Nous logeâmes chez l’ambassadeur, qui donna aussi des fêtes charmantes à

madame la duchesse de Chartres. Nous arrivâmes à midi, et, en passant

dans la rue de Tolède, qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré, on

nous vola deux porte-manteaux qui contenaient des habits de livrée de

nos gens, et tous nos paniers de robes parées. Nous avions besoin de nos

paniers pour être présentées le lendemain matin. L’ambassadeur en

emprunta à des dames de sa connaissance; mais ces paniers étaient

beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se

trouvèrent très raccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement

habillées. L’ambassadeur conta notre aventure; on en rit beaucoup, et le

roi dit à l’ambassadeur qu’il fallait s’adresser, de sa part, à un homme

de justice qu’il lui nomma, qu’il fît venir le chef de cette bande de

filous, qu’il connaissait, et qu’il lui ordonnât, au nom du roi, de

rendre ces paniers, et gratuitement; ces voleurs étaient tolérés par le

gouvernement, auquel ils donnaient une rétribution. Ce que je trouvai

fort étrange à Naples, c’est que le roi donnait sa main à baiser à

toutes les dames: ce qui ne s’est jamais vu en France; mais, en allant

dîner, il les faisait toutes passer devant lui, galanterie que nos rois

n’avaient pas. Nous dînâmes deux fois chez la reine. Cette princesse

ressemblait beaucoup à la reine de France; elle avait moins d’éclat et

de noblesse; mais sa physionomie était extrêmement douce, ses manières

étaient remplies de grâce: elle avait des talents, de l’esprit et de

l’instruction; elle aimait beaucoup la musique, elle chantait

agréablement l’italien. Nous la vîmes, deux ou trois fois dans son

intérieur, donner des leçons aux princesses ses filles. Elle leur

expliquait des livres d’histoire en estampes, et parfaitement bien. Nous

vîmes chez elle le petit prince royal, qui tétait encore. Sa nourrice

était une paysanne de Calabre. La reine avait voulu qu’elle conservât

son costume de paysanne, ce que je trouvai de fort bon goût. L’enfant

était si accoutumé à être dans les bras de sa mère que, lorsqu’elle

faisait semblant de s’en aller de la chambre, il pleurait: ce qui prouve

combien elle passait de temps dans son intérieur avec ses enfants.

Le roi chanta, par galanterie pour madame la duchesse de Chartres, une

vieille chanson française. Sa voix royale ne me fit pas autant plaisir

que celle de la reine. Ce prince, qui était très bon et très affable,

avait reçu une éducation si négligée, qu’il ne savait pas alors

parfaitement l’italien: il ne parlait que le napolitain. Au reste, le

roi de Naples était alors extrêmement jeune: il a regagné depuis, par

l’expérience, par l’étude et par sa conduite, tout ce qui peut donner de

la dignité personnelle à un souverain.

Je vis à Naples une chose qui m’intéressa vivement, ce fut le

déroulement des manuscrits brûlés: l’inventeur de cette opération

ingénieuse et lente la fit devant nous; mais il n’avait pas d’élèves, et

ce travail si curieux n’avançait point. Il déroulait, dans ce moment, un

ouvrage sur la musique.

La beauté du climat de Naples est incomparable, ainsi que celle de son

port, de ses sites et de ses environs, si curieux d’ailleurs par tant de

merveilles de la nature, et que nous vîmes toutes avec détail. Nous

allâmes souvent dans la maison de campagne de la princesse de

Francaville; nous vîmes dans son jardin des ananas en pleine terre; nous

en mangeâmes, nous les trouvâmes délicieux, et M. de Genlis nous dit

qu’ils étaient aussi bons que ceux des Indes. Il fallait avoir une

assiette creuse lorsqu’on les coupait, et cette assiette se remplissait

de jus. Cependant, la princesse de Francaville était la seule qui en

eût: personne d’ailleurs ne les cultivait; le roi même n’en avait pas.

J’ai mangé à Naples les plus belles et les meilleures figues que j’aie

jamais vues; elles étaient grosses comme de belles poires.

Nous ne montâmes point le Vésuve, parce que, dans ce moment, il jetait

beaucoup d’étincelles et lançait des pierres. Nous vîmes avec admiration

la belle ville antique découverte de Pompéi, et la grotte de Pausilippe.

Une des choses qui me charma le plus furent les guirlandes de vigne qui,

partout dans la campagne, unissent les arbres les uns aux autres. Nous

avions déjà vu cette manière de cultiver la vigne dans la Lombardie;

mais, dans ce dernier pays, les arbres sont petits, et dans les environs

de Naples ils sont tous majestueux et de la plus grande élévation.

Dans nos promenades avec l’ambassadeur, il nous fit une malice qui nous

causa une frayeur extrême. Il nous fit passer (ce que les femmes évitent

toujours à Naples) sur le quai où se tenaient les lazzaroni, où ils

avaient la permission d’être tout nus, sans chemise, sans nul vêtement

et nulle draperie. Tout leur corps, ainsi que leur visage, est d’un

rouge foncé; ils ressemblent à d’effrayants sauvages.

La veille de notre départ, nous allâmes à la fameuse chartreuse de

Saint-Martin, où les femmes n’entrent jamais. Madame la duchesse de

Chartres avait un bref du pape pour y entrer avec toute sa suite. On

voit dans ce monastère le fameux crucifix de Michel-Ange, dont

l’admirable vérité de l’expression a fait dire sérieusement que

Michel-Ange avait eu la barbarie de le peindre d’après un homme qu’il

avait fait secrètement crucifier dans son atelier: calomnie absurde

autant qu’atroce, qui n’aura d’abord été qu’une exagération d’éloge, et

qui est devenue ensuite un conte populaire, mais démenti par la vie

entière de l’artiste.

Nous quittâmes Naples, enchantées de la ville, des environs, de la cour,

et de notre ambassadeur, qui avait donné à la princesse des fêtes

charmantes. Nous avons encore séjourné dans une autre cour, à Parme.

L’infant était d’une très grande piété; nous fûmes frappées de sa

ressemblance avec madame la duchesse de Chartres, dont il avait

d’ailleurs la bonté et l’aimable caractère. L’infante, sœur de la reine

de France, était une princesse fort extraordinaire; elle n’aimait que la

chasse; elle passait la plus grande partie de sa vie à cheval, dans les

bois. Elle eut aussi une grande envie de m’entendre jouer de la harpe;

je m’y refusai, sous prétexte que ma harpe était dérangée; mais j’eus

cette complaisance pour notre ambassadrice, la comtesse de Flavigny, qui

me promit qu’il n’y aurait chez elle que six personnes de ses amis, qui

ne le diraient pas. Nous logions dans le palais. Je fis porter ma harpe

chez madame de Flavigny, et je me mis à jouer tout de suite après le

souper. Je jouais depuis dix ou douze minutes, lorsque tout à coup les

deux battants de la porte du salon s’ouvrirent, et nous vîmes paraître

l’infante: ce fut un coup de foudre. L’infante, avec beaucoup de grâce,

nous dit que nous avions été trahies, et qu’elle espérait que je ne

l’empêcherais pas de profiter de ma complaisance pour madame de

Flavigny. Je fis une courte apologie; et, pensant que la meilleure

serait de jouer de la harpe tant qu’elle le voudrait, je m’exécutai de

bonne grâce, ayant l’air de n’être occupée que du soin de lui plaire.

Son obligeance pour moi fut extrême. Le lendemain elle ne parla que de

ma harpe, et elle dit qu’elle en avait la tête si remplie, qu’ayant eu à

écrire à l’impératrice sa mère, ma harpe tenait une grande page de sa

lettre.

Pour finir l’histoire des cours des sœurs de la reine de France, j’ai

interrompu le fil de mon voyage, car de Naples nous retournâmes à Rome,

où nous séjournâmes encore une quinzaine de jours. Le cardinal, à notre

départ, eut une attention pour la princesse qui pensa nous être bien

funeste: il fit mettre des roues neuves à notre voiture. Ces roues ne se

trouvaient pas proportionnées à la voiture, il était impossible d’aller

bon train dans le plus beau chemin du monde sans verser; c’est ce qui

nous arriva à un demi-quart de lieue de Rome: la voiture versa du côté

de madame la duchesse de Chartres. Ne voulant pas tomber sur elle, je me

jetai, du premier mouvement, de l’autre côté, je cassai la glace et je

me blessai à la tête; tandis qu’on relevait la voiture, nous allâmes à

pied nous réfugier dans un mauvais cabaret appelé la Storta, qui était

sur la route: nous envoyâmes un courrier à Rome pour demander nos

vieilles roues, que le chevalier de Bernis, escorté d’une charrette qui

les portait, nous ramena. Nous avons fait tout le reste du voyage avec

ces mêmes roues et sans accident. Nous revînmes en France par Turin.

Nous restâmes à cette cour huit ou dix jours; nous y revîmes avec un

grand intérêt madame Clothilde, épouse du prince de Piémont: cette

princesse, douée de toutes les vertus, était unie à un prince digne

d’elle, par sa piété, sa bienfaisance et sa vie exemplaire.

Toutes nos lettres de Paris nous annonçaient que la princesse serait

exilée en arrivant, pour avoir fait ce voyage sans permission. Nous

allâmes sur-le-champ à la cour. Madame la duchesse de Chartres fut reçue

sèchement; toute la disgrâce se borna à cela, et très peu de temps

après, on n’eut plus l’air de penser à notre escapade.

Madame la duchesse de Chartres avait déjà deux garçons: l’aîné

s’appelait duc de Valois. Il était depuis longtemps convenu entre nous

que si elle avait une fille, j’en serais la gouvernante. J’étais décidée

à ne point élever la princesse au Palais-Royal, mais à me mettre dans un

couvent avec elle. Ce sacrifice était grand à mon âge. J’avais tant

d’attachement pour M. le duc et madame la duchesse de Chartres que cette

résolution ne me coûtait rien. Tous ces projets furent secrets entre

madame la duchesse de Chartres et moi. Elle désirait avec passion une

fille, elle me confia qu’elle l’avait demandée à Dieu dans toutes les

églises d’Italie. Ainsi, sa joie fut extrême en mettant au monde deux

petites princesses. Dans les premiers jours de leur existence, elles

étaient d’une faiblesse extrême. On les confia aux soins de madame de

Rochambeau, et elles restèrent au Palais-Royal jusqu’au moment où je

devais les prendre. Pendant ce temps, on bâtissait notre pavillon de

Belle-Chasse.

J’allais tous les jours passer une heure dans l’appartement des petites

princesses, que j’aimais déjà passionnément. Enfin, le moment arriva où

j’allais me séparer du monde, et entrer dans un couvent; j’avais trente

et un ans (1777), une santé parfaite, et à la figure que j’avais

conservée j’aurais pu m’ôter plusieurs années. Depuis un an je ne

mettais plus de rouge. Voici comment je quittai le rouge. Étant à

Villers-Cotterets, dans ma jeunesse, à l’âge de vingt et un à vingt-deux

ans, on parla des vieilles femmes qui mettaient toujours du rouge, et on

les critiqua, je dis que, pour moi, j’étais décidée à le quitter à

trente ans; on se récria, et surtout M. le duc de Chartres: je lui

offris de parier une discrétion que je quitterais le rouge le 25 janvier

1776, et je tins parole. On n’oublia pas cette singulière gageure; le 25

janvier je trouvai dans mon cabinet une poupée de grandeur naturelle,

assise devant mon bureau une plume à la main et coiffée avec des

millions de plumes. Sur mon bureau était d’un côté une rame de superbe

papier, et de l’autre trente-deux livres in-8º blancs, reliés en

maroquin rouge; aux pieds de la poupée était un carton rempli de petits

papiers à billet, d’enveloppes, de cire à cacheter, de poudre d’or et

d’argent, avec un canif, des ciseaux, une règle, un compas, etc. Ce

présent m’enchanta; je n’ai jamais mis de rouge depuis.

J’entrai à Belle-Chasse dans le pavillon charmant bâti au milieu du

jardin, et sur mes plans: ce pavillon communiquait au couvent par un

long berceau de treillage recouvert de toile cirée et chargé de vigne.

Toute la communauté, conduite par la prieure, vint recevoir mes petites

princesses à la grande porte du couvent: ensuite, nous allâmes nous

établir dans notre jolie maison. Je ne sentis que de la joie en entrant

dans ce paisible asile où j’allais exercer un si doux empire: je pensais

que je pourrais me livrer à mes véritables goûts, et que je ne serais

plus en butte à la méchanceté qui m’avait causé tant de chagrins! Je ne

fus pas fort tranquille les premiers jours, parce que la curiosité

attira à Belle-Chasse toutes les personnes du Palais-Royal et tout ce

que je connaissais d’ailleurs. Tout le monde fut enchanté de mon

établissement, qui était en effet charmant. J’avais dans ma chambre à

coucher une grande alcôve, dont mon lit n’occupait que la moitié; il s’y

trouvait un passage qui donnait dans la chambre des princesses à côté de

la mienne, et dont je n’étais séparée que par une porte de glace sans

tain et sans rideau, de sorte que je pouvais voir de mon lit tout ce qui

se passait chez elles. Une des pièces de l’appartement contenait dans

des armoires de glaces tout mon cabinet d’histoire naturelle: je n’avais

emporté du Palais-Royal que cela et mon bureau. J’ai été la première

femme qui ait eu un bureau; ce que l’on critiqua beaucoup d’abord, et

ensuite presque toutes les femmes en eurent.

Un jour, au Palais-Royal, M. le duc de Chartres me chargea de lui

trouver pour Mousseaux, un bon jardinier qui voulût épouser une jeune

laitière. Je me rappelai aussitôt une jeune Rose, fille de la laitière

du château de Genlis; je calculai qu’elle devait avoir dix-huit ans, et

j’écrivis à madame Foret, sa mère, qui m’apprit qu’elle n’était point

mariée: alors je la fis venir, je la mis à Paris, chez madame Adam, la

plus célèbre laitière; elle apprit là à faire d’excellents fromages à la

crème, et à se perfectionner dans tout ce qui avait rapport à cet état.

Elle y resta trois mois; pendant ce temps, je cherchai un jardinier;

j’en trouvai un qui a été fort célèbre dans son art: il était Allemand,

et s’appelait Etickausen. Rose était jolie et d’une honnêteté parfaite;

mon jardinier en devint tout de suite amoureux; je lui donnai un joli

trousseau, je la mariai, et je la menai moi-même à l’église; ensuite

j’eus le plaisir de la conduire à Mousseaux, dans une charmante petite

maison que M. le duc de Chartres avait fait bâtir exprès pour eux, en

forme d’une grande laiterie ornée, toute meublée, avec des armoires

remplies de linge de ménage, de faïence, de casseroles, et contenant en

outre douze couverts d’argent. M. le duc de Chartres, en ma faveur, leur

donna mille écus de gages, et Etickausen, pour compléter le bonheur de

sa femme, imagina une chose charmante: à son insu il fit venir à Genlis

sa mère, qu’elle trouva dans sa maison, sans s’y attendre. J’étais seule

dans la confidence; Etickausen, pour lui causer cette surprise, n’avait

pas voulu qu’elle assistât au mariage; il garda toujours avec lui cette

bonne femme, dont il eut tous les soins possibles, et qu’il ne quitta

que lorsque je la lui demandai par la suite, pour en faire notre

laitière à Saint-Leu.

J’ai conduit la maison de Belle-Chasse et l’éducation des princesses et

des princes, leurs frères, avec une économie remarquable, et qui a été

citée: mon premier principe était de compter tous les jours, et de

savoir le prix des choses, et surtout les doses de comestibles données

chaque jour à la cuisine pour les repas. Les doses ne changent jamais;

c’est là-dessus principalement qu’il y a du gaspillage quand on n’y fait

pas une extrême attention. Je savais donc ce qu’il fallait donner de

vermicelle ou de riz pour un potage de quatre, huit, douze personnes,

pour le sucre, les compotes, les crèmes, etc., l’huile, le beurre, le

laitage, etc. Enfin, j’envoyais toutes les semaines à la halle un homme

dont je connais la probité: il s’informait du prix de toutes les

denrées, et il me rapportait ce détail par écrit. On lit avec plaisir

dans les Lettres et les Mémoires de madame de Maintenon les conseils de

ménage qu’elle donne sans cesse à son frère et à sa jeune belle-sœur,

leur prescrivant ce qu’ils doivent se faire servir à leur dîner, les

instruisant du prix des comestibles, etc. Cette bonhomie et ces petits

soins plaisent dans une personne qui vivait dans un si grande monde.

Je menais à Belle-Chasse une vie délicieuse; par ma place j’étais

dispensée de l’ennui mortel d’aller faire des visites; je n’en faisais

uniquement qu’à Madame de Puisieux; ces visites étaient rares, parce

qu’elle venait très souvent chez moi, les soirs, depuis huit heures

jusqu’à dix, où notre grille se fermait; cette grille ne pouvait être

ouverte que par une religieuse; nous en avions deux que l’on changeait

toutes les semaines, et qui se tenaient au bas de notre escalier

intérieur. Les hommes entraient dans notre pavillon, c’était un droit de

princesse du sang; mais ils étaient obligés de sortir à dix heures au

plus tard. Quand on voulait entrer, on sonnait à la grille, et les

religieuses, rabattant leur voile, allaient ouvrir. Les valets de

chambre, les valets de pied et nos domestiques se tenaient le jour dans

nos antichambres, mais ils sortaient tous les soirs à dix heures; aucun

homme ne couchait dans notre pavillon, et les religieuses, en s’en

allant, emportaient les clefs de notre grille.

Les plus heureuses années de ma vie ont été celles que j’ai passées aux

châteaux de Saint-Aubin, de Genlis et de Sillery, et à Belle-Chasse.

J’avais obtenu la permission d’avoir à Belle-Chasse ma mère et mes

enfants avec moi.

Pour éviter des dépenses inutiles, j’avais décidé qu’aucun de mes amis

ne dînerait à Belle-Chasse, à l’exception de mon mari, de mon frère et

de mes deux belles-sœurs, mais ils y dînaient rarement.

La beauté extraordinaire de ma fille aînée, ses talents surprenants pour

son âge et son charmant caractère; ma place de dame restée vacante, et

qu’elle devait avoir, et enfin un régiment promis à celui qu’elle

épouserait, me la faisaient dès lors demander par beaucoup de personnes.

Je n’avais nulle envie de la marier si jeune, et j’attachais un grand

intérêt à finir son éducation; elle était déjà bonne musicienne, elle

jouait d’une manière surprenante du clavecin, et, pour le moins, aussi

bien de la harpe, que je lui avais seule enseignée avec la méthode que

j’ai inventée d’exercer séparément les deux mains, par des passages

contenant successivement toutes les difficultés. Je l’avais commencée à

neuf ans, et à treize elle jouait sur la harpe, avec une très belle

exécution, les pièces de clavecin les plus difficiles; elle dessinait la

figure d’une manière charmante, et d’après nature; peu de temps après

elle a peint avec perfection dans tous les genres, en miniature et à

l’huile; elle a eu les mêmes succès pour le clavecin, pour la harpe. Je

n’ai vu personne danser aussi bien qu’elle. Outre ces talents agréables

et brillants, elle a eu beaucoup d’instruction et de solidité dans

l’esprit; par la suite elle étudia la chimie, et, en faisant des

expériences, elle découvrit un sel qui a porté son nom. Sa sœur, remplie

de bonnes qualités, de gentillesse, de finesse et d’esprit, avait moins

d’aptitude pour les arts, à l’exception du dessin, dans lequel, ainsi

que dans la peinture, elle excelle aujourd’hui dans plusieurs genres;

mais la nature lui avait refusé de grandes dispositions pour la musique.

Ma famille était cependant très musicale: mon père, ma mère, ma tante,

mon frère, mon mari, ma fille aînée et moi, nous étions bien organisés

pour la musique.

Je dirai ici en passant que, pour la musique, on ne forcera jamais la

nature, à moins d’une constante application; j’ai donné à ma fille

Pulchérie les meilleurs maîtres, Charpentier, pour le clavecin, Piccini,

pour le chant, moi, pour la harpe, et en outre un répétiteur; elle a eu,

dans les deux dernières années de son éducation, jusqu’à dix-huit louis

par mois de maîtres, et je n’ai jamais pu lui donner un talent musical;

sa sœur ne m’a coûté que le quart, et elle en avait de supérieurs: il

est bien regrettable d’avoir employé inutilement un temps si

considérable, qu’on aurait pu donner à l’acquisition de connaissances

solides. Cependant je ne négligeai point de lui apprendre l’histoire et

les différentes choses qui peuvent orner l’esprit: elle apprit aussi,

avec succès, l’anglais et l’italien; mais, en sacrifiant la musique,

j’aurais pu lui donner une instruction véritablement extraordinaire.

Mais elle tenait de la nature, ce qui vaut mille fois mieux que les

talents les plus brillants, une âme noble, désintéressée et la

sensibilité la plus touchante; je n’en citerai qu’un trait, qui pourra

seul en donner l’idée. Elle avait quinze ans, nous étions à

Belle-Chasse, je savais qu’elle prenait soin d’une pauvre vieille femme

qui logeait dans notre rue, et je croyais que ce soin se bornait à lui

donner la plus grande partie de ses menus plaisirs et de l’argent que

lui donnaient, à sa fête et au jour de l’an, son père et mon beau-frère.

Nous étions en hiver et le froid était excessivement rigoureux. Comme

j’avais réglé à Belle-Chasse toute espèce de dépense, j’avais décidé

qu’on ne porterait dans sa chambre, pour toute la matinée, que trois

bûches, et je m’aperçus que tous les matins en descendant chez moi elle

avait un air frileux que je ne lui avais jamais vu, elle grelottait, se

mettait dans le feu, se brûlait, etc. J’avais beau la gronder, elle ne

répondait rien et recommençait le lendemain, ce qui dura plus de six

semaines; enfin mon fidèle Horain, qui avait toujours l’œil aux intérêts

de la maison, vint m’avertir qu’il avait découvert qu’un marmiton nommé

Albinori emportait de Belle-Chasse, tous les matins, de très bonne

heure, une certaine quantité de bois, et que, pris sur le fait, il avait

refusé insolemment d’entrer en explication; je fis venir Albinori, je le

questionnai avec une grande sévérité, ce qui ne l’effraya pas du tout;

il me déclara qu’il n’avait agi que par l’ordre de mademoiselle de

Genlis (on appelait ainsi madame de Valence depuis le mariage de sa

sœur), qui se passait de feu depuis deux mois pour donner tout son bois

à sa vieille femme, et Albinori, qui me fit cette confidence avec tout

l’orgueil d’un ambassadeur chargé d’une mission honorable, me recommanda

de n’en rien dire à mademoiselle de Genlis, parce qu’elle lui avait fait

promettre le plus grand secret. On peut juger du plaisir inexprimable

que me causa cette découverte! J’envoyai une voie de bois à la vieille

femme, à condition que Pulchérie garderait ses trois bûches.

Quoique ma fille aînée n’eût que quatorze ans, je me décidai enfin à la

marier. Le choix de M. de Genlis se fixa sur un Belge, M. le marquis de

Becelaer de Lawœstine: il avait vingt ans, une figure charmante aussi

agréable que régulière, une grande naissance, il était fils unique; son

père possédait une terre de soixante mille livres de rente auprès de

Bruxelles; enfin M. de Lawœstine devait hériter de la grandesse après la

mort de madame la princesse de Ghistelle, sa tante, qui avait cinquante

ans et qui n’avait point d’enfants. Le père de M. de Lawœstine était

fort avare et ne voulut donner que six mille francs; mais M. de Genlis

donna à son gendre sa place de capitaine des gardes, et mon logement

tout meublé du Palais-Royal; ce qui, joint à la place de dame de ma

fille et à l’assurance d’être riche un jour, leur formait un sort très

convenable. Je donnai pour le trousseau de ma fille une quantité de

belles robes en pièces, que j’amassais depuis dix ans, avec ce dessein;

en outre, j’avais une très grande quantité de porcelaine et de vermeil;

j’en fis un partage à peu près égal entre elle et sa sœur, sans me

réserver une seule tasse. Je mis sur-le-champ Pulchérie en possession de

son lot, que je fis porter dans sa chambre. Je fis acheter pour moi un

cabaret de terre de pipe; on ne m’a jamais vue depuis à Belle-Chasse

sortir de cette simplicité, que j’ai attribuée à madame d’Alnane, dans

_Adèle et Théodore_. Enfin je donnai à ma fille aînée ce que j’avais de

plus beau en diamants et en bijoux, de très beaux bracelets, entre

autres, et un papillon de diamants; je donnai tout le reste à sa sœur:

j’avais trente-trois ans; j’aurais fait, sans aucun effort, les mêmes

sacrifices à vingt. Huit jours avant le mariage, on m’apporta, de la

part de M. le duc et de madame la duchesse de Chartres, de magnifiques

bracelets et une superbe aigrette de diamants, présent de noce pour ma

fille.

Ma tranquillité fut troublée par un événement qui me causa une vive

affliction. L’aînée des deux petites princesses, mademoiselle d’Orléans,

prit la rougeole; comme il fallait séparer d’elle sa sœur, j’offris à

madame la duchesse de Chartres, ou de l’emmener à Saint-Cloud, ou de

rester à Belle-Chasse avec la malade. Madame la duchesse de Chartres,

quoiqu’elle n’eût point eu la rougeole, voulut soigner la malade. Alors

j’allai à Saint-Cloud avec l’autre princesse, qui n’eut point cette

maladie; mais le neuvième jour, le médecin, M. Barthès (M. Tronchin

était mort), jugea fort mal à propos que l’on pouvait transporter la

princesse au Palais-Royal: il faisait froid, ce transport causa une

rechute à l’enfant, qui mourut au bout de six jours. La princesse qui me

restait prit le nom d’Orléans, elle avait eu jusqu’alors celui de

Chartres: elle était âgée de cinq ans. Rien ne peut exprimer la douleur

qu’éprouva cette enfant de la mort de sa sœur; elle se contraignait

devant moi pour ne pas m’affliger. Souvent, dans la chambre, me tournant

le dos et paraissant jouer, elle pleurait en silence. Il fallut faire

disparaître tous les joujoux qui avaient servi à sa sœur, et lui en

donner qui n’eussent aucune ressemblance avec ceux-là.

Cependant M. le duc de Chartres s’occupait du soin de donner un

gouverneur à ses fils. L’aîné, M. le duc de Valois, avait près de huit

ans.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 11 / 21 段