princesse sa mère d’un superbe tableau représentant, de grandeur
naturelle et de la tête aux pieds, madame de Maintenon; il m’engageait à
l’aller voir. Je répondis seulement que je le connaissais, et je parlai
d’autre chose. En effet, je connais ce tableau, puisqu’il m’a appartenu
pendant sept ou huit ans. Après avoir donné au public le roman
historique de _Madame de La Vallière_, une dame de la société, que je
connaissais très peu alors (madame Dubrosseron), se passionna tellement
pour cet ouvrage, qu’elle m’envoya en présent un beau portrait de madame
de La Vallière, que, suivant mon ancienne coutume de tous les temps, je
ne manquai pas de donner aussi. L’année d’ensuite je fis paraître
_Madame de Maintenon_, et M. Crawford, qui avait une superbe collection
de portraits originaux de personnages célèbres, m’envoya le magnifique
portrait de madame de Maintenon; je le gardai plusieurs années, tout le
monde l’a vu et admiré dans mon salon. A la restauration, je me suis
trouvée tout à coup sans pension, sans possibilité de vendre un ouvrage,
parce qu’il n’y avait plus d’argent; toute la littérature était
suspendue. Réduite, pour vivre, à emprunter à des usuriers, j’étais fort
embarrassée; je proposai à M. Giroux, du Coq-Honoré (qui est à la fois
un artiste distingué et l’un des plus honnêtes marchands de Paris), de
m’acheter le tableau de madame de Maintenon; M. Giroux me répondit que
ce tableau était d’un très grand prix, mais non du genre de ceux dont il
faisait l’acquisition; il ajouta que madame la duchesse d’Orléans, la
douairière, cherchait partout des portraits de personnes célèbres; qu’en
le lui faisant proposer elle l’achèterait sûrement; il me conseilla d’en
demander six mille francs, en m’assurant qu’il valait beaucoup plus.
J’écrivis un petit billet à M. Folmont, en lui proposant pour madame la
duchesse d’Orléans ce tableau, s’il était vrai qu’elle en désirât de ce
genre, en citant tout ce que M. Giroux m’avait dit à ce sujet, et ne
demandant que quatre mille francs. Sans faire examiner le tableau, on
m’envoya sur-le-champ les quatre mille francs, et je donnai aussitôt ce
beau portrait: voilà comment il a passé entre les mains de M. le duc
d’Orléans, qui ne sait rien de ce détail.
Je fus bouleversée, à cette époque, par la funeste nouvelle de la mort
subite de madame la duchesse de Bourbon, qui mourut en une minute dans
l’église de Sainte-Geneviève, étant sortie de chez elle en parfaite
santé; elle avait été la veille au Palais-Royal, où elle avait montré sa
vivacité accoutumée. Elle portera devant Dieu d’immenses charités faites
avec autant de soin que de constance. Je me rappelai avec
attendrissement ses charmantes bontés pour moi, et j’éprouvai une espèce
de remords de les avoir si peu cultivées depuis dix-huit mois. J’eus
l’honneur de la rencontrer chez mademoiselle d’Orléans, quinze jours
avant sa mort. Elle me fit les plus aimables reproches sans aucune
aigreur et avec une grâce inexprimable. Le jour de ce fatal événement,
on fit chez elle, rue de Varennes, à l’ancien hôtel de Monaco, la plus
belle de toutes les oraisons funèbres. Ses domestiques regrettaient en
elle la meilleure de toutes les maîtresses, et les pauvres qu’elle a
établis dans son jardin se désolaient de la perte irréparable de leur
bienfaitrice. Elle avait fait bâtir dans ce beau jardin deux hospices,
l’un pour six vieilles femmes, l’autre pour seize convalescents sortant
de l’Hôtel-Dieu; charité aussi ingénieuse que touchante, parce que ces
convalescents ne sont jamais assez bien rétablis pour pouvoir reprendre
sans danger leurs travaux. Madame la duchesse de Bourbon leur prodiguait
tous les soins nécessaires, en les fortifiant par une excellente
nourriture, et en les accoutumant doucement, par gradation, à se
remettre à un travail qu’ils faisaient à leur profit; elle ne les
renvoyait que lorsqu’ils étaient en parfaite santé. Ils emportaient une
petite somme d’argent, et ils pouvaient compter sur la protection de la
princesse.
Madame la duchesse de Bourbon avait fait creuser dans son jardin un
puits pour la commodité de ces hospices, et elle dit un jour qu’on la
contrariait à ce sujet, en opposant mille obstacles à la constitution de
ce puits, que rien ne la rebuterait, et qu’elle viendrait à bout de le
faire (ce qui a été en effet). Mademoiselle Julie Gros, qui avait seize
ans, et qui était présente à cet entretien, prit la parole et dit: «Je
le crois bien, madame, il y a tant de verres d’eau dans un puits!...» Je
ne connais pas de mot plus fin et plus délicat que celui-là.
On ouvrit le testament de madame la duchesse de Bourbon; elle y donne
aux pauvres toutes les choses dont elle peut disposer; elle charge
mademoiselle d’Orléans de prendre soin de ses deux hospices. Elle ne
pouvait confier cette bonne œuvre en de meilleures mains. Une chose bien
frappante, c’est qu’elle a signé et fini ce testament le jour même de sa
mort; il est daté de ce jour, à dix heures du matin: elle sortit à dix
heures et demie pour aller à l’église de Sainte-Geneviève, où elle
mourut à une heure après midi.
L’entresol où j’étais logée chez M. de Valence était une véritable
caverne, par le manque de jour et d’air; mais il avait de plus
l’inconvénient d’un bruit affreux: j’avais deux pompes, une à la tête de
mon lit, et l’autre au pied; elles me réveillaient en sursaut dès le
point du jour. J’étais encore tourmentée par le bruit de la porte
cochère et de la voûte sur laquelle posait ma chambre à coucher; enfin
il fallait supporter aussi le vacarme continuel de l’écurie, des
chevaux, des voitures, et le frottage du salon et des appartements
suspendus sur ma tête. Toutes ces choses troublaient, agitaient
cruellement mon sommeil, et me donnaient, la nuit, de grandes
crispations de nerfs; cependant ma santé ne paraissait pas en souffrir,
j’en étais quitte pour des convulsions nocturnes et des insomnies. Je
restais par pitié pour l’état de M. de Valence, que j’aurais mis au
désespoir en m’en allant; il s’avançait chaque jour vers la tombe; par
une fantaisie de malade, M. de Valence, qui naturellement n’aimait point
du tout la musique, me conjura de lui jouer de la harpe tous les jours,
seulement deux ou trois heures. Enfin, se sentant très mal, il demanda
son confesseur; il se confessa pendant trois grands quarts d’heure, il
demanda les sacrements, et il expira pendant l’extrême-onction. Je
m’attendais à sa mort, que m’annonça, avec beaucoup de ménagement, le
général Gérard. Cette nouvelle me glaça! J’avais neuf ans de plus que
lui, et il avait l’air si robuste! L’affliction si vraie de mes
petites-filles et de madame de Valence acheva de m’accabler.
Je voulais me mettre dans un couvent, mais, dans tous ceux de Paris, ne
trouvant pas un seul logement qui pût me convenir, je pris la résolution
d’aller pour quelques mois m’établir à Tivoli, maison de santé si
justement célèbre par son jardin, sa riante situation, ses bains si
commodes et si bien servis, et pour la politesse et la parfaite
honnêteté de ceux qui la gouvernent.
Me disposant, au printemps, à partir pour Mantes, je fis mes adieux à
tous mes amis, qui les reçurent avec tendresse, à leur manière: M. de
Courchamp, avec sa grâce et son originalité ordinaires, me gronda; M.
Valery soupira sans se plaindre; le chevalier d’Harmensen, ne se
contraignant point tête-à-tête avec moi, s’attendrit et pleura; madame
de Choiseul me demanda mille fois avec vivacité de revenir bientôt;
Anatole de Montesquiou m’envoya de jolis vers; quant à ma fille et mes
petites-filles, elles allaient elles-mêmes partir pour la campagne et
pour longtemps; madame de Celles venait d’obtenir une place auprès de
Son Altesse Royale madame la duchesse d’Orléans.
J’arrivai à Mantes dans les premiers jours du printemps de 1824. La
route de Paris à Mantes est charmante; j’étais dans une bonne berline
avec des chevaux de louage; le voyage seul me fit beaucoup de bien;
j’arrivai à Mantes fort leste et en très bonne santé.
Je fus enchantée de la ville de Mantes; la cathédrale gothique est d’une
grande beauté, les promenades sont ravissantes; j’ai sous ma fenêtre un
joli jardin qui appartient à la maison, et la plus belle vue du monde;
il y a dans cette maison une belle et grande salle de bains, et
précisément vis-à-vis notre porte cochère un couvent de religieuses où
l’on dit la messe tous les jours.
Enfin je dîne ici à l’heure qui me convient; j’y suis exactement le
régime qui m’est bon; je vis dans une douce et profonde solitude, et j’y
quadruple, par la retraite, les derniers jours de mon existence.
Ce fut sur la fin de mon premier séjour à Mantes, que notre roi Louis
XVIII tomba peu à peu dans un état qui ne laissa plus d’espérance pour
sa vie; cependant l’habileté des médecins et des chirurgiens qui
l’entouraient prolongea son existence d’une manière miraculeuse; à force
d’onguents, d’eaux spiritueuses, de quinquina, d’aromates, dont on
imbibait son corps chaque jour, on parvenait à ranimer ses forces
épuisées et défaillantes; on peut dire que ce prince fut embaumé vivant.
Au milieu de ses maux et de sa destruction visible, ce monarque,
véritablement très chrétien, conserva une résignation, une présence
d’esprit, un courage et une force d’âme véritablement admirables; il
vécut pour donner à l’Europe l’exemple de la patience et de la dignité
dans le malheur, de la clémence, de la reconnaissance et de l’amitié sur
le trône, unies au goût éclairé des arts et de la littérature.
Je lisais dernièrement dans un journal la description du tombeau de
Bonaparte à Sainte-Hélène; on a pris les précautions les plus
extraordinaires pour que le corps ne pût jamais être enlevé furtivement:
on a mis ce corps à une profondeur immense dans la terre; cette
dépouille mortelle redoutée encore est barricadée par des barres de fer
et de grosses pièces de bois, fortement croisées les unes sur les
autres, etc., etc. Cet hommage souterrain vaut bien une pyramide fameuse
et une épitaphe chargée des louanges banales et pompeuses que portent si
souvent les pierres sépulcrales.
Je fus obligée de faire un voyage à Paris pour mes mémoires, et ce fut
avec beaucoup de regret que je m’arrachai de Mantes, dont l’excellent
air, la solitude, la tranquillité parfaite et les personnes qui
m’entouraient convenaient si bien à mon cœur et à ma santé.
M. Ladvocat se chargea de tous mes arrangements momentanés; il me trouva
un joli logement rue de Chaillot dans l’enceinte de Paris, mais
tellement à une de ses extrémités, qu’on peut se croire à la campagne.
Je m’établis là dans une maison de santé chez le docteur Canuet,
excellent médecin, dont la famille, bien digne de lui, est également
aimable et respectable. La maison est agréablement située et composée de
deux pavillons séparés par une jolie cour ombragée par des tilleuls; de
là quelques marches conduisent à un jardin ravissant, tout en arbres
verts formant des allées couvertes et des berceaux; je découvre de mes
fenêtres une belle vue, mais qui pourtant ne vaut pas celle de Mantes.
J’ai vu avec beaucoup d’intérêt les préparatifs des fêtes pour le sacre;
madame de Choiseul est venue me prendre et m’a conduite dans tous les
lieux préparés déjà pour cette grande solennité. J’ai été
particulièrement charmée de la décoration de la rue de Rivoli et de
celle des Champs-Élysées; j’ai entendu le bruit du feu d’artifice et
j’ai joint mes vœux à ceux de tous les bons Français; le nombre en est
grand, car la joie paraissait être universelle. Le temps pour ce seul
jour (celui de l’entrée du roi) a été remarquablement beau; enfin, pour
compléter ma satisfaction, S. A. R., Monseigneur le duc d’Orléans, a
bien voulu m’envoyer une énorme provision de pain d’épices de Reims.
Malgré ma tempérance naturelle, je n’ai pu résister à ce doux souvenir
de ma jeunesse; j’avais dîné, et j’ai mangé deux ou trois pains d’épice
qui m’ont donné pendant plusieurs jours d’assez vives coliques, mais je
n’en suis pas moins reconnaissante d’un envoi charmant qui m’a fait tant
de plaisir. Dès les premiers jours j’ai senti vivement le bonheur de
revoir madame de Choiseul et d’entendre quelques vers nouveaux de son
beau poème de _Jeanne d’Arc_. Quel plaisir de retrouver les entretiens
tête à tête d’une amie pour laquelle on n’a rien de caché! Un mot
accompagné du regard qui l’exprime et de l’accent qui part du cœur, un
seul mot ainsi prononcé dit tant de choses et les dit si bien! Cette
amie parfaite se charge de mes promenades en voiture et vient me
prendre, me conduire au bois de Boulogne, à Passy et dans certains lieux
déserts que je ne reconnais pas, parce que depuis que je les ai
parcourus tout y est changé; de grands arbres abattus, laissant à nu un
terrain immense, permettent de découvrir de tous côtés le plus ravissant
point de vue. Là, madame de Choiseul faisait arrêter la voiture, et nous
causions avec délices pendant plus de deux heures. Cet exercice en
voiture me fait un bien particulier, et surtout fait avec une amie si
aimable. C’est dans la grande rue de Chaillot que se trouvait jadis le
couvent dans lequel s’enferma la duchesse de La Vallière, lorsqu’elle
s’échappa pour la première fois de la cour avec l’intention de n’y
retourner jamais; mais, comme je l’ai conté dans son histoire, Louis XIV
eut encore le pouvoir de l’en arracher. Je passe souvent devant la porte
de ce couvent, et ce n’est jamais sans une sorte d’intérêt: il me semble
qu’il ne m’est point étranger.
J’ai déjà parlé de la fausse magnificence; mais, comme elle devient
chaque jour plus frappante, je veux faire ici une récapitulation de
toutes les faussetés de ce genre et dans laquelle se trouveront
comprises un grand nombre d’inventions et de charlataneries dont je n’ai
jamais fait mention. Outre l’argent plaqué, les faux cachemires, les
fausses eaux minérales, les faux clinquants (faits en papier d’or fin),
les fausses perles, les fausses dentelles de point, la fausse soierie,
on a encore nouvellement inventé les faux tableaux par un procédé qui
les imite si parfaitement, qu’il doit nécessairement faire tomber tous
les bons copistes dans ce genre; les fausses gravures (les lithographies
si perfectionnées), les faux cheveux faits en soie: on doit louer cette
dernière invention sous plusieurs rapports, cela peut être bon contre
l’électricité répandue dans l’air, et ces cheveux sont plus agréables à
porter que ceux d’un scélérat mort sur la place de Grève; le faux vin
(fait avec des primevères); de faux fruits; de faux pain (fait avec des
pommes de terre et des châtaignes), de fausses odeurs: par exemple,
brûlez sur une pelle de l’eau de lavande et du café vous aurez l’odeur
de l’aubépine; de faux cailloux d’Égypte, de fausses agates
transparentes, de faux lapis, de faux jaspes sanguins et de Sibérie, de
fausses herborisations, etc., etc.: et, sans parler du faux marbre (le
stuc), de fausses couleurs, de la fausse blancheur, des fausses veines,
des fausses dents, on a inventé plus nouvellement de fausses pierres de
taille, de faux beaux bras; j’en ai vu de tels qui m’ont trompée, ces
bras étaient couverts d’une mitaine à jour, à travers laquelle on
croyait voir un bras bien rond, bien potelé, de la plus belle carnation,
et tout était faux: de fausses porcelaines revêtues de faux or; de faux
acajou, de fausses mosaïques, de fausses anatomies, de faux coquillages,
de faux carreaux, de faux madrépores, de sorte que l’on pouvait très
facilement former un faux cabinet d’histoire naturelle.
La comtesse Amélie de Boufflers vient de mourir, à soixante-seize ans.
Ayant perdu toute sa fortune, elle était réduite, depuis plusieurs
années, à une pension de quinze cents livres!... Elle voulut demeurer
dans la rue même où se trouvait le magnifique hôtel qui lui avait
appartenu et dans lequel s’étaient écoulés les plus beaux jours de sa
vie; elle se retira dans une petite chambre de blanchisseuse, au
cinquième étage, et dont la fenêtre était en face de son ancien hôtel.
Ne recourant à personne, elle se laissa oublier par tous ses anciens
amis. Je n’étais pas de ce nombre; je l’ai beaucoup rencontrée jadis
dans sa jeunesse et dans la mienne, mais je n’ai jamais eu de liaison
intime avec elle; elle était encore dans l’opulence quand je revins en
France, je n’allai point la voir. J’appris vaguement, peu d’années
après, que le dérangement de sa fortune l’avait forcée de vendre
Auteuil, et depuis cette époque je n’entendis plus parler d’elle;
cependant je n’ai appris qu’avec une sorte de saisissement les détails
de sa ruine complète et sa fin déplorable. Deux femmes de chambre, bien
dignes d’être citées (madame Morta et madame Martin), n’ont jamais voulu
l’abandonner; elles l’avaient servie durant ses derniers jours
prospères, elles lui ont été fidèles dans sa détresse et l’ont soignée
jusqu’à la mort; jeunes encore, ayant tous les talents désirables dans
leur état, elles auraient pu se placer avantageusement; la comtesse
Amélie les en pressa plusieurs fois en leur répétant ce mot touchant:
«Je puis bien mourir toute seule!» Elles restèrent, non seulement sans
gages, mais en mettant au Mont-de-Piété leurs robes, une partie de leur
linge et tous leurs petits bijoux, pour soulager la misère de leur
infortunée maîtresse. Un tel attachement doit sans doute adoucir les
peines d’un cœur déchiré par l’ingratitude et par une foule de
douloureux souvenirs!...
Un jour, madame de *** apprit avec étonnement l’extrémité où se trouvait
réduite la comtesse Amélie, qu’elle avait connue jadis et perdue de vue
depuis longtemps; elle se rendit aussitôt chez elle; madame de *** monta
avec un serrement de cœur inexprimable les cinq étages du petit escalier
tortueux qui conduisait sous le toit de cette humble habitation, elle
entra avec effroi dans la petite chambre devenue l’unique asile de celle
qu’elle avait vue jadis si animée, si fraîche, si brillante, faisant les
honneurs d’une maison remarquable par son élégance et sa somptuosité! La
malheureuse comtesse Amélie, languissamment étendue dans un fauteuil,
semblait ne plus attendre que les derniers instants d’une pénible
existence.
Madame de *** entreprit de lui offrir quelques consolations. L’air était
pur et serein, elle lui proposa de l’aller respirer dans les champs: «Ma
chère amie, reprit la comtesse Amélie, quand on a été forcée de se
réfugier ici, quand on peut voir à toute heure du haut de ces étages la
maison et les jardins où l’on a passé de si belles années, on ne peut,
on ne doit sortir de ce triste réduit que pour aller dans la tombe!»
Trois jours après cet entretien elle n’existait plus! Elle ne mourut
point sans quelque consolation; elle expira dans les bras de ses deux
héroïques amies. Nulle pompe ne l’accompagna au cimetière du
Père-Lachaise; mais les larmes de la plus tendre affection baignèrent
son cercueil.
Je n’ai appris que ces jours derniers la mort de madame de Krudener, une
personne extraordinaire et intéressante, deux choses qui, réunies, ne
seront jamais communes, surtout dans une femme. Je la connaissais quand
j’étais aux Carmélites, rue de Vaugirard; elle m’écrivit pour me
demander à me voir: j’y consentis avec plaisir; j’avais lu d’elle un
très joli roman intitulé _Valérie_, qui n’annonçait nullement
l’exaltation de sentiments que j’entendais attribuer à l’auteur. Je fus
curieuse de connaître une personne qui alliait des écarts d’imagination
à beaucoup de naturel et de simplicité; et ce fut en effet ce que je
trouvai en elle. Elle disait les choses les plus singulières avec un
calme qui les rendait persuasives; elle était certainement de très bonne
foi; elle me parut être aimable, spirituelle et d’une originalité très
piquante; elle revint plusieurs fois me voir, me témoigna beaucoup de
bonté et m’inspira un véritable intérêt; elle avait de la sensibilité,
de la douceur, d’excellentes intentions; elle était jeune encore; sa
mort me fait beaucoup de peine.
Malgré mon goût pour Mantes, malgré la paix, la bonne santé dont j’ai
joui dans cette jolie ville, et le bonheur que j’ai goûté au sein d’une
famille si vertueuse et qui m’est si chère, je resterai à Paris, ce qui
n’est nullement de ma part une inconséquence, car j’ai toujours eu le
ferme dessein de m’établir dans un couvent et d’y finir mes jours.
Après des recherches aussi longues qu’infructueuses, et faites par mes
amis et par moi, j’ai enfin trouvé dans un couvent (comme je l’ai dit)
un logement qui me convient. J’ai passé quatre mois pleins dans la
maison de santé si bien tenue par le docteur Canuet, et j’emporte, en
m’en allant, un regret sincère de n’avoir plus pour voisin une famille
si vertueuse et si aimable. Me voici établie aux dames de Saint-Michel;
j’ai été me promener hier dans leur grand jardin; je voulais faire une
visite à madame la prieure, et la dame religieuse qui avait la bonté de
me conduire m’a dit qu’elle ne pouvait me recevoir, parce qu’elle était
malade des suites d’un violent chagrin causé par la mort tragique et
touchante d’une religieuse qu’elle aimait particulièrement. Voici le
détail de cette mort inopinée. On raccommodait, à l’extrémité du jardin,
un grand bâtiment qui tombait en ruines; la religieuse dont il est
question, et qui était encore dans la force de l’âge, voulut, par un
sentiment céleste, passer dans ces décombres tout le temps de la journée
qui n’est point employé à dire les offices; car elle avait remarqué que
les maçons se permettaient, dans leurs entretiens, des expressions et
des chants plus que profanes, et que les pensionnaires en se promenant
pouvaient entendre. Bien certaine que sa présence contiendrait cette
licence, elle allait s’asseoir sur une pierre dans ces ruines, au milieu
d’une épaisse poussière. Un matin, les maçons lui représentèrent que la
place qu’elle avait choisie était fort dangereuse; elle imagina qu’ils
avaient envie de se débarrasser d’elle et elle resta; tout à coup une
grosse solive tomba sur sa tête et la blessa mortellement; on envoya
aussitôt chercher un prêtre et un chirurgien; elle avait toute sa
connaissance, elle n’eut que le temps de recevoir tous ses sacrements et
elle expira une demi-heure après...
Le jardin est très grand; on y trouve une immense allée bien couverte.
Le reste du jardin est en potager, contenant quatre fabriques, qui sont
quatre chapelles, l’une dédiée à la sainte Vierge, la seconde à saint
Augustin, la troisième à saint François de Sales, et la quatrième à
saint Michel. Je désirerais qu’aux chapelles de saint Augustin et de
saint François de Sales on mît des inscriptions tirées de leurs sublimes
ouvrages.
J’ai eu la curiosité, il y a deux ou trois jours, d’aller visiter le
cul-de-sac Saint-Dominique, qui est à deux pas d’ici et dans lequel j’ai
passé les plus brillantes années de ma première jeunesse, depuis l’âge
de dix-huit ans jusqu’à celui de vingt-deux; nous y avions un très bel
appartement au premier, donnant sur un joli jardin au bout duquel se
trouvait une petite porte en face de l’église paroissiale de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas; c’est là que mes trois enfants, mes deux
filles et mon fils furent baptisés. Mon beau-frère et sa femme
occupaient le rez-de-chaussée de cette maison; comme elle est la
dernière du cul-de-sac Saint-Dominique, j’ai dans l’instant reconnu la
porte; mais en entrant dans la cour, j’ai vu que tout était changé dans
la maison; tout devait l’être en effet depuis plus d’un demi-siècle;
j’ai questionné la portière, qui m’a dit que seulement depuis dix ans
les appartements n’étaient plus reconnaissables, et qu’afin de les
doubler on les avait tous diminués; que d’ailleurs le maître était
absent et qu’il était impossible d’entrer chez lui. Je suis revenue
tristement, regrettant, parce que j’aurais voulu les décrire, des
impressions qui eussent sans doute été très vives, ce qui fournit
toujours quelques idées neuves et morales, mais qui n’auraient pu
produire en moi que des regrets et des souvenirs douloureux? Qu’ai-je
fait depuis cette époque de ces cinquante-huit ans que la Providence a
daigné m’accorder? Jusqu’ici si peu de bien! du moins aux yeux de celui
qui ne juge les actions que d’après leurs motifs! et tant de fautes
réelles, tant d’imprudences, de fausses démarches, d’étourderies, de
puérilités, de vanités romanesques, de folies en tout genre! et combien
n’ai-je pas éprouvé de joies trompeuses, de malheurs véritables,
d’espérances mensongères, de dangereuses illusions et de mécomptes de
toute espèce!... Hélas! dans ce lieu l’avenir encore était à moi! Si je
ne l’eusse pas gâté, comme je le reverrais avec délice, comme je serais
heureuse aujourd’hui!... Nous devons demander pardon à Dieu de presque
tous nos malheurs.
Madame de Choiseul a fait pour moi quelque chose de charmant; elle
voulait aller voir mon ancienne demeure, je l’en ai empêchée en lui
apprenant qu’elle était absolument méconnaissable; mais madame de
Choiseul a été faire une prière pour moi dans l’église paroissiale où
mes trois enfants ont été baptisés, et de ces trois enfants, il ne m’en
reste qu’une!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je me suis remise aujourd’hui à travailler à mon dernier roman
historique _Alfred le Grand_, dédié à madame de Choiseul, puisque je lui
avais promis la dédicace de mon dernier ouvrage de ce genre, et que
_Pétrarque et Laure_ ne l’est pas, et celui-ci le sera certainement; mon
âge seul en peut répondre; d’ailleurs il me serait impossible de trouver
un sujet plus beau et un héros aussi parfait. Ce travail, déjà si
avancé, sera entièrement fini dans cinq ou six semaines au plus tard.
Maintenant j’ai terminé mes mémoires; je puis dire, sinon avec les
mérites, du moins avec vérité, ces paroles de l’Apôtre: J’ai bien
combattu, j’ai gardé la foi, j’ai fini ma course.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1925.