séjourner à Schaffhouse; M. le duc de Chartres était venu nous y
rejoindre; nous avions été reconnus par plusieurs émigrés qui nous
firent beaucoup de méchancetés. Entre autres, un soir que nous nous
promenions sur la place de Zurich, un émigré, avec un air très
impertinent, passant auprès de Mademoiselle, accrocha exprès avec son
éperon un grand pan de sa robe de gaze. Il fallut partir. Nous allâmes à
Zug le 14 de mai, et nous nous établîmes dans une petite maison isolée,
sur les bords du lac, à peu de distance de la ville. Nous avions pris
toutes les précautions nécessaires pour n’être pas connus. Nous passâmes
un mois à Zug dans la plus parfaite tranquillité, lorsque des émigrés
passèrent. Ils avaient vu M. le duc de Chartres à Versailles: ils le
reconnurent et, le même jour toute la petite ville de Zug sut qui nous
étions. Quelques jours après, on vit paraître dans les gazettes
allemandes quelques articles sur mes élèves. Cette publicité commença à
déplaire aux magistrats de Zug: bientôt on leur écrivit de Berne pour
leur reprocher d’accorder un asile à mademoiselle d’Orléans et à son
frère. Le premier magistrat de Zug s’inquiéta, et finit par prier mes
malheureux élèves de chercher une autre retraite. Où aller, sans
recommandations, sans amis, n’ayant pu rester dans les deux cantons les
plus tolérants de la Suisse? M. de Montesquiou ayant rendu des services
à Genève, jouissait en Suisse de beaucoup de considération, et y avait
un très grand crédit. J’imaginai de lui écrire; je lui peignis la
situation de mes malheureux élèves, et je lui demandais si mademoiselle
d’Orléans pouvait être reçue à Bremgarten, dans un couvent à peu de
distance de cette petite ville. M. de Montesquiou se chargea de faire
recevoir mademoiselle d’Orléans, ma nièce et moi, dans le couvent de
Sainte-Claire, à Bremgarten. M. le duc de Chartres se décida à faire à
pied le voyage entier de la Suisse; ce qu’il a exécuté, passant partout
pour un Allemand.
Au moment de partir de Zug, quand mes élèves furent obligés de payer
tous les petits mémoires, ils ne se trouvèrent plus assez d’argent;
heureusement que j’en avais assez pour satisfaire à ce qu’il fallait, et
pour me charger de payer au couvent, pendant un an, la pension de
mademoiselle d’Orléans, outre la mienne et celle de ma nièce. La veille
de mon départ de Zug, une méchanceté véritablement atroce me causa une
des plus grandes frayeurs que j’aie éprouvées de ma vie. Mademoiselle
d’Orléans restait tous les soirs dans le salon, au rez-de-chaussée,
jusqu’à dix heures trois quarts; elle était établie dans l’embrasure de
la fenêtre, et pendant la conversation elle travaillait à de petits
ouvrages; comme depuis sa rougeole, elle avait un peu mal aux yeux, elle
gardait toujours sur sa tête un grand chapeau qui lui cachait la
lumière. Le 26 juin, veille de mon départ, j’étais à dix heures un quart
du soir dans ma chambre, qui se trouvait précisément au-dessus du salon;
M. le duc de Chartres, suivant sa coutume, était couché, ainsi que le
seul domestique qu’il y eût dans la maison. Mademoiselle d’Orléans eut
quelque choses à me dire: elle se leva, laissa sa lumière sur la table,
ôta son chapeau, le mit sur une des pommettes du dossier de sa chaise,
et monta chez moi avec ma nièce. Je la pris sur mes genoux; à peine
étions-nous assises que nous entendîmes un bruit causé par une énorme
pierre lancée contre la fenêtre du salon: une demi-minute après,
plusieurs autres pierres furent de même lancées contre la fenêtre que je
venais de quitter, et cassèrent les vitres avec un tel fracas que M. le
duc de Chartres éveillé sauta à bas de son lit, prit un bâton (qui est
une fort bonne arme dans ses mains), et courut à la porte, en appelant
le domestique, qui se leva aussi: l’un et l’autre sortirent de la maison
en criant après les assassins, qui se sauvèrent à toutes jambes. Nous
descendîmes dans le salon, et nous vîmes que le premier coup de pierre
avait été lancé vers la place qu’occupait ordinairement mademoiselle
d’Orléans. On avait visé avec beaucoup de justesse; car le carreau était
brisé, le chapeau renversé, et la pierre, grosse comme le poing, suivant
sa direction en ligne droite, avait été fracasser un carreau de faïence
d’un poêle placé à l’extrémité du salon. J’ai conservé soigneusement ce
caillou; je le fis polir et tailler en plaque de médaillon, sur laquelle
ces deux mots sont gravés: innocence, providence. La même nuit on coupa
par petits morceaux deux harnais de chevaux appartenant à M. le duc de
Chartres.
M. de Montesquiou nous fit recevoir au couvent de Sainte-Claire; mais il
nous recommanda de cacher avec soin qui nous étions.
Au milieu de ces peines de tout genre, j’eus la consolation de rétablir
parfaitement la santé délabrée de mademoiselle d’Orléans. Je lui avais
caché la mort de son infortuné père; je connaissais son extrême
sensibilité, et sa tendresse pour un père dont elle était adorée;
cependant je l’habillai de deuil, en lui disant que c’était celui de la
malheureuse reine de France. Nos jours s’écoulaient tristement, mais
sans ennui. Lorsque nous apprîmes par hasard que madame la princesse de
Conti, tante de mademoiselle d’Orléans, habitait la Suisse et était à
Fribourg, j’écrivis à Fribourg pour m’en informer. Rien n’était plus
vrai. Sans l’extrême tendresse que j’avais pour mademoiselle d’Orléans,
je ne serais jamais restée un an dans un lieu où j’étais horriblement
persécutée, et qui d’ailleurs ne m’offrait nulle ressource; il m’était
absolument nécessaire, pour subsister, de me rapprocher d’une
imprimerie; je sentis que mademoiselle d’Orléans devait faire, auprès de
madame la princesse de Conti, une démarche. Docile à la voix de la
raison, elle se décida à écrire à sa tante, en lui demandant d’aller la
rejoindre, en me rendant ma liberté. Huit ou dix jours après madame la
princesse de Conti répondit à mademoiselle d’Orléans une lettre tendre
et touchante pour lui annoncer qu’elle la recevait; mais que cela ne
pourrait être que dans un mois. Ce temps se passa bien tristement. Au
moment de notre séparation la douleur de mademoiselle d’Orléans fut
inexprimable. Rien ne me retenant plus à Bremgarten je le quittai à mon
tour.
Mon gendre, M. de Valence, était établi dans les environs d’Utrecht.
Nous avions toujours entretenu une correspondance suivie: je lui avais
écrit dans les derniers temps de mon séjour à Bremgarten; quand je sus
que j’allais me séparer de mademoiselle d’Orléans, je le conjurai de me
chercher, sous un nom supposé, une place de concierge dans un château.
J’aurais laissé ma nièce au couvent de Sainte-Claire, entre les mains de
madame l’abbesse, à laquelle j’aurais payé une demi-année de pension;
j’aurais été dans mon château, où je n’aurais rien dépensé, et dans
lequel j’aurais pu travailler en secret; j’aurais envoyé mes ouvrages en
Angleterre, à Sheridan, qui les aurait parfaitement vendus; de cette
manière, j’échappais aux persécutions, et j’aurais pu amasser beaucoup
d’argent. Une chose dans ce plan m’embarrassait, c’était ma harpe; je ne
pouvais me résoudre à m’en séparer; j’étais décidée à l’emporter, en
déguisant dans l’emballage la forme de l’étui, et j’espérais trouver
dans le château le moyen d’en jouer incognito dans quelque coin isolé.
M. de Valence rejeta cette proposition qu’il appelait une folie
romanesque; j’insistai vivement, et je donnai de si bonnes raisons qu’il
me répondit promptement qu’il avait trouvé ce que je pouvais désirer;
des maîtres instruits, spirituels, très riches, ayant une fille non
mariée, à laquelle j’aurais pu donner des soins d’institutrice, un
château antique et vaste; et, pour que rien ne manquât au bonheur de
cette trouvaille, il m’assurait que le château contenait une superbe
bibliothèque. Cette lettre m’enchanta; mais, quelques jours après, il
m’en écrivit une autre, pour se dédire formellement, en me disant qu’il
ne pouvait se résoudre à se donner le ridicule de faire de moi une
concierge; il me conjurait de venir le trouver près d’Utrecht, et que là
nous formerions des projets plus raisonnables. Je lui représentai qu’il
existait un nombre infini d’émigrées, qui me valaient, et dont les unes,
sans aucun ridicule, étaient marchandes de modes, les autres
institutrices: il fut inexorable.
Nous arrivâmes donc à Utrecht: M. de Valence vint nous chercher, et nous
mena à Oud-Naarden, une charmante maison de campagne qu’il avait louée
sur le bord de Zuyderzée. Je me reposai là environ cinq semaines, je me
décidai à m’aller établir sous la domination danoise. J’avais encore un
peu d’argent, je n’en demandai point à M. de Valence: je convins
seulement que je laisserais ma nièce chez lui, avec une dame étrangère
qui s’y trouvait, et que je préparais l’établissement de M. de Valence à
Altona, car il avait aussi le projet de s’y fixer. Je partis
d’Oud-Naarden sans femme de chambre et sans domestique. Je ne savais où
débarquer à Altona; une marchande fort communicative me nomma l’auberge
de Plock. J’eus lieu de m’applaudir de ce choix; le maître de la maison
était la probité même, et sa fille remplie de douceur, d’esprit, de
sensibilité, ayant reçu la meilleure éducation, devint bientôt mon amie.
Sur la fin de juillet, j’allai m’établir avec ma nièce chez M. de
Valence, à Sielk, à cinq lieues d’Hambourg, dans une jolie maison de
campagne qu’il avait louée. J’y consentis à la condition que je lui
payerais une pension. J’avais vendu au libraire Fauche trois cents
frédérics d’or _les Chevaliers du Cygne_; il y avait longtemps que je
n’avais touché autant d’argent à la fois; ce fut le prix que m’en offrit
Fauche, qui a toujours été pour moi de la plus parfaite honnêteté.
J’étais dans un tel dénûment que s’il ne m’en eût offert que cinquante
frédérics, je n’aurais pas hésité à le lui donner.
M. de Valence cultivait lui-même son jardin: nous menions une vie douce
et solitaire; nous n’avions près de nous qu’un seul voisin (le seigneur
du lieu), et ce voisin était pour nous l’ami le plus aimable.
Après avoir tant souffert, je me trouvais aussi heureuse que je pouvais
l’être, avec d’affreux souvenirs si récents encore. J’étais fort liée
avec madame Matthiessen et toute sa famille. Son fils, l’un des
négociants d’Hambourg les plus distingués par son mérite, sa fortune, et
la considération dont il jouissait, devint amoureux de ma nièce
Henriette de Sercey: sa mère me la demanda en mariage pour lui. Ma nièce
avait vingt et un ans, M. Matthiessen en avait quarante-quatre. Au bout
de six mois ce mariage se fit. Je déclarai, dès le même jour, malgré les
regrets de ma nièce et les offres obligeantes de M. Matthiessen, que je
ne resterais point avec eux, ni à Hambourg, ni même à Sielk.
Huit jours après son mariage, je partis pour Berlin, où je me mis en
pension chez mademoiselle Bocquet, qui tenait une maison d’éducation la
plus fameuse de la ville. Elle me reçut à bras ouverts; elle s’était
passionnée pour moi, par mes ouvrages. Son accueil me charma, ainsi que
sa conversation; elle avait une société très aimable, composée des
personnes les plus spirituelles de Berlin.
Le premier mois de mon séjour à Berlin fut un véritable enchantement.
Chacun s’occupa de mon amusement. Nous allâmes jusqu’à Sans-Souci, où
j’allai recueillir une quantité de souvenirs du grand Frédéric.
M. de Volney, dans un de ses ouvrages, dit que, pour juger un homme qui
n’existe plus, avec lequel il n’aurait jamais eu le moindre rapport, il
lui suffirait d’examiner avec une attention philosophique ses meubles,
ses habits, ses bijoux, ses livres. Si l’on eût transporté M. de Volney,
ce profond penseur, dans les appartements du grand Frédéric, comme il
n’y aurait vu que des meubles et des draperies couleur de rose et
argent, que des gravures et des tableaux mythologiques et une collection
de tous les bijoux les plus fragiles, et de tous les colifichets des
boutiques françaises, comme il aurait trouvé dans la bibliothèque un
nombre infini d’ouvrages licencieux et de poésies frivoles, il aurait
certainement pensé que le défunt était un jeune sybarite dépourvu de
mérite et d’esprit: ce prétendu sybarite était un vieux guerrier, le
plus grand capitaine de son temps, le roi le plus vigilant, le plus
laborieux, et qui, au milieu de ses draperies couleur de rose, couchait
toujours avec ses bottes.
On nous conta de ce monarque et de sa cour plusieurs traits. En voici
trois qui me paraissent assez plaisants. Lorsque le roi faisait de
petits voyages, il avait coutume d’emmener avec lui Voltaire. Dans une
de ses courses, Voltaire, seul dans une chaise de poste, suivit le roi.
Un jeune page, que Voltaire avait fait gronder avec sévérité, s’était
promis de s’en venger; en conséquence, comme il allait en avant pour
faire préparer les chevaux, il prévint tous les maîtres de poste et les
postillons que le roi avait un vieux singe qu’il aimait passionnément,
qu’il se plaisait à faire habiller à peu près comme un seigneur de la
cour, et qu’il s’en faisait suivre dans ses voyages; que cet animal ne
respectait que le roi, et qu’il était fort méchant; que s’il voulait
sortir de la voiture, on se gardât bien de le souffrir. D’après cet
avertissement, lorsqu’aux postes Voltaire voulut descendre de sa
voiture, tous les valets d’hôtellerie s’y opposèrent formellement; et,
lorsqu’il étendait la main pour ouvrir la portière, on ne manquait
jamais de donner sur cette main deux ou trois coups de canne, et
toujours en faisant de longs éclats de rire. Voltaire, ne sachant pas un
mot d’allemand, ne pouvait demander l’explication de ces étranges
procédés, sa fureur devint extrême et ne servit qu’à redoubler la gaieté
des maîtres de poste, et, d’après les rapports du petit page, tout le
monde accourait pour voir le singe du roi et pour le huer. Le voyage se
passa de la sorte; et ce qui mit le comble à la colère de Voltaire,
c’est que le roi trouva le tour si plaisant qu’il ne voulut point en
punir l’inventeur.
On sait combien ce prince aimait la musique. Un soir, il crut entendre
une symphonie lointaine et charmante. Aussitôt il ouvre une fenêtre et
reconnaît que cette musique _pianissimo_, à deux parties, s’exécute près
de la guérite de la sentinelle en faction sous son appartement. Il
appelle cette sentinelle, l’interroge, et son étonnement redouble en
apprenant que c’est ce soldat qui produit l’illusion de cette prétendue
symphonie en jouant à la fois, et avec perfection, de deux guimbardes.
Le roi, ne concevant pas ce prodige, ordonne au soldat de monter chez
lui. Le soldat répond: «C’est impossible; je dois garder ma
consigne.--Mais je suis le roi.--Je le sais; mais je ne puis être relevé
que par mon colonel.» A ces mots le roi, du premier mouvement, se fâcha;
mais la sentinelle lui dit que s’il obéissait, il le ferait punir le
lendemain pour avoir manqué à la discipline. Alors le roi loua sa
fermeté, referma sa fenêtre, se coucha, et, le jour suivant, fit venir
ce soldat, l’entendit avec admiration, lui donna cinquante frédérics et
son congé. Ce musicien d’un genre si nouveau a fait fortune en
parcourant l’Allemagne. Quelques années après, je l’ai entendu à
Hambourg. Il allait jouer dans les maisons, il exigeait qu’on éteignît
toutes les lumières, et, lorsqu’il jouait, on croyait véritablement
entendre une belle symphonie dans le lointain.
Un autre trait est l’anecdote sur notre fameux Duport, le premier
violoncelle de l’Europe. Appelé en Prusse par le roi, il comptait ne
passer à Berlin que cinq ou six mois. Le roi, sachant qu’il se disposait
à partir, chargea quelques-uns de ses musiciens de lui donner une espèce
de fête et de l’enivrer. Lorsqu’il fut dans cet état, on lui fit signer
un engagement par lequel, entrant dans un régiment du roi, il s’y
trouvait au nombre des tambours, de sorte qu’il n’aurait pu quitter la
Prusse sans s’exposer à la peine de mort comme déserteur. Ce fut ainsi
que ce grand artiste se fixa dans le Brandebourg. Il fut d’abord
désespéré; mais une forte pension, un excellent mariage le consolèrent.
Il habitait Sans-Souci avec sa famille lorsque j’allai visiter cette
maison royale.
Pendant mon séjour à Berlin, ma correspondance avec mademoiselle
d’Orléans fut rompue. Lui ayant envoyé dans une lettre une petite
miniature représentant sur un fond bleu une rose blanche et une rose
rouge dans une caisse verte, madame la princesse de Conti dit que
c’étaient les trois couleurs, par conséquent un signe révolutionnaire.
Mademoiselle d’Orléans eut beau protester que c’étaient les cinq
couleurs, puisqu’il y avait du vert et des tiges brunes; madame la
princesse de Conti persista dans son idée et lui défendit de m’écrire.
Mademoiselle d’Orléans trouva le moyen d’obéir et de me donner de ses
nouvelles; elle confia son chagrin à son confesseur et le pria de
m’écrire de sa part; ce qui dura plus de dix-huit mois. Je lui envoyais
mes lettres qu’il remettait.
A l’époque dont je parle, je reçus une lettre d’une personne qui m’était
inconnue, et qui me mandait de ne plus écrire à ce prêtre, parce qu’il
venait de mourir. Je le pleurai sincèrement, puisque je n’eus plus de
nouvelles de mademoiselle d’Orléans.
On me remit dans ce temps une lettre qui, par un enchaînement
particulier de circonstances, traîna prodigieusement en chemin, ce qui
arrivait souvent alors. Elle montre si bien toute la bonté de l’âme de
mademoiselle d’Orléans, que je la place ici. Elle est sur la mort de son
malheureux père, que je lui avais cachée et qu’elle n’apprit que peu de
jours après notre séparation.
Voici comment elle s’exprime:
«Fribourg, 10 octobre 1794.
«Oh!... amie chérie, à quel comble de malheurs le ciel m’a réduite!
Hélas! je les connais tous! Ah!... quelles douleurs... et quelles
souffrances... mon trop malheureux cœur n’éprouve-t-il pas? que cette
vie est cruelle!... Mais la religion et mon cœur, amie bien-aimée,
m’ordonnent de la supporter pour ceux que j’aime; elle est à eux, et
non à moi, et je la soigne comme un dépôt qu’ils m’ont confié. Hélas!
il n’y a plus que ces chers objets que j’aime si tendrement, qui
puissent m’y attacher. Oh! mon amie, pensez-vous que ceux qui sont
tout à fait malheureux, et qui ne se tuent pas, soient sans religion?
Non, je ne le puis croire: sans ce motif tout-puissant, qui pourrait
ne pas se débarrasser d’une existence devenue douloureuse dans tous
les moments?... Mais, grâce aux principes que vous m’avez donnés, ne
soyez pas inquiète, amie bien chère, Dieu soutient votre infortunée
Adèle et lui donne un courage et une force véritablement surnaturels.
Ma tante me témoigne une tendresse et une sensibilité dont je suis
bien touchée, et m’adoucit, par son excessive bonté, autant qu’il est
possible, mon affreuse et cruelle situation. Adieu, amie tendre et
chérie, je vous embrasse avec toute la tendresse de mon malheureux
cœur. Je ne puis vous écrire une plus longue lettre aujourd’hui, ce
sera pour la première fois. Donnez-moi souvent de vos chères
nouvelles; hélas! j’en ai tous les jours plus besoin.
«ADÈLE D’ORLÉANS.»
Je dois dire que j’ai omis, sans le vouloir, un fait intéressant: c’est
qu’étant à Sielk, j’appris que mes deux derniers élèves étaient encore
détenus à Marseille.
Je reçus enfin mon rappel en France; ma joie fut fort troublée par le
chagrin de quitter mes amis, qui étaient réellement au désespoir, et ce
pays hospitalier dont le roi était si vertueux, et le gouvernement si
doux et si équitable. Dans le second volume des _Souvenirs de Félicie_,
je fais de la Prusse et de son roi le même éloge. Je fis paraître ce
volume à l’époque où l’empereur Napoléon triomphant était à Berlin qu’il
venait de conquérir.
Je trouvai à Bruxelles ma fille, madame de Valence. Après neuf ans
d’absence, ma joie de la revoir fut inexprimable; car les dangers
qu’elle avait courus, les cruelles inquiétudes qu’elle m’avait causées,
avaient quadruplé pour moi la longueur des douloureuses années de
l’absence.
Je retournai à Paris avec ma fille; je n’essayerai point de peindre les
émotions que j’éprouvai en passant la frontière, en entrant en France,
en entendant le peuple parler français, en approchant de Paris, en
apercevant les tours de Notre-Dame et en passant les barrières.
Tout me paraissait nouveau; j’étais comme une étrangère que la curiosité
force à chaque pas de s’arrêter. J’avais peine à me reconnaître dans les
rues, dont presque tous les noms étaient changés; je trouvais des
philosophes substitués aux saints; j’avais été préparée à cette
métamorphose en lisant l’_Almanach national_, où j’avais vu les saints
remplacés par les sans-culottides et par des oignons, des choux, du
fumier, des ânes, des cochons, des lièvres, etc., etc.
Je retrouvai à peine effacées les inscriptions qu’on avait écrites sur
les façades des anciens édifices: maison ci-devant Bourbon, maison
ci-devant Conti, propriété nationale, etc. Je lisais encore sur quelques
murs cette phrase républicaine: La liberté, la fraternité ou la mort. Je
voyais passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures
confisquées de mes amis; je m’arrêtais sur les quais, devant de petites
boutiques, dont les livres reliés portaient les armes d’une quantité de
personnes de ma connaissance, et dans d’autres boutiques, j’apercevais
leurs portraits étalés en vente publique. J’entrai un jour chez un petit
brocanteur qui en avait au moins une vingtaine; je les reconnus tous, et
mes yeux se remplirent de larmes en pensant que les trois quarts de ces
infortunés que ces peintures représentaient avaient été guillotinés et
que les autres, dépouillés de tout et proscrits, erraient peut-être
encore dans les pays étrangers!...
En sortant de cette boutique, j’allai me promener sur le boulevard: un
marchand, portant de charmants petits paniers d’osier, passa près de
moi; je l’arrêtai pour en choisir une demi-douzaine; mais je n’avais pas
d’argent. J’entrai dans le comptoir d’un marchand de vin auquel je
demandai de l’encre et un peu de papier; j’écrivis rapidement mon
adresse que je lus tout haut au marchand de paniers. Alors le cabaretier
s’écria: «Eh ben! vous êtes cheux vous!--Comment?--Pardi oui; vous êtes
dans ci-devant hôtel de Genlis!...» En effet, c’était la maison qu’avait
occupée, pendant quinze ans, mon beau-frère, le marquis de Genlis. Il me
fut impossible de le reconnaître; tout le rez-de-chaussée était divisé
en plusieurs boutiques, et la façade des autres logements tout à fait
méconnaissable. Je me hâtai de m’éloigner de ce lieu si triste pour moi.
Je vis beaucoup de parvenus qui, nés dans la classe de simples ouvriers,
avaient fait les plus brillantes fortunes.
Je revis avec plaisir le fils d’un de mes anciens gardes-chasse, devenu
capitaine, qui avait servi dans nos armées avec la plus grande
distinction; sa belle tournure et son bon air me rappelèrent ce mot de
La Rochefoucauld: «L’air bourgeois se perd rarement à la cour, il se
perd toujours à l’armée.»
Je vis des femmes qui haïssaient naturellement toute conversation
intéressante et spirituelle, parce qu’elles n’y pouvaient prendre part;
du commérage ou de la médisance formaient tout leur entretien; elles
avaient refroidi tous les amis de leurs maris par leur insipidité, leur
sécheresse et leur susceptibilité, défauts de toutes les femmes qui
manquent d’esprit et d’éducation. La plupart de ces personnes,
ridiculement vaines, comptaient les visites et marchandaient une
révérence, toujours inquiètes de la manière dont on les traitait, sans
savoir positivement comment on doit être traitée. Je ne retrouvai plus
de bureaux d’esprit. On appelait ainsi jadis, en dérision, les maisons
dont la société était principalement composée de gens de lettres, de
savants et d’artistes célèbres, et dont les conversations n’avaient pour
objet que les sciences, la littérature et les beaux-arts: voilà ce que
les ignorants et les sots tâchèrent toujours de tourner en ridicule.
J’eus bien d’autres sujets de mécontentement: je trouvais tout changé,
tout jusqu’au langage.
On parle mal en disant, la capitale, pour dire Paris; du champagne, du
bordeaux, au lieu de vin de Champagne; ou les Français, au lieu de la
Comédie-Française. Lorsqu’on dit: un louis d’or, on parle mal: de même
pour son équipage, au lieu de sa voiture; il roule carrosse; une bonne
trotte, pour une bonne course; son dû, pour son salaire.