Le temps que j’ai passé au Palais-Royal fut le plus brillant et le plus

malheureux de ma vie; j’étais dans tout l’éclat de mes talents et à cet

âge où l’on joint à la fraîcheur et aux grâces de la jeunesse, tout

l’agrément que peut donner l’usage du monde; je trouvais le moyen de

passer beaucoup de temps chez moi; j’avais de la musique tous les

samedis; Gluck y venait régulièrement; sa conversation était aussi

charmante que son talent était admirable. J’étais généralement aimée

dans le grand monde; voilà le beau côté de ma situation. Mais la haine

et la fausseté de quelques personnes du Palais-Royal, les tracasseries

sans cesse renaissantes me causaient des chagrins amers, qu’il fallait

dissimuler; car ma place me forçait à faire les honneurs du

Palais-Royal, quand j’étais accablée d’inquiétudes, ou dominée par

l’indignation. Les jours où la porte du Palais-Royal était ouverte, il

fallait toujours qu’une des dames de madame la duchesse de Chartres

restât, après le souper, dans le salon tant qu’il s’y trouvait une ou

plusieurs dames étrangères; la princesse s’en allait régulièrement à

minuit; les dames qui ne devaient pas veiller la suivaient; la veilleuse

restait jusqu’à ce que le jeu fût fini, et ce jeu durait quelquefois

jusqu’à trois et quatre heures du matin. Je me trouvais simple

spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m’était pas

supportable.

M. le duc de Chartres désirait avec passion la survivance de la place de

grand-amiral, que possédait son beau-père, M. le duc de Penthièvre; dans

cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n’avait

jamais faite son beau-père; il devait aller s’embarquer à Toulon, et

j’engageai madame la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là;

je lui inspirai même le désir de faire le voyage d’Italie.

Notre voyage fut annoncé, mais la surveille de mon départ, madame

Potocka soupa chez moi, et comme elle récapitulait tout ce que je lui

avais fait voir, M. de Genlis lui dit que j’avais oublié la guinguette,

et il nous proposa de nous mener le lendemain, après souper, au Grand

Vainqueur, la plus belle guinguette des Porcherons; l’on convint que

nous irions tous déguisés, madame de Potocka et moi en cuisinières, M.

de Maisonneuve, un chambellan du roi de Pologne et M. de Genlis, en

domestique à livrée. Le lendemain madame de Potocka et moi nous soupâmes

au Palais-Royal; madame de Potocka était ce soir-là excessivement parée,

avec une robe d’or, et une énorme quantité de diamants; à onze heures,

M. de Genlis s’approche d’elle pour lui rappeler très gravement qu’il

était temps de se disposer à aller aux Porcherons; cette invitation me

fit éclater de rire, parce qu’elle s’adressait à la figure la plus

majestueuse que j’aie jamais vue. Nous montâmes dans mon appartement

pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui était dans son lit,

et qui voulait voir nos déguisements. La noble et belle figure de madame

de Potocka était un peu forte et avait besoin de parure; quand elle eut

mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet

rond, elle eut véritablement la tournure d’une franche cuisinière,

tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil, je ne perdis

rien de ce que mon visage pouvait avoir d’élégant et de distingué, et

j’étais même plus remarquable qu’avec un bel habit.

M. de Maisonneuve s’était fait excuser le matin: comme il nous fallait

deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Gillier; et, tous les quatre,

nous partîmes en fiacre à onze heures et demie. J’eus les plus grands

succès au Grand Vainqueur, j’y fis tout de suite la conquête du coureur

de M. le marquis de Brancas, qui, en servant son maître, avait dû me

voir vingt fois à table. Personne n’eut le moindre soupçon de nos

déguisements. Je commençai par danser, avec toute la niaiserie

villageoise, un menuet avec le coureur, et ensuite une contredanse.

Pendant ce temps, M. Gillier nous commandait une salade et des pigeons à

la crapaudine, pour nous rafraîchir. Nous nous établîmes à une petite

table, où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie, partagée

entre madame de Potocka et moi, nous faisaient rire aux éclats; il était

fort commun d’entrer en chantant à la guinguette; tout à coup nous

entendîmes chanter à tue-tête cette chanson:

Lison dormait dans un bocage,

Un bras par-ci, un bras par-là, etc.

Nous regardâmes du côté de la porte, et nous vîmes deux personnes qui

entraient en chantant ces paroles, et en dansant, l’une vêtue en

servante et l’autre avec l’habit de livrée d’un de mes gens. Je les

reconnus à l’instant: c’était ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve

donnait le bras. Elle avait concerté avec lui cette partie: c’était

pourquoi il n’était point venu avec nous. Cette soirée est l’une des

plus gaies que j’aie passées dans ma vie.

Madame la duchesse de Chartres, en partant pour l’Italie, n’emmena que

la jeune comtesse de Rully, M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes

de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous

traversâmes toutes les provinces méridionales, ne nous arrêtant que pour

recevoir les fêtes charmantes que l’on donnait au prince et à la

princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny, mon

parent, était intendant. Sa belle-sœur, la baronne de Clugny, était une

des plus belles personnes que j’aie vues; elle avait, entre autres, des

cheveux miraculeux par l’épaisseur, la couleur, la finesse et la

longueur. Je l’ai vue avec une robe à longue queue, comme on les portait

alors, étant debout, détacher ses cheveux, qui alors l’enveloppaient

entièrement, et qui passaient la queue de sa robe de près d’un

demi-pied. Elle n’était ni grande ni petite. Madame de Potocka nous

suivit jusqu’à Bordeaux. M. le duc de Chartres posa la première pierre

de la salle de comédie, qui a été faite par M. Louis, et l’une des plus

belles de France. Cette cérémonie se fit la nuit; nous y assistâmes.

Tous les francs-maçons, dont M. le duc de Chartres était le grand

maître, s’y trouvèrent; il y eut de la musique et une illumination. Nous

vîmes aussi à Bordeaux le beau port illuminé, et sur la mer un vaisseau

illuminé aussi d’une manière charmante; tous les cordages et tous les

agrès paraissaient dessinés en traits de lumière. On n’aurait pas pu

rendre au roi et à la reine de plus grands honneurs que ceux que

reçurent, dans ce voyage, M. le duc et madame la duchesse de Chartres:

par exemple, à notre arrivée à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous

les vaisseaux du port étaient pavoisés, et le maire de Bordeaux, dans

son habit de cérémonie et suivi de tout le corps municipal, vint

recevoir et haranguer M. le duc de Chartres. Un peuple immense était sur

le rivage, et leurs acclamations redoublées exprimaient l’amour qu’ils

avaient encore pour le sang royal.

La ville de Bordeaux était, je le crois, la seule qui eût un maire, et

ce maire était toujours un homme de la cour. Le vicomte de Noé, qui

avait été attaché au Palais-Royal, l’était à cette époque. Je m’amusai

beaucoup aussi à Aix, à Montpellier et à Marseille, où nous eûmes

beaucoup de fêtes. Je vis à Marseille, pour la première fois, des

galères, bâtiments qui offrent une triste idée (celle des forçats), mais

qui ont beaucoup d’élégance; enfin nous arrivâmes à Toulon, où les fêtes

recommencèrent, et durèrent dix jours; la plus belle de toutes fut celle

que donna la marine; nous y vîmes, entre autres, un très beau spectacle:

des joutes sur la mer. Enfin ce voyage fut un enchantement continuel.

Que dut penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l’infortuné prince,

objet de tant d’hommages, lorsqu’il traversa cette même route, déchu de

son rang, dépouillé, prisonnier et proscrit!... M. le duc de Chartres

s’embarqua pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes le coup de tête,

concerté avec lui, d’aller, sans permission de la cour, en Italie.

Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à Antibes, écrivit au

roi une lettre d’excuses, assurant que ce voyage n’avait point été

prémédité, et donnant pour excuse le désir de voir son grand-père, le

duc de Modène. Nous fîmes à Antibes les rencontres les plus agréables;

nous y retrouvâmes M. de Rouffignac; nous avions déjà eu avec lui une

rencontre singulière à Angers, où il avait une maison. Je lui avais

envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville,

entre onze heures et minuit; que nous nous arrêterions un moment à sa

porte, et que nous espérions qu’il aurait la galanterie chevaleresque et

romanesque de nous donner à chacune une tasse de son bouillon. Il avait

chez lui un ours apprivoisé; il avait entendu dire que rien au monde

n’était meilleur que du bouillon d’ours, il fit tuer son ours, dont on

fit du bouillon, qu’il nous donna en passant. Ce bouillon était fort

rouge; mais je n’ai jamais rien pris d’aussi bon. Nous nous embarquâmes

pour aller à Nice, avec une felouque d’escorte qui portait un régiment

tout entier pour nous garantir des corsaires. Nice est un séjour

délicieux; apprenant là que l’on pouvait aller à Gênes par terre, en

chaise à porteurs, nous prîmes tout à coup la résolution de faire ce

périlleux voyage.

J’envoyai chercher l’homme qui nous louait des mulets. Je voulais le

questionner sur les dangers de la route. Cet homme me répondit: «Je ne

suis pas inquiet pour vous, mesdames; mais, à dire la vérité, je crains

un peu pour mes mulets, parce que l’an passé j’en perdis deux qui furent

écrasés par de gros morceaux de roches, car il s’en détache souvent de

la montagne.» Cette manière de nous tranquilliser nous fit rire et nous

partîmes.

Cette route est parfaitement bien appelée la Corniche; c’est en effet

une vraie corniche, en beaucoup d’endroits si étroite qu’une personne y

peut à peine passer: d’un côté, d’énormes rochers forment une espèce de

muraille qui paraît s’élever jusqu’aux cieux, et de l’autre on se trouve

exactement sur le bord de précipices de cinq cents pieds, au fond

desquels la mer, se brisant contre des écueils, produit un bruit aussi

triste qu’effrayant. Depuis Monaco jusqu’à Menton, l’on respire. Après

Menton, le chemin redevient effroyable; mais nous commencions à nous y

accoutumer, et la vue d’une prodigieuse quantité de jolies cascades

naturelles nous charmait tellement qu’elle nous faisait oublier les

précipices. Arrivés à La Bourdeguierre, petite ville où l’on trouve de

superbes palmiers, dispersés parmi des ruines d’un très bel effet, il

fallut s’arrêter encore pour jouir du plus ravissant point de vue que

nous eussions rencontré. Enfin à sept heures, la nuit tombante nous

força de nous arrêter à l’Hospitaletta, le plus affreux gîte où l’on ait

jamais donné l’hospitalité, et qui n’est qu’à dix lieues de Nice. Nous

couchâmes toutes les trois dans la même chambre; nous arrangeâmes pour

madame la duchesse de Chartres une espèce de lit fait avec les

couvertures des mulets et de la feuillée; dans la même chambre se

trouvaient deux grands tas de blé, et le maître de la maison nous

assura, ma compagne et moi, que nous dormirions fort bien en nous

établissant sur ces monceaux de grains: nos sigisbés nous donnèrent

leurs manteaux pour couvrir ces monceaux de grains. Il fallait se

coucher dans une attitude singulière, c’est-à-dire, presque debout. Nous

passâmes la nuit dans une agitation continuelle, causée par les

glissades des grains de blé. Nous vîmes avec un grand plaisir paraître

le jour, et comme nous étions tout habillées, nos toilettes ne furent

pas longues. Nos porteurs étaient les plus vilaines gens du monde,

n’entendant ni le français ni l’italien, parlant un jargon

inintelligible, et s’enivrant, jurant et se querellant sans cesse. Il

est difficile de ne pas s’intéresser à leurs disputes, quand, porté par

eux, on les voit sur les bords d’un précipice, tout à coup trembler de

colère, s’agiter, chanceler, et ne porter la litière que d’une main,

afin d’avoir la liberté de faire des gestes menaçants de l’autre. Ces

litières ne ressemblent nullement à des chaises à porteurs ordinaires.

Ce sont des espèces de chaises longues, étroites et peu allongées;

l’endroit sur lequel on est assis est couvert d’un petit berceau en

toile cirée fait pour y garantir de la pluie. On a les jambes étendues,

sans avoir la liberté de les plier, et mes pieds passaient la chaise.

Nous fûmes assez bien logées à Saint-Maurice, petit port de mer.

Le chemin de Saint-Maurice à Albenga est rempli de passages effrayants;

mais cette route offre des points de vue admirables, entre autres celui

qu’on trouve au haut de la montagne qui domine la ville de Languella. La

descente de cette montagne est très escarpée et fort dangereuse. Nous la

descendîmes à pied, et je puis dire même à pieds nus, car les rochers,

que nous gravissions depuis trois jours, avaient tellement usé et percé

nos souliers que les semelles en étaient presque entièrement emportées:

et, ne prévoyant pas que nous dussions autant marcher, nous n’avions pas

eu la précaution d’en prendre plusieurs paires.

Ce voyage, le plus dangereux, et en même temps le plus curieux que l’on

puisse faire, se passa très gaîment et sans accident; il dura six jours,

pour faire quarante lieues. L’horreur des précipices me fit faire plus

des trois quarts du chemin à pied, sur des cailloux et des roches

coupantes. J’arrivai à Gênes avec des pieds enflés et pleins de cloches,

mais en très bonne santé. Le duc de Modène reçut madame la duchesse de

Chartres avec beaucoup de joie et de tendresse. Ce prince, rempli de

bonté, était alors âgé de quatre-vingts ans; il était aveugle, et il

avait la plus étrange figure. Il se faisait mettre du rouge et du blanc,

et peindre les sourcils; son nez était d’une longueur démesurée. Le

prince héréditaire, fils du duc, était fort affable, mais sa galanterie

n’était rien moins que délicate. L’archiduchesse Marie, sa fille, était

une princesse très distinguée par son éducation et son caractère.

L’archiduc Ferdinand, son mari, avait un visage charmant; il ressemblait

beaucoup à la duchesse de Polignac; il avait des cheveux d’une beauté

remarquable. L’homme qui avait la plus belle place à cette cour

s’appelait le comte de Lascaris; il avait à peu près quarante ans; il

était petit et gros; son visage n’avait pas plus de noblesse que sa

taille. J’eus la gloire de faire sa conquête, et dès le premier moment.

Il était surintendant du palais, et distribuait les logements dans le

palais de Modène, où nous allâmes avec la cour. Il me donna un

appartement superbe: ma chambre était tout en glaces, et même le

plafond. Un soir que, suivant ma coutume, rentrée chez moi après le

souper, j’écrivais mon journal, assise devant une table portative,

j’entendis un petit bruit. Je lève les yeux, et je vois avec beaucoup

d’étonnement un panneau de glace, que je ne croyais pas être une porte,

s’entr’ouvrir doucement, et M. de Lascaris apparaître, avec un petit air

triomphant et venir se jeter à mes pieds. Je me lève, ma table tombe sur

lui, la lumière s’éteint, nous nous trouvons dans une totale obscurité.

J’appelle à grands cris ma femme de chambre, qui accourt en chemise,

avec une chandelle à la main. M. de Lascaris, furieux, se relève,

retourne à son panneau de glace, et disparaît. Dans ce tumulte, M. de

Lascaris avait reçu une grande écorchure à la joue. Cette aventure fut

sue de tout le monde par l’indiscrétion de ma femme de chambre et un peu

par la mienne. Chacun demandait à M. de Lascaris ce qu’il avait à la

joue, ce qui lui causait un embarras et une colère risibles. Nous

devions, de Modène, aller à Mantoue, qui appartenait à l’archiduc

Ferdinand. Il me consulta en particulier sur la manière dont il devait

recevoir madame la duchesse de Chartres; je lui fis entendre que ce

qu’il y avait de mieux pour une voyageuse fatiguée, qui ne doit

séjourner que deux jours, était de n’être pas obligée de faire des

toilettes. Nous arrivâmes à Mantoue à la nuit. Nous logeâmes dans le

beau palais de l’archiduc. Tous les appartements étaient tellement

éclairés qu’on y voyait les beaux tableaux comme en plein jour. Le

plaisir de jouir de toutes ces choses, sans l’ennui de la

représentation, des toilettes, de la cérémonie, et des compliments, nous

charma tous. M. de Genlis, toujours si aimable par sa gaieté et ses

saillies, le fut particulièrement à Mantoue; en moquerie des souvenirs

des voyageurs emphatiques et pédants, il affecta de ne penser qu’à

Virgile. Il fit mille citations de l’_Énéide_, à tout moment il

s’écriait: O Virgile!... ô cygne de Mantoue!... et avec un ton et des

mines qui nous faisaient rire aux éclats.

Il y avait dans le palais une très belle salle de spectacle. Le

lendemain on joua un opéra pour la princesse. Nous admirâmes à ce

spectacle une décoration véritablement magique; elle était formée par de

magnifiques colonnes creuses de cristal, dans lesquelles étaient posés

des flambeaux allumés.

De là, nous allâmes à Venise; tout y est silencieux; on croit être dans

une ville enchantée. Nous vîmes la fameuse fête du Bucentaure. C’est le

nom du superbe vaisseau tout doré dans lequel le doge, accompagné du

sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousait la mer

Adriatique. Le doge et le sénat se rendaient d’abord à l’église

Saint-Georges pour y entendre l’office divin; ensuite il s’embarquait

dans le Bucentaure, où il s’asseyait avec tout le sénat, que l’on voyait

parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier, dans

les gondoles, le suivait. Les seules gondoles des ambassadeurs étaient

de couleur et très magnifiques. Après une petite navigation le doge

ouvrait une petite glace, tirait de son doigt un anneau d’or qu’il

élevait en l’air, et qu’ensuite il jetait dans la mer en s’écriant à

haute voix qu’il l’épousait.

Les gondoliers étaient fort remarquables pour leur probité et leur goût

pour la musique. Ils avaient leurs entrées à l’opéra, ce qui leur avait

donné, de père en fils, un tel goût de chant et de poésie, que d’oreille

ils mettaient en chant les stances de _la Jérusalem délivrée_; et, parmi

ces compositions, il s’en trouvait de si jolies, que tous les ans on en

faisait graver quelques-unes sous le titre de _Barcaroles_. On allait

souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantaient, ou en partie, ou

tour à tour, en se répondant, et toujours avec un agrément infini.

Comme on se l’imagine bien, la ville que je vis avec le plus

d’enthousiasme fut Rome. Le cardinal de Bernis, auquel j’avais annoncé

l’arrivée de madame la duchesse de Chartres, nous reçut avec une grâce

dont rien ne peut donner l’idée. Il avait alors soixante-dix ans, une

très bonne santé, et un visage d’une grande fraîcheur. Je n’ai jamais vu

de magnificence surpasser la sienne; nous logions chez lui, il

nourrissait nos femmes et nos valets de chambre; leur table était servie

comme la sienne, et avec un surtout superbe. Tous les matins, après mon

déjeuner, on apportait dans ma chambre un immense plateau chargé de

glaces et de blanc-manger, que l’on renouvelait deux ou trois fois par

jour. Il se mettait toujours à table entre madame la duchesse de

Chartres et moi. Les dîners de la meilleure chère rassemblaient la

meilleure compagnie. Je me baignai beaucoup à Rome, et toujours les

soirs; et, aussitôt que j’étais dans le bain, on avertissait le

cardinal, qui venait, avec son neveu, causer trois quarts d’heure avec

moi.

Je n’ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassassent tout ce que mon

imagination avait pu me représenter: la mer et Saint-Pierre de Rome. Le

jour de la Saint-Pierre, il y avait dans l’église dix-huit orgues jouant

ensemble, qui ne produisaient que l’effet d’un bon orgue dans une église

ordinaire. On n’a jamais vu honorer Dieu, quand on n’a pas assisté au

service divin dans ce temple admirable. Je crois que l’athée même y

serait ému.

Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de

magnifiques conversations, c’est-à-dire des assemblées de deux ou trois

mille personnes. On l’appelait le roi de Rome, et il l’était, en effet,

par sa magnificence. Le cardinal Albani avait les plus belles

collections de l’Italie. Il était si passionné pour toutes les choses

antiques que, lorsqu’on ne voulait pas les lui vendre, il les volait; il

a fait dans ce genre une action inouïe. Le prince de Palestrina avait,

dans le jardin de sa maison de campagne, un superbe obélisque antique,

qu’il refusa de vendre au cardinal Albani, qui voulait à tout prix en

faire l’acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage; le

cardinal envoya la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans

le jardin, enlevèrent l’obélisque et le lui apportèrent. Il le mit dans

son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal était excessivement

puissant, le prince n’osa pas lui intenter un procès; il prit la chose

en plaisantant. Ce prince de Palestrina était père de la duchesse de

Cerifalco, qui passa neuf ans dans un souterrain, et dont j’ai conté

l’étonnante histoire dans _Adèle et Théodore_. Le prince donna une fête

à madame la duchesse de Chartres: la duchesse y vint par respect pour

une princesse de la maison de Bourbon, car elle vivait dans la plus

grande retraite, étant sujette depuis ses malheurs à tomber du haut mal;

elle ne resta qu’un quart d’heure à cette fête. Cette malheureuse

personne était d’une piété d’ange. Elle a toujours ignoré, et l’on n’a

jamais su pourquoi son barbare époux l’avait enfermée dans ce

souterrain. Le duc son mari, lorsqu’il fut lui-même à l’article de la

mort, confia à un valet de chambre que, pour des raisons de famille, il

avait enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Le valet

de chambre reçut une clef du souterrain, pour secourir l’infortunée, qui

depuis deux jours manquait de nourriture. Il frappa inutilement aux

tours; elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle était

évanouie: le valet entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la

nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et

envoya à Rome un courrier au prince de Palestrina, avec un billet de la

duchesse, qui, dans quatre lignes et demie, lui apprenait son existence,

et l’appelait à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa

famille, alla se jeter aux pieds du roi de Naples, et lui conter cette

histoire. Le roi lui donna un régiment pour l’escorter au château au cas

où la force serait nécessaire. Quand le prince de Palestrina y arriva,

le duc vivait encore: on lui apprit, de la part du prince, que son crime

était connu, et qu’on allait délivrer sa victime; le duc expira peu

d’heures après. De Rome nous allâmes à Naples.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 10 / 21 段