nouvelles terreurs, et en inspira beaucoup à Paris; on s’attendait à des
combats, à du sang versé, à des vengeances; il n’y eut rien de tout
cela. En revenant en France, Bonaparte montra un courage qui fit perdre
le souvenir de la déroute de Russie; il entrait sans aucune suite dans
les villes; il se précipitait seul au milieu des multitudes de peuple
assemblées pour le voir; et sa tête était à prix. Cette conduite hardie,
ce succès incompréhensible, sans armée, sans soldats, et d’un autre côté
l’imprévoyance des ministres, tout se réunit pour favoriser son audace;
il annonça partout des sentiments pacifiques et généreux.
Un enthousiasme universel éclatait dans Paris. Il y a une sorte de magie
dans les choses audacieuses et extraordinaires. Les conquêtes et les
victoires de l’empereur ne m’avaient point éblouie, mais toutes les
circonstances qui accompagnèrent son retour me séduisirent, et
j’admirai, dans cette occasion, son caractère et son triomphe.
Je fis connaissance, dans ce même temps, avec deux personnes auxquelles
je me suis fort attachée: madame la maréchale Moreau, et madame
Récamier.
Madame Récamier fut très assidue dans les visites qu’elle me rendit;
elle est charmante à voir, et plus charmante encore à connaître. Il y a
tant de douceur dans son caractère, tant de calme dans son âme qu’elle a
conservé presque toute la fraîcheur et le charme de sa première
jeunesse. La dissipation dans laquelle elle a vécu lui a ôté toute
capacité d’application pour les occupations sérieuses, bien que née avec
beaucoup d’esprit. Cependant son indolence ne l’empêche pas de donner de
tendres soins à l’éducation de deux jeunes personnes qu’elle élève. Je
trouvai un grand plaisir à la seconder à cet égard; nous convînmes que
je donnerais des sujets de lettres à ces jeunes personnes; que chacune
m’écrirait deux fois la semaine, et que je leur renverrais leurs lettres
corrigées; ce qui a eu lieu durant six mois. Toutes les deux avaient de
l’esprit et d’excellents sentiments; elles ont parfaitement profité de
mes leçons.
Madame Récamier qui avait passé plusieurs mois à Coppet, chez madame de
Staël, me conta un grand nombre de particularités sur la vie qu’on y
menait. On s’assemblait les soirs autour d’une grande table, sur
laquelle étaient posées autant d’écritoires et de feuilles de papier
qu’il y avait de personnes; on gardait un profond silence, et, au lieu
de se parler, on s’écrivait; on choisissait sa correspondance, et on se
jetait réciproquement ses billets et ses réponses, qui ne se lisaient
jamais que tout bas, c’est-à-dire seulement des yeux. On peut croire,
sans jugements téméraires, que cette table mystérieuse a été le théâtre
d’une quantité de déclarations qui n’étaient au fond que de la
galanterie bien motivée par un tel usage. Je promis à madame Récamier
d’écrire sa vie, dont j’ai fait en effet une nouvelle véritablement
historique, assez longue, et que je crois intéressante; je la lui ai
donnée de mon écriture et n’en ai gardé aucune espèce de copie, ni de
brouillon.
L’exécrable attentat qui priva la France du duc de Berry, l’héritier du
trône, eut lieu le 13 février 1820. Sa mort fut sublime! La magnanimité,
la sensibilité touchante, la piété et le courage qu’il montra dans ses
derniers moments ne peuvent être exprimés. La consternation fut générale
parmi le peuple et dans toutes les classes.
Le célèbre Dupuytren et les autres chirurgiens qui firent l’ouverture de
son corps dirent que, anatomiquement parlant, il était impossible qu’il
eût pu survivre quelques minutes au coup mortel qu’il reçut. Il y
survécut six heures et demie, avec toute sa tête et sa présence d’esprit
jusqu’au dernier moment. C’est un miracle de la grâce divine. M.
Dupuytren, qui a vu beaucoup souffrir et beaucoup mourir, n’a jamais
rien observé d’aussi frappant et d’aussi sublime. Madame la duchesse de
Berry montra dans cette occasion une sensibilité et une élévation d’âme
qui achevèrent de lui gagner tous les cœurs. La douleur de toute la
famille royale fut bien touchante.
J’eus l’honneur de voir, dans les premiers jours de cette horrible
catastrophe, mademoiselle d’Orléans ainsi que M. le duc d’Orléans: l’un
et l’autre me contèrent une infinité de traits intéressants de la mort
et des sentiments sublimes de monseigneur le duc de Berry. Les dames de
madame la duchesse de Berry, qui accoururent dans ce moment fatal,
étaient en habits de fête, parce qu’elles sortaient d’un bal; elles
étaient toutes couvertes de fleurs et de clinquants: elles entourèrent
dans ces costumes le lit du prince à l’agonie, et la robe blanche de
madame la duchesse de Berry, garnie de roses, fut trempée de sang; les
princesses mêmes en avaient des éclaboussures sur leurs vêtements.
Pendant ce temps, à deux pas de cette scène d’horreur, l’opéra
continuait: on chantait et on dansait; quand dans le premier petit
salon, où l’on établit d’abord le malheureux prince, on ouvrit une porte
pour donner de l’air, on entendit distinctement l’orchestre et les voix.
M. de Chateaubriand eut la bonté de m’envoyer une brochure qu’il fit
après la mort de monseigneur le duc de Berry. Cet intéressant écrit est
un monument précieux par les faits qu’il contient, par le talent et la
pureté de principes qui ont illustré les ouvrages précédents du même
auteur.
Dans le cours de cette année, parurent les poésies de M. de Lamartine.
Ce jeune homme n’avait que vingt-six ans; il est aussi estimable par sa
conduite que remarquable par son talent.
Quant à ses poésies, on y trouve de l’esprit, de beaux vers et des
sentiments religieux; mais le fond de ses méditations est commun; les
regrets d’Young (dans ses _Nuits_) sur la mort de sa fille, sont plus
purs et plus touchants.
M. de Lamartine a fait beaucoup de lectures dans les salons, et l’on n’a
pas manqué d’y applaudir.
J’ai été frappée, ainsi que beaucoup d’autres personnes, du ridicule des
noms donnés par les terroristes à différentes choses; mais il faut
convenir que cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus loin à
quelques égards durant les dix années qui ont précédé la révolution, ce
qui contrastait d’une étrange manière avec la pruderie que certaines
femmes conservaient encore; comme, par exemple, de ne jamais se
permettre de prononcer le mot culotte, et cependant les mêmes personnes
parlaient sans cesse des pet-en-l’air que les princes, dans leurs
châteaux, permettaient de porter le matin jusqu’au dîner inclusivement.
Les noms donnés à certaines couleurs n’étaient pas plus nobles ni plus
raisonnables: caca dauphin, soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes
sans exception appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur
parure, un parfait contentement; le petit panier qu’on mettait le matin,
une considération; et le ruban qui nouait un bonnet négligé, un
désespoir.
Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations n’existait. Les
noms mêmes de modes et de jeux avaient de la noblesse et de l’élégance:
on jouait à l’anneau tournant, au papillon, au portique[2]; presque
toutes les modes avaient des noms de batailles ou de personnages
célèbres, et rappelaient des idées de gloire.
[2] Qu’on a depuis appelé trou-madame.
(Note de l’auteur).
Je fus très à la mode pendant l’hiver passé[3], mais je n’eus ni l’envie
ni la possibilité de répondre à toutes les avances qu’on voulut bien me
faire. Mes éditions de réimpression consumaient un temps qui eût employé
celui de dix littérateurs ordinaires, car aujourd’hui personne n’est
laborieux. Le travail immense que je m’étais imposé me fatiguait un peu,
parce qu’il était sans cesse interrompu par des multitudes de billets
auxquels il fallait répondre, par des visites qui se multipliaient tous
les jours, par le temps énorme que nous passions à dîner, et par celui
que d’ailleurs j’étais obligée de donner souvent à M. de Valence, hors
du dîner; mais, avec de la persévérance et de l’activité, on peut
suffire à tout.
[3] En 1820.
J’ai su, à n’en pouvoir douter, que madame la duchesse de Berry, et même
feu monseigneur le duc de Berry, avaient daigné montrer quelque désir de
me voir; il m’eût été bien facile de profiter de cette bonté qui, malgré
toute ma sauvagerie, m’eût procuré une grande satisfaction; mais si
j’eusse eu l’honneur d’approcher quelquefois de madame la duchesse de
Berry, on m’aurait supposé, en dépit de ma caducité, des desseins
ambitieux que, même à trente ans, j’aurais été bien incapable de former.
Ainsi, pour me soustraire à de nouvelles fables, j’ai dû renoncer au
bonheur de voir et d’entendre cette héroïne de la sensibilité, du
courage et du malheur le plus tragique.
Pour revenir à la rue Pigalle, je dois dire que j’ai toujours trouvé M.
de Valence très modéré dans ses principes politiques: il voulait
sincèrement la paix intérieure et le maintien de tout ce qui existait;
mais sa société n’était composée en général que de ceux qu’on appelait
alors des libéraux; et la mienne ne l’était que de ceux qu’on nommait
ultras. Au milieu de tout cela, je vivais sans disputes, parce que je ne
parlais point de politique, et qu’on ne m’adressait jamais un mot sur ce
point. Parmi les personnes qui venaient chez M. de Valence je distinguai
M. de Lacépède, homme d’un caractère si doux et si parfait, auquel on
n’a pu reprocher, lorsqu’il avait une grande place, que d’être trop
poli, reproche bien nouveau et bien honorable à un homme en place;
d’ailleurs cette politesse vient d’une âme bienveillante et généreuse:
quand il était grand chancelier de la Légion d’honneur, il donnait de sa
bourse des sommes considérables en pensions aux officiers malheureux de
cette Légion, en leur faisant croire que ce bienfait leur était accordé
par le gouvernement; enfin il est savant et modeste et, ce qui est
encore un titre auprès de moi, il aime passionnément la musique et
compose avec beaucoup de talent.
M. Villemain, qui n’a fait que des ouvrages sérieux et d’un goût sévère,
est d’une vivacité qui contraste agréablement avec son esprit solide et
réfléchi. Par un hasard singulier et romanesque, et par une confidence
qu’il ne pouvait se dispenser de me faire, j’ai eu l’occasion de
connaître avec une entière certitude qu’il n’est point d’âme plus
sensible et plus désintéressée que la sienne. C’est une découverte qui
m’enchantera toujours, quand elle sera relative à une personne dont on
doit admirer les talents. Je n’en dirai pas davantage; j’ai promis le
secret sur les détails touchants qui expliquent ce fait.
Je dînais souvent, chez M. de Valence, avec M. le duc de Bassano et, me
trouvant plusieurs fois à table à côté de lui, nous avons beaucoup causé
ensemble et j’ai été charmée de sa conversation. Il a toujours suivi
constamment Napoléon dans ses campagnes, et il en a profité, en voyant
toutes les choses curieuses et intéressantes qui se trouvaient dans les
lieux qu’il a parcourus; en suivant Napoléon, comme ministre et comme
courtisan, il s’instruisait comme aurait pu le faire un littérateur ou
un ami passionné des arts. Il rend compte avec une extrême justesse
d’esprit de tout ce qu’il a vu; il sait donner à ses descriptions un
intérêt particulier, et l’on sent qu’elles sont parfaitement véridiques.
Enfin je retrouvai encore cet hiver une ancienne connaissance
d’émigration, M. Dampmartin, connu par quelques ouvrages historiques
estimables; sa conduite en Prusse a été bien noble et bien généreuse;
j’en ai déjà parlé: nous fûmes enchantés de nous revoir. Je ne connais
pas de société plus douce et plus agréable que celle de M. Dampmartin;
et ceci est un grand éloge, lorsqu’on parle d’un homme qui pourrait
avoir si justement des prétentions à l’esprit, c’est-à-dire le désir
malheureux de briller dans la conversation.
Je reçus, étant toujours chez M. de Valence, deux dames étrangères
charmantes; l’une madame la comtesse de Potocki, femme du comte François
Potocki, et l’autre une Polonaise, madame la comtesse d’Orlofka. La
première est petite-fille du prince de Ligne; ce titre seul avait de
l’intérêt pour moi; d’ailleurs elle est très spirituelle, et elle a,
ainsi que madame Orlofka, un naturel charmant; il faut convenir que le
naturel n’est très aimable que lorsqu’on y joint beaucoup d’esprit et la
délicatesse qui l’empêche de dégénérer en niaiserie ou en grossièreté.
M. Potocki est l’un des étrangers les plus instruits que j’aie connus,
et sans aucune pédanterie; je passai des heures fort agréables avec ces
trois personnes. Je vis aussi deux Anglaises, qui m’arrivèrent sans
aucune espèce de recommandation, et que je reçus uniquement sur leur
bonne mine; elles sont sœurs et s’appellent Clorinde et Georgina Byrne;
elles me parlèrent beaucoup de mes deux amies de Langolen, Éléonore
Buttler et miss Ponsonby, qui sont toujours sur le sommet de leur
montagne; elles étaient menacées d’un grand malheur: miss Ponsonby est
hydropique; ainsi l’une des deux survivra à l’autre. Ces héroïnes de
l’amitié, vivant depuis trente ans dans cette solitude, n’en ont pas
découché une seule fois.
J’appris avec plaisir qu’elles ne m’avaient point oubliée; elles avaient
toujours dans leur salon un petit portrait en miniature de mademoiselle
d’Orléans, que je leur donnai, et mon profil en miniature aussi, dont ma
nièce Henriette leur fit le sacrifice, et elles montrèrent à ces dames
tous mes ouvrages magnifiquement reliés dans leur bibliothèque.
Anatole de Montesquiou me fit un présent charmant: c’était un tapis pour
mettre devant un lit; ce tapis éblouissant est un paon tout entier
empaillé à plat, il a son cou, ses ailes, sa belle queue; cela est
superbe et d’un agrément infini. Comme il y a près d’un demi-siècle que
j’ai renoncé à l’élégance, ce beau tapis serait fort déplacé dans ma
chambre; j’ai écrit à mademoiselle d’Orléans pour le lui offrir, en lui
mandant que cette offre était une préférence et non un sacrifice; car,
en effet, si elle n’en eût pas voulu, je l’aurais sûrement donné à un
autre; mais cet hommage ne pouvait être mieux adressé qu’à mademoiselle
d’Orléans, qui a toujours été d’une modestie, d’une simplicité
remarquables, en possédant les avantages en tout genre qui pourraient
donner de l’amour-propre; j’aimais à penser qu’elle foulerait aux pieds
chaque jour le symbole et l’attribut de l’orgueil.
Je n’avais compté faire chez M. de Valence qu’un petit séjour de trois
semaines, dans la seule intention d’être utile à mon petit-fils, en
amenant M. de Valence à une conciliation; cette affaire traînant en
longueur, je restai beaucoup plus longtemps chez lui; d’ailleurs M. de
Valence avait pris pour moi ce sentiment passionné que les personnes
sérieusement malades ont toujours eu pour moi; ce fut ainsi que, dans ma
jeunesse, madame la marquise de l’Aubépine, qui ne m’avait jamais montré
que de la malveillance, devenue très malade, me fit écrire par son
beau-père une lettre pathétique pour me conjurer d’aller la voir, afin,
disait-elle, de lui donner la consolation de m’exprimer, avant de
mourir, tous ses sentiments; confondue de cette bizarrerie, je crus
cependant devoir céder à cette fantaisie de malade, parce qu’elle était
dans un état fort dangereux; elle me reçut avec des transports inouïs,
et me soutint qu’elle m’avait toujours aimée de préférence à tout; comme
je ne voulais pas la contrarier, j’eus l’air de la croire, et pendant
deux mois je lui prodiguai les plus tendres soins; elle recouvra la
santé, retourna dans le grand monde, et m’oublia tellement qu’elle ne se
fit même pas écrire chez moi. Depuis, dans l’émigration, madame Cohen,
très malade d’une hydropisie incurable, prit pour moi la même affection,
et m’offrit, comme je l’ai dit, un superbe écrin de pierreries pour
m’engager à rester à Berlin. Je pourrais citer encore d’autres exemples
de mon ascendant sur des malades, mais je ne parlerai plus que de M. de
Valence; il me répétait sans cesse que, si je l’abandonnais, il
mourrait; Bourdois, son médecin, me disait qu’il était dans un état
dangereux, et je restai; cependant, pour ne point lui être à charge,
j’avais renvoyé ma femme de chambre; je n’étais servie que par les
personnes de sa maison, mais qui toutes étaient à mes ordres avec un
zèle qui ne s’est jamais ralenti, car M. de Valence leur avait déclaré
que celui qui me donnerait le moindre sujet de mécontentement serait
renvoyé sur-le-champ; je n’en ai point fait renvoyer et, tout au
contraire, il en a conservé plusieurs à mon instante prière; j’avais une
demoiselle de compagnie, et je l’envoyais tous les jours prendre ses
repas à une table d’hôte dans une maison attenant à la nôtre, et tenue
par des personnes très distinguées, mais ruinées par la révolution.
Quant à ma nourriture, sa partie la plus chère est dans mes déjeuners,
et je me les fournissais moi-même. M. de Valence, pendant trois mois,
fut assez malade pour se condamner lui-même à la diète la plus austère,
et à ne plus se mettre à table; alors, ne voulant pas que l’on fît une
petite cuisine à part pour moi, j’allai avec ma demoiselle de compagnie
dîner à la table d’hôte chez nos voisines; j’y trouvai très bonne
compagnie, une conversation fort agréable, et un beau jardin dont nous
avions la jouissance, avant et après le dîner; je n’ai jamais vu de
table d’hôte si bien servie et d’aussi bon air en Allemagne, et dont les
maîtresses de la maison fissent les honneurs avec tant de noblesse et
d’agrément; cet établissement dure toujours; il mérite bien d’être
recommandé aux étrangers.
J’avais choisi un logement chez M. de Valence; une vue admirable, un
beau balcon, une très grande chambre me tentèrent; mais cette chambre
était au cinquième étage, ce qui désolait ceux qui venaient me voir; car
pour moi, je préfère toujours, à cause du grand air, les étages élevés,
que je monte encore sans être essoufflée. Le pauvre M. de Montyon vint
me voir dans cet appartement; il avait quatre-vingt-huit ans et il était
asthmatique; il était dans un si terrible état en entrant dans ma
chambre, que je crus qu’il allait y expirer; cette visite, qui me fit
tant de peur, me dégoûta entièrement de ce logement; je descendis à
l’entresol; c’était un joli appartement composé de plusieurs pièces fort
bien arrangées, mais les plafonds en étaient si bas qu’on y respirait à
peine; d’ailleurs la chambre à coucher était posée sur la voûte et
j’avais au chevet de mon lit une pompe qui me réveillait à la pointe du
jour; les secousses données par cette pompe et celles des voitures qui
passaient sous la voûte m’attaquèrent cruellement les nerfs et me firent
perdre entièrement le sommeil. Je passais une grande partie de mes
journées dans la chambre de M. de Valence. J’y étouffais et ma santé
dépérissait visiblement; portes et fenêtres en étaient hermétiquement
fermées; la santé de M. de Valence se rétablit pour quelque temps, grâce
à l’habileté de M. Bourdois et à ma surveillance sur son régime; il se
remit à table; bientôt il sortit pour aller passer ses soirées chez
Robert, où l’on faisait très bonne chère, et où l’on jouait très gros
jeu; ce qui ne tarda pas à lui faire grand mal.
Je fis faire mon portrait à l’huile et en grand par madame Chéradame,
qui a un fort beau talent; je suis représentée jusqu’aux genoux,
écrivant pendant la nuit, ayant à côté de moi une lumière prête à
s’éteindre et m’arrêtant, en voyant naître le jour; cette idée est de
Paméla; je fis mettre sur la table, à côté de la lumière, un vase de
fleurs, et enfin un seul livre, sur le revers duquel ce mot est écrit:
Évangile; parce qu’en effet la morale de tous mes ouvrages a toujours eu
pour base les préceptes sacrés de ce livre divin. Il y a derrière moi
une harpe dans l’ombre. J’avais beaucoup de répugnance à me faire
peindre à mon âge, mais M. de Valence désirait mon portrait, et je le
fis faire pour lui, avec d’autant plus de plaisir, que je voulais, avant
de quitter sa maison, lui offrir quelque chose qui lui fût agréable, et
je joignis à ce don une très belle miniature que j’avais encore, et dont
il avait envie.
M. de Valence, quoique toujours malade, se rendait régulièrement à la
Chambre des pairs pour le procès de Louvel; j’étais cruellement
impatientée lorsque j’entendais un grand nombre de personnes qui
avaient, comme tout le monde, la plus grande horreur du crime de ce
scélérat, admirer néanmoins ses réponses et son impassibilité; cette
manie de s’extasier sur l’entier abrutissement des monstres est devenue
très commune; pour moi, je trouve fort simple qu’un athée du peuple,
ennuyé du travail, de la misère et de son existence, incapable
d’ailleurs de sentiment humain, voie sa fin avec indifférence, et soit
même satisfait de rentrer, comme il le croit, dans le néant. D’ailleurs,
cet infâme assassin trouve une sorte de plaisir dans l’étonnement qu’il
cause; il y a beaucoup de fanfaronnade dans son imbécile indifférence;
l’idée de surprendre tout ce qui l’entoure lui donne au plus haut degré
le stoïcisme de l’athéisme et de la stupidité.
Malgré l’ordonnance qui défendait les attroupements, il y en eut encore
plusieurs, non du peuple, mais de presque tous les étudiants et les
écoliers de Paris: le mépris de l’autorité royale me parut d’un bien
mauvais augure. Au milieu de tout cela, ma santé se dérangeait beaucoup,
mais je n’en travaillais pas moins; et j’eus une peine très vive, celle
de voir madame de Choiseul partir pour trois mois. Je craignais qu’elle
ne prolongeât davantage son séjour en Franche-Comté, malheureusement je
ne me trompais pas.
Louvel fut condamné à mort: il se laissa défendre sans interrompre ses
défenseurs. Il avait quelque espérance confuse qu’on pourrait lui faire
grâce; on s’extasiait toujours sur sa fermeté, on tâchait d’embellir ses
réponses; on aurait voulu pouvoir lui prêter des réponses romaines, tout
cela sans mauvaise intention, mais par l’effet du goût naturel qu’on a
depuis longtemps pour l’extraordinaire. Pour moi, je n’ai jamais vu dans
cet assassin que le dernier degré d’une brutale insouciance mêlée à
beaucoup de fanfaronnade. Après avoir appris son jugement, il demanda
des draps fins, car il voulait passer une dernière bonne nuit et bien
dormir. Je suis encore très persuadée qu’il espérait qu’une émeute le
sauverait dans le chemin qu’il devait parcourir pour aller au supplice,
et que, lorsqu’il fut sur l’échafaud, si on l’eût questionné encore dans
ce moment, il aurait eu un langage bien différent. Je fus surprise qu’on
eût omis de lui demander, dans l’interrogatoire, s’il ne s’était pas
fait recevoir dans quelques sociétés particulières, d’autant plus qu’il
avait voyagé en Allemagne; et l’on sait qu’il y a dans ce pays des
sociétés ténébreuses desquelles sont sortis plusieurs assassins, entre
autres Sand.
Louvel fut exécuté à six heures du soir. Malgré toutes ses rodomontades,
il était d’une excessive pâleur et dans un grand abattement; il y avait
une foule immense pour le voir passer: tout le monde le regardait avec
horreur. Arrivé au pied de l’échafaud, il était près de s’évanouir; il
fallut que deux personnes l’aidassent à y monter. Le soir, tout était
parfaitement tranquille dans Paris.
Après l’assassinat de monseigneur le duc de Berry vint une loi sur les
élections, et ensuite une nouvelle conspiration contre toute la famille
royale, qui produisit un grand procès qui occupa tout le monde
exclusivement; tout cela joint à la révolution d’Espagne, à celle de
Naples, à celle qui semblait menacer tous les royaumes, acheva bien
naturellement d’éteindre tout goût pour la littérature. Toutes mes
entreprises de cette époque s’en ressentirent et je ne m’en étonnai pas.