pour aller au mont Saint-Michel. Il n’y a que trois lieues; mais,
pendant plus d’une lieue, les chemins étaient excessivement mauvais.
Nous fûmes obligés d’en faire la plus grande partie à pied. Pour arriver
au mont Saint-Michel, dans de certains temps, et le plus communément, il
faut saisir l’heure de la marée, où la mer abandonne cette plage; mais,
dans le moment où nous étions en marche, la mer s’était retirée depuis
quelques heures. Nous arrivâmes à la nuit tout à fait fermée: c’était un
spectacle surprenant que les approches de ce fort, au milieu de la nuit,
sur cette plage sablonneuse et nue, avec des guides portant des
flambeaux et poussant des cris horribles, pour nous faire éviter des
trous profonds et des endroits dangereux, de manière qu’il fallait faire
mille et mille détours avant d’arriver. On voyait de très près ce fort,
qui était tout illuminé, dans l’attente des princes; on croyait qu’on y
touchait, et l’on tournait toujours sans l’atteindre. Nous entendions un
bruit lugubre de cloches qu’on sonnait en l’honneur des princes; et
cette triste mélodie ajoutait beaucoup à l’impression mélancolique que
nous causaient tous ces objets nouveaux. C’est bien de ce château qu’on
peut dire qu’il est posé
Sur un rocher désert, l’effroi de la nature,
Dont l’aride sommet semble toucher aux cieux:
car en effet son élévation est prodigieuse, on ne peut s’en faire une
idée. Son aspect est très imposant par ses tours, ses fortifications et
son architecture gothique qui le rend plus vénérable. Nous entrâmes
d’abord dans une citadelle où des gens du lieu, habillés en soldats, et
avec des fusils, attendaient mes élèves. On n’envoyait dans cette
forteresse des troupes qu’en temps de guerre; mais en temps de paix,
c’était le prieur qui était commandant du fort. Après avoir passé la
citadelle, nous entrâmes dans la ville, qui était très petite et fort
pauvre: c’est une longue rue extrêmement étroite, qui va toujours en
montant et en tournant, et dans laquelle on ne peut aller qu’à pied.
Tout le monde avait éclairé sa maison, et était sur le pas de sa porte.
Après avoir ainsi grimpé pendant une demi-heure, escortés de tous les
religieux et de gens qui portaient des lanternes, nous quittâmes la
ville, et nous trouvâmes des escaliers très raides et très hauts, tout
couverts de mousse et de ronces; il fallut monter environ quatre cents
marches. De temps en temps on trouvait des repos, c’est-à-dire de
petites esplanades remplies d’herbages et de ronces, et allant toujours
en montant. Cette grimpade est la chose la plus fatigante qu’on puisse
imaginer; nous étions tous en nage, quoiqu’il ne fît pas chaud. Enfin,
nous entrâmes dans une vaste église dont le chœur était très beau et
d’une grande noblesse: nous étions alors dans le couvent. Après avoir
traversé l’église, il fallut encore monter un escalier qui nous
conduisit aux appartements, qui sont grands et propres. Au-dessus de ces
logements il y avait encore quatre cents marches qui menaient à un
belvédère placé au sommet de ce fort. L’air y était très vif, mais sain;
on y buvait de l’eau de citerne, qui n’était pas mauvaise. L’hiver y est
extrêmement rigoureux, et commence avec l’automne; il n’y fait jamais
bien chaud. Quelques maisons de la ville ont de très petits jardins, et
quelques habitants, des vaches; mais les religieux étaient obligés de
prendre ailleurs leurs provisions, même du pain, parce qu’à cause de la
cherté du bois, on n’en faisait point au mont Saint-Michel; on le
faisait venir de Pontorson. On n’a du poisson sur cette plage que très
rarement et par hasard: ainsi, au milieu de la mer, on est encore obligé
de l’acheter. Les religieux avaient, à une lieue et demie du fort, une
maison de campagne avec un superbe jardin qui les fournissait de
légumes. Ils étaient douze religieux, et ne recevaient point de novices.
Il me parut qu’en général ils cherchaient, autant qu’ils le pouvaient, à
adoucir le sort des prisonniers. Ils nous assurèrent qu’ils ne les
renfermaient point à moins d’ordres très positifs du roi, et détaillés
sur ce point; et que, même très communément, ils les mènent promener aux
environs.
Je les questionnai sur la fameuse cage de fer; ils m’apprirent qu’elle
n’était point de fer, mais de bois, formée avec d’énormes bûches
laissant entre elles des intervalles à jour de la largeur de trois à
quatre doigts. Il y avait environ quinze ans qu’on n’y avait mis de
prisonniers à demeure, car on y en mettait assez souvent (quand ils
étaient méchants, me dit-on) pour vingt-quatre heures ou deux jours,
quoique ce lieu fût horriblement humide et malsain, et qu’il y eût une
autre prison aussi forte, mais plus saine. Là-dessus je témoignai ma
surprise. Le prieur me répondit que son intention était de détruire un
jour ce monument de cruauté. Alors Mademoiselle et ses frères se sont
écriés qu’ils auraient une joie extrême de le voir détruire en leur
présence. A ces mots, le prieur nous dit qu’il était le maître de
l’anéantir, parce que monseigneur le comte d’Artois, ayant passé,
quelques mois avant nous, au mont Saint-Michel, en avait positivement
ordonné la démolition; le prieur ajouta que diverses raisons l’avaient
forcé de différer, mais qu’il allait accorder aux princes cette
satisfaction le lendemain matin, et que ce serait certainement la plus
belle fête qu’on leur eût jamais donnée.
Quelques heures avant notre départ du mont Saint-Michel, le prieur,
suivi des religieux, de deux charpentiers, d’un des suisses du château,
et de la plus grande partie des prisonniers (nous avions désiré qu’ils
vinssent avec nous), nous conduisit au lieu qui renfermait cette
terrible cage. Pour y arriver, on était obligé de traverser des
souterrains si obscurs, qu’il y fallait des flambeaux; et, après avoir
descendu beaucoup d’escaliers, on parvenait à une affreuse cave où était
l’abominable cage, d’une petitesse extrême et posée sur un terrain
humide où l’on voyait ruisseler l’eau. J’y entrai avec un sentiment
d’horreur et d’indignation, tempéré par la douce pensée que du moins,
grâce à mes élèves, aucun infortuné désormais n’y réfléchirait
douloureusement sur ses maux et sur la méchanceté des hommes. M. le duc
de Chartres, avec l’expression la plus touchante, et une force au-dessus
de son âge, donna le premier coup de hache à la cage, ensuite les
charpentiers en abattirent la porte et plusieurs pièces de bois. Je n’ai
rien vu de plus attendrissant que les transports, les acclamations et
les applaudissements des prisonniers pendant cette exécution. C’était
sûrement la première fois que ces voûtes retentissaient de cris de joie.
Au milieu de tout ce tumulte je fus frappée de la figure triste et
consternée du suisse du château, qui considérait ce spectacle avec le
plus grand chagrin. Je fis part de ma remarque au prieur, qui me dit que
cet homme regrettait cette cage, parce qu’il la faisait voir aux
étrangers. M. le duc de Chartres donna dix louis à ce suisse, en lui
disant qu’au lieu de montrer à l’avenir la cage aux voyageurs, il leur
montrerait la place qu’elle occupait, et que cette vue leur serait
sûrement plus agréable... Après la messe, nous parcourûmes toute la
maison; nous vîmes une énorme roue, au moyen de laquelle, avec des
câbles, on montait par une fenêtre les grosses provisions pour le
château; on attachait ces provisions sur la grève avec des câbles qui
tiennent à cette grande roue posée dans l’intérieur du fort à une
ouverture de fenêtre, et la roue, en tournant, hisse et enlève tout ce
qui est attaché au câble. De là, nous allâmes nous promener sur les
terrasses ou parapets qui sont excessivement élevés. De ce lieu, la vue
est admirable de tous côtés; on voit le mont Tombelaine, qui est plus
grand que le mont Saint-Michel, et qui n’est point habité. Il est
couvert de bons lapins, et à trois quarts de lieue du mont Saint-Michel,
ce qui semble incroyable; car, comme il est isolé dans la mer ainsi que
ce premier mont, et qu’on n’a point aux environs d’objet de comparaison
qui puisse faire juger de sa grandeur, il nous paraissait d’une
petitesse extrême et à cent pas de nous. Ensuite nous vîmes ce qu’on
appelle la salle des Chevaliers, qui est vaste et belle, et soutenue par
des colonnes; elle tire son nom de l’usage qu’avaient les chevaliers de
Saint-Michel d’aller à ce mont. La bibliothèque était fort médiocre; ce
qui me fit de la peine, en songeant combien une bonne collection de
livres serait utile et même nécessaire à des prisonniers.
La tradition superstitieuse rapportait que saint Michel avait fait des
miracles sur ce mont alors habité par des ermites; qu’ensuite le saint
ordonna d’y bâtir, et que ce mont s’appela d’abord mont de Tombe, à
cause de sa forme. Les anciens ducs de Normandie, et d’autres princes,
firent des pèlerinages à ce mont, et des présents que nous vîmes dans le
trésor de l’église. On y faisait encore des pèlerinages, et on nous
chargea de médailles et de petites coquilles d’argent, comme on en donne
aux pèlerins. Nous obtînmes pour plusieurs prisonniers une permission
qu’ils désiraient ardemment, celle de nous suivre jusqu’au bas du
château. Il y en avait un qui, enfermé depuis quinze mois, n’avait pas
eu jusqu’à ce jour la liberté de sortir du haut du fort: lorsqu’il se
trouva hors du couvent sur la petite esplanade, et surtout lorsqu’il eut
aperçu l’herbe qui couvre les marches de l’escalier, il éprouva un
mouvement de joie et d’attendrissement impossible à dépeindre: il me
donnait le bras, et à chaque pas que nous faisions il s’écriait avec
transport:--O quel bonheur de marcher sur l’herbe!
Je fus charmée d’avoir vu ce lieu si triste mais singulier, ce château
amphibie, rejeté tour à tour par la mer et par la terre; car ce mont est
pendant une partie du jour une île isolée au milieu des flots, et
pendant l’autre partie il se trouve posé sur une vaste étendue de sable
aride.
En quittant le mont Saint-Michel, nous passâmes à Saint-Malo, où nous
vîmes un exemple très singulier de ce que peut l’activité réunie à
l’industrie. Il y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un
négociant nommé Dubois qui se ruina; n’ayant plus rien au monde, il se
disposait à passer aux Indes, lorsqu’un vaisseau qu’on croyait perdu
entra dans le port. Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment qui avait
gagné des richesses immenses, et qui rapportait à Dubois six cent mille
livres; avec cette somme il fit d’autres entreprises qui prospérèrent.
Alors il obtint la permission de construire un port à ses frais à une
petite lieue de Saint-Malo, dans un endroit nommé Montmarin. Ce port
était achevé, et était en petit exactement semblable à celui de Brest.
Dubois fit bâtir là un joli château qu’il habitait, et il se mit à
construire des vaisseaux, qu’il vendait; de manière que cette portion de
terre, conquise par l’industrie, était devenue la propriété de Dubois,
et une espèce de république fondée et gouvernée par lui.
Depuis longtemps la révolution se préparait, elle était inévitable; le
respect pour la monarchie était tout à fait détruit, et il était de bon
air de braver en tout la cour. On n’allait faire sa cour à Versailles
qu’en se plaignant et en gémissant; on répétait que rien n’était
ennuyeux comme Versailles et sa cour, tout ce que la cour approuvait
était désapprouvé par le public; les pièces de théâtre applaudies à
Fontainebleau étaient communément sifflées à Paris. Un ministre
disgracié était sûr de la faveur du public, et, s’il était exilé, tout
le monde s’empressait de l’aller voir, non par véritable grandeur d’âme,
mais pour suivre cette mode de blâmer tout ce que faisait la cour. Les
finances étaient en fort mauvais état; on imagina, pour y remédier,
d’assembler les états généraux.
Le désir de faire tout voir à mes élèves (ce qui, dans cette occasion,
m’entraîna dans une démarche imprudente) m’engagea à revenir de
Saint-Leu passer quelques jours à Paris, pour voir, du jardin de
Beaumarchais, tout le peuple de Paris se relayer pour abattre et démolir
la Bastille. Il est impossible de se faire une idée de ce spectacle; il
faut l’avoir vu pour se le représenter tel qu’il était: ce redoutable
fort était couvert d’hommes, de femmes et d’enfants travaillant avec une
ardeur inouïe, et jusque sur les parties les plus élevées du bâtiment,
et de ses tours. Ce nombre étonnant d’ouvriers volontaires, leur
activité, leur enthousiasme, le plaisir de voir tomber ce monument
affreux du despotisme; ces mains vengeresses, qui semblaient être celles
de la Providence, et qui anéantissaient avec tant de rapidité l’ouvrage
de plusieurs siècles, tout ce spectacle parlait également à
l’imagination et au cœur. Personne n’a été plus épouvanté que moi des
excès commis à la prise de la Bastille; mais, comme aussi j’ai été
témoin pendant plus de vingt ans des emprisonnements arbitraires, comme
je n’avais jamais jeté les yeux sans frémir sur cette citadelle, j’avoue
que sa démolition m’a causé l’émotion et la joie les plus vives. J’eus
aussi la curiosité de voir le club des Cordeliers.
Dans ces premiers temps de la révolution, l’aîné de mes élèves eut un
mouvement de générosité et de grandeur d’âme que je ne puis passer sous
silence: il apprit, en ma présence, qu’un décret venait d’annuler les
droits d’aînesse; aussitôt il embrassa M. le duc de Montpensier, en
s’écriant:--Ah! que cela me fait plaisir! Il fut reçu au club des
Jacobins, par la volonté de M. le duc d’Orléans, et non assurément par
la mienne; et cependant ce fut là le prétexte qu’on employa pour
détacher de moi madame la duchesse d’Orléans.
Dès que M. le duc de Chartres eut atteint sa dix-septième année, M. le
duc d’Orléans me déclara que son éducation était finie, et l’on forma sa
maison; mais M. le duc de Chartres eut assez de raison et d’attachement
pour moi pour me dire qu’il viendrait tous les jours, jusqu’à l’âge de
dix-huit ans, prendre ses leçons à Belle-Chasse, et il n’y a jamais
manqué.
Parmi un grand nombre de conseils que j’écrivis pour mes élèves au cours
de leur éducation, sous forme de réprimande, en voici une que j’adressai
à M. le duc de Chartres: «M. le duc de Chartres est un peu plus à la
société et moins occupé de me poursuivre et de se mettre dans ma poche;
il sait combien de prix j’attache à son amitié, mais il ne doit
attribuer qu’à la mienne la manière fâcheuse dont je le reçois souvent
lorsqu’il oublie tout ce qu’il doit aux autres pour me suivre, se mettre
à côté de moi, et enfin ne s’occuper que de moi, ce qui lui donne l’air
niais d’un petit garçon qui n’ose pas s’éloigner une minute de son
mentor; rien de plus puéril, de moins fait pour un homme, que cette
manière d’aimer que vous avez continuellement avec moi, et qui fait que
vous n’écoutez et ne regardez que moi; que vous avez une tristesse
invincible quand vous ne pouvez vous placer en voiture à côté de moi,
etc., etc. Vous n’imaginez pas à quel point ces manières vous rendent
maussade pour les autres; si vous avez envie de me plaire, soyez aimable
pour tout le monde.»
A Belle-Chasse j’eus des liaisons avec madame Necker; et, avant la
révolution, elle me prévint, m’écrivit les lettres les plus obligeantes,
et vint me voir: elle m’amena sa fille, qui n’était point encore mariée,
et qui avait seize ans. Cette jeune personne n’était pas jolie, mais
elle était très animée et parlait beaucoup trop, mais avec esprit. Je me
souviens que je fis une lecture à madame Necker d’une de mes pièces du
_Théâtre des jeunes personnes_, celle qui a pour titre _Zélie ou
l’Ingénue_; sa fille était en tiers avec nous. Je ne puis exprimer
l’enthousiasme de cette jeune personne pendant cette lecture; elle
pleurait, faisait des exclamations à chaque page, me baisait les mains à
toutes minutes; elle m’embrassa beaucoup. J’étais loin d’imaginer que
cette même personne serait un jour mon ennemie. Madame Necker l’avait
fort mal élevée, en lui laissant passer dans le salon les trois quarts
de ses journées, avec la foule des beaux esprits de ce temps; et tandis
que sa mère s’occupait des autres personnes, et surtout des femmes qui
venaient la voir, les beaux esprits dissertaient avec mademoiselle
Necker sur les passions et sur l’amour. La solitude de sa chambre et de
bons livres auraient mieux valu pour elle.
J’ai beaucoup critiqué madame de Staël, dans mes ouvrages, sur des
principes qu’elle a jugés elle-même répréhensibles plus tard, mais, loin
d’avoir jamais attaqué sa personne et ses talents, j’ai toujours trouvé
un grand plaisir à lui rendre une entière justice, et même à conter
plusieurs traits de sa vie qui n’étaient pas connus, et qui honorent
également son âme et son caractère.
Ce fut à Belle-Chasse que m’arrivèrent les événements les plus brillants
de ma vie, les mariages de mes deux filles. Ce fut madame de Pont,
intendante de Moulins, une de mes amies, qui me donna l’idée du mariage
de la seconde. M. de Genlis n’avait point encore hérité de madame la
maréchale d’Étrée; ses dettes l’avaient forcé de vendre la terre de
Sissy. Les grâces que j’avais obtenues au Palais-Royal pour le mariage
de ma fille aînée m’ôtaient la possibilité d’en demander de nouvelles
pour celui de la seconde. Ainsi, je ne pouvais espérer de lui faire
faire un bon mariage, et c’était pour moi le sujet d’une inquiétude
continuelle. Madame de Pont me conseilla de profiter de l’amitié que
madame de Montesson avait pour M. le vicomte de Valence, qui
l’engagerait facilement à lui donner ma fille en mariage et à la doter.
Madame de Pont se chargea de lui en parler; et, comme elle l’avait
prévu, ma tante, qui n’aurait pas fait la moindre chose pour tout autre
mariage, fit pour celui-là au delà de tout ce que nous avions chez elle.
Pulchérie fut mariée par l’évêque de Comminges, dans la chapelle de la
maison de ma tante, et, quelques jours après, elle l’emmena à sa terre
de Sainte-Assise. M. de Valence avait vingt-neuf ans, ma fille en avait
dix-sept; sa figure était charmante, son cœur excellent, ses principes
aussi purs que son âme. Elle avait de l’instruction, des talents; elle
peignait les fleurs, elle lisait tout haut, avec une perfection rare, la
prose et les vers; il y avait dans son esprit un mélange de finesse et
de délicatesse qui lui a donné par la suite un charme particulier dans
la société; enfin, corrigée de l’excès de vivacité qu’elle avait montré
dans son enfance, elle était devenue aussi douce, aussi facile à vivre,
qu’elle était naturellement bonne, obligeante et sensible. Voilà ce
qu’elle était quand je me séparai d’elle, et ce qu’elle est toujours à
mes yeux.
La révolution éclata le 9 juillet; c’était la veille de ma fête, que
l’on célébrait à Saint-Leu par de charmants spectacles.
M. le duc de Chartres, quelque temps après la révolution, alla à son
régiment, qui était à Vendôme. Il s’était baigné à midi dans la rivière;
comme il se rhabillait, un homme, saisi d’une crampe, cria au secours;
M. le duc de Chartres s’élança dans l’eau, et eut le bonheur de le
sauver. Cette action, qui eut beaucoup de témoins, lui valut une
couronne civique. M. le duc de Chartres m’envoya une feuille de chêne de
sa couronne que j’ai encore. Dans la lettre qui contenait cet envoi, il
me remerciait de lui avoir fait apprendre à nager; je leur avais
beaucoup répété que c’était une chose qu’il fallait savoir pour soi et
pour les autres, et c’est ainsi que je leur fis apprendre à saigner et à
panser des plaies.
Peu de temps après, j’éprouvai la plus déchirante douleur que l’on
puisse ressentir: je perdis ma mère. Mes élèves l’aimaient, et ils
partagèrent ma douleur de la manière la plus touchante.
J’eus dans ce temps toutes les espèces de mécontentements. M. le duc
d’Orléans me fit la proposition la plus étrange: il me dit que M. le
vicomte de Ségur lui avait demandé une place de secrétaire des
commandements auprès de M. le duc de Chartres pour M. de Laclos, auteur
des _Liaisons dangereuses_; je restai confondue. Après un moment de
silence, je lui répondis que s’il donnait cette place à un tel homme, je
quitterais le lendemain l’éducation de ses enfants. La place ne fut
point donnée, mais il avait vu plusieurs fois M. de Laclos, qui lui
avait plu: il forma avec lui une liaison intime; il le consulta sur
beaucoup de choses importantes, pendant la révolution; on a vu les
suites de cette confiance.
Le triste changement de madame la duchesse d’Orléans pour moi, après
vingt ans de l’amitié la plus tendre et de la confiance la plus intime,
devint tel que je pris enfin le parti de me retirer. La révolution
seulement l’augmenta, et surtout y servit de prétexte.
Madame de Chastellux était sans cesse avec madame la duchesse d’Orléans,
soit chez elle, soit en voiture, et Mademoiselle n’eut plus le bonheur
de se trouver seule avec sa mère. J’avais laissé passer trois semaines
sans aller dîner au Palais-Royal; mais, au bout de ce temps, je priai
Mademoiselle de prévenir madame la duchesse d’Orléans que j’aurais
l’honneur de l’y conduire et d’y dîner le lendemain. Madame la duchesse
d’Orléans répondit simplement que, dans ce cas, elle n’irait pas
chercher Mademoiselle, puisque je la mènerais. Mais le lendemain, jour
du dîner, elle me fit dire à deux heures après-midi qu’elle ne dînerait
pas chez elle, parce qu’il lui était survenu une affaire; je ne
soupçonnai point encore la vérité. M. le duc d’Orléans était à la
campagne; il revint et m’apprit avec beaucoup d’émotion et de
mécontentement qu’il avait retrouvé madame la duchesse d’Orléans plus
aigrie que jamais, sans qu’elle en eût pu dire la cause; mais qu’elle
avait déclaré qu’elle ne pouvait se résoudre à me recevoir davantage
chez elle. Qu’alléguait madame la duchesse d’Orléans? rien, sinon une
répugnance invincible à me voir et à me recevoir. M. le duc d’Orléans
n’employa encore, dans cette occasion, que les prières et les
représentations, qui furent également vaines.