Palais-Royal, et depuis cette époque je n’y ai pas remis le pied. Les
traitements de ce genre se multiplièrent à l’infini; M. le duc d’Orléans
donna à dîner à ses enfants, à Mousseaux; leur mère n’y voulut pas
venir, parce que j’y étais. Elle venait toujours chercher Mademoiselle
avec deux ou trois personnes dans sa voiture, la menait promener chez
des marchands, suivie de madame de Chastellux et d’autres personnes.
Mademoiselle donna dans l’hiver, non des bals, le peu d’étendue de son
logement ne le permettait pas, mais quatre goûters dansants; M. le duc
d’Orléans vint à tous; madame la duchesse d’Orléans, malgré la prière de
ses enfants, n’y voulut jamais paraître; les témoignages de sa haine
devinrent si éclatants et si bizarres, qu’après avoir souffert et toléré
avec une douceur et une patience inaltérables pendant si longtemps des
injustices si étranges, M. le duc d’Orléans résolut d’y mettre un terme.
Il alla trouver un matin madame la duchesse d’Orléans, pour lui déclarer
qu’il exigeait d’elle ce qu’elle avait constamment refusé à ses prières,
c’est-à-dire une explication positive et détaillée avec moi; madame la
duchesse d’Orléans, après beaucoup de difficultés, y consentit. Elle
vint chez moi le lendemain matin à neuf heures. Madame la duchesse
d’Orléans parut, et à peine eus-je jeté les yeux sur elle qu’une partie
de mes espérances s’évanouit. Elle s’avança brusquement, s’assit,
m’imposa silence, tira de sa poche un papier, en me disant du ton le
plus impérieux qu’elle allait me déclarer ses intentions, et aussitôt
elle me fit à haute voix, et avec une extrême volubilité, la lecture de
l’écrit du monde le plus surprenant. Madame la duchesse d’Orléans me
signifiait dans cet écrit que, vu la différence de nos opinions, je
n’avais d’autre parti à prendre, si j’étais honnête, que de me retirer
sans délai; je prendrais les précautions nécessaires pour que
Mademoiselle n’en fût pas trop affligée, ce qui me serait bien facile,
en disant que j’allais en Angleterre prendre les eaux pour ma santé,
mais que si je résistais, comme elle était au désespoir que ses enfants
fussent entre mes mains, il n’y avait point d’éclat auquel je ne dusse
m’attendre. Quand l’excès de ma surprise put me permettre de parler, je
répondis qu’après une déclaration aussi positive, je n’avais en effet
d’autre parti à prendre que celui de me retirer. J’ajoutai que mon
respect pour madame la duchesse d’Orléans, et la connaissance que
j’avais de son caractère et de sa délicatesse ne me permettaient pas de
lui attribuer l’étrange écrit qu’elle venait de me lire, dont les
sentiments étaient si peu dignes d’elle. Je terminai, en assurant madame
la duchesse d’Orléans que je quitterais Belle-Chasse aussitôt que
Mademoiselle aurait fait ses Pâques. Je promis de partir secrètement et
de prendre toutes les précautions possibles pour lui adoucir l’amertume
de cette cruelle séparation. Cependant M. le duc d’Orléans attendait au
Palais-Royal madame la duchesse d’Orléans: il croyait, d’après la parole
qu’il avait reçue d’elle, qu’elle s’expliquerait avec moi, et son
étonnement fut égal au mien lorsqu’elle lui déclara la vérité, et lui
montra l’écrit qu’elle m’avait lu et qu’elle n’avait pas voulu laisser
entre mes mains.
M. le duc d’Orléans, pour dernière ressource, employa auprès de madame
la duchesse d’Orléans, M. le duc de Chartres, qu’il instruisit de tous
les détails; le cœur de madame la duchesse d’Orléans, naturellement si
bon et si sensible, fut vivement ému par les prières et les larmes de
son fils; on craignit sans doute cet attendrissement, et on l’entraîna
tout à coup loin de lui; elle partit subitement pour la ville d’Eu,
suivie seulement de madame de Chastellux. Alors M. le duc d’Orléans,
envoyant un courrier, écrivit au véritable auteur de tant de troubles, à
madame de Chastellux, pour lui déclarer que, n’attribuant qu’à ses
conseils les procédés de madame la duchesse d’Orléans, il la priait de
choisir une autre demeure que sa maison, et de lui faire remettre sous
quinze jours les clefs de son appartement, au Palais-Royal. Je pris
alors le parti de m’éloigner.
Mon projet était de voyager six semaines en Auvergne et en
Franche-Comté, de revenir ensuite à Paris, à l’insu de Mademoiselle, d’y
rester seulement un mois, pour y faire imprimer sous mes yeux les
_Leçons d’une gouvernante_, de partir après pour Sillery, jusqu’aux
approches de l’hiver, que je comptais passer en Angleterre.
Je reçus des lettres qui commençaient à m’inquiéter vivement sur l’état
de mademoiselle d’Orléans; mais, arrivée à Lyon, j’y trouvai des lettres
si alarmantes, que je renonçai à mon voyage de Franche-Comté, et je pris
la résolution de retourner, sans délai, à Paris. A six lieues d’Auxerre,
je rencontrai un courrier de M. le duc d’Orléans, qui avait ordre
d’aller à Besançon, où on me croyait arrivée; il me donna un paquet qui
contenait des lettres de M. le duc d’Orléans, de M. de Sillery, de ma
fille, de mes élèves, de M. Pieyre et de quelques autres personnes, qui
toutes me mandaient que les évanouissements et les convulsions de
Mademoiselle, loin de diminuer, s’aggravaient tous les jours, qu’elle
dépérissait à vue d’œil, qu’enfin l’on craignait pour ses jours, pour
peu que cet état affreux se prolongeât.
Comment aurais-je pu balancer à reprendre ma place auprès de
Mademoiselle, quand je la savais dans cet état affreux, et que M. le duc
d’Orléans me mandait qu’elle mourrait si ses espérances étaient
trompées: je revins, et je trouvai effectivement ma chère élève dans un
état qui me perça le cœur. Mes soins et ma tendresse lui rendirent
bientôt la santé; mais rien ne me rendit la tranquillité que j’avais
perdue. Le motif d’éloignement subit de madame la duchesse d’Orléans
pour moi était évidemment la différence d’opinions politiques; je
reconnais aujourd’hui que toutes ses craintes n’étaient que trop
fondées. Telles devaient être les suites inévitables des principes
répandus depuis un demi-siècle en France, par la fausse philosophie.
Madame la duchesse d’Orléans jugea mieux que moi; elle sut lire dans
l’avenir.
Arrivée à cette grande époque de la révolution, je n’ai nullement le
projet de réfuter d’absurdes inculpations. Ma conscience et l’examen de
l’emploi de ma vie me donnent la certitude que l’on peut me calomnier,
qu’il est impossible de me noircir.
De ma vie je ne me suis mêlée d’affaires de politique ou d’ambition; dès
la convocation des états généraux, prévoyant que le mécontentement
général produirait beaucoup de troubles, je déclarai publiquement que
j’irais à Nice avec mes élèves. Leurs parents y consentirent.
Malheureusement, on censura tellement ce projet dans les papiers
publics, il parut porter une telle atteinte à la fragile et funeste
popularité de la maison d’Orléans, qu’il fallut y renoncer, du moins
pour le moment.
Cependant j’obtins la promesse qu’on nous laisserait faire un voyage en
Angleterre aussitôt que la Constitution serait finie; on croyait alors
que ce travail serait terminé sous peu de mois; il fut beaucoup plus
long. Malgré le désir ardent que je conservais de quitter la France,
l’époque de mon départ se reculait toujours.
Après la fuite du roi à Varennes et son retour forcé à Paris, M. le duc
d’Orléans me le permit enfin. Les médecins ordonnèrent à Mademoiselle
d’aller en Angleterre prendre les eaux de Bath. Nous partîmes en toute
règle avec des passeports qui exprimaient la permission de rester en
Angleterre aussi longtemps que la santé de Mademoiselle l’exigerait.
Nous partîmes le 11 octobre 1791.
Mon séjour en Angleterre fut troublé par les craintes les plus
sinistres; l’esprit de parti me donnait tout à craindre des ennemis de
la maison d’Orléans; je recevais les lettres anonymes les plus
effrayantes. J’en reçus entre autres une en anglais, dans laquelle on
m’appelait _salvage furie_ (féroce furie), et l’on me menaçait de mettre
le feu à notre maison pendant la nuit.
Dans les derniers jours du mois de septembre 1792, étant dans la
province de Suffolk, je vis par les journaux français qu’un parti
puissant formait les plus sinistres projets et voulait faire juger le
roi et la reine.
Après le massacre des prisons, au mois de septembre 1792, je reçus une
étrange lettre de M. le duc d’Orléans qui me mandait de revenir en
France pour lui ramener sa fille. J’hésitais à le faire et je me
trouvais dans la situation la plus embarrassante.
Dans les premiers jours de novembre, M. le duc d’Orléans m’envoya M.
Maret, depuis duc de Bassano, et que je ne connaissais pas du tout. Il
était chargé d’une procuration de M. le duc d’Orléans, qui l’autorisait
à me demander de lui remettre Mademoiselle, si je ne voulais pas
consentir à la reconduire moi-même sur-le-champ en France. J’étais au
désespoir, ou d’être obligée d’envoyer Mademoiselle en France, ou de l’y
mener. Il n’était pas digne de moi de ne pas remettre moi-même ce dépôt
si cher entre les mains de celui qui me l’avait confié. Il fut décidé
que je reconduirais Mademoiselle, que je la remettrais à son père, en
lui donnant ma démission de gouvernante. Nous partîmes en effet le
lendemain pour retourner en France, le 20 octobre 1792.
Notre trajet sur mer fut très orageux; nous avions le vent en poupe,
mais il était de la violence la plus effrayante; nous fîmes ce voyage en
cinq quarts d’heure et douze minutes, chose qui a peu d’exemples. Quand
nous débarquâmes un peuple immense était attroupé sur le rivage: il
accueillit Mademoiselle avec de grandes acclamations et des transports
qui allaient jusqu’à l’enthousiasme; c’est le dernier hommage que son
nom malheureux ait reçu en France.
Je trouvai à Belle-Chasse M. le duc d’Orléans, M. de Sillery et cinq ou
six autres personnes. Je remis Mademoiselle entre les mains de son père;
je lui dis, en présence de tout le monde, que je lui rendais avec
douleur ce dépôt si cher, que je donnais ma démission de gouvernante, et
que je repartais le lendemain matin pour l’Angleterre. M. le duc
d’Orléans eut l’air consterné; il m’emmena dans une chambre voisine, et
là il m’apprit que sa fille, par un décret tout nouveau et d’un effet
rétroactif, se trouvait par son âge (elle avait quinze ans) dans la
classe des émigrés, pour n’être pas revenue à l’époque prescrite; il
ajouta que c’était ma faute, parce que je n’avais pas voulu la ramener
sur-le-champ la première fois qu’il l’avait demandé, mais il assura
qu’on ferait des exceptions à cette loi, et qu’il était certain que sa
fille serait à la tête; qu’en attendant il fallait qu’elle se soumît à
la loi, et qu’elle allât en pays neutre attendre ce décret sur les
exceptions; qu’en conséquence il me conjurait de la conduire à Tournay
(la Belgique n’était point encore réunie à la France); que le décret
d’exception serait sûrement publié sous huit jours, qu’il irait lui-même
chercher sa fille, et qu’alors je serais libre; il se flattait que je
n’aurais pas la cruauté de lui refuser cette dernière preuve
d’attachement à une enfant à laquelle j’en avais donné tant. Je répondis
sèchement que je conduirais Mademoiselle à Tournay, mais sous la
condition que si le décret d’exception n’était pas publié sous quinze
jours, il enverrait une personne à Tournay, pour me remplacer auprès de
Mademoiselle; il m’en donna sa parole d’honneur.
J’eus un long entretien avec M. de Sillery; je le conjurai, en versant
des larmes, de quitter la France; il lui était facile de s’évader et
d’emporter au moins deux cent mille francs: il m’écouta sans
m’interrompre, il parut ému. Il me répondit qu’il abhorrait tous les
excès de la révolution, mais que je voyais trop en noir l’avenir; que
Robespierre et ses adhérents étaient trop médiocres pour ne pas perdre
promptement tout leur ascendant. J’insistai, mais toutes mes prières,
toutes mes instances furent inutiles. Il me parla de M. le duc
d’Orléans, et il me dit qu’il se perdait, parce qu’il mettait toute son
espérance dans les jacobins qui se plaisaient à l’avilir afin de pouvoir
ensuite le sacrifier plus facilement, qu’au fond il se repentait de
s’être engagé dans une telle route, mais que, croyant impossible d’en
sortir, il s’y jetait à corps perdu, se flattant de trouver ainsi
l’enthousiasme qu’il n’avait nullement.
Nous partîmes le lendemain matin; M. le duc d’Orléans, plus sombre que
jamais, me donna le bras pour me conduire à la voiture: j’étais fort
troublée, Mademoiselle fondait en larmes, son père était pâle et
tremblant. Lorsque je fus dans la voiture, il resta immobile à la
portière, et les yeux fixés sur moi; son regard lugubre et douloureux
semblait implorer la pitié!... «Adieu, Madame!» me dit-il. Le son altéré
de sa voix porta au comble mon saisissement; ne pouvant proférer une
seule parole, je lui tendis la main, il la prit, la serra fortement,
ensuite, se tournant et s’avançant brusquement vers les postillons, il
leur fit un signe et nous partîmes.
M. de Sillery, M. le duc de Chartres et mon neveu César du Crest nous
accompagnèrent jusqu’aux frontières; j’en fus bien aise, car le peuple,
par son ton et ses manières, était devenu effrayant. J’avais laissé à
Belle-Chasse la valeur de plus de cinquante mille francs en meubles, en
argenterie, en bijoux, en tableaux, en livres, instruments, histoire
naturelle, etc. J’étais si troublée en partant, que je laissai une
quantité de choses; lors de la confiscation, tout fut vendu.
Cependant, trois semaines s’étaient écoulées à Tournay, et M. le duc
d’Orléans n’envoyait personne pour me remplacer auprès de Mademoiselle.
Au mois de décembre, Mademoiselle eut une maladie très sérieuse, une
fièvre bilieuse. Je la soignai avec toute l’affection que pouvait
inspirer la tendresse maternelle la plus vive. Cette maladie, dont la
convalescence fut languissante et longue, m’ôta toute idée de m’éloigner
d’elle dans un tel moment. Enfin, le mois de janvier arriva, ainsi que
la funeste catastrophe de la mort du roi. M. le duc de Chartres, qui
était venu nous rejoindre à Tournay, reçut une lettre de son père, qu’il
me montra et qui commençait ainsi: «J’ai le cœur navré, mais pour
l’intérêt de la France et de la liberté, j’ai cru devoir...! etc...»
Cette lettre fit sur M. le duc de Chartres la même impression que sur
moi: nous fûmes saisis d’horreur et consternés. Mon malheureux mari
m’écrivit à la même époque; il m’envoyait un grand nombre d’exemplaires
de son opinion sur le procès du roi.
M. de Sillery terminait ainsi sa lettre: «Je sais parfaitement qu’en
prononçant cette opinion, j’ai prononcé mon arrêt de mort...» Aussi, en
sortant de l’assemblée, saisi d’horreur et pénétré d’indignation, il
alla sur-le-champ se mettre volontairement dans la prison de
l’Abbaye!... Hélas! il aurait pu encore se sauver!... Cette lettre me
déchira le cœur; cependant, comme je ne voyais nul prétexte pour lui
ôter la vie, je me persuadai qu’il en serait quitte pour une captivité
de quelques mois. Je ne songeais pas à la cupidité des jacobins, et que
l’infortuné avait plus de cent mille livres de rente!
La Belgique fut réunie à la France, et quoiqu’on ait beaucoup écrit
qu’elle ne le fut que par son vœu, je puis assurer qu’elle n’en avait
nulle envie, et qu’elle y fut forcée.
Le général Dumouriez arriva à Tournay le mardi 26 mars 1793. Ainsi que
tous les Français qui passaient à Tournay, il vint chez mademoiselle
d’Orléans. Je fus charmée de voir cet homme si célèbre; quoiqu’il fût
vaincu, et que je le crusse poursuivi par les Autrichiens, sa seule
présence me rassurait.
Je vis que la Belgique allait retomber au pouvoir des Autrichiens, et
que la fuite serait impossible pour nous, soit en France ou soit dans
les pays étrangers. Je sollicitai donc vivement mon retour; on
m’écrivit, au mois de mars 1793, que M. le duc d’Orléans allait obtenir
le rappel de mademoiselle d’Orléans, mais que le mien était encore
ajourné. Croyant que mademoiselle d’Orléans allait rentrer, je devais
m’occuper des moyens de me mettre en sûreté, et il faut convenir que
rien n’était plus difficile, et que ma position était affreuse. J’avais
fait quelques avances d’argent pour mademoiselle d’Orléans, qui me
devait cent trente-deux louis; elle avait écrit à M. le duc et à madame
la duchesse d’Orléans sur cet objet et pour leur demander de lui envoyer
de l’argent pour elle; c’est ce qu’ils ne purent faire, ni à cette
époque, ni à aucune autre. Ce fut alors que M. le duc de Chartres, qui
n’a jamais eu de vues ambitieuses, et qui n’en avait d’autre que celle
d’être utile à son pays, prit la résolution d’écrire à la Convention,
pour demander la permission de quitter à jamais la France; depuis la
mort du roi, il était tombé dans le plus grand découragement.
Après avoir écrit cette lettre à la Convention, il me dit qu’il ne
croyait pas pouvoir l’envoyer sans l’aveu de son père, qui était alors
député à la Convention. M. le duc de Chartres envoya cette requête à son
père, en le conjurant de trouver bon qu’il la fît. Nous espérions que M.
le duc d’Orléans ne s’opposerait pas à ce que désirait son fils; mais il
répondit sèchement que cette idée n’avait pas de sens, et qu’il n’y
fallait plus penser. M. le duc de Chartres a respecté cet ordre; il n’en
fut plus question.
M. le duc de Montpensier, son frère, désirant passionnément voir
l’Italie, avait demandé à servir à Nice, ce qui lui fut accordé; il
partit de Tournay, où il était aussi avec nous.
Cependant l’armée dut évacuer Tournay et se replier sur la frontière.
Nous la suivîmes; nous quittâmes Tournay le 31 mars, de grand matin;
nous étions dans une berline dont les stores étaient baissés, et en
outre de grands chapeaux avec des voiles cachaient entièrement nos
visages. Nous suivîmes l’armée. Les troupes marchaient sans ordre; les
soldats étaient excessivement bruyants; leur ton, leurs discours
m’effrayaient; je n’avais jamais fait jusqu’alors un voyage aussi
désagréable. Pour éviter de tomber dans les mains des ennemis, j’allai à
Saint-Amand. Je logeai, avec mademoiselle d’Orléans et ma nièce, dans la
ville même de Saint-Amand, et le général Dumouriez logea à un quart de
lieue, dans un endroit appelé les Boues-de-Saint-Amand, où se trouvent
les bains et les étuves pour les malades.
S’il m’eût laissée dans une ville reprise par les ennemis, il est
évident que mademoiselle d’Orléans et moi nous aurions été pour bien
longtemps privées de notre liberté. Le 2 avril, le général Dumouriez
intercepta un paquet rempli de mandats d’arrêt lancés contre presque
tous les principaux officiers de l’armée, entre autres le mari de ma
seconde fille, M. de Valence, M. le duc de Chartres, et contre le
général lui-même que l’on accusait d’être de connivence avec l’ennemi.
Ces ordres arbitraires envoyés par un simple comité (et non par la
Convention), étaient signés Duhem. Je ne pouvais plus m’abuser sur le
système de proscription qui s’établissait en France, si l’on avait
proscrit le général Dumouriez sur de simples soupçons.
D’un autre côté, je frémissais en pensant que selon toutes les
apparences, le camp allait se partager en deux partis; que les premiers
rayons du soleil éclaireraient vraisemblablement des scènes sanglantes;
si j’avais le bonheur de sortir du territoire français, que
deviendrais-je dans les pays étrangers, sans recommandation, sans
protection, sans amis? Que pourrais-je opposer en outre à la haine, aux
persécutions des émigrés qui ne laissait pas échapper une occasion de se
manifester contre nous depuis la mort du roi. La situation de
mademoiselle d’Orléans achevait de me percer le cœur. J’étais décidée,
n’étant plus sa gouvernante, à ne l’associer ni à ma misère, ni à mes
périls, et à la laisser entre les mains de son frère; mais quelle
affreuse séparation! Tandis que je faisais en silence ces douloureuses
réflexions, elle était couchée à côté de moi, et je l’entendais gémir
sourdement: elle avait vu les préparatifs de mon départ; elle ne
comprenait que trop que mon projet n’était pas de l’emmener: elle se
taisait et elle pleurait.
A sept heures, je fis mes adieux à M. le duc de Chartres; il me
renouvela les instances qu’il m’avait faites la veille de me charger de
sa sœur; il me répéta qu’il ignorait encore le parti qu’il prendrait;
que tout annonçait dans le camp une prochaine révolte, et que, dans de
telles circonstances, sa sœur le gênerait mortellement et serait exposée
à mille dangers affreux. Je répondis qu’à moins d’une espèce de prodige,
il me paraissait impossible de passer tous les postes français, sans
être reconnue et arrêtée: que, dans ce dernier cas, on nous conduirait à
Valenciennes dont nous étions si près, et qu’alors perdues sans retour,
nous serions envoyées à l’échafaud; il valait mieux peut-être que
mademoiselle d’Orléans se rendît à Valenciennes seule et comme de son
propre mouvement, après ma fuite; qu’alors je croyais que la plus grande
rigueur à son égard se bornerait à la déporter et à la conduire hors des
frontières, ce qui la ferait sortir de France sans danger. Je fus
inébranlable dans mes refus jusqu’à l’instant de mon départ; mais, au
moment où je montais en voiture, M. le duc de Chartres revint tenant
dans ses bras sa sœur baignée de larmes; je la reçus dans la voiture à
côté de moi, et nous partîmes sur-le-champ et avec tant de précipitation
que ni mademoiselle d’Orléans ni moi ne songeâmes à prendre avec nous
quelques-uns de ses effets, du moins ses bijoux; nous oubliâmes tout.
Mademoiselle d’Orléans sortait de son lit, n’avait sur elle qu’une
simple robe de mousseline; ce fut ce qu’elle emporta, et sa montre, qui
était fort belle et qu’elle n’oublia point, parce qu’elle était au
chevet de son lit; elle laissa à Saint-Amand ses malles, ses robes, son
linge, son écrin; tout fut perdu, à l’exception seulement de sa harpe
qu’un domestique fit charger sur un chariot qui passa, et qui nous
rejoignit quelques jours après; mais, du reste, on ne lui rapporta pas
un habit, pas une chemise; comme j’avais sauvé la plus grande partie de
ce qui m’appartenait, je me trouvai heureuse de pouvoir suppléer à ce
dénûment.
Nous étions quatre dans la voiture, mademoiselle d’Orléans, ma nièce, M.
de Montjoye et moi. Je ne connaissais M. de Montjoye que depuis peu de
jours, il voulait fuir aussi, et aller en Suisse, où il avait des
parents.
Au bout de deux heures de marche, nous nous trouvâmes dans des chemins
de traverse si mauvais que la voiture y cassa. Comme nous tournions
autour de Valenciennes, nous n’en étions, dans ce moment, qu’à une
petite demi-lieue, et nous nous trouvions dans un village rempli de
volontaires, notre inquiétude fut extrême; il fallut entrer dans un
cabaret, et attendre là, plus d’une heure et demie, que la voiture fût
raccommodée. Les chemins devenant toujours plus mauvais, et la nuit
survenant, nous fûmes obligés, malgré le froid qui était excessif, de
descendre de voiture. Nous avions fait près d’une lieue à pied, lorsque
tout à coup nous fûmes arrêtés par un capitaine de volontaires et des
soldats qui de loin avaient aperçu la lanterne de notre guide. Ce
capitaine, peu satisfait de nos réponses, nous dit qu’il nous
soupçonnait émigrées, et qu’il était décidé à nous conduire à
Valenciennes. On peut juger de ce que j’éprouvai dans ce moment, mais
j’eus l’air d’y consentir. Je pris le commandant sous le bras, et, dans
un baragouin très peu intelligible, je lui fis mille plaisanteries sur
son peu de complaisance; tout en parlant et en riant, je marchais
toujours comme si je n’avais pas le dessein de le faire changer d’avis.
Au bout d’un demi-quart d’heure, il s’arrêta, me dit qu’il voyait bien
que j’étais véritablement une Anglaise; qu’il ne voulait pas nous
déranger, et que nous pouvions continuer notre route vers Quiévrain. Il
nous conseilla d’éteindre la lumière de notre lanterne, qui pourrait
encore nous faire arrêter; et nous conduisit dans un petit sentier
détourné, par lequel nous pouvions, nous dit-il, arriver aux postes
autrichiens sans rencontrer de nouvelles troupes.
Aussitôt que nous fûmes entrées dans Quiévrain, on nous demanda nos
passeports. Je dis que j’étais une dame irlandaise nommée madame de
Verzenay, voyageant avec mes nièces; mais qu’étant partie dans toute la
déroute du camp, je n’avais point de passeports, et, comme il en fallait
pour être reçue, je demandai à parler à M. le commandant le baron de
Vounianski. On me dit d’attendre dans la voiture, et qu’on allait
prendre ses ordres. Un moment après, le baron vint lui-même, nous fit
descendre de voiture, me donna la main, et nous conduisit chez lui, où
il nous reçut à merveille. Le lendemain il nous donna une escorte et
nous fit accompagner jusqu’à Mons. Un nouveau malheur m’empêcha de
quitter Mons. Je couchais dans la chambre de mademoiselle d’Orléans; je
ne dormais point, et je l’entendis se plaindre et tousser toute la nuit;
je me levai au point du jour pour l’aller regarder, et je vis qu’elle
avait la rougeole; je passai dans le cabinet où couchait ma nièce, pour
l’instruire de ce triste événement, et je la trouvai dans le même état.
Elles étaient toutes deux si malades et avaient une fièvre si violente,
que bien peu de choses m’ont causé de plus vives inquiétudes. Nous
n’avions point de femme de chambre, je ne pus avoir un médecin que le
soir, et il me fut impossible d’obtenir une garde, avant le quatrième
jour: cependant elles furent bien soignées. Je connaissais le traitement
de cette maladie. Je passai les trois premières nuits sans me coucher;
et quand j’eus une garde, je restai toujours dans la chambre de
mademoiselle d’Orléans; et pendant les neuf jours je la veillai jusqu’à
trois ou quatre heures du matin. Deux jours après notre départ, M. le
duc de Chartres et M. Dumouriez ne se sauvèrent de Saint-Amand qu’après
avoir couru les plus grands dangers, essuyé des coups de fusil, etc.;
que serait devenue cette malheureuse enfant, au milieu d’un tel désordre
avec le germe d’un grande maladie (car elle partit de Saint-Amand avec
la fièvre); la rougeole se serait déclarée de même le lendemain, et
qu’aurait-on pu faire dans cet état! Mes jeunes compagnes se trouvant en
état de soutenir la voiture, quoiqu’elles fussent encore extrêmement
faibles, nous partîmes de Mons le samedi 13 avril, avec M. de Montjoye.
Après sept jours de marche, nous arrivâmes à Schaffhouse, en Suisse, le
26 mai. Ma joie fut extrême de me trouver dans un pays neutre.