-monnaie. Songez
à quelle joie vous pourriez vous livrer, s’il vous était permis de dire:
Ces cent francs sont à moi. Je n’ai rien prélevé sur eux avant de les
posséder.
Ne faites donc jamais aucune dette, si petite soit-elle. Si vous n’avez
pas d’argent aujourd’hui, privez-vous. Ne risquez point de perdre votre
indépendance en vous créant des obligations envers des fournisseurs.
Ceux qui paient en achetant sont, souvent aussi, mieux servis que ceux
qui remettent à plus tard le paiement. Tout fournisseur est satisfait de
toucher tout de suite le prix de la marchandise qu’il vend et, par
réciprocité, sert bien ses bons clients; il passe aussi ses marchandises
médiocres, s’il en a, aux personnes qui le paient irrégulièrement, car
il se sent exposé à perdre tout ou partie de sa fourniture. Dans ce cas,
il perd moins que s’il avait fourni quelque chose de première qualité.
Qui paie toujours comptant peut se dire déjà riche, puisqu’il ne doit
rien à personne. Mais faites attention qu’il ne tardera pas à le
devenir, car les économies fructifient rapidement chez ceux qui aiment
l’ordre et qui sont ennemis irréductibles des dettes. Ceux-ci
deviennent-ils malades? Des malheurs s’abattent-ils chez ceux? Sont-ils
quand même obligés d’aller à crédit? On leur fera confiance. Ils
trouveront partout aide et secours, et jamais aucune voix ne s’élèvera
chez leurs créanciers pour leur réclamer des dettes forcément
contractées, avant que, de leur bonne volonté et de leurs salaires
réapparus, ils puissent s’acquitter.
Combien dépense-t-on inutilement au cabaret, au jeu, au théâtre, à une
foule d’autres distractions? Ce n’est pas le moyen de s’enrichir. N’y
a-t-il pas d’autres façons agréables d’occuper ses loisirs, pour des
familles économes?
Si le mari va au café, il dépense quelque argent, pendant que sa femme,
seule à la maison, s’ennuie et s’ingénie quelquefois, mais avec peu de
succès le plus souvent, à réparer la perte subie.
Tout ouvrier véritablement désireux de s’enrichir, agira bien mieux en
remplaçant ces stations coûteuses dans les cabarets par une promenade
hygiénique qui n’entraînera aucun frais. A la campagne, les promenades
sont toujours agréables. On visite les bois, les marais, les monts, les
vallées, la plaine; on observe la nature qui nous sourit et qui nous
révèle toujours de nouveaux secrets; et l’on rentre le soir, à la
maison, les poumons remplis d’un air pur, le teint coloré, le sang
rajeuni et l’esprit quiet. S’il y a des enfants, ils profitent
grandement de ces exercices au grand air; leur santé s’en améliore et
leurs mœurs s’adoucissent à la vue des belles choses que recèle la
nature et que bien des gens n’apprécient pas comme il conviendrait.
A la ville, ces promenades sont plus variées et plus utiles, surtout
pour l’ouvrier qui respire chez lui ou dans les manufactures un air
presque toujours vicié. Sur les boulevards, ombragés d’arbres superbes
aux rameaux feuillus qui déversent à foison l’oxygène si bienfaisant
pour les poumons, que d’agréments l’ouvrier et sa famille peuvent
goûter? Ils font pour une semaine leur provision d’air pur et trouvent
la gaieté et la diversité à chaque pas.
Ces distractions innocentes ne sont-elles point préférables à d’autres
qui seraient coûteuses et qui ne laissent point souvent un bon souvenir?
Quand il faut rester à la maison pour une cause quelconque, il y a la
lecture. Partout existent maintenant des bibliothèques bien garnies, et
gratuitement tous les ouvriers sont à même de s’enrichir l’esprit par
des ouvrages de science, d’histoire, de géographie, etc., par les romans
et les œuvres des maîtres de la littérature. C’est là une suprême joie
qui donne la faculté à l’ouvrier de s’instruire sans bourse délier, au
lieu de courir s’amuser dans les lieux d’où l’on ne sort point sans
laisser un peu de sa monnaie.
Avez-vous du goût pour le théâtre? Pourquoi vous installer quelques
heures devant une scène d’où surgiront des artistes qui vous diront ce
que vous pourrez lire à tête reposée dans la bibliothèque de votre
quartier?
Aimez-vous la musique? Allez sur la place publique le dimanche, vous y
entendrez un concert; courez--dans les villes--dans les jardins publics,
les morceaux des maîtres, joués par une musique militaire de premier
ordre, caresseront vos oreilles. Vous jouirez de tous ces plaisirs
gratuitement. Comparez ensuite vos joies à celles de votre voisin qui
aura passé son dimanche, assis devant la table d’un café, au milieu du
bruit de voix des consommateurs et humant à pleine poitrine l’air
empesté de la fumée bleuâtre des cigares et des cigarettes, qui irrite
les organes respiratoires et les prédispose à une inflammation gênante
et douloureuse.
Vous aurez, le soir, le cerveau rempli de bonnes pensées, de souvenirs
agréables, de vos lectures, de vos promenades; une sensation de bonheur
et de bien-être aura été laissée en vous par les impressions saines,
ressenties dans vos diverses distractions du jour; votre voisin
éprouvera de la lassitude et du dégoût. La congestion passagère de son
cerveau, qui sera le fruit recueilli dans une atmosphère malsaine,
s’opposera à son parfait contentement. Le lendemain, il se sentira la
tête encore alourdie des excès de la veille, mais la bourse allégée des
quelques francs dépensés. Rien ne sera à son profit. Engagez-le à rompre
avec cette mauvaise habitude et à vous imiter; sûrement il ne tardera
pas à vous en être reconnaissant.
N’attachez pas trop d’importance à la toilette. Des vêtements propres,
vous habillant décemment, vous seront suffisants. Les modifications de
la mode sont si fréquentes qu’elles ne peuvent être suivies que par les
personnes riches, en état de faire d’importantes dépenses sans faire un
vide bien sérieux dans leur coffre-fort. On n’estime point, en général,
les ouvriers et les ouvrières qui portent une toilette trop recherchée:
la simplicité dans l’habillement est encore ce qu’on loue avec le plus
de chaleur et de raison, du reste. Que signifient ces rubans, ces
garnitures, répandus à profusion sur les vêtements féminins? Ce ne sont
point eux qui ont le pouvoir de donner des charmes à une personne
quelconque. La correction dans l’ajustement, la perfection dans la coupe
qui dessine bien les différentes parties du corps, l’élégance sans
recherche dans l’exécution de la robe, du corsage, du manteau, etc. sont
de nature à accuser plus parfaitement la grâce naturelle de la femme. Il
n’est guère besoin que des modes originales et hardies s’entremettent
ici pour détruire l’harmonie du corps humain, et posent sur une tête
émergeant d’un corps fluet et enserré dans une robe collante, un chapeau
aux dimensions gigantesques où pourraient prendre place, sans qu’il soit
besoin d’exercer de compression, un quarteron d’œufs de poule. Nous
parlons évidemment plutôt de la toilette féminine, cause de grosses
dépenses quand on n’y prend point garde, que des vêtements masculins
qui, en général, sont achetés avec économie et renouvelés seulement
quand besoin est.
Ne dépensons donc pas trop pour la toilette; nous ne serons point
enviés; on nous louera de notre modestie et notre argent nous restera.
Léocadie éblouit par l’éclat que projette sa robe de soie. On la salue
au passage et on s’incline devant sa magnifique toilette. Elle pourrait
en éprouver une juste fierté, mais le temps est brumeux et déjà une
pluie fine voltige en l’air. Oh! que va devenir ma robe, pense-t-elle;
et elle est prise d’une vive inquiétude.
Que sera-ce tout à l’heure quand le sol sera mouillé et que les taches
blanches de la boue s’étaleront sur la soie? Il lui faudra mille
précautions pour la nettoyer et ne point ternir un objet d’un si haut
prix.
Lucie n’a point ces désagréments avec sa robe en drap. S’il pleut, elle
la laissera lentement sécher et il n’y paraîtra point; si la boue la
salit, il suffira d’une minute pour la remettre à neuf. Elle n’est point
l’esclave de ses vêtements; elle les soigne, les conserve le plus
longtemps possible en état de propreté, ne les paie point trop cher et
ne voit pas sa bourse s’aplatir pour ses goûts de toilette.
Prenez donc toujours garde à la dépense. Économisez sur toutes choses.
Il n’est point de petites économies négligeables; toutes concourent au
même but et viennent confluer dans la même mer: la Fortune. Celle-ci est
la conséquence naturelle et logique de l’épargne; elle lui est
intimement liée et ne peut être durable sans son vigilant concours. Les
fortunes les plus grosses disparaissent dans le gouffre du domaine
public dès qu’elle est absente; les plus petites deviennent pléthoriques
quand veille une sage et savante économie qui dirige et redresse leur
flux qui monte.
Ouvriers économes, ne gardez jamais chez vous le superflu de votre
argent. Placez-le sans retard à la Caisse d’épargne. Sans qu’il vous en
coûte aucune peine, vous gagnerez un premier revenu; et vous verrez
comme votre avoir prospérera, grossi sans cesse des sommes nouvelles que
vous y porterez et des intérêts qui y courront chaque jour. Quand votre
livret atteindra le beau capital de mille francs, vous gagnerez ainsi, à
3%, trente francs dans votre année. Que de choses on peut acheter avec
30 francs. Mais vous ne les dépenserez point et les laisserez produire
eux-mêmes des intérêts, si bien que, sans autre versement, la fin de la
deuxième année vous accusera une petite fortune de 1.060 fr. 90.
Rendez-vous bien compte de la différence, et du succès croissant de vos
opérations, sans apport nouveau.
Il faut toujours commencer un livret de Caisse d’épargne lorsqu’on ne
peut faire que de petites économies, en rapport avec le modique salaire
quotidien. Aussitôt que l’importance du capital dépasse un billet de
mille francs, on agit sagement d’acheter une où plusieurs obligations à
lots. Ce sont des valeurs de tout repos, comme on dit, qui donnent une
rente annuelle assez raisonnable, dont le prix augmente plutôt qu’il ne
baisse, et qui vous procurent la chance, plusieurs fois par an, de
gagner un lot important. Certes, ce serait vous exposer à des déceptions
que de vous illusionner au point d’avoir une trop grande confiance dans
votre étoile et de supposer qu’un gros lot ne pourrait manquer de vous
échoir. Sachez que la chance est presque nulle et que le nombre des
heureux dans les tirages est infiniment petit, comparé au nombre des
obligations émises; mais sachez aussi que vous ne pourriez gagner sans
numéro et qu’enfin le hasard peut vous favoriser. Vous ne risquez rien,
puisque votre capital ainsi placé est en même temps productif
d’intérêts. Néanmoins, consultez les journaux de temps en temps pour
vous assurer que votre obligation ne diminue point de valeur et que si
vous l’avez achetée 500 francs, elle ne vaille plus que 480 francs, ce
qui ferait alors une perte de vingt francs. Souvent cet inconvénient ne
se présentera point et ce sera le plus souvent une augmentation que vous
aurez le plaisir de constater.
Les meilleurs placements sont les achats d’obligations et de rentes sur
l’État. Vous aurez un intérêt moins élevé que dans d’autres opérations
financières, mais votre argent aura l’avantage d’être placé en lieu sûr;
et c’est surtout ce point de vue que doit envisager le petit
capitaliste. Vous laisser entraîner par des promesses de bénéfices
élevés et faciles, sera un danger qu’il faudra éviter. Les bénéfices de
dix, vingt et trente pour cent, existent certainement, mais il faut un
flair spécial et une grande habitude des affaires de cette sorte pour
conduire convenablement, dans ces cas, sa barque qu’une petite lame peut
faire chavirer.
Tout ouvrier économe ne peut avoir ce goût des gros bénéfices, puisqu’il
travaille lentement, mais sûrement, à augmenter son avoir. Il sait bien
que l’argent trop facilement gagné est souvent trop vite dépensé, et
qu’alors le gain final est nul. Un sage bénéfice sur ses valeurs
péniblement acquises, lui assurera plus de jouissance qu’un gain exagéré
qui le rendrait inquiet sur ses suites probables. L’économe est un sage
et un pondéré, en général, qui ne se lance point dans l’inconnu et qui
craint tout ce qui est démesuré. Nous pensons donc qu’il est sans
utilité de lui répéter de prendre toutes ses précautions pour que ses
économies ne lui échappent jamais, et, qu’au contraire, elles lui
assurent pour un avenir très prochain, une fortune sinon élevée, du
moins passable et capable de le mettre à l’abri de toute gêne et en état
de vivre en partie du fruit de ses revenus.
Tout en s’assurant un capital personnel, l’ouvrier ne doit point
négliger de faire des versements aux Sociétés diverses garanties par
l’État, dans le but de se créer une retraite quand il atteindra un âge
assez avancé. Qu’il commence sans retard et surtout qu’il soit prévoyant
pour ses enfants en les faisant admettre à la mutualité scolaire. Si
lui-même n’a pas eu l’avantage dans son enfance des progrès accomplis
maintenant dans le domaine de la mutualité et de la prévoyance sociales,
que toute son attention se porte à donner à ses descendants le bénéfice
de ces œuvres de bienfaisance. Un versement hebdomadaire de dix centimes
sur la tête d’un enfant, à partir de l’âge de 3 ans, lui assurera à 55
ans une pension viagère de 200 francs environ, et le droit de toucher en
cas de maladie, jusqu’à l’âge de 18 ans seulement, une indemnité
quotidienne de cinquante centimes pendant le premier mois et de
vingt-cinq centimes pendant les deux mois qui suivraient. C’est un bien
maigre sacrifice qu’une économie de dix centimes par semaine, soit 5 fr.
20 par an. Remarquez quels avantages avec ce léger versement non
interrompu, vous faites à vos enfants. Quand ils seront livrés à
eux-mêmes, qu’ils auront à leur tour fondé une famille, ils ne devront
guère négliger d’apporter chaque semaine leur appoint à la Caisse de la
Mutualité; s’ils ont épousé une jeune femme qui ait été engagée dans la
même voie d’économie et de prévoyance, ils verront tous deux, quand
leurs bras seront moins robustes pour le travail, leur énergie
musculaire diminuée, tomber en leur honnête logis, le joli revenu annuel
de quatre cents francs, c’est-à-dire plus d’un franc par jour. Ce
revenu, ajouté à celui provenant de leurs épargnes personnelles, leur
permettra de vivre heureusement, de jouir en paix et dans l’aisance des
derniers temps de leur existence. Voilà donc une preuve de plus que les
ouvriers doivent commencer le plus tôt possible leurs épargnes. Si leurs
parents n’ont rien fait pour eux, que leur préoccupation soit, dès les
premiers jours du mariage, de penser à l’avenir, de dépenser seulement
pour les choses nécessaires et de mettre précieusement de côté tout ce
qu’ils pourront réaliser d’économies. Rien ne les rendra plus heureux.
On s’oblige parfois à des dépenses dont on se passerait sans
inconvénient, pourquoi ne prendrait-on pas l’obligation de verser chaque
semaine une somme déterminée pour se former un capital, une autre, en
vue d’obtenir une rente viagère dans ses vieux ans? La crainte de la
misère est le commencement de l’épargne.
Si dans le jeune ménage, arrive bientôt un bébé, il sera le bienvenu.
Sans grande dépense, on saura l’élever d’une façon hygiénique.
Il sera peut-être alors nécessaire de recourir aux premières économies
pendant les premières années. Qu’à cela ne tienne, et bien vite, par
votre courage et votre ardeur nouvelle à procurer à un enfant que vous
aimerez, toutes les satisfactions indispensables, vous aurez, ouvriers
économes, comblé le vide que vous aurez dû faire. Retenez qu’il est sage
de ne pas tarder à s’habituer à l’économie. Nous connaissons des ménages
de quarante ans qui, après avoir commencé leur vie de labeur avec le
rudimentaire mobilier des ouvriers, sans aucun autre avoir, ont élevé
plusieurs enfants qu’ils ont pourvus de superbes situations, ont amassé
un pécule respectable--fruit exclusif du travail et de l’économie leur
permettant de vivre, vers l’âge de soixante ans, dans la plus grande
aisance et en véritables rentiers.
Comment ont-ils fait? Ils ont travaillé honnêtement, mettant un soin
scrupuleux à ne dépenser jamais un sou sans absolue nécessité. Pas de
toilette extravagante: La simplicité même; ni cabaret, ni tabac, ni
voyages d’agréments trop dispendieux. Comptez ce qu’ils ont pu
économiser rien qu’en se privant de ces superfluités que certaines
personnes appellent des distractions.