Pendant mon séjour à l’Arsenal, je passai un été à Sillery. Je ne revis

pas sans une profonde émotion ce lieu où j’avais passé les plus

heureuses années de ma première jeunesse. Je le trouvai bien

déplorablement changé; les superbes bois du Mesnil étaient coupés, ainsi

que les beaux arbres de la cour; une aile du château contenant la belle

galerie et la chapelle était abattue; les îles délicieuses et leurs

charmantes fabriques, si obligeantes pour moi, faites par M. de Genlis,

étaient détruites, et n’offraient que de tristes marécages; le reste du

château était démeublé; les beaux parquets du rez-de-chaussée, qui

avaient été refaits avec magnificence, en bois précieux, par madame la

maréchale d’Estrées, avaient été arrachés par la rage révolutionnaire,

parce qu’on y avait vu représentées des armoiries avec le bâton de

maréchal de France. Je n’y retrouvai avec plaisir que la chambre où

Henri IV avait couché trois nuits; tous les vieux meubles y étaient

encore; le damas cramoisi qui les formait était si usé qu’il n’avait pu

tenter la cupidité des révolutionnaires. Enfin je ne pouvais que

m’attrister dans cette habitation, jadis si brillante et si belle, qu’un

Anglais célèbre (M. Young), dans son voyage de France fait avant la

révolution, dit qu’il n’a rien vu en France qui lui ait plu autant que

Sillery. Je fis faire, dans l’église de la paroisse, un service funèbre

pour mon mari, aussi magnifique qu’il est possible de le faire dans un

village. Il fut annoncé au prône et pas un seul paysan ne manqua de s’y

rendre. L’église fut tellement remplie, qu’une partie des paysans ne put

y entrer et resta sous le porche et autour de l’église, et sans

exception ils donnèrent à la quête, et perdirent une demi-journée de

travail: il n’y a point de discours académique qui puisse valoir un tel

éloge!

Cependant à l’Arsenal, l’eau s’étant infiltrée dans les vieux murs de

mon appartement, il arriva plusieurs accidents; plusieurs parties du mur

se détachèrent. Je demandai qu’on y fît les réparations nécessaires; on

me répondit que la Bibliothèque n’avait pas les fonds nécessaires: il

fallut bien se résoudre à quitter l’Arsenal. Comme le gouvernement

s’était engagé à me loger toute ma vie, et qu’il n’y avait pas de

logement vacant à sa disposition qui pût me convenir, j’étais autorisée

à demander une indemnité; je ne la demandai que de huit mille francs.

J’obtins sur-le-champ ces huit mille francs, et mon logement devenant

tous les jours plus menaçant et plus périlleux, j’en sortis à la hâte.

Je fus obligée de prendre, faute d’autre, un appartement très incommode,

rue des Lions: il était assez grand, au premier, mais gothique,

ridiculement distribué et fort malsain par l’humidité.

Je vis beaucoup, dans cet hiver, M. le comte Amédée de Rochefort, parent

de M. de Genlis, et que je n’avais pas vu depuis sa première jeunesse,

où, étant à Belle-Chasse, je le fis entrer capitaine dans le régiment de

M. le duc de Chartres; il était devenu, depuis ce temps, aussi distingué

par la perfection de sa conduite, que par la rare instruction qu’il

avait acquise; il avait passé tout le temps de la Terreur en France,

mais dans un vieux château, dont il ne sortit pas une seule fois; on l’y

oublia, malgré sa naissance: il n’éprouva aucune espèce de persécution,

et ce temps ne fut pas perdu pour lui; il était enfermé avec un savant

ecclésiastique. Le jeune Rochefort, qui avait beaucoup d’esprit, et qui

avait fait d’excellentes études, savait très bien le latin, mais n’avait

aucune connaissance du grec; il conjura son compagnon d’infortune et de

solitude de lui enseigner cette langue, et l’ardeur de son application

lui fit faire les progrès les plus surprenants et les plus rapides; il

avait heureusement des livres, et se perfectionna dans l’italien et

l’anglais; il acquit, dans cette profonde retraite, plus d’instruction

en dix-huit mois, que dans le cours ordinaire de la vie on n’en acquiert

communément en cinq ou six années d’études. Ainsi, tandis que la

révolution ruinait sa fortune, il s’enrichissait d’une autre manière, et

il acquérait les biens que le sort ne peut ravir: exemple de sagesse et

de courage bien digne d’être cité dans un jeune homme qui n’avait alors

que dix-sept ans. Le comte de Rochefort, son père, avait été mon ami: je

l’avais beaucoup vu à Sillery dans ma jeunesse; c’est le seul homme sans

exception, à ma connaissance, qui ait entretenu un long commerce de

lettres avec Voltaire, sans devenir impie; il avait des sentiments

religieux que rien n’altéra jamais: il fallait, pour cela, un grand

caractère; il a transmis ses excellents principes à son fils, qui s’est

toujours fait gloire de les suivre.

J’ai toujours, depuis mon enfance, tendrement aimé M. de Sercey, plus

jeune que moi de cinq ans; je l’ai toute ma vie regardé comme un second

père.

Je vis aussi beaucoup plus souvent dans cet hiver M. de Sabran; il est

impossible de réunir plus de qualités aimables aux qualités les plus

solides; il y a dans son esprit un tour original qui lui donne, dans la

conversation, des saillies heureuses que sa distraction habituelle rend

plus piquantes et plus inattendues. Sa douceur dans la société n’a rien

de fade, et elle sert à augmenter l’agrément des mots ingénieux que l’on

peut citer de lui. Un jour que je lui disais qu’il était le seul homme

véritablement distrait que je connusse, il me répondit: «Qu’en

savez-vous?» Ce mot si obligeant rappelle, par sa précision, la finesse

de celui du maréchal de Luxembourg, qui, sachant que le prince d’Orange

l’appelait le petit bossu, dit: «Bossu! qu’en sait-il?»

Les années qui s’écoulent produisent peu de plaisirs réels, et beaucoup

de pertes douloureuses! Depuis l’année dont je viens de parler, j’ai vu

mourir quatre personnes plus jeunes que moi et que je regretterai

toujours: madame du Brosseron, M. de Treneuil, M. de Charbonnières et M.

de Choiseul!... Ce dernier avait constamment donné à la famille royale

les preuves de l’attachement le plus noble, le plus vrai et le plus

désintéressé. Tout le monde connaît le mérite rare de M. de Choiseul

comme savant et comme écrivain, son goût pour les arts, et ses talents

charmants dans ce genre. Personne n’a jamais été plus aimable que lui

dans la société: il était le modèle des anciennes grâces françaises, et

celui de la politesse et du bon ton de l’ancienne cour; il avait

beaucoup voyagé, et toutes les choses intéressantes qu’il avait vues

avaient dans sa bouche un intérêt de plus, par la manière dont il les

racontait; enfin, il est le premier grand seigneur de son temps qui ait

prouvé que l’on peut à la fois montrer beaucoup d’habileté comme

négociateur, et se distinguer avec éclat dans la carrière des sciences

et des arts; il est aussi le premier qui ait donné à un voyage le titre

de pittoresque. Il a fait beaucoup de mauvais imitateurs de ce genre;

personne ne l’y a surpassé.

Cependant nous approchions du temps où l’on allait voir une grande

révolution; Napoléon la prépara lui-même par sa folle expédition de

Russie. Je parlerai avant d’arriver là sur une des choses qui

m’intéressent le plus, l’éducation publique et l’éducation particulière.

D’abord on éleva à la Jean-Jacques; point de maîtres, point de leçons;

les enfants de la première jeunesse furent livrés à la nature; et comme

la nature n’apprend pas l’orthographe et encore moins le latin, on vit

paraître tout à coup dans le monde des jeunes gens de l’ignorance la

plus surprenante. Alors on se jeta dans une autre extrémité; on

surchargea les enfants d’instruction et d’études; on voulut en faire des

prodiges, surtout dans les sciences. La géométrie, la physique, la

chimie étaient à la mode. On montait à cheval à l’anglaise; on se

déclarait gluckiste ou picciniste, on pouvait parler des expériences sur

l’air fixe, etc.: cela s’appelait être bien élevé. A la révolution, on

se précipita dans la politique; tous les jeunes gens devinrent des

hommes d’État. Depuis 1791 jusqu’en 1796, toute éducation fut suspendue;

l’enfance respira; on la laissa grandir sans l’inquiéter. Enfin on se

rappela qu’il devait exister une foule d’adolescents auxquels on n’avait

pas eu le temps d’apprendre à lire et à écrire. On nomma des professeurs

qui n’eurent qu’un désir, celui de rendre leurs disciples aussi

éloquents que les orateurs modernes de nos tribunes.

Combien aujourd’hui l’on doit excuser les gens de trente à quarante ans

qui n’ont pas le sens commun! Combien on doit admirer ceux de cet âge

qui ont de bons principes et des idées justes!...

Cependant on fit dans l’éducation publique une utile réforme. On changea

les professeurs; on mit à la tête des écoles un chef qui, par ses

principes et ses talents, était digne de les relever; mais la

conscription vint détruire de si douces espérances.

L’éducation des jeunes personnes a éprouvé aussi un nombre infini de

vicissitudes. On n’a songé pendant longtemps qu’à leur donner les

talents de la danse, de la musique et de la peinture, sans s’occuper le

moins du monde de la culture de leur esprit. Après avoir employé douze

ans à leur apprendre à se parer avec élégance, à danser avec grâce, à

chanter et à jouer des instruments de la manière la plus brillante, on

les mariait par ambition ou par pures convenances, et on les mettait

dans le monde en leur disant gravement: Allez, soyez simples, sans

prétention! n’ayez que des goûts solides et raisonnables; ne séduisez

personne, ce serait un crime; et surtout soyez toujours insensibles aux

louanges que vous recevrez sur votre figure et sur vos talents. On

conçoit l’effet que peut produire cette belle exhortation sur une

personne de seize ans, qui n’a jamais pu penser, dans les intervalles de

ses occupations, qu’au bonheur et à la gloire d’obtenir de grands succès

à un bal ou dans un concert. On passa de ce genre d’éducation à une

autre extrémité. On voulut, pendant quelque temps, ne faire des jeunes

personnes que de bonnes ménagères. On décida que les femmes ne doivent

ni lire, ni écrire, ni cultiver les beaux-arts.

Cependant ne serait-il pas fâcheux que mesdames de Grollier et Le Brun,

que mademoiselle Lescot n’eussent jamais peint; que madame de Mongeroux

n’eût jamais joué du piano, et que quelques autres n’eussent jamais

écrit?

Lorsqu’on eut fait en France tous les essais dont on vient de parler,

les institutrices eurent ensuite la manie des sciences, les cuisinières

même voulurent faire de leurs filles des grammairiennes. Enfin, après

tant d’erreurs, le seul goût constant depuis trente-cinq ans, celui de

la nouveauté, fera peut-être entrer dans la bonne route: puisse-t-on s’y

fixer! car l’éducation aura toujours la plus puissante influence sur les

mœurs.

Dans le siècle de Louis XIV et celui qui l’a précédé, on ne demandait

point de l’adoration à sa fille, on n’était point jalouse de son

attachement pour un mari, pour une belle-mère, pour des belles-sœurs,

comme nous l’avons vu depuis et dans le moment actuel. Une mère ne

sait-elle pas qu’elle élève sa fille pour une autre famille, et qu’elle

ne jouira personnellement ni des vertus, ni du caractère qu’elle se

plaît à former en se consacrant à l’éducation de cette enfant?

Les parents ne menaient point jadis dans la société des enfants de sept

à huit ans; on y menait même bien rarement une fille de quinze ou seize.

Aujourd’hui on ne peut plus se séparer de ses enfants; on en est

idolâtre, on en est esclave; ce qui n’empêche pas les veufs et les

veuves de se remarier, et souvent de mettre une partie de leurs biens à

fonds perdu. Autrefois des parents allaient souvent s’enfermer pour

trois ou quatre ans dans un vieux château délabré, à cent lieues de

Paris, afin d’y économiser la dot de leur fille, ou pour y amasser la

somme nécessaire à l’établissement de leur fils. Aujourd’hui une mère

tendre ne va passer que quelques mois dans ses terres, parce qu’on ne

trouve point en province de bons maîtres de danse ou de piano.

Autrefois, quand on bâtissait, on voulait bâtir pour deux ou trois cents

ans; on meublait la maison avec des tapisseries qui devaient durer

autant que l’édifice; on respectait ses plantations comme l’héritage de

ses enfants; c’étaient des bois sacrés. Aujourd’hui on coupe ses

futaies, et on laisse à ses enfants des dettes, des tentures de papier,

et des maisons neuves qui s’écroulent!...

Je vais essayer d’égayer ce tableau par le détail des amusements de nos

jours; ils furent brillants et nobles dans la plus grande partie du

siècle dernier. Il régnait alors une grande magnificence dans les

maisons des princes, et même dans celles des particuliers riches; on y

donnait des fêtes, on y jouissait d’une parfaite liberté. Il y avait à

Paris une grande quantité de maisons ouvertes. Dans les sociétés

particulières on faisait de la musique, on jouait des proverbes; ce qui

était plus ingénieux et plus spirituel que de jouer des charades. Tout à

coup les prétentions à l’esprit mirent les charades à la mode; on fit

pendant les hivers des cours de chimie, de physique, d’histoire

naturelle; on n’apprit rien, mais on retint quelques mots scientifiques;

les femmes prirent une teinte de pédanterie; elles devinrent moins

aimables, et se préparèrent ainsi à disserter un jour sur la politique.

Une mode que nous avons toujours vue en France dans le grand monde, et

qui vraisemblablement ne passera jamais, est celle de se plaindre, et

d’affecter la lassitude de la dissipation et des plaisirs bruyants. A

croire les gens du monde, on doit être persuadé qu’ils n’aspirent qu’à

la retraite, et qu’une vie simple, champêtre et solitaire est l’unique

objet de leurs désirs. Les femmes surtout sont inépuisables en

gémissements et en phrases sentimentales et philosophiques, sur le

bonheur de l’indépendance et de la tranquillité sédentaire. A les

entendre, elles ne sont que des esclaves infortunées, forcées d’agir en

tout malgré leur volonté secrète et contre leur inclination. Vont-elles

au spectacle, elles en sont excédées, elles trouvent la Comédie

Française insipide, l’Opéra ennuyeux. Cependant elles ont des loges, ou

elles en empruntent sans cesse. Sont-elles invitées à un grand dîner:

quelles lamentations sur la nécessité de se parer, et sur l’ennui mortel

de la représentation! et elles passent journellement trois ou quatre

heures à leur toilette, et se ruinent en schalls, en habits et en

chiffons. Reviennent-elles du bal ou d’une fête: quelle tristesse! quel

abattement! quelles déclamations sur la cohue, la foule, les lumières,

le chaud! quel dénigrement de la fête et de tout ce qui s’y est passé!

Néanmoins elles avaient demandé avec ardeur des billets et, dans les

mêmes occasions, elles intrigueront toujours pour en avoir. Font-elles

des visites: quelle désolation sur cet usage et sur la perte de temps

qu’il cause! et tous les matins elles sortent régulièrement et ne

rentrent qu’à l’heure du dîner. Enfin, donnent-elles des assemblées et

reçoivent-elles beaucoup de monde: quelles plaintes amères de la

fatigue! Quand on a des filles de quinze à seize ans, c’est pour elles

qu’on va dans le monde et qu’on se trouve à toutes les fêtes, qu’on suit

tous les bals. C’est pour elles qu’on se pare à peu près comme elles;

c’est pour elles qu’on leur fait mener un genre de vie qui ôte toute

possibilité d’acquérir de vrais talents et une solide instruction. Il y

a vingt-cinq ans les jeunes personnes à marier ne paraissaient jamais

dans le monde; elles n’allaient, durant le carnaval seulement, qu’à des

bals d’enfants, qui commençaient à six heures et finissaient à dix.

Les jeunes personnes jadis, et même celles qui étaient dans le monde

depuis plusieurs années, allaient très rarement aux spectacles, parce

qu’alors il fallait louer une loge entière. Les femmes, dans ce temps,

étaient beaucoup plus sédentaires; dans leur jeunesse, elles ne

sortaient qu’avec leurs chaperons, et c’était surtout pour remplir des

devoirs. Dans l’âge mûr, si elles étaient aimables, elles rassemblaient

chez elles une société choisie, qui ne s’y réunissait que pour le seul

plaisir de la conversation. Elles attiraient du monde sans aucuns frais,

et n’étaient pas obligées de promettre de la musique et des charades.

Aujourd’hui, ce qu’on appelle une soirée est un spectacle. On y trouve

de tout, excepté de l’aisance, de la confiance, de la gaieté, de la

conversation, et l’esprit de société.

En général, aujourd’hui, les jeunes femmes attachent beaucoup trop

d’importance à la parure, à la mode; elles sont infiniment trop avides

d’invitations et de spectacles; elles ne se plaisent point assez chez

elles; de tels goûts ne promettent pour l’âge mûr ni des femmes aimables

et sensées, ni d’excellentes mères de famille.

La manie sentimentale dont je me suis moquée dans une de mes pièces du

_Théâtre d’éducation_ fut outrée sous l’empire, car on y vit des femmes

porter des perruques, des ceintures, des bracelets, des bagues en

cheveux. Nos grands-pères et nos grand’mères étaient bien loin de cette

touchante prodigalité de cheveux. Cependant on lit sur ce sujet, dans

les _Mémoires de d’Aubigné_, un trait qui mérite d’être rapporté. Durant

les guerres du temps de Henri IV, d’Aubigné, dans une bataille,

combattait corps à corps contre le capitaine Dubourg. Au plus fort de

l’action, d’Aubigné s’aperçut qu’une arquebusade avait mis le feu à un

bracelet de cheveux qu’il portait à son bras; aussitôt, sans songer à

l’avantage qu’il donnait à son adversaire, il ne s’occupa que du soin

d’éteindre le feu et de sauver ce précieux bracelet, qui lui était plus

cher que la liberté et la vie. Le capitaine Dubourg, touché de ce

sentiment, le respecta; il suspendit ses coups, baissa la pointe de son

épée, et se mit à tracer sur le sable un globe surmonté d’une croix.

Ces parures de cheveux contrastent d’une manière bien bizarre avec les

souvenirs qui nous restent du temps de la plus grande décence qui eût

existé en France, à la cour et à la ville, depuis la troisième race. Cet

âge d’or de la civilisation fut le règne de Louis XIII; aussi, jamais le

peuple français n’a été plus religieux. Que d’aimables fondations dans

ce temps! l’Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés, les Sœurs de la Charité.

Toutes ces fondations furent l’ouvrage d’un homme, de Vincent de Paul,

dont l’ardente charité s’étendit jusque sur des criminels, parce qu’ils

étaient souffrants, les galériens, dont il voulut être l’aumônier, afin

d’adoucir leur sort, de les soigner et de les convertir. Nul particulier

n’a eu une telle influence sur le bonheur d’un aussi grand nombre

d’individus; l’imagination se confond en pensant au bien immense qu’il a

fait par ses prédications, son dévouement, ses quêtes, par les secours

envoyés aux victimes de la guerre, et par ses missions chez les

infidèles pour le rachat des captifs chrétiens. Mais aussi, comme ce

héros du christianisme fut secondé par l’esprit public de son siècle!

La décence à la cour ne commença à s’affaiblir qu’après la régence

d’Anne d’Autriche. Les femmes se décolletèrent davantage; mais les

veuves conservèrent toute la rigueur de leur costume, et les autres

femmes, tous les usages de bienséance établis sous le règne précédent.

Toutes les dames avaient, ou des demoiselles de compagnie, ou des

brodeuses qui travaillaient toujours auprès d’elles. L’esprit de cet

usage était de se mettre à l’abri de toute calomnie, en ne recevant

jamais tête à tête un homme, quel que fût son âge. Aussi voyons-nous

madame de Maintenon, dans ses lettres à madame de Caylus, âgée de

trente-six ans, lui recommander de ne point abandonner cette prudente

coutume, quoiqu’elle fût mère d’un jeune homme déjà dans le monde. Ce

fut aussi une idée de décence qui fit établir pour les femmes l’usage de

ne sortir en voiture qu’avec deux domestiques au moins, et le soir, avec

un flambeau.

Dans le siècle de Louis XIII et dans celui de Louis XIV, toutes les

femmes qui se faisaient peindre ne donnaient de séance que pour leurs

têtes; le peintre prenait des modèles pour la gorge et la taille. Cette

délicatesse de décence a fini à la mort de Louis XIV. A la chute du

trône, toute espèce de décence fut abolie; les femmes s’habillèrent en

Vénus de Médicis; les hommes les tutoyèrent, ce qui était fort naturel.

Dans ces costumes transparents, on vit rarement des Grecques, mais on ne

vit plus de Françaises; toutes les grâces qui les avaient caractérisées

jusque-là les abandonnèrent avec la pudeur.

Le projet de l’expédition de Russie déplaisait à tout le monde, et même

aux militaires qui, depuis, ont montré tant de valeur dans cette

malheureuse campagne. On disait généralement que Napoléon, certain

d’anéantir la Russie, était décidé à passer de là en Asie, pour aller

conquérir la Chine; on en donnait pour une des preuves une commande

immense de bésicles qui fut effectivement faite, et qu’il emporta pour

son armée, qui, disait-on, devait s’en servir pour se conserver la vue

en traversant des déserts sablonneux; une provision de fourrures eût été

beaucoup plus utile.

On ne concevait pas que Napoléon, parvenu alors à un tel degré de

puissance et de gloire, pût concevoir des projets si gigantesques. Sa

cour rappelait aux gens mêmes qui l’aimaient le moins, les plus beaux

vers du premier acte de _Bérénice_.

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,

foule de rois, ces consuls, ce sénat,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette pourpre, cet or, qui rehaussait sa gloire,

Et les lauriers encor, témoins de sa victoire;

Tous ces yeux qu’on voyait venir de toutes parts

Confondre sur lui seul leurs avides regards.

On avait poussé l’esprit de conquête jusqu’à l’envahissement des

coutumes et des cérémonies royales: enfin le ton d’une partie des grands

personnages de cette cour présentait le contraste le plus étrange avec

son éblouissante magnificence.

Pendant les trois mois qui précédèrent le départ de Napoléon et de

l’armée, mon petit-fils Anatole de Lavœstine venait souvent passer des

matinées entières avec moi; je ne l’ennuyais pas, et j’ai toujours

trouvé un charme inexprimable à causer avec lui, et même à le regarder;

car sa charmante figure se compose des traits et de la physionomie de sa

mère et de son grand-père, M. de Genlis, dont il a la belle taille; il

tient d’eux aussi la grâce de son esprit et la gaieté de son caractère;

je ne connais pas d’âme plus noble et plus sensible que la sienne; il

n’a jamais démenti, par aucun procédé, et par l’ensemble et les détails

de sa conduite, la franchise et la loyauté qui le distinguent

particulièrement. Dans un de ses moments de gaieté il imagina, sans m’en

avoir prévenue, de m’amener le mardi gras une nombreuse mascarade

composée de personnes que je ne connaissais que de nom, et parmi

lesquelles se trouvait madame la duchesse de Bassano; toute cette

société, ayant à sa tête Anatole, fondit tout à coup dans ma chambre, à

onze heures du soir: j’étais déshabillée et en bonnet de nuit, mais

écrivant; personne ne se démasqua, à l’exception d’Anatole, qui me

répondit qu’il n’y avait point de voleurs dans la compagnie, car j’avais

eu réellement peur en entendant le vacarme inattendu de cette mascarade

lorsqu’elle entra chez moi. Tous les masques m’entourèrent pour me faire

promettre de leur donner toute la soirée de la huitaine, en prenant

l’engagement de revenir tous à visage découvert. J’y consentis: ensuite

ils s’en allèrent sans avoir voulu se démasquer; et, de très bonne foi,

je n’appris que le lendemain les noms de tous ces personnages, qui

revinrent au jour indiqué, avec un homme de plus, M. le duc de Bassano.

La soirée fut très agréable.

Les idées royalistes se rétablirent comme par miracle; quant à moi, qui

les ai toujours eues, je vis rentrer l’auguste famille des Bourbons avec

une joie inexprimable.

Cette révolution me procura le bonheur de revoir mes élèves,

Mademoiselle et M. le duc d’Orléans; l’un et l’autre me montrèrent, dans

ces premières entrevues, l’émotion, l’attendrissement, la joie que je

ressentais moi-même. Hélas! il me manquait cependant dans cette réunion

deux élèves chéris, M. le duc de Montpensier et son frère M. le comte de

Beaujolais, tous deux morts dans l’exil.

Au bout d’un quart d’heure de cette entrevue si touchante pour moi, M.

le duc d’Orléans nous quitta en nous annonçant qu’il allait chercher

madame la duchesse d’Orléans; il vint presque aussitôt en la tenant par

la main. Cette princesse s’avança, elle me fit l’honneur de m’embrasser,

en me disant qu’elle désirait depuis longtemps me connaître, et elle

ajouta: «Car il y a deux choses que j’aime passionnément, vos élèves et

vos ouvrages.»

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 17 / 21 段