permettaient mes nombreuses occupations. Je lui portai un jour pour
l’amuser un gros volume de plantes peintes par moi que je venais
d’achever. Ce manuscrit très précieux m’a coûté trente ans de
recherches; c’est un gros livre in-4º, contenant toutes les plantes
coloriées dont il est parlé dans la _Bible_ et dans les vies des saints,
que j’appelle: 1º _l’Herbier sacré_; 2º _l’Herbier de la reconnaissance
et de l’amitié_, contenant les plantes qui portent les noms de
personnages fameux; 3º _l’Herbier héraldique_, contenant toutes les
armoiries de la noblesse française qui offrent une ou plusieurs plantes;
et 4º _l’Herbier d’or_, toutes les plantes d’or dont il est parlé dans
la fable et dans l’histoire. Je n’ai rien répété dans ce livre de ce que
j’ai dit dans ma _Botanique historique et littéraire_, qui est imprimée:
le travail de mon livre est tout autre chose: j’en ai dessiné et peint
toute seule, sans aucune espèce d’aide, toutes les plantes, et en outre
j’ai orné le texte d’une infinité de vignettes et de culs-de-lampe.
J’oublie de dire qu’à _l’Herbier héraldique_ je mis sur le revers des
pages un grand nombre de devises anciennes tirées du règne végétal, et
les ordres anciens qui en sont tirés aussi. Je crois que ce livre, pour
toute grande bibliothèque, valait bien au moins 15,000 fr.; tous ceux
qui l’ont vu, et même des artistes, en furent charmés. M. le duc de
Richelieu, qui le vit chez madame de Montcalm, en parut enchanté; il se
chargea d’en parler au roi pour sa bibliothèque particulière; j’en
demandai seulement 8,000 francs. J’aimais infiniment mieux qu’il restât
entre les mains du roi de France, que de l’envoyer dans les pays
étrangers (ce qui m’eût été si facile) pour une somme beaucoup plus
forte. Je n’avais pas reçu la moindre marque de protection et de
bienveillance de la cour; cependant l’auteur de _Mademoiselle de
Clermont_, d’_un Trait de la vie de Henri IV_, de _la Vie de Henri IV_,
de trois romans historiques traduits dans toutes les langues, et dans
lesquels, sous l’empire de Napoléon, je me suis plu à faire valoir, avec
toute la portion de talent que le ciel m’a donnée, la race des Bourbons,
l’auteur de plus de trente-cinq volumes sur l’éducation consacrés par
près de quarante ans de succès, l’auteur qui a combattu pour la cause de
la religion, et enfin l’éditeur des _Mémoires de Dangeau_ et des
nouvelles réimpressions épurées que je donnais alors au public, ce
faible champion de la bonne cause, mais si courageux et si persévérant
jusque dans la débilité de l’âge, et ayant élevé avec tant de succès
trois princes et une princesse du sang, cet auteur, dis-je, méritait
aussi bien une marque de protection du gouvernement que tant d’autres
qui en ont obtenu si facilement. Le roi a daigné accepter cet hommage;
je sais qu’il a lu ce volume avec plaisir (et son suffrage est si
précieux!), qu’il a gardé ce manuscrit plusieurs jours sur sa table, et
qu’ensuite il l’a fait mettre dans sa bibliothèque particulière dans
laquelle on ne peut entrer que par billet, et dont M. Valery, homme de
lettres distingué, est le conservateur.
J’allais toujours faire ma cour à S. A. S. mademoiselle d’Orléans, qui
est toujours aussi bonne et aussi tendre pour moi; je vis là le petit
prince de Joinville, qui n’avait que deux ans, et qui parlait aussi
distinctement et aussi bien qu’un enfant de six ou sept; il était
d’ailleurs aussi obligeant qu’intelligent et beau; en tout, la famille
de M. le duc d’Orléans est véritablement la plus intéressante que je
connaisse; elle est charmante par les figures, les qualités naturelles,
et l’éducation, et enfin par l’attachement mutuel des parents et des
enfants. Je m’applaudis d’avoir proposé à M. le duc d’Orléans madame
Mallet pour institutrice des jeunes princesses ses filles. Madame
Mallet, par ses vertus et ses talents, est bien digne d’être dirigée par
une princesse d’un aussi rare mérite que S. A. R. madame la duchesse
d’Orléans; elle a tout ce qu’il faut pour bien concevoir les ordres
qu’elle en reçoit, et pour les exécuter avec une parfaite exactitude.
C’est mademoiselle d’Orléans qui, seule, enseigne à jouer de la harpe à
l’aînée de ses nièces, la princesse Louise; mademoiselle d’Orléans crut
devoir à sa vieille maîtresse de harpe de lui faire entendre sa jeune
écolière, et elle me fit assister à une des leçons, dont je fus charmée.
Mademoiselle d’Orléans me fit l’honneur de m’écrire une charmante lettre
en m’envoyant une très jolie pendule, qu’elle appelle une suppléante à
ma vieille montre.
Madame la maréchale Moreau me donna un superbe bénitier de cristal, orné
de dorures et d’améthystes, etc. Chez M. de Valence, je fus obligée de
renvoyer une femme de chambre incorrigible. Je fus servie à bâtons
rompus par les gens de la maison qui, ayant beaucoup d’autres choses à
faire, m’oubliaient sans cesse; un soir on m’enferma, sans le vouloir, à
la nuit, sans lumière, et pendant trois heures un quart. Je sonnai
inutilement quatre fois; je pris mon parti sans aucune impatience: je
composai dans ma tête, je priai Dieu, je méditai, et je ne m’ennuyai
point; je fus délivrée de ma captivité par une visite. Je ne contai
point cet incident à M. de Valence, afin de ne pas faire gronder ses
gens, mais il en fut instruit quelques jours après, et rien de semblable
ne s’est renouvelé depuis. Au contraire, j’étais servie par tous ses
domestiques avec un zèle qui ne s’est jamais démenti jusqu’à mon départ;
il est vrai que je sus le reconnaître de manière à le redoubler encore,
s’il eût été possible; malheureusement M. de Valence, si facile à vivre
dans la société, était un maître impérieux et violent; il changeait très
souvent de domestiques; ce qui était fort cher pour moi par les
pourboires continuels qu’il fallait sans cesse renouveler; aussi quand
j’employais tous mes soins à l’adoucir pour ses domestiques, il y avait
un peu d’intérêt personnel dans ce bon caractère.
Je dînai chez M. de Valence avec madame la princesse de Wagram, que je
trouvai fort aimable, et qui fut pour moi d’une extrême affabilité; elle
me fit l’honneur de venir chez moi. Je suis toujours reconnaissante de
ces marques honorables de bienveillance; mais, à l’âge où je suis, je
ressemble à ces voyageurs qui trouvent que ce n’est pas la peine de
cultiver les bontés qu’on leur témoigne dans des lieux qu’ils vont
quitter et qu’ils ne reverront jamais.
Le jour où j’eus soixante-quinze ans accomplis, en remerciant Dieu qui,
en prolongeant ainsi ma carrière, daignait me conserver une parfaite
santé, une excellente vue qui s’était jusqu’alors passée de lunettes,
l’ouïe que j’avais à vingt ans, de bonnes jambes, la mémoire et toutes
mes facultés intellectuelles, je repassai sur tous les événements de ma
vie, et je me confirmai dans l’opinion que j’avais depuis si longtemps,
c’est qu’à l’exception de la perte de ceux que nous aimons, presque tous
nos malheurs et toutes nos peines viennent toujours un peu de notre
faute.
On célébra à Saint-Denis l’anniversaire de la mort du malheureux duc de
Berry; et, malgré le mauvais temps, il y eut un monde énorme. Les
ennemis de la monarchie auront beau faire, il y a dans la masse de la
nation un grand fonds d’attachement pour la famille royale. On peut dire
qu’il serait difficile de trouver dans une famille particulière plus de
vertus et de bons exemples que, depuis la restauration, on en voit dans
la famille royale. Madame, duchesse d’Angoulême, Madame, duchesse de
Berry, par la pureté de leur vie et par leur conduite, sont des anges;
M. le duc d’Orléans est le modèle des époux et des pères; madame la
duchesse d’Orléans douairière était généralement admirée; S. A. R.
Madame la duchesse d’Orléans et mademoiselle d’Orléans sont révérées et
chéries de tout ce qui les approche. Tout le monde rend justice à
l’affabilité, aux qualités du cœur et à la bonté parfaite de M. le duc
de Bourbon. Madame la duchesse d’Orléans se refusait tout
personnellement pour donner aux pauvres, et pour soutenir les
établissements de charité qu’elle avait fondés. La perfection de la
vertu n’a dans aucun temps été contestée à madame la princesse de Condé.
Si l’on était équitable, on bénirait universellement le ciel qui a
rétabli dans ses droits une telle famille, et dont les ancêtres ont
illustré la France en la rendant la première nation de l’Europe.
Je dois réfuter ici quelques articles d’un ouvrage estimable à beaucoup
d’égards, mais qui contient plusieurs choses inexactes et même fausses;
cet ouvrage est d’un M. Lemaire, qui n’est pas le latiniste. L’auteur de
cette histoire raisonne souvent avec beaucoup de sens; il paraît avoir
de la modération et de bons sentiments; on ne sent point en lui le
projet de mentir ou d’exagérer; mais il a été très mal informé d’une
quantité de faits qu’il conte d’une manière inexacte, et souvent, comme
je l’ai dit, tout à fait fausse, ce que je puis affirmer avec vérité
comme témoin oculaire; par exemple, le malheureux duc d’Orléans, père de
mon élève, est sans cesse calomnié dans cet ouvrage. Voici un des
mensonges qu’on y rapporte à son sujet; celui-là suffira pour donner une
idée des autres: on y dit que la principale cause de sa haine contre la
cour vient du refus que l’on fit de la main de mademoiselle d’Orléans
pour monseigneur le duc d’Angoulême. Toute la cour et tout le monde
savent que ce mariage fut positivement arrêté peu de temps avant la
révolution, que les paroles furent données, les compliments reçus, et
que le mariage ne se fit pas sur-le-champ parce que les futurs époux
n’avaient pas tout à fait l’âge fixé par les lois; il leur manquait à
l’un et à l’autre quelques mois pour atteindre cet âge; mais l’entrevue
fut faite, la chose publiée de part et d’autre; et j’ai déjà dit que
Monsieur, qui fut depuis Louis XVIII, me fit l’honneur de m’écrire pour
me demander d’accorder une place de lectrice auprès de la princesse à
une femme qui avait été attachée à son éducation; car la princesse, en
se mariant à douze ans, devait rester à Belle-Chasse jusqu’à seize pour
y finir son éducation, et l’on m’avait donné la disposition de toutes
les places subalternes de la maison. La révolution vint qui rompit tout.
Je crois avoir peint les mœurs du siècle dernier dans _Adèle et
Théodore_, dans mes romans, dans presque toutes mes nouvelles, entre
autres _Mademoiselle de Clermont_, _Lindane et Valmire_, etc., etc.;
dans les _Souvenirs de Félicie_ et dans _les Parvenus_, j’ai peint une
partie des mœurs du XIXe siècle. Je promis de continuer dans ces
Mémoires, et c’est ce que je fais sans humeur, sans regrets gothiques,
mais avec la vérité et la plus parfaite exactitude, et le trait qu’on va
lire fera connaître la politesse moderne.
Étant toujours chez M. de Valence, je dînai, sur la fin de juin[4], avec
treize personnes, parmi lesquelles se trouvaient quatre pairs, quatre
maréchaux de France et trois généraux; il y avait parmi les pairs deux
ducs. Je restai, avant le dîner, trois quarts d’heure dans le salon avec
toute cette compagnie, qui fut, à sa manière, fort obligeante pour moi,
et moi très accueillante pour elle. A dîner, on m’établit entre deux
pairs: je n’eus pas la peine de faire les frais de la conversation, car
ils ne parlèrent que politique, en s’adressant à ceux qui étaient
vis-à-vis d’eux, à l’autre extrémité de la table. Après le dîner, nous
rentrâmes dans le salon, et, tout de suite, au moment où je venais de
m’asseoir, je vis avec surprise m’échapper tous les ducs et pairs et
généraux; chacun d’eux s’empara d’un fauteuil qu’il retourna et traîna à
quatre ou cinq pas de moi; ils formèrent avec ces fauteuils un rond
parfait, mais je voyais les visages de l’autre moitié du cercle. Je crus
d’abord qu’ils s’étaient mis là pour jouer à ces petits jeux de société
dans lesquels il faut s’arranger ainsi; ce qui me paraissait bien
innocent et bien enfantin; mais point du tout; c’était pour agiter et
discuter les questions d’État les plus épineuses: tous étaient devenus
des orateurs véhéments; ils criaient à tue-tête, s’interrompaient, se
querellaient, s’enrouaient. C’était une véritable représentation de la
Chambre des députés; c’était bien pis, car il n’y avait pas de
président. J’avais envie d’en usurper les fonctions, et de les rappeler
à l’ordre; mais je n’avais point de sonnette, et ma faible voix n’aurait
pas été entendue. Cela dura plus d’une heure et demie; au bout de ce
temps je quittai le salon, charmée d’avoir reçu cette leçon des nouveaux
usages du monde et de la nouvelle galanterie française, de cette
politesse qui nous a rendus si fameux dans toute l’Europe. J’avoue que,
jusqu’à ce moment, je n’avais sur toutes ces choses que des idées bien
imparfaites.
[4] En 1821.
Avant la révolution, on voyait dans le monde deux espèces
d’impertinents, l’impertinent de province et l’impertinent de cour; le
premier bruyant, confiant, bavard, parlant haut, souvent ridicule,
toujours importun et déplacé; ce caractère se confond avec celui de
l’insolent, qui n’est autre chose que l’effronterie d’une impertinence
habituelle et sans art. L’impertinent qui n’a pas vécu dans le grand
monde et à la cour n’a été que rarement réprimé: il est actif.
L’impertinent de cour est passif; ce n’est point la vivacité qui le
décèle, c’est le dédain; il a tout le calme de l’insouciance, toute la
distraction affectée du mépris; tout en lui vous déplaît et vous blesse,
et vous n’en pouvez rien citer de choquant. Ce n’est point avec la
brusquerie qu’il vous repousse, c’est au contraire avec une politesse
glaciale; il n’est jamais offensant par ses réponses, ses discours, ou
même par ses actions, mais il l’est à l’excès par son indolence, son
sourire, son silence et toute l’expression de sa physionomie. Vous ne
pouvez ni le supporter ni vous plaindre de lui. A quoi bon tant d’art? A
se rendre odieux et à se faire haïr; ne vaudrait-il pas mieux plaire et
se faire aimer?
On doit dire à la louange de l’ancienne noblesse qu’en général
l’impertinence était plus rare dans sa classe que dans les autres et
que, parmi les nobles, ceux mêmes qui pouvaient être impertinents avec
leurs égaux ne l’étaient jamais avec leurs inférieurs.
Oh! le bon temps que celui où, lorsqu’on se rassemblait dans un salon,
on ne songeait qu’à plaire et à s’amuser! où l’on avait de la grâce, de
la gaieté et toute la frivolité qui rend aimable, et qui repose le soir
du poids de la journée et de la fatigue des affaires! Aujourd’hui l’on
n’est ni plus solide dans ses goûts, ni plus fidèle dans ses
attachements, ni plus prudent dans sa conduite; mais on se croit profond
parce qu’on est lourd, et raisonnable parce qu’on est grave; et,
lorsqu’on est constamment ennuyeux, comme on s’estime! comme on se
trouve sage!... Quel est ce salon assiégé où l’on entre en foule, en
tumulte; où tout le monde entassé, pressé, se tient debout; où les
femmes ne peuvent trouver un siège?... On vante l’esprit de la maîtresse
de la maison; mais à quoi lui sert-il? Elle ne peut ni parler, ni
entendre; il est impossible de s’approcher d’elle. Un mannequin placé
dans un fauteuil ferait aussi bien qu’elle les honneurs d’une telle
soirée. Elle est condamnée à rester là jusqu’à trois heures du matin, et
elle ira se coucher sans avoir pu apercevoir la moitié des gens qu’elle
a reçus... C’est là une assemblée à l’anglaise! Il faut convenir que les
soirées à la française passées jadis au Palais-Royal, au Palais-Bourbon,
au Temple, chez madame de Montesson, chez madame la maréchale de
Luxembourg, chez madame la princesse de Beauvau, chez madame de
Boufflers, madame de Puisieux, etc., valaient mieux que cela.
Mais nous retrouverons sans doute les grâces françaises dans les
sociétés particulières: point du tout, vous n’entendrez là que des
dissertations, des déclamations et des disputes...
Il n’y a rien de si effrayant que de voir les Français dépourvus de
politesse, de galanterie et d’agréments. Quand ils sont sans grâce et
sans gaieté, c’est une chose tellement contre nature, qu’il semble que
l’on pourrait déclarer que la patrie est en danger.
Je fis hommage à mademoiselle d’Orléans d’un beau présent qu’on venait
de me faire, et dont voici l’histoire. Un grand seigneur de Turin,
voulant, avant la Restauration, faire une chose agréable à l’empereur
Napoléon, imagina d’envoyer au jeune prince qu’on appelait alors roi de
Rome, une crèche en bois sculpté faite par un artiste de Turin, qui
excelle dans ce genre de sculpture; toutes les figures, un peu plus
grandes que la longueur de la main, sont parfaites par le dessin, les
draperies, les attitudes et l’expression; on y voit l’enfant Jésus, la
Vierge, dont le visage évangélique est admirable, saint Joseph, les
trois Mages, le petit saint Jean, un ange, et jusqu’aux animaux qui
étaient dans l’étable.
Madame de Montesquiou, gouvernante alors du jeune prince, représenta
qu’il était trop enfant pour lui donner une telle chose, et, comme elle
montra un grand désir de la posséder, l’impératrice Marie-Louise lui en
fit présent; elle l’avait toujours soigneusement conservée, et enfin
Anatole de Montesquiou l’obtint d’elle pour me la donner; et trois ou
quatre jours après, je la portai à mademoiselle d’Orléans, qui la reçut
avec un très grand plaisir.
Mes travaux furent alors suspendus par l’état toujours plus fâcheux de
M. de Valence; néanmoins, j’avais presque fini le plan de mon nouveau
roman, _les Athées conséquents_; j’y voulais peindre le modèle accompli
d’une piété parfaite, et les consolations qu’on peut recevoir de ce
sentiment sublime dans les souffrances les plus aiguës de l’âme; j’y
voulais peindre encore les différentes sortes d’irréligion et d’impiété.
Je revoyais alors mes _Heures à l’usage des gens du monde et des jeunes
personnes_, qui ont eu tant de succès dans les pays étrangers, et qui
n’avaient jamais été imprimées en France. Dans cette nouvelle édition je
ne leur donnai point ce titre; elles furent revêtues de l’approbation de
monseigneur l’archevêque de Paris.
Je fis dans la même année les _Heures pour les prisonniers et pour les
domestiques_, et je les donnai en pur don à un libraire.
Malgré mon goût pour la retraite, il y eut cette année surtout un
empressement si singulier de me voir, tant de personnes me firent
demander à venir chez moi, qu’il me fut impossible de les refuser
toutes.
Le prince Paul de Wurtemberg, frère du roi régnant, me fit demander
aussi à venir me voir; on dit que jamais prince n’a eu plus d’esprit que
lui; c’est une chose assez rare, depuis le grand Condé, pour ne pas
dédaigner d’en juger.
M. Rothschild, un juif immensément riche, donna un grand bal le dernier
jour du carnaval; il y eut foule si prodigieuse, qu’il fut impossible de
danser, mais d’ailleurs la magnificence était extrême; ce qui a fait
dire à l’un des convives de la fête que M. de Rothschild avait enterré
la synagogue avec honneur.
Tous les bals de cette année furent presque aussi nombreux; on y allait
pour s’y montrer, pour y étouffer, sans y trouver assez de place pour y
danser: tout est tellement en décadence, qu’on ne sait même plus
s’amuser.
Au bal de madame d’Osmont on avait invité une telle multitude de
personnes qu’on reconnut, en y réfléchissant, qu’il était impossible
qu’elles entrassent toutes dans la maison; on fut obligé d’en
contremander un grand nombre, ce qui a été fait par des billets imprimés
dans lesquels on priait de ne pas venir; c’est une chose qui, je crois,
n’a jamais eu d’exemple.
Madame la duchesse d’Orléans douairière était, depuis quelque temps,
dans un état qui donnait tout à craindre pour ses jours; ses enfants
allèrent s’établir à Ivry, dans le village dont cette princesse occupait
la principale maison. Madame la duchesse d’Orléans ne leur proposa point
d’appartement chez elle; ils furent horriblement mal logés dans le
village, où ils ne purent trouver que trois vilaines petites chambres.
Madame la duchesse d’Orléans mourait de plusieurs maux devenus
incurables: un cancer, une paralysie et l’hydropisie. Il est impossible
de mourir avec plus de courage, de douceur et de piété. On disait que
son cancer était venu de la maladresse d’un valet de chambre qui, en
voulant prendre sur une tablette deux in-folio, en laissa tomber un sur
le sein de la princesse; on ajoutait que, dans la crainte d’affliger
mortellement ce valet de chambre, et dans l’espoir que cet accident
n’aurait point de suites, elle ne voulut ni se plaindre, ni appeler le
secours de l’art, et qu’elle laissa enraciner le mal jusqu’au moment où
il devint insupportable et sans ressource. Les gens du monde, en
général, ne croient point à cet excès de bonté qui leur paraît hors de
toute vraisemblance; pour moi, par la connaissance que j’avais du
caractère de la princesse, je fus très disposée à ajouter foi pleine et
entière. Voici un fait dont je fus témoin, lorsque j’étais encore au
Palais-Royal. Un jour, la princesse, étant à sa toilette, se frottait le
dedans de l’oreille avec la tête d’une de ces longues épingles que les
femmes employaient jadis dans leur coiffure; dans ce moment, l’une de
ses femmes de chambre passa derrière elle, et lui donna maladroitement
un coup violent au bras, qui fit tellement enfoncer l’épingle dans
l’oreille, qu’elle en perça le tympan; la douleur fut excessive;
cependant la princesse ne fit pas une plainte, dans la seule crainte de
faire de la peine à la femme de chambre qui l’avait involontairement
blessée. On ne sut cet accident que plusieurs jours après, parce que la
princesse, ne pouvant plus supporter les douleurs les plus aiguës, fit
venir un chirurgien qui trouva l’oreille dans un état affreux; elle en
fut malade plus de dix ou douze jours.
Madame la duchesse d’Orléans douairière termina sa carrière un samedi;
M. le duc d’Orléans, S. A. R. et mademoiselle d’Orléans la veillèrent
durant les trois derniers jours de sa vie; ils ne la quittèrent pas un
seul instant: elle les traita avec tendresse, elle leur donna
solennellement sa bénédiction; quelques jours avant sa mort, elle refit
son testament, qui est touchant, et par conséquent équitable et
chrétien.
M. le duc d’Orléans et mademoiselle d’Orléans furent sensiblement
affligés; j’allai à Neuilly. Je fus bien affectée du changement extrême
de leurs figures; on voyait sur leurs visages combien ils avaient
souffert. M. le duc de Chartres avait la rougeole, mais de l’espèce la
plus bénigne. Cet aimable enfant est si sensible qu’il fut aussi touché
que frappé vivement lorsqu’il reçut la bénédiction de sa grand’mère;
tout se passa de la manière qui pouvait honorer le mieux la mémoire de
la princesse. Le corps resta à Ivry dans une chapelle ardente; il fut
gardé par les dames d’honneur de S. A. R., de mademoiselle d’Orléans et
de madame la duchesse de Bourbon.
Monsieur et monseigneur le duc d’Angoulême annoncèrent qu’ils iraient à
Ivry jeter de l’eau bénite sur le cercueil. Après la mort de la
princesse, le roi reçut M. le duc d’Orléans; il le traita avec une bonté
particulière. Le corps de madame la duchesse d’Orléans fut porté à
Dreux, dans la sépulture de M. le duc de Penthièvre, son père. M. le duc
d’Orléans accompagna le convoi.
En rentrant en France, la première pensée de S. A. S. madame la duchesse
d’Orléans a été de remplir les devoirs sacrés de la nature et de la
piété. Elle racheta, pour rétablir la sépulture de son père, ce qui
avait été vendu de la collégiale de Dreux; les travaux commencèrent
aussitôt; ils furent interrompus par les événements de 1815; mais on les
reprit ensuite avec activité. Le chemin qui conduisait jadis à l’église
n’existait plus; la montagne abandonnée était devenue impraticable. On
traça une nouvelle route parfaitement belle et facile; on aplanit le sol
sur lequel est posée la magnifique église que la piété filiale fait
élever, et qui doit renfermer le tombeau de M. le duc de Penthièvre.
L’église, qui ne doit être qu’une chapelle funéraire, est digne, par sa
beauté, de la main qui l’a fait élever et qui en a posé la première
pierre; elle a cent pieds de long sur soixante de large, et son
architecture réunit l’élégance à la majesté sévère qui convient à ce
genre d’édifice.