Un soir que M. le duc de Chartres vint, comme à l’ordinaire, entre huit

et neuf heures, à Belle-Chasse, il me trouva seule, et il me dit

sur-le-champ qu’il n’avait plus de temps à perdre pour nommer un

gouverneur, parce que, sans cela, ses enfants auraient le ton de garçons

de boutique; et il me conta que, le matin, M. le duc de Valois lui avait

dit qu’il avait bien tambouriné à sa porte, et que, dans le même

entretien, il avait ajouté, en parlant de ses promenades à Saint-Cloud,

qu’on y était bien tourmenté par la parenté, ce qui signifiait, par les

insectes appelés cousins. Voilà les choses importantes qui décidèrent M.

le duc de Chartres à ne plus différer la nomination d’un gouverneur. Il

me consulta sur le choix: je lui proposai M. de Schomberg, il le refusa,

en disant qu’il rendrait ses enfants pédants; je proposai le chevalier

de Durfort, il dit qu’il leur donnerait de l’exagération et de

l’emphase; je parlai de M. de Thiars, M. le duc de Chartres répondit

qu’il était trop léger, et qu’il ne s’en occuperait pas du tout. Alors

je me mis à rire, et je lui dis: «Eh bien, moi!» Pourquoi pas? reprit-il

sérieusement. L’air et le ton de M. le duc de Chartres me frappèrent

vivement: je vis la possibilité d’une chose extraordinaire et glorieuse,

et je désirai qu’elle pût avoir lieu. Je lui dis franchement ma pensée.

M. le duc de Chartres parut charmé et me dit: «Voilà qui est fait, vous

serez leur gouverneur.» Ce furent ses propres paroles. Nous décidâmes

tous les arrangements; il fut convenu que l’on conserverait M. de

Bonnard et l’abbé Guyot, précepteur, qui avait aussi été placé à ma

recommandation; que ces messieurs amèneraient les princes tous les

matins à Belle-Chasse, à midi, et les ramèneraient à dix heures du soir;

que l’on achèterait une maison de campagne pour y passer tous les ans

huit mois et que je serais maîtresse absolue de leur éducation. Sachant

que je donnerais moi-même les leçons d’histoire, de mythologie, de

littérature, etc., ce qui, joint aux leçons que je donnais à

mademoiselle d’Orléans, ne me laisserait pas un instant de liberté, M.

le duc de Chartres m’offrit vingt mille francs: je lui répondis qu’un

tel engagement et de tels soins ne pouvaient être payés que par

l’amitié; il insista, je refusai positivement. J’ai donc fait

gratuitement cette éducation de trois princes. Je l’ai consigné dans les

_Leçons d’une gouvernante_, que je fis imprimer au commencement de

l’année 1790, sous les yeux de M. le duc et de madame la duchesse

d’Orléans, qui n’ont jamais nié cette vérité. Madame la duchesse de

Chartres vit avec une joie extrême que je me chargeais de tous ses

enfants. M. le duc de Chartres, avant de le déclarer publiquement, alla

à Versailles en faire part au roi; nous imaginions qu’il blâmerait cette

singularité; tout au contraire il l’approuva en disant: «Vous faites

très bien, et je le trouve bon.» Alors la chose fut déclarée. Cet

événement ne produisit pas autant de surprise que je l’avais craint; en

général la chose fut approuvée.

On convint que les matins au Palais-Royal, les princes, levés à sept

heures, prendraient avec M. l’abbé leur leçon de latin et leur

instruction religieuse, et celle de calcul avec M. Lebrun, qui ensuite

les amènerait à Belle-Chasse à onze heures. L’abbé et M. Lebrun y

restaient, ou, à leur choix, s’en allaient et revenaient pour le dîner à

deux heures. Après le dîner ils étaient maîtres d’aller où ils

voulaient; je me chargeais toute seule du reste de la journée, jusqu’à

neuf heures; ces messieurs revenaient pour le souper et emmenaient les

princes à dix heures. Je priai M. Lebrun de faire un journal détaillé de

la matinée des princes, jusqu’à onze heures, en laissant une marge pour

mes observations. J’écrivis les premières pages de ce journal. Ces pages

contenaient des instructions particulières pour M. Lebrun, sur

l’éducation des princes. M. Lebrun m’apportait tous les matins ce

journal, je le lisais sur-le-champ; je grondais ou je louais, je

punissais ou je récompensais les princes, en conséquence de cette

lecture. J’avais pensé que ces journaux auraient un grand intérêt pour

M. le duc et madame la duchesse de Chartres; mais ils n’ont jamais voulu

les lire, disant qu’ils s’en rapportaient entièrement à moi.

M. le duc de Valois, qui, comme je l’ai dit, avait huit ans, était d’une

inapplication inouïe. Je commençai par leur faire des lectures

d’histoire; M. le duc de Valois n’écoutait pas, s’étendait, bâillait, et

je fus étrangement surprise, à la première lecture, de le voir couché

sur le canapé sur lequel nous étions assis et mettre ses pieds sur la

table qui était devant nous. Pour faire connaissance, je le mis

sur-le-champ en pénitence; je lui fis si bien entendre raison qu’il ne

m’en sut aucun mauvais gré: il avait un bon sens naturel qui, dès les

premiers jours, me frappa; il aimait la raison comme tous les autres

enfants aiment les contes frivoles; dès qu’on la lui présentait à propos

et avec clarté, il l’écoutait avec intérêt: il s’attacha passionnément à

moi, parce qu’il me trouva toujours conséquente et raisonnable. Il

fallut le défaire d’une quantité de mauvaises locutions et d’une

infinité de manières ridicules: il craignait les chiens; je n’eus besoin

que d’une seule conversation pour faire sentir à M. le duc de Valois la

sottise de cette pusillanimité; il m’écouta attentivement, m’embrassa et

me demanda un chien. Je lui en donnai un; il vainquit sur-le-champ sa

répugnance, qui était devenue très réelle. Il avait aussi horreur de

l’odeur du vinaigre, manie que je lui fis perdre aussi facilement que

son antipathie pour les chiens.

Je reconnus promptement qu’il avait une mémoire véritablement étonnante;

je me flatte d’avoir su développer et cultiver en lui ce beau don de la

nature.

Je pris pour second valet de chambre à Belle-Chasse un musicien

allemand, qui jouait du piano, et qui en outre savait parfaitement sa

langue par principes; ce fut lui qui enseigna l’allemand à M. le duc de

Valois, qui en a toujours pris toutes les leçons sous mes yeux et dans

ma chambre. Je lui donnai un valet de chambre italien, avec ordre de ne

lui jamais parler que dans cette langue, ainsi qu’au prince son frère;

enfin je lui donnai un maître de langue anglaise, dont il prit aussi les

leçons dans ma chambre, ainsi que toutes celles qu’il a prises à

Belle-Chasse, à l’exception du dessin: on dessinait le soir dans le

salon, à la lampe.

M. le duc de Chartres acheta Saint-Leu, maison charmante où nous avons

passé tous les ans la belle saison, c’est-à-dire huit mois de l’année.

Je fis faire, dans le beau parc de cette maison, un petit jardin pour

chacun de mes élèves: ils y travaillèrent et plantèrent eux-mêmes.

J’attachai en outre à leur éducation un pharmacien, nommé M. Alyon,

botaniste et excellent chimiste. Il suivait les princes à toutes leurs

promenades, pour leur faire cueillir des plantes et leur apprendre la

botanique; en outre il nous faisait tous les étés un cours de chimie, où

j’assistais régulièrement; enfin j’attachai encore à leur éducation un

Polonais, nommé M. Merys, qui avait le plus grand talent pour le dessin

et pour peindre les sujets à la gouache; j’imaginai de lui faire faire

une lanterne magique historique; il la peignit sur verre, et il fit, sur

mes descriptions par écrit, l’histoire sainte, l’histoire ancienne,

l’histoire romaine, celle de la Chine et du Japon; on n’a rien vu de

plus charmant que cette lanterne magique: tous mes élèves la montraient

tour à tour, une fois par semaine.

J’inventai pour mes élèves un jeu qui a fait leurs délices. Je leur fis

mettre en action et jouer dans le château et dans le jardin, suivant les

scènes, les voyages les plus célèbres. Tout le monde dans la maison

avait un rôle dans ces espèces de représentations: j’y ai joué moi-même;

nous avions des chevaux _frus_ pour les cavalcades; la belle rivière du

parc nous figurait la mer, une suite de jolis petits bateaux formait nos

flottes; nous avions un magasin de costumes. Les plus beaux voyages que

nous ayons joués furent ceux de Vasco de Gama et de Snelgrave. Je fis

faire en outre un petit théâtre portatif sur lequel on exécutait des

tableaux historiques; je donnais les sujets, et, la toile baissée, M.

Merys groupait les acteurs, qui étaient communément les enfants; ceux

qui ne jouaient pas étaient obligés de deviner le sujet, soit

historique, soit mythologique; on faisait ainsi dans la soirée une

douzaine de tableaux. Le célèbre David, qui venait souvent à Saint-Leu,

trouvait ce jeu charmant, et il avait un grand plaisir à grouper

lui-même ces tableaux fugitifs. Je fis bâtir une véritable salle de

comédie; le théâtre était d’une très jolie proportion; le fond s’ouvrait

et laissait voir, quand on le voulait, une longue allée du jardin tout

illuminée et ornée de guirlandes de fleurs. Durant le cours de

l’éducation, nous avons joué successivement dans cette salle toutes les

pièces de mon Théâtre: les enfants y jouèrent aussi des pantomimes. Il y

en eut une si remarquable, que je ne puis la passer sous silence: ce fut

celle de Psyché persécutée par Vénus. Madame de Lawœstine, âgée de

quinze ans, représentait Vénus, sa sœur Psyché, et Paméla l’Amour. On ne

verra jamais trois figures réunies offrir tant de beauté, de charmes et

de grâce: David était enthousiasmé de cette pantomime, qui offrait,

disait-il, la perfection du beau idéal.

L’hiver, à Paris, j’avais rendu tous les moments utiles; j’avais mis un

tour dans une antichambre, et aux récréations, tous les enfants, ainsi

que moi, nous apprenions à tourner. J’appris avec eux ainsi

successivement tous les métiers auxquels on peut travailler sans force:

celui de gainier; j’ai fait avec eux une énorme quantité de

portefeuilles de maroquin, aussi bien faits que ceux d’Angleterre; le

métier de vannier, où j’ai excellé; nous avons fait des lacets, des

rubans, de la gaze, du cartonnage, des plans en relief, des fleurs

artificielles, des grillages de bibliothèque en laiton, du papier

marbré, la dorure sur bois, tous les ouvrages imaginables en cheveux,

jusqu’aux perruques; enfin, pour les garçons, la menuiserie. M. le duc

de Valois y surpassa tous les autres: avec la seule aide de M. le duc de

Montpensier, son frère, il fit pour l’ameublement d’une pauvre paysanne

de Saint-Leu, dont il prenait soin, une grande armoire et une table à

tiroir, aussi bien travaillées que si elles eussent été faites par le

meilleur menuisier. Toutes ces choses ne prenaient point sur leurs

études; c’était leur unique amusement, et jamais enfants ne se sont

trouvés si heureux durant leur éducation.

Tous les samedis, nous recevions du monde à Belle-Chasse; ce que j’avais

établi pour former les princes à la politesse et à savoir écouter la

conversation.

Quand mademoiselle d’Orléans eut atteint l’âge de sept ans, nous eûmes

de la musique et des spectateurs tous les samedis. A cet âge,

mademoiselle d’Orléans, que j’avais commencée sur la harpe à cinq ans,

jouait d’une manière véritablement surprenante. Aussitôt qu’on me

réveillait, elle entrait dans ma chambre avec sa harpe et elle en jouait

sans interruption pendant mon déjeuner et ma toilette, et pendant qu’on

me coiffait; ce qui était toujours long parce que j’ai conservé mes

grands cheveux jusqu’à l’émigration.

Je puis dire avec vérité que je n’ai jamais connu un seul défaut à

mademoiselle d’Orléans. Elle avait naturellement une vive piété et

toutes les vertus. Elle faisait des fautes, mais, je le répète, elle

n’avait pas un seul défaut, c’est-à-dire un mauvais penchant.

J’ai déjà parlé du caractère de M. le duc de Valois; ses deux frères en

avaient de fort différents: M. le duc de Montpensier était peu

communicatif, mais son âme était sensible et généreuse; il y avait une

élégance naturelle dans toute sa personne et quelque chose de romanesque

dans sa figure, son caractère et ses manières.

Le dernier des trois princes, M. le comte de Beaujolais, qu’on me donna

à trois ans, était charmant de figure, d’esprit et de caractère: ses

défauts même étaient aimables, chose que je n’aime pas qu’on dise, mais

qu’il était impossible de ne pas trouver en lui. Nous trouvions aussi

qu’il avait beaucoup de ressemblance avec Henri IV, que chaque Français

croit avoir connu.

On lui demandait pourquoi il donnait toujours à sa sœur de lait,

lorsqu’elle venait le voir, ses plus beaux joujoux: «Eh mais,

répondit-il, ce sont ceux que j’aime le mieux, et je pense que ceux-là

lui feront plus de plaisir.» Comme il caressait beaucoup cette petite

fille, on parut s’en étonner, en ajoutant qu’elle était bien laide. «Ah!

s’écria-t-il, si elle était décrassée, on verrait!...»

Au milieu de tous ces soins, je poursuivais avec plus d’ardeur que

jamais mes études particulières; j’avais donné _Adèle et Théodore_, qui

me causa mes premiers chagrins littéraires.

La critique du monde dans _Adèle et Théodore_ me fit beaucoup d’ennemis,

parce qu’elle était piquante et sans exagération. Toutes les parfileuses

se déchaînèrent contre moi; j’avais le droit de les critiquer, car,

malgré l’universalité de la mode, je n’avais jamais voulu parfiler;

cette manière de demander des galons à tous les hommes, pour en tirer

l’or et le vendre, ces présents de parfilage qu’on recevait au jour de

l’an, me paraissaient les choses du monde les plus ignobles... Ce fut un

trait de parfilage qui acheva de me gagner le cœur de M. le prince de

Condé à Chantilly, lorsque je pariai contre le comte de Coigny

vingt-quatre bobines d’or, de douze francs chacune, que je monterais

sans tomber une des cascades en escalier: je gagnai, et le soir dans le

salon je distribuai les bobines à toutes les dames, qui les reçurent de

fort bonne grâce, quoiqu’elles eussent affecté d’être excessivement

scandalisées, lorsque je m’engageai à monter la cascade. Ma critique fit

tomber sans retour cette mode; on n’a pas vu depuis, dans la société,

une seule femme pour oser demander de l’or à un homme pour le parfiler.

Tous ces énormes sacs de parfilage disparurent, et l’on substitua à ce

travail la tapisserie et la broderie, qui occupaient si agréablement nos

mères et nos grands-mères.

Dans ce temps, M. le duc d’Orléans mourut à Sainte-Assise. M. le duc de

Chartres prit le nom d’Orléans, et l’aîné de mes élèves celui de

Chartres. Ma tante, madame de Montesson, revint à Paris. M. le duc

d’Orléans y alla six jours de suite et se conduisit pour elle de la

manière la plus parfaite. Elle me reçut personnellement avec amitié, ce

qui a duré depuis cette époque jusqu’à mon départ de France. Le roi fit

défendre à ma tante de draper, et de mettre ses gens en deuil. Alors

elle prit le parti de s’établir au couvent de l’Assomption, pendant

toute l’année de son veuvage; elle ne reçut qu’à un parloir, dont elle

fit dorer les grilles, chose dont on se moqua, non sans raison.

Mon ouvrage sur la religion, que je fis pour la première communion de

l’aîné de mes élèves, me rendit l’objet de la haine la plus implacable,

la plus envenimée des philosophes: c’est l’ouvrage qui est intitulé _la

Religion considérée comme l’unique base du bonheur et de la véritable

philosophie_. Pendant que j’y travaillais, j’éprouvai le plus grand

malheur de ma vie; je perdis ma fille aînée à vingt et un ans. Après

avoir passé cinq ans dans le plus grand monde, sans guide, sans mentor,

avec une éclatante beauté, des talents ravissants, l’esprit le plus

distingué, elle n’avait jamais donné lieu à la plus légère médisance,

elle était universellement aimée. Elle mourut, comme elle avait vécu,

avec le calme et la piété d’un ange. Elle fut regrettée dans la société,

comme je n’ai vu aucune jeune personne l’être. Je n’oublierai point que

le roi même en fut douloureusement frappé; il mit ses deux mains sur ses

yeux, en s’écriant: «C’est affreux!» C’est d’elle que la reine avait dit

qu’elle avait le visage de Vénus, et la taille de Diane. Ce mot était

joli parce qu’il la peignait réellement. Après sa mort on découvrit que

plusieurs hommes qui n’avaient jamais osé montrer leurs sentiments,

avaient été passionnément amoureux d’elle; quelques-uns d’entre eux en

tombèrent malades de chagrin, entre autres le vicomte de Gand, et M. de

Florian qui avait fait son portrait fort détaillé, charmant et très

ressemblant, dans l’héroïne de son poème de _Numa_.

Le chagrin altéra tellement ma santé que les médecins m’ordonnèrent

d’aller à Spa; mais je ne le voulus pas, pour ne point quitter mes

élèves; alors M. le duc et madame la duchesse d’Orléans décidèrent

qu’ils iraient avec moi et tous les enfants. Je fus touchée comme je

devais l’être de cette preuve d’amitié et de bonté.

Je fis donner à Spa, par mes élèves, une fort belle fête à madame la

duchesse d’Orléans. Les eaux de la Sauvinière lui ayant fait du bien,

ses enfants firent autour de cette fontaine une promenade réellement

ravissante, dans un bois qui était inculte et plein de pierres et de

rochers. On traça des routes, les bois furent éclaircis et ornés de

bancs, des ponts furent posés sur des torrents, et les bois parsemés de

bruyères en fleur. A l’extrémité de cette promenade, on trouvait un

bosquet qui avait une percée qui donnait sur un précipice d’une grande

beauté par sa profondeur, et parce qu’il était parsemé de rochers

majestueux, de sources, de verdure et d’arbres. Au delà de ce précipice,

on découvrait une vue très belle et très étendue. Dans ce bosquet nous

plaçâmes sur un tertre de gazon un autel à la Reconnaissance, en marbre

blanc.

Le jour de la fête j’avais invité les plus jolies personnes de Spa en

les priant de se rendre à la fontaine à une heure après midi, vêtues de

blanc, avec des plumes blanches, des bouquets, des écharpes de fleurs de

bruyères et des rubans violets. Je fis placer, dans l’intérieur de la

promenade, toutes les femmes différemment groupées, les unes se

promenant, les autres assises, etc. Madame la duchesse d’Orléans vint

après nous; elle trouva tous les hommes à l’entrée. La musique du

Vaux-hall joua dès qu’elle parut, et m’avertit de son arrivée. Aussitôt,

suivie de ses quatre enfants, j’allai la recevoir à l’entrée de la

promenade. Ses enfants tenaient des râteaux, pour marquer qu’ils

venaient d’achever cette promenade, dont ils lui faisaient l’hommage, ce

qu’exprima M. le duc de Chartres de très bonne grâce. Après cette

explication, ses enfants la quittèrent, et par le chemin le plus court,

furent se rendre au bosquet de l’autel. Toutes les allées étaient

décorées de guirlandes de bruyères, dont la couleur violet tendre

formait un effet charmant avec la verdure. Les tapis des mêmes fleurs

couvraient en entier le bois, une profusion de guirlandes

s’entrelaçaient aux arbres, les ruisseaux qui coupaient le gazon

formaient des cascades; une trentaine de jolies femmes, dispersées dans

cette promenade, la beauté du ciel, tout cela formait un ensemble dont

il est difficile de se faire une idée. Nous fîmes promener madame la

duchesse d’Orléans environ un quart d’heure. Au bout de ce temps la

musique cessa, et nous arrivâmes au bosquet. Là elle retrouva, autour de

l’autel, ses quatre enfants, formant le plus charmant groupe. L’autel et

tout le bosquet étaient ornés de guirlandes de fleurs. Les enfants en

tenaient qu’ils posaient sur l’autel. M. le duc de Chartres, assis au

pied, tenait un style, et paraissait écrire sur l’autel le mot

Reconnaissance. Après avoir laissé le temps de contempler ce tableau,

les enfants de madame la duchesse d’Orléans se jetèrent dans ses bras.

Tout ce qui était là fondait en larmes: ce qui prouve que les émotions

les plus vives sont souvent produites par les choses les plus plus

simples.

De Givet, M. le duc et madame la duchesse d’Orléans voulurent bien

revenir à Paris par Sillery, où ils restèrent au château une quinzaine

de jours, avec beaucoup d’autres personnes que M. de Sillery invita. Il

donna de superbes fêtes à madame la duchesse d’Orléans: il avait déjà

fort embelli Sillery, où il avait fait une chose unique sur les étangs,

qui sont plus beaux qu’ailleurs, parce qu’une rivière les traverse. M.

de Genlis y avait fait faire autant de petites îles que j’avais

d’élèves; mais elles aboutissaient toutes par des ponts charmants à une

grande île qui portait mon nom.

L’année suivante, M. le duc d’Orléans acheta la terre de Lamothe, sur le

bord de la mer; nous allâmes y passer six mois. L’on nous apportait

successivement, chaque matin, tous les coquillages et poissons de mer

que nous voulions voir vivants. Mes élèves y acquirent toutes les

connaissances locales qu’on pouvait y prendre.

Nous fîmes de nombreuses excursions dans les environs. Nous assistâmes

au baptême d’un vaisseau neuf, qui n’était pas encore nommé. On désira

que M. le duc de Chartres lui donnât son nom, et qu’il en fût

sur-le-champ le parrain; j’y consentis avec d’autant plus de plaisir que

je n’avais jamais vu cette cérémonie. Il y avait sur le gaillard

d’arrière un table couverte d’une nappe garnie de dentelle, et sur cette

table un bénitier et des assiettes contenant du sel et du blé. Des

prêtres en habits sacerdotaux, entouraient la table. M. le duc de

Chartres et Mademoiselle furent les parrain et marraine. Le curé leur

fit un discours touchant, après quoi les prêtres ont chanté des prières.

Ensuite le curé bénit le vaisseau. Il en fit le tour en y répandant du

sel et du blé, symbole de l’abondance. Il me semble que cette

bénédiction d’un vaisseau neuf, prêt à partir pour une longue et

périlleuse navigation, est en effet un très beau sujet de discours

adressé à un jeune prince. On expliqua à mes élèves, avec le plus grand

détail, la manœuvre d’un vaisseau. Nous visitâmes aussi le chantier, où

nous vîmes deux bâtiments en construction.

Nous visitâmes un village très singulier, à trois petites lieues de

Lamothe, nommé Cayeu. Il est sur le bord de la mer, et composé d’environ

huit cents maisons. Le bord de la mer est là très élevé, et n’est formé

que par du sable excessivement fin que le vent y porte du rivage. Il en

résulte que le vent, repoussant ce même sable de ce bord escarpé très au

loin, il couvre en totalité, non seulement tout l’espace occupé par le

village, mais encore une grande étendue par-delà; de manière qu’en

marchant dans ce triste lieu on enfonce dans le sable jusqu’au-dessus de

la cheville du pied, et que, dans cette vaste étendue il ne peut croître

ni un arbre, ni un buisson, ni un seul brin d’herbe, ni de mousse. On se

croit là transporté dans les déserts arides et brûlants de l’Afrique; et

lorsque le vent est violent, ce qui est fréquent sur les côtes de la

mer, le sable s’élève dans les airs en épais tourbillons et couvre

entièrement ce malheureux village. Mais la pêche, et par conséquent une

subsistance assurée, retiennent là ces infortunés habitants, malgré tant

de calamités et malgré la privation de la verdure, des fruits, des

légumes, de l’eau douce, et de tout ce que la nature offre partout aux

paysans les plus pauvres. Leur situation nous parut d’autant plus

affreuse, qu’à cinq cents pas du terrain qu’ils occupent on trouve des

prairies et des champs cultivés, et qu’ils ont ainsi sous les yeux un

objet de comparaison bien affligeant pour eux. Je n’ai rien vu qui m’ait

autant attristée que l’aspect de ce village. D’un côté, à son extrémité

sur le bord de la mer, cette immense étendue d’eau sans limites; de

l’autre, une vaste plaine de sable blanc, parsemée de méchantes cabanes

de pêcheurs; pas une pointe de verdure; un soleil ardent qui se

réfléchit sur un sable éclatant, un air obscurci et souillé par une

poussière éternelle, le lugubre mugissement des flots, tout concourt à

rendre ce village le plus affreux séjour de l’univers. Cependant on y

vit, on y reste, et même la population y est très considérable; on y

trouve une multitude d’enfants. Quel est donc le pouvoir de l’habitude

et de l’attachement à la vie! La subsistance de ces pêcheurs est

assurée, et ils consentent à tout souffrir à condition d’être sans

inquiétudes sur les moyens de prolonger cette pénible existence. Que

dis-je? peut-être même que la plus grande partie de ces habitants, objet

de notre pitié, préfère cette terre dépouillée qui les a vus naître, aux

champs fertiles de leurs voisins; car comme l’a dit un poète connu:

E instinto di natura

L’amor del patrio nido[1].

[1] «L’amour du nid paternel est un instinct de la nature.»

De Lamothe nous allâmes au Havre-de-Grâce, où nous visitâmes les

arsenaux et ensuite la jetée. Nous y vîmes un horrible monument de la

cupidité et de l’iniquité des hommes; c’était un gros vaisseau très

lourd, qu’on appelle un _négrier_, bâtiment destiné à faire la traite

des nègres; il était très massif, parce qu’il était plein de cachots

pour renfermer les malheureux nègres.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 12 / 21 段