pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus
heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien
déplorablement changé; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi
que les beaux arbres de la cour; une aile du château contenant la belle
galerie et la chapelle était abattue; les îles délicieuses et leurs
charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis,
étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages; le reste du
château était démeublé; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui
avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la
maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire,
parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de
maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où
Henri IV avait couché trois nuits; tous les vieux meubles y étaient
encore; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu
tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que
m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un
Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la
révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que
Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre
pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un
village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y
rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put
y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans
exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de
travail: il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel
éloge!
Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de
mon appartement, il arriva plusieurs accidents; plusieurs parties du mur
se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires; on
me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires: il
fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement
s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de
logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée
à demander une indemnité; je ne la demandai que de huit mille francs.
J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant
tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte.
Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode,
rue des Lions: il était assez grand, au premier, mais gothique,
ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité.
Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent
de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse,
où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de
M. le duc de Chartres; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué
par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il
avait acquise; il avait passé tout le temps de la Terreur en France,
mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois; on l’y
oublia, malgré sa naissance: il n’éprouva aucune espèce de persécution,
et ce temps ne fut pas perdu pour lui; il était enfermé avec un savant
ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui
avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait
aucune connaissance du grec; il conjura son compagnon d’infortune et de
solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application
lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides; il
avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et
l’anglais; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction
en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert
communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la
révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et
il acquérait les biens que le sort ne peut ravir: exemple de sagesse et
de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors
que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami: je
l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse; c’est le seul homme sans
exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de
lettres avec Voltaire, sans devenir impie; il avait des sentiments
religieux que rien n’altéra jamais: il fallait, pour cela, un grand
caractère; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est
toujours fait gloire de les suivre.
J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus
jeune que moi de cinq ans; je l’ai toute ma vie regardé comme un second
père.
Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran; il est
impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus
solides; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la
conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend
plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien
de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on
peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme
véritablement distrait que je connusse, il me répondit: «Qu’en
savez-vous?» Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse
de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange
l’appelait le petit bossu, dit: «Bossu! qu’en sait-il?»
Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup
de pertes douloureuses! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu
mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai
toujours: madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M.
de Choiseul!... Ce dernier avait constamment donné à la famille royale
les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus
désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul
comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents
charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui
dans la société: il était le modèle des anciennes grâces françaises, et
celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour; il avait
beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues
avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les
racontait; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait
prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme
négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences
et des arts; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre
de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre;
personne ne l’y a surpassé.
Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande
révolution; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de
Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui
m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière.
D’abord on éleva à la Jean-Jacques; point de maîtres, point de leçons;
les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature; et comme
la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit
paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la
plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité; on
surchargea les enfants d’instruction et d’études; on voulut en faire des
prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la
chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise; on se
déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur
l’air fixe, etc.: cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on
se précipita dans la politique; tous les jeunes gens devinrent des
hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue;
l’enfance respira; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se
rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait
pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs
qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi
éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.
Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans
qui n’ont pas le sens commun! Combien on doit admirer ceux de cet âge
qui ont de bons principes et des idées justes!...
Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea
les professeurs; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses
principes et ses talents, était digne de les relever; mais la
conscription vint détruire de si douces espérances.
L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de
vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les
talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le
moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze
ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à
chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on
les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait
dans le monde en leur disant gravement: Allez, soyez simples, sans
prétention! n’ayez que des goûts solides et raisonnables; ne séduisez
personne, ce serait un crime; et surtout soyez toujours insensibles aux
louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On
conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une
personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de
ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès
à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une
autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes
personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent
ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.
Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun,
que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint; que madame de Mongeroux
n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais
écrit?
Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler,
les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières
même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après
tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de
la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route: puisse-t-on s’y
fixer! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les
mœurs.
Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait
point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son
attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs,
comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne
sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle
ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se
plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant?
Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept
à huit ans; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize.
Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants; on en est
idolâtre, on en est esclave; ce qui n’empêche pas les veufs et les
veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à
fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour
trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de
Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la
somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère
tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne
trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano.
Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents
ans; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer
autant que l’édifice; on respectait ses plantations comme l’héritage de
ses enfants; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses
futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier,
et des maisons neuves qui s’écroulent!...
Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos
jours; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du
siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les
maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches; on y
donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à
Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés
particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes; ce qui
était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à
coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode; on fit
pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire
naturelle; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques;
les femmes prirent une teinte de pédanterie; elles devinrent moins
aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.
Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et
qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre, et
d’affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A
croire les gens du monde, on doit être persuadé qu’ils n’aspirent qu’à
la retraite, et qu’une vie simple, champêtre et solitaire est l’unique
objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en
gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le
bonheur de l’indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les
entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d’agir en
tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. Vont-elles
au spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la Comédie
Française insipide, l’Opéra ennuyeux. Cependant elles ont des loges, ou
elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner:
quelles lamentations sur la nécessité de se parer, et sur l’ennui mortel
de la représentation! et elles passent journellement trois ou quatre
heures à leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en
chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête: quelle tristesse! quel
abattement! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières,
le chaud! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est passé!
Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets et, dans les
mêmes occasions, elles intrigueront toujours pour en avoir. Font-elles
des visites: quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps
qu’il cause! et tous les matins elles sortent régulièrement et ne
rentrent qu’à l’heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et
reçoivent-elles beaucoup de monde: quelles plaintes amères de la
fatigue! Quand on a des filles de quinze à seize ans, c’est pour elles
qu’on va dans le monde et qu’on se trouve à toutes les fêtes, qu’on suit
tous les bals. C’est pour elles qu’on se pare à peu près comme elles;
c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de vie qui ôte toute
possibilité d’acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y
a vingt-cinq ans les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais
dans le monde; elles n’allaient, durant le carnaval seulement, qu’à des
bals d’enfants, qui commençaient à six heures et finissaient à dix.
Les jeunes personnes jadis, et même celles qui étaient dans le monde
depuis plusieurs années, allaient très rarement aux spectacles, parce
qu’alors il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans ce temps,
étaient beaucoup plus sédentaires; dans leur jeunesse, elles ne
sortaient qu’avec leurs chaperons, et c’était surtout pour remplir des
devoirs. Dans l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient
chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait que pour le seul
plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais,
et n’étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades.
Aujourd’hui, ce qu’on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve
de tout, excepté de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la
conversation, et l’esprit de société.
En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent beaucoup trop
d’importance à la parure, à la mode; elles sont infiniment trop avides
d’invitations et de spectacles; elles ne se plaisent point assez chez
elles; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni des femmes aimables
et sensées, ni d’excellentes mères de famille.
La manie sentimentale dont je me suis moquée dans une de mes pièces du
_Théâtre d’éducation_ fut outrée sous l’empire, car on y vit des femmes
porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues en
cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères étaient bien loin de cette
touchante prodigalité de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans
les _Mémoires de d’Aubigné_, un trait qui mérite d’être rapporté. Durant
les guerres du temps de Henri IV, d’Aubigné, dans une bataille,
combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de
l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade avait mis le feu à un
bracelet de cheveux qu’il portait à son bras; aussitôt, sans songer à
l’avantage qu’il donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin
d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, qui lui était plus
cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce
sentiment, le respecta; il suspendit ses coups, baissa la pointe de son
épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d’une croix.
Ces parures de cheveux contrastent d’une manière bien bizarre avec les
souvenirs qui nous restent du temps de la plus grande décence qui eût
existé en France, à la cour et à la ville, depuis la troisième race. Cet
âge d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII; aussi, jamais le
peuple français n’a été plus religieux. Que d’aimables fondations dans
ce temps! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs de la Charité.
Toutes ces fondations furent l’ouvrage d’un homme, de Vincent de Paul,
dont l’ardente charité s’étendit jusque sur des criminels, parce qu’ils
étaient souffrants, les galériens, dont il voulut être l’aumônier, afin
d’adoucir leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul particulier
n’a eu une telle influence sur le bonheur d’un aussi grand nombre
d’individus; l’imagination se confond en pensant au bien immense qu’il a
fait par ses prédications, son dévouement, ses quêtes, par les secours
envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions chez les
infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce
héros du christianisme fut secondé par l’esprit public de son siècle!
La décence à la cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence
d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage; mais les
veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres
femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent.
Toutes les dames avaient, ou des demoiselles de compagnie, ou des
brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet
usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne recevant
jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous
madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de
trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente
coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce
fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de
ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au moins, et le soir, avec
un flambeau.
Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les
femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séance que pour leurs
têtes; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette
délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du
trône, toute espèce de décence fut abolie; les femmes s’habillèrent en
Vénus de Médicis; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel.
Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne
vit plus de Françaises; toutes les grâces qui les avaient caractérisées
jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.
Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à tout le monde, et même
aux militaires qui, depuis, ont montré tant de valeur dans cette
malheureuse campagne. On disait généralement que Napoléon, certain
d’anéantir la Russie, était décidé à passer de là en Asie, pour aller
conquérir la Chine; on en donnait pour une des preuves une commande
immense de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il emporta pour
son armée, qui, disait-on, devait s’en servir pour se conserver la vue
en traversant des déserts sablonneux; une provision de fourrures eût été
beaucoup plus utile.
On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à un tel degré de
puissance et de gloire, pût concevoir des projets si gigantesques. Sa
cour rappelait aux gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux
vers du premier acte de _Bérénice_.
Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,
foule de rois, ces consuls, ce sénat,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire,
Et les lauriers encor, témoins de sa victoire;
Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts
Confondre sur lui seul leurs avides regards.
On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement des
coutumes et des cérémonies royales: enfin le ton d’une partie des grands
personnages de cette cour présentait le contraste le plus étrange avec
son éblouissante magnificence.
Pendant les trois mois qui précédèrent le départ de Napoléon et de
l’armée, mon petit-fils Anatole de Lavœstine venait souvent passer des
matinées entières avec moi; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours
trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et même à le regarder;
car sa charmante figure se compose des traits et de la physionomie de sa
mère et de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle taille; il
tient d’eux aussi la grâce de son esprit et la gaieté de son caractère;
je ne connais pas d’âme plus noble et plus sensible que la sienne; il
n’a jamais démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble et les détails
de sa conduite, la franchise et la loyauté qui le distinguent
particulièrement. Dans un de ses moments de gaieté il imagina, sans m’en
avoir prévenue, de m’amener le mardi gras une nombreuse mascarade
composée de personnes que je ne connaissais que de nom, et parmi
lesquelles se trouvait madame la duchesse de Bassano; toute cette
société, ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma chambre, à
onze heures du soir: j’étais déshabillée et en bonnet de nuit, mais
écrivant; personne ne se démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me
répondit qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie, car j’avais
eu réellement peur en entendant le vacarme inattendu de cette mascarade
lorsqu’elle entra chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me faire
promettre de leur donner toute la soirée de la huitaine, en prenant
l’engagement de revenir tous à visage découvert. J’y consentis: ensuite
ils s’en allèrent sans avoir voulu se démasquer; et, de très bonne foi,
je n’appris que le lendemain les noms de tous ces personnages, qui
revinrent au jour indiqué, avec un homme de plus, M. le duc de Bassano.
La soirée fut très agréable.
Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle; quant à moi, qui
les ai toujours eues, je vis rentrer l’auguste famille des Bourbons avec
une joie inexprimable.
Cette révolution me procura le bonheur de revoir mes élèves,
Mademoiselle et M. le duc d’Orléans; l’un et l’autre me montrèrent, dans
ces premières entrevues, l’émotion, l’attendrissement, la joie que je
ressentais moi-même. Hélas! il me manquait cependant dans cette réunion
deux élèves chéris, M. le duc de Montpensier et son frère M. le comte de
Beaujolais, tous deux morts dans l’exil.
Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si touchante pour moi, M.
le duc d’Orléans nous quitta en nous annonçant qu’il allait chercher
madame la duchesse d’Orléans; il vint presque aussitôt en la tenant par
la main. Cette princesse s’avança, elle me fit l’honneur de m’embrasser,
en me disant qu’elle désirait depuis longtemps me connaître, et elle
ajouta: «Car il y a deux choses que j’aime passionnément, vos élèves et
vos ouvrages.»