de Valence la terre de Sillery pour la somme de 300.000 francs, sous la
condition que si M. Gérard la revendait plus cher, il partagerait avec
lui la moitié du profit. A la mort de M. le marquis de Puisieux, cette
terre passa, par substitution, à mon beau-frère, le marquis de Genlis,
qui, au bout de cinq ans, la vendit dix-huit cent mille francs à M.
Randon, financier. Madame la maréchale d’Estrées, fille unique de M. de
Puisieux, en fit le retrait, et dans son testament, ayant institué le
comte de Genlis son légataire universel, cette terre nous appartint, et
M. de Genlis assura mon douaire de la manière la plus solide sur cette
belle possession; il y fit des embellissements admirables, entre autres,
dans les jardins; je crois avoir dit déjà que, profitant des belles eaux
qui environnaient le château, et à travers lesquelles passait une jolie
rivière, il fit autant d’îles que j’avais d’enfants et d’élèves, et
auxquelles il donna leurs noms; toutes ces îles charmantes, remplies de
beaux arbustes et de fleurs, aboutissaient par des ponts élégants à une
grande île magnifique qui portait mon nom: et l’on y trouvait un superbe
pavillon dans lequel était mon buste en marbre sur un piédestal; M. de
Genlis avait fait graver des vers de sa composition que je ne crois pas
avoir cités, les voici:
Toi qui fais ma félicité,
Mon cœur, pour toi toujours le même,
Veut que les traits de ce qu’il aime,
Passent à l’immortalité.
Ma fille, à laquelle passa cette terre, céda généreusement tous les
droits qu’elle y avait à M. de Valence. Quand j’y retournai en revenant
des pays étrangers, quel serrement de cœur j’éprouvai en voyant un
vilain marais à la place des belles îles détruites, et la majestueuse
galerie du château et la superbe chapelle abattues!
Il y a longtemps que j’ai fait une singulière remarque. Je savais, avant
la révolution, tous les cris des marchands des rues de Paris; on pouvait
les noter, car ils sont tous des espèces de chants; j’avais observé que
ces chants étaient extrêmement gais, et que, par une conséquence
naturelle, ils étaient presque tous en ton majeur. Depuis la révolution,
en rentrant en France, je reconnus avec surprise que ces cris que,
depuis mon enfance, je n’avais jamais vu changer, n’étaient plus du tout
les mêmes, et que de plus ils étaient à peine intelligibles,
excessivement tristes et lugubres, et presque tous en ton mineur...
Après y avoir réfléchi, voici comment j’explique cette singularité; ce
changement a dû s’opérer durant les années effroyables du règne de la
terreur. Qu’on se figure s’il est possible qu’une marchande de pain
d’épices, à côté d’une charrette remplie d’infortunés allant à
l’échafaud, ait pu crier gaiement: V’là le plaisir, mesdames!... et que
tous les autres marchands, au milieu de ces horribles spectacles, aient
pu conserver leur accent joyeux. Peu à peu cet accent s’est altéré; il
est devenu sombre, confus, et il est resté lamentable. Cette observation
est à la louange du peuple, car elle prouve mieux qu’aucun autre fait
combien il était ému, troublé et sensible à la pitié.
Je n’allai point cette année à la campagne, malgré les pressantes
invitations de M. de Saulty, dont le beau château me plaît tant, et dont
j’aime si sincèrement la respectable famille. J’aurais eu bien envie
aussi d’aller à Bligny, chez Anatole de Montesquiou, et chez ma
petite-fille Rosamonde; mais je ne pouvais songer à faire des courses
d’amusement, dans l’état de dépérissement où je voyais M. de Valence.
Madame Récamier contribuait beaucoup à me dédommager de mon espèce de
captivité; elle venait me voir souvent, et plus je causais avec elle,
plus je trouvais d’esprit et d’intérêt dans sa conversation. Si elle
n’avait pas été aussi jolie et aussi célèbre par sa figure, elle serait
mise au nombre des femmes les plus spirituelles de la société. Il est
impossible d’avoir plus de délicatesse dans les sentiments et plus de
finesse dans l’esprit; elle me conta un jour qu’elle avait reçu le matin
une lettre dont elle était avec raison extrêmement touchée; cette petite
histoire mérite d’être rapportée: la voici.
Il y avait environ onze ans que madame Récamier, étant à sa fenêtre sur
la rue, vit passer une femme qui jouait de la vielle, et qui ordonnait à
une petite fille de cinq ans et demi de danser sous la fenêtre de madame
Récamier. La petite fille obéit, mais d’un air honteux et en pleurant,
ce qui attendrit tellement madame Récamier, qu’elle fit questionner la
femme, qui répondit qu’elle n’était pas la mère de cette enfant,
orpheline dès le berceau. Madame Récamier donna de l’argent à la femme,
qui consentit à lui céder l’enfant, qui avait une petite figure
angélique; madame Récamier la mit chez une honnête lingère, où elle
apprit sa religion, à lire, écrire, compter et coudre. Quand elle eut
douze ans, madame Récamier la mit dans un couvent pour faire sa première
communion, où elle resta quelques années; ensuite la jeune personne
demanda à y rester. Madame Récamier paya toujours sa pension et n’en
entendit plus parler; elle l’oublia. Mais elle venait d’en recevoir une
lettre la plus touchante dans laquelle cette jeune personne, qui avait
seize ans et demi, la remerciait avec la plus vive sensibilité de
l’avoir retirée de la rue, et de lui avoir donné de l’éducation et de
bons principes; elle lui disait qu’elle était au comble du bonheur; que
son noviciat venait de finir, et qu’elle avait prononcé ses vœux le
matin.
Quand on songe à ce que cette enfant aurait été sans madame Récamier, et
à ce qu’elle est, on ne saurait trop admirer cette excellente action.
J’étais chargée d’une commission pour M. d’Aligre, pair de France; et
comme il s’agissait d’une bonne action, j’étais sûre d’être bien
accueillie. Il vint chez moi à ce sujet, et écouta avec intérêt ce qu’on
m’avait chargé de lui dire; ensuite il me parla avec détail des
établissements de charité qu’il comptait faire, entre autres, un hospice
pour les mutilés. Je le priai d’y joindre une salle pour les pauvres
enfants rachitiques bossus, ayant trouvé un moyen très simple de les
redresser, en leur faisant tirer la corde d’une poulie à laquelle est un
seau. J’ai eu cette invention d’après l’observation faite à la campagne
qu’aucune servante tirant de l’eau depuis son enfance n’est bossue; j’ai
détaillé cette invention dans _les Leçons d’une gouvernante_. M.
d’Aligre m’apprit qu’il possédait la terre de Saint-Aubin, qui
appartenait jadis à mon père, et dans laquelle j’ai passé mon enfance
jusqu’à ma douzième année. Je savais que cette terre avait passé entre
les mains de M. de La Tour, intendant d’Aix; mais j’ignorais qu’à sa
mort sa fille, qui est aujourd’hui madame d’Aligre, en eût hérité; on a
bâti un nouveau château, on a abattu l’ancien, à l’exception d’une seule
tour qui faisait partie de mon appartement, et dans laquelle je
couchais. La tradition a conservé ce souvenir, et madame d’Aligre n’a
pas voulu que cette tour fût abattue; ce qui est d’autant plus aimable
pour moi, que je n’ai eu ce détail que par hasard. C’était de cette tour
que j’échappais à la vigilance de mademoiselle de Mars pour aller donner
des leçons d’histoire de France aux petits polissons qui ont formé ma
première école, et qui m’écoutaient au pied du mur, sur le bord d’un
étang, tandis que je les haranguais du haut d’une terrasse. Je parlai
beaucoup de Saint-Aubin à M. d’Aligre; il m’assura qu’il y avait encore
des vieillards qui se souvenaient de m’avoir vue; j’espérais que parmi
ces vieillards il se trouverait quelques-uns de mes disciples; je crains
bien qu’ils n’aient oublié mes leçons et les vers des tragédies de
mademoiselle Barbier qu’ils déclamaient en patois bourguignon. Quant à
moi, soixante-quatre ans écoulés depuis cette époque ne m’avaient rien
fait oublier de ce qui regarde Saint-Aubin et Bourbon-Lancy. J’étonnai
bien M. d’Aligre par ma mémoire à cet égard; il me conjura d’aller dans
le cours de l’automne prochain lui faire une visite à Saint-Aubin. Rien
au monde ne m’eût été plus agréable; mais les joies de la terre sont
finies pour moi, et je suis bien persuadée que je n’aurai jamais
celle-là. O que de sensations j’éprouverais, que de pensées à la fois
douces et mélancoliques j’aurais en me retrouvant dans ces lieux chéris
où s’écoula mon heureuse enfance! Alors l’avenir était tout entier à
moi! J’étais loin de prévoir combien il serait orageux! Que de regrets
et de repentirs se mêleraient aux touchants souvenirs de ce temps de
paix, d’innocence, d’espérance et de bonheur! Combien de fois je
répéterai que nous faisons nous-mêmes notre destinée, et que si la
mienne n’a pas été plus heureuse, c’est que je l’ai gâtée par mon
imprudence et par mes fautes. Ces idées sont tristes, mais elles donnent
du courage; qui oserait se plaindre des peines qu’on a méritées? Au
reste, malgré ces pénibles retours sur moi-même, je trouverais un charme
infini à revoir Saint-Aubin. Mais cette idée s’anéantit auprès de celle
du voyage de la Terre-Sainte; car j’avais le projet formel d’en faire le
pèlerinage sous quelques mois; c’était là que tous mes vœux me
transportaient. Je jouais presque tous les jours de la harpe, et un soir
j’en jouais avec délices; je commençai la composition (paroles et
musique) du morceau que je voulais jouer dans la maison de David, si
Dieu me faisait la grâce d’aller à Jérusalem.
Il y avait plus de douze ans que je n’avais essayé de former un son, et
je retrouvai une voix très juste et très douce, mais en chantant de la
tête, ce que je ne faisais pas jadis; ma grande et belle voix était tout
à fait naturelle. Je trouvai tant de charme dans cette double
composition, qu’il ne me fut possible de m’arracher de ma harpe qu’à
trois heures et demie du matin.
J’ai jadis assez bien observé et assez bien peint le monde et la cour du
temps de ma jeunesse et de mon âge mûr. Il y avait alors dans la société
des conversations charmantes, un ton parfait en général, de la grâce et
des ridicules; car les ridicules sont très remarquables où se trouvent
un ton fixe et réputé bon, et un mauvais ton reconnu tel. Mais quand ces
deux choses n’existent plus, il n’y a plus de ridicules; on ne peut les
apercevoir que par les souvenirs. Comme j’ai conservé toute ma mémoire,
je suis aussi frappée de tout ce que je vois, de tout ce que j’entends,
que si j’étais dans la société une jeune débutante née avec du goût et
l’esprit d’observation; rien ne me rappelle ce que j’ai vu dans mes
beaux jours et tout me les fait regretter. On ne cause plus; Labruyère a
dit: «Conteur, mauvais caractère.» S’il vivait il trouverait un bien
grand nombre de mauvais caractères! Si douze ou quinze personnes sont
rassemblées, ceux qui passent pour être aimables et spirituels
(lorsqu’on ne parle pas politique) content tour à tour des histoires
satiriques et burlesques; les autres applaudissent par des éclats de
rire si bruyants, que je frissonne toujours à la fin d’un récit,
certaine d’avance que les voûtes du salon vont retentir avec un bruit
qui a pour moi quelque chose d’effrayant. Les meilleurs conteurs sont
ceux qui joignent à leurs récits la pantomime et une véhémente
gesticulation. Quant à la conversation, elle est absolument nulle, on ne
sait plus ce que c’est. Une chose encore à laquelle je ne m’accoutumerai
jamais, c’est à la manière intrépide dont les hommes entrent et sortent
d’un salon, et aux scènes qu’il faut essuyer à leur apparition et à leur
départ; ils viennent fondre sur vous pour vous souhaiter le bonjour ou
le bonsoir et pour vous dire adieu. J’ai cherché la raison de cette
singulière coutume et je crois l’avoir trouvée: beaucoup de gens, depuis
la révolution, n’étaient pas accoutumés à venir s’établir jusque dans
les salons; lorsqu’ils y ont été admis, ils ont pensé qu’il fallait
surtout ne pas avoir l’air embarrassé en y entrant et en s’y
établissant; alors ils se sont armés d’un mâle courage, et de là cette
impétuosité et cet air d’assurance et de hardiesse, qui est devenu une
habitude presque généralement adoptée par tous les gens même qui
peuvent, sans étonnement, se trouver en bonne compagnie.
J’ai aussi recherché l’origine des petits tabourets, que les maîtresses
de maison mettent sous leurs pieds, et qu’elles font donner aux dames
qu’elles considèrent le plus. Jadis les princesses du sang auraient cru
manquer de politesse si elles eussent ainsi, dans un cercle, établi
leurs pieds sur un de ces tabourets. Cette mode fut introduite sous le
Directoire, s’accrédita sous le Consulat et devint universelle sous
l’Empire.
Après y avoir profondément réfléchi, je crois qu’on doit attribuer cette
mode à celle des chaufferettes, qui élevaient aussi les pieds, et dont
faisaient un usage journalier, et de tout temps, les femmes des classes
inférieures de la société. Une très grande quantité de dames de ces
classes, dont les maris firent fortune, parurent tout à coup dans le
grand monde avec d’éclatantes parures de diamants et de magnifiques
schalls de cachemire; mais au milieu de cette pompe elles ne purent
s’empêcher de regretter les chaufferettes, et pour se consoler de cette
privation, elles imaginèrent ingénieusement de substituer aux
chaufferettes les petits tabourets. J’ai trouvé de même l’origine de
beaucoup d’autres usages nouveaux! mais je n’en fais point ici mention,
parce que j’en ai parlé dans mon _Dictionnaire des étiquettes_.
Il y a un caractère que je n’ai jamais peint, mais qui est devenu très
commun depuis la révolution; ce sont les gens qui s’érigent en
prophètes, et qui prétendent avoir prédit avec détail tous les
événements les plus singuliers depuis la révolution; à chaque chose
nouvelle ils vous interpellent tout à coup en s’écriant: «Je vous
l’avais dit, vous devez vous en souvenir?» On ne s’en souvient jamais;
n’importe; ils l’affirment, le soutiennent, et par politesse il faut se
taire! J’avoue que je n’ai guère cette urbanité, et que, lorsque l’on me
demande ainsi à faux mon témoignage, je le refuse nettement; j’y gagne
de ne plus être interrogée sur ce point: on trouve assez d’autres
personnes qui ont une mémoire plus complaisante.
On convient bien généralement que la grâce et le bon goût ne sont plus
aujourd’hui ce qu’ils étaient jadis; mais on répète qu’au moins on
trouve dans la société plus de naturel, comme s’il y avait de la grâce
sans naturel. J’avoue que plusieurs années avant la révolution une
grande dégénération se faisait remarquer dans le grand monde.
Tandis que la philosophie moderne corrompait les mœurs et dénouait tous
les liens de la société, elle mettait à la mode le langage de la
sensibilité, mais dans un langage emphatique, un galimatias ridicule,
qu’il fallait avoir l’air de comprendre, et dont personne n’était la
dupe; toutes les démonstrations qui ne prouvent rien, tous les discours
affichaient la sensibilité la plus exaltée, presque toutes les actions
sérieuses décelaient et prouvaient un profond égoïsme. Cette espèce
d’affectation en entraîna beaucoup d’autres et donna à la fin de ce
siècle un caractère de fausseté qui devint à peu près général. Ceux qui
vantaient le plus les charmes de la solitude et de la vie champêtre
n’aimaient que le monde et la dissipation. Les courtisans affectèrent de
s’ennuyer à Versailles; les dames qui avaient le plus désiré et
sollicité des places à la cour se récriaient sans cesse sur l’ennui
mortel d’aller faire leurs semaines. On intriguait pour se faire inviter
à un bal remarquable, à une grande fête; en même temps on se plaignait
amèrement de ne pouvoir se dispenser d’y aller. Si l’on s’amusait dans
une nombreuse société, on n’en convenait jamais; les prétentions à la
simplicité des goûts, à la solidité du caractère ne permettaient pas un
tel aveu. Si, à un petit souper, à une partie particulière, arrangée
dans une société intime, on s’ennuyait, on y affectait la plus grande
gaieté, et pendant huit jours on ne parlait que de l’agrément de cet
insipide souper. Il en était ainsi de tout: on affectait continuellement
une ardente admiration pour les choses que l’on ne comprenait point et
pour des arts qu’on était hors d’état de juger. On voyait des gens du
monde qui ne sentaient pas la mesure des vers s’extasier en parlant de
poésies qu’ils n’avaient jamais lues, et des admirateurs enthousiastes
de Voltaire et de Rousseau, qui ne savaient ni le français ni
l’orthographe, et qui n’auraient pas été capables d’écrire passablement
un billet. Des littérateurs d’une complète ignorance en musique
écrivaient et publiaient les plus ridicules dissertations sur le mérite
musical des productions de Gluck et de Piccini. On se passionnait sans
rien sentir, et, sans étude et sans connaissances, on jugeait tout
hardiment et en dernier ressort. Cette affectation eut les plus funestes
conséquences; elle rendit l’esprit aussi faux que les caractères; on
adopta aveuglément toutes les opinions que l’on crut dominantes, et qui
pouvaient donner une espèce de réputation, de quelque genre qu’elle fût.
Jadis, dans le monde, on se contentait d’obtenir de la considération; il
ne fallait, pour cela, qu’une conduite sage et noble; mais quinze ans
plus tard, l’insipide estime fut abandonnée à la médiocrité; on voulait
de la gloire, ce qui préparait à vouloir des royaumes. On prit un jargon
philosophique, c’est-à-dire pédantesque, souvent inintelligible et
toujours frondeur. Au milieu des thèses sentimentales soutenues dans la
société, on esquissa les droits de l’homme; on vit naître, avec le
galimatias, non les nobles idées d’une sage liberté, mais ce qu’on
appela depuis les idées libérales. En même temps on se moqua de tout; le
scepticisme, sous le nom de persiflage, s’introduisit dans le grand
monde. Cette affectation ne fut générale et à son comble que très peu de
temps avant la révolution.
Sous le règne de la terreur, l’affectation ne conservait que la déraison
et l’emphase, mais d’ailleurs changeant de caractère elle devint atroce.
On n’affecta plus que la férocité. Alors, tout fut bouleversé, le
langage, les mœurs, la signification des mots, l’expression des
sentiments, la louange, le blâme, les vices et les vertus; la crainte,
si timide jusqu’alors, quittant son maintien naturel, prit tout à coup
un air menaçant; des hommes qui n’étaient pas nés inhumains prêchèrent
le meurtre pour échapper à la proscription; la lâcheté cacha son
épouvante sous un masque affreux souillé de sang!...
Après le règne de la terreur jusqu’à la Restauration, il n’y eut point
dans le grand monde d’affectation marquée. En général une ambition
démesurée s’empara de tous les esprits; on ne fut occupé que du soin de
trouver les moyens d’obtenir des grades, des emplois lucratifs, de
l’argent, des majorats, des royaumes. Les intrigues d’affaires
suspendirent celles de l’amour et de la galanterie; le désir de plaire
céda au désir d’élever sa fortune; les grâces françaises tombèrent en
désuétude: il n’en resta plus qu’une tradition incertaine et dédaignée;
l’amitié ne fut plus qu’une association d’intérêts pécuniaires; elle ne
demanda ni soins, ni procédés tendres et délicats, mais des services
solides et réciproques: elle fut un calcul, un marché.
Nous avons vu une étrange affectation (dans quelques personnes), celle
d’afficher avec aigreur, avec emportement, l’attachement le plus
légitime, le plus vertueux et le mieux fondé; sentiment devenu général,
et qui devrait rétablir la paix et l’union dans la société. Ce zèle
affecté, ou sincère, n’est pas selon la science. Je terminerai cet
article par un trait d’histoire. Un courtisan d’Alexandre le Grand, dans
l’intention d’être cité, se trouvant dans une nombreuse assemblée, y
débitait d’un ton d’énergumène beaucoup d’extravagances qu’il croyait
très flatteuses pour le monarque. Le sage Callisthène, qui l’écoutait,
lui dit: «Si le roi t’entendait, il t’imposerait silence.»
J’étais bien fâchée, depuis longtemps, d’avoir perdu la relation de mon
voyage en Auvergne. Mademoiselle d’Orléans venait d’y acquérir une
terre; elle y fit un voyage, et j’aurais eu un grand plaisir à lui
donner cette relation, qui contient tout ce qu’il y a de plus curieux à
voir dans cette province. Comme je lui exprimai ce regret à son retour,
elle m’apprit qu’elle avait une copie écrite de sa main de ce petit
ouvrage; elle eut la bonté de me le prêter, et je le relus avec beaucoup
de curiosité.
Je fis ce voyage au commencement de la révolution, et j’en revins par
Lyon; je connus à Clermont de quelle manière s’y prenaient les
révolutionnaires pour se faire des partisans parmi le peuple. L’Auvergne
était chrétienne et pieuse, et l’on n’attaquait point encore la
religion. Cependant on avait établi un club à Clermont, et là, par un
règlement particulier, tous les laboureurs y étaient reçus sans scrutin;
ce qui est absurde, car un laboureur peut fort bien être un ivrogne et
un débauché, et, par conséquent, un mauvais homme. Les assignats qu’on
établit dès le commencement de la révolution firent dans toutes les
provinces un mauvais effet; mais à Clermont, quand j’y étais, dès qu’un
laboureur appartenait à la Société des amis de la constitution des
assignats, il en recevait sur-le-champ l’argent sans aucune espèce de
retenue. Je suppose que les amis de la constitution en agissaient ainsi
dans toutes les autres provinces. Ces moyens secrets étaient plus
efficaces que les discours pompeux et les harangues emphatiques.
Voici un bien joli mot de S. A. R. Madame la duchesse de Berry; je le
tiens d’une personne qui a l’honneur de l’approcher, et qui le lui a
entendu dire:
Un garde forestier, pour se faire valoir et obtenir une récompense, un
jour où M. le duc de Bordeaux devait se promener en voiture à Bagatelle,
jour où l’on avait annoncé la route qu’il devait prendre, alla trouver
madame de Gontaut, gouvernante du jeune prince, pour lui annoncer qu’en
faisant sa ronde il avait découvert un assassin dans les broussailles,
qu’il avait voulu l’arrêter, que l’assassin lui avait tiré un coup de
fusil qui avait seulement blessé son cheval, qu’ensuite il s’était
enfui, et que pour courir plus vite il avait jeté son fusil, etc.
D’après cette histoire, on voulut détourner madame de Gontaut de mener
le jeune prince sur cette route, et malgré toutes les représentations,
elle eut le courage et la fermeté de faire toute la promenade annoncée.
Quand on en rendit compte à madame la duchesse de Berry, cette princesse
approuva la gouvernante en ajoutant: «M. le duc de Bordeaux ne doit
jamais reculer, même à un an.»
Cette prétendue conspiration était entièrement de l’invention du garde
forestier, qui avoua tout au ministre de la police.
M. le duc d’Orléans voulut bien m’amener M. le duc de Chartres pour me
remercier de la dédicace des _Jeux champêtres_. M. le duc de Chartres
joint une figure charmante à une raison très prématurée et au maintien
le plus intéressant par la douceur et la modestie; il avait alors onze
ans, et je me rappellerai toujours qu’à peine âgé de six ans il écrivit,
sous ma dictée, près d’une demi-page sans faire une faute d’orthographe
et d’une très jolie écriture.