En 1774, Louis XV mourut: l’infortuné Louis XVI monta sur le trône, ce

qui donna d’abord l’idée que le Palais-Royal allait jouir d’un grand

crédit, parce que madame la princesse de Lamballe, intimement liée avec

M. le duc et madame la duchesse de Chartres, était favorite de la

nouvelle reine. Madame de Lamballe était extrêmement jolie, elle était

charmante sans aucune régularité; son caractère était doux, obligeant,

égal et gai. La vue d’un bouquet de violettes la faisait évanouir, ainsi

que l’aspect d’une écrevisse ou d’un homard, même en peinture; alors

elle fermait les yeux, sans changer de couleur, et restait ainsi

immobile pendant plus d’une demi-heure, malgré tous les secours qu’on

s’empressait de lui prodiguer. C’est ainsi que je l’ai vue, en Hollande,

s’évanouir dans le cabinet de M. Hope, après avoir jeté les yeux sur un

petit tableau flamand, qui représentait une femme vendant des homards.

J’étais à côté d’elle assise sur un canapé; mademoiselle Bagarotti

contait des histoires de revenants, lorsqu’on entendit dans

l’antichambre un valet de chambre bâiller à haute voix, apparemment en

se réveillant. Madame de Lamballe affecta un tel mouvement de frayeur,

qu’elle tomba évanouie. Je lui ai vu faire mille fois des scènes de ce

genre. Et, par suite, lorsque les attaques de nerfs périodiques, suivies

d’évanouissement, devinrent à la mode, madame de Lamballe ne manqua pas

d’en avoir de régulières deux fois la semaine, aux mêmes jours et aux

mêmes heures, pendant toute une année. Ces jours-là, suivant l’usage des

autres malades de cette espèce, M. Saiffert, son médecin, arrivait chez

elle aux heures convenues; il frottait les tempes et les mains de la

princesse d’une liqueur spiritueuse; ensuite il la faisait mettre dans

son lit, où elle restait deux heures évanouie. Pendant ce temps ses amis

intimes, rassemblés ce jour-là, formaient un cercle autour de son lit,

et causaient tranquillement jusqu’à ce que la princesse sortît de sa

léthargie. Telle était la personne que la reine choisit d’abord pour sa

première amie! Mais la reine sentit bientôt que madame de Lamballe était

hors d’état de donner un conseil utile, et même de prendre part à un

entretien sérieux: ce ne fut donc point par légèreté, comme on l’a dit,

que la reine lui ôta sa confiance; elle la jugea avec beaucoup de

discernement. En même temps elle lui conserva tous les droits apparents

de l’intimité, et la place de surintendante de sa maison, place recréée

pour elle; il n’y avait point eu de surintendante à la cour depuis

mademoiselle de Clermont.

Le roi, dans la première année de son règne, alla à Marly pour s’y faire

inoculer. Toutes les princesses furent de ce voyage, et j’y allai avec

madame la duchesse de Chartres. Le voyage fut très brillant, et je m’y

amusai beaucoup. J’y courus un très grand danger, ainsi que madame la

duchesse de Chartres. Un jour nous étions au rez-de-chaussée, assises à

côté l’une de l’autre sur un canapé, au-dessus duquel était, derrière

nous, une grande glace. Nous nous trouvions en face d’une porte qui

donnait sur la terrasse. M. le duc de Chartres et M. de Fitz-James

s’amusaient à tirer au blanc, au pistolet chargé à balle; ils étaient

placés vis-à-vis de nous, mais nous tournant le dos. Une balle allant

frapper une statue de marbre fut renvoyée par ricochet dans notre salon,

et cassa, à deux doigts de nos têtes, la glace qui était derrière nous.

On m’avait d’abord logée à Marly dans une chambre assez vilaine, et qui

n’était séparée que par une mince cloison du logement de madame de

Valbelle, dame du palais, de sorte que nous nous entendions mutuellement

d’une manière fort incommode, surtout n’ayant ensemble aucune liaison.

En rentrant chez moi les soirs, après souper, je faisais communément de

la musique deux bonnes heures avant de me coucher. Un soir, entre onze

heures et minuit, que, suivant ma coutume, je jouais de la harpe, et que

je déchiffrais une sonate, M. d’Avaray, à ma grande surprise, entra tout

à coup dans ma chambre, et vint me dire tout bas que la reine était chez

madame de Valbelle, pour m’entendre jouer de la harpe. Aussitôt je me

mis à jouer tout ce que je savais le mieux en pièces et en morceaux de

chant, ce qui dura une heure et demie sans interruption, car j’attendais

que le mouvement dans la chambre voisine m’apprît que la reine s’en

allait; mais le silence y était absolu. Enfin, réellement fatiguée, je

m’arrêtai. Alors on m’applaudit très vivement et à plusieurs reprises,

et M. d’Avary vint me remercier de la part de la reine, et me dit en son

nom mille choses obligeantes. Elle me les répéta le lendemain quand

j’allai faire ma cour. Elle fut si satisfaite de ma harpe et de mon

chant, que j’eus dans ce moment toute facilité de me faire admettre dans

son intérieur, en consentant à jouer dans ses petits concerts

particuliers, où elle-même chantait. J’aurais été secondée par madame de

Lamballe, qui me le conseillait; mais j’avais assez de chaînes pour n’en

pas désirer d’autres: celle-là m’aurait pris un temps énorme, et elle

aurait par conséquent bouleversé toutes mes études, qui ont toujours

fait tout le véritable charme ou toute la consolation de ma vie. Au bout

de quinze jours, on m’annonça que je serais logée dans l’un des

charmants pavillons du jardin. Ce pavillon, pareil aux autres, contenait

deux logements, l’un, très beau, au rez-de-chaussée, et l’autre, fort

inférieur, au-dessus, mais très joli. Ce fut celui-là qu’on me donna; M.

le prince de Condé occupait l’autre. Aussitôt qu’il sut que j’allais

venir dans ce pavillon, il se hâta de déménager et de prendre le petit

appartement pour me laisser le plus beau, que, malgré ma respectueuse

résistance, il me força d’accepter.

L’année qui suivit, j’eus la rougeole; mes enfants eurent en même temps

la rougeole, ce que l’on me cacha avec le plus grand soin. Mon fils,

enfant charmant âgé de cinq ans, en mourut. Sa mort me causa une telle

affliction que je tombai dans un état de langueur qui fit craindre pour

ma vie! M. Tronchin m’ordonna les eaux de Spa. Je partis au mois

d’avril. Au bout de six semaines ma santé était parfaitement rétablie.

Je fis le voyage de Dusseldorf, pour voir la superbe galerie de

tableaux; nous nous arrêtâmes trois jours à Aix-la-Chapelle, où je vis

pour la première fois madame la comtesse de Potocka, qui se prit d’une

telle passion pour moi, qu’elle quitta sur-le-champ Aix-la-Chapelle pour

venir avec moi à Spa, où je retournais et où nous passâmes deux mois

ensemble; elle me promit de venir à Paris l’hiver prochain; elle me tint

parole. J’écrivis à Paris pour demander une prolongation de congé, et à

M. de Genlis la permission de faire le voyage de Suisse. J’obtins tout

ce que je désirais, et nous partîmes.

En arrivant à Colmar, j’y trouvai mon beau-père, le baron d’Andlau, qui

me reçut à ravir, me donna un bal, me fit de très beaux présents, et me

conduisit à Bâle, en payant toute ma dépense. Il me fit séjourner à

Lausanne, où je voulais consulter M. Tissot. On venait de toute

l’Europe, dans cette saison, consulter ce grand médecin. Je passai douze

jours à Lausanne. On me donna des fêtes, des bals, des concerts; je

chantai, je jouai de la harpe tant qu’on voulut. On me mena faire des

promenades délicieuses sur le lac; je ne manquai pas d’aller voir les

rochers de Meillerie. De Lausanne j’allai à Genève, et de là chez M. de

Voltaire.

Je n’avais point pour lui de lettres de recommandation; mais les jeunes

femmes de Paris en sont toujours bien reçues. Je lui écrivis pour lui

demander la permission d’aller chez lui. Le philosophe de Ferney me fit

une réponse très gracieuse; il m’annonça qu’en ma faveur il quitterait

ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m’invita à dîner et à

souper. Il était d’usage, surtout pour les jeunes femmes, de s’émouvoir,

de pâlir, de s’attendrir et même de se trouver mal en apercevant M. de

Voltaire; on se précipitait dans ses bras, on balbutiait, on pleurait,

on était dans un trouble qui ressemblait à l’amour le plus passionné.

C’était l’étiquette de la présentation à Ferney. M. de Voltaire y était

tellement accoutumé que le calme et la politesse la plus obligeante ne

lui paraissaient que de l’impertinence. Je me promis, non pas de faire

une scène pathétique, mais de me conduire de manière à ne pas causer un

grand étonnement, c’est-à-dire que je pris la résolution de n’être pas

ridicule.

Je partis de Genève d’assez bonne heure, pour arriver à Ferney avant

l’heure du dîner de M. de Voltaire; mais, m’étant réglée sur sa montre,

qui avançait beaucoup, je ne reconnus mon erreur qu’à Ferney. Il n’y à

guère de gaucherie plus désagréable que celle d’arriver trop tôt pour

dîner chez les gens.

Cherchant, de bonne foi, quelque moyen de plaire à l’homme célèbre qui

voulait bien me recevoir, j’avais mis beaucoup de soin à me parer; je

n’ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. Durant la route, je

tâchai de me ranimer en faveur du fameux vieillard que j’allais voir; je

répétais des Vers de la _Henriade_ et de ses tragédies.

Je menai avec moi un peintre allemand, M. Ott. Il savait à peine le

français, et il n’avait jamais lu une ligne de Voltaire; mais, sur sa

réputation, il n’en avait pas moins pour lui tout l’enthousiasme

désirable. On nous fit passer devant une église sur le portail de

laquelle ces mots étaient écrits: «Voltaire a élevé ce temple à Dieu.»

Cette inscription me fit frémir comme l’inconséquence la plus étrange.

Enfin nous arrivons dans la cour du château, et nous descendons de

voiture. M. Ott était ivre de joie. Nous entrons. Nous voilà dans une

antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le-champ un tableau, et

s’écrie: «C’est un Corrège!» Nous approchons; on le voyait mal, mais

c’était en effet un tableau original du Corrège. Je vis dans le château

cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui

survient mal à propos. Les domestiques avaient un air effaré; on

entendait le bruit redoublé des sonnettes qui les appelaient, on allait

et venait précipitamment, on ouvrait et fermait brusquement les portes.

Je regardai à la pendule du salon, et je reconnus avec douleur que

j’étais arrivée trois quarts d’heure trop tôt. M. Ott vit, à l’autre

extrémité du salon, un grand tableau à l’huile, dont les figures sont en

demi-nature. Un cadre superbe, et l’honneur d’être placé dans le salon,

annonçaient quelque chose de beau. A notre grande surprise, nous

découvrons une véritable enseigne à bière, une peinture ridicule

présentant M. de Voltaire dans une gloire, tout entouré de rayons comme

un saint, ayant à ses genoux les Calas, et foulant aux pieds ses

ennemis, Fréron, Pompignan, etc., qui expriment leur humiliation en

ouvrant des bouches énormes et en faisant des grimaces effroyables.

Enfin la porte du salon s’ouvrit, et nous vîmes paraître madame Denis,

la nièce de M. de Voltaire, et madame de Saint-Julien. Ces dames

m’annoncèrent que M. de Voltaire viendrait bientôt. Madame de

Saint-Julien, qui était fort aimable, et que je ne connaissais pas du

tout, était établie pour tout l’été à Ferney; elle appelait M. de

Voltaire mon philosophe, et il l’appelait mon papillon. Elle portait une

médaille d’or à son côté. J’ai cru que c’était un ordre; mais c’était un

prix d’arquebuse donné par M. de Voltaire, et qu’elle avait gagné depuis

peu de jours. Une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle me

proposa de faire un tour de promenade, ce que j’acceptai avec

empressement; je craignais tellement l’apparition du maître de la

maison, que j’étais charmée de m’échapper un moment, afin de retarder un

peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-Julien me conduisit sur une

terrasse de laquelle on eût pu découvrir la magnifique vue du lac et des

montagnes si l’on n’avait pas eu le mauvais goût d’établir sur cette

belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d’une verdure

épaisse qui cachait tout. On n’entrevoyait cette admirable perspective

que par des petites lucarnes où je ne pouvais passer la tête;

d’ailleurs, le berceau était si bas, que mes plumes s’y accrochaient

partout. Je me courbais extrêmement, et, comme pour me rapetisser

encore, je ployais beaucoup les genoux, je marchais à toute minute sur

ma robe, je chancelais, je trébuchais, je cassais mes plumes, je

déchirais mes jupons, et, dans l’attitude la plus gênante, je n’étais

guère en état de jouir de la conversation de madame de Saint-Julien,

qui, petite, en habit négligé du matin, se promenait très à son aise, et

causait agréablement. Enfin on vint nous dire que M. de Voltaire entrait

dans le salon. J’étais si harassée et en si mauvaise disposition que

j’aurais donné tout au monde pour pouvoir me trouver transportée dans

mon auberge à Genève.

Madame de Saint-Julien m’entraîne avec vivacité. Nous regagnons la

maison, et j’eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château,

de me voir dans une glace. J’étais décoiffée et toute ébouriffée, et

j’avais une mine véritablement piteuse et tout à fait décomposée. Je

m’arrêtai un instant pour me rajuster; ensuite je suivis courageusement

madame de Saint-Julien. Nous entrons dans le salon, et me voilà en

présence de M. de Voltaire. Madame de Saint-Julien m’invita à

l’embrasser, en me disant avec grâce: «Il le trouvera très bon.» Je

m’avançai gravement, avec l’expression du respect que l’on doit aux

grands talents et à la vieillesse. M. de Voltaire me prit la main et me

la baisa. Je ne sais pourquoi cette action si commune me toucha, comme

si cette espèce d’hommage n’était pas aussi vulgaire que banal; mais

enfin je fus flattée que M. de Voltaire m’eût baisé la main, et je

l’embrassai de très bon cœur intérieurement, car je conservai toute la

tranquillité de mon maintien. Je lui présentai M. Ott, qui fut si

transporté de s’entendre nommer à M. de Voltaire, que je crus qu’il

allait faire une scène. Il s’empressa de tirer de sa poche des

miniatures qu’il avait faites à Berne. Malheureusement un de ces

tableaux représentait une Vierge avec l’enfant Jésus: ce qui fit dire à

M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes. Je

trouvai qu’il était contre les devoirs de l’hospitalité et contre toute

bienséance de s’exprimer ainsi devant une personne de mon âge qui ne

s’affichait pas pour un esprit fort, et qu’il recevait pour la première

fois. Extrêmement choquée, je me tournai du côté de madame Denis, afin

d’avoir l’air de ne pas écouter son oncle. Il changea d’entretien, parla

de l’Italie et des arts comme il en a écrit, c’est-à-dire sans

connaissance et sans goût. Je ne dis que quelques mots, qui exprimaient

que je n’étais pas de son avis.

On se mit à table, et pendant tout le dîner M. de Voltaire ne fut rien

moins qu’aimable. Il eut toujours l’air d’être en colère contre ses

gens, criant à tue-tête avec une telle force qu’involontairement j’en ai

plusieurs fois tressailli. La salle à manger était très sonore, et sa

voix de tonnerre y retentissait de la manière la plus effrayante. On

m’avait prévenue de cette manie, qui est si hors d’usage devant des

étrangers, et l’on voit parfaitement, en effet, que c’est une habitude,

car ses gens n’en paraissent être ni surpris ni le moins du monde

troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j’étais

musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin. Elle a un jeu qui

transporte, en idée, au temps de Louis XIV; mais ce souvenir-là n’est

pas le plus agréable qu’on puisse retracer de ce beau siècle. Elle

finissait une pièce de Rameau, lorsqu’une jolie petite fille de sept ou

huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de

Voltaire en l’appelant papa. Il reçut ses caresses avec grâce; et, comme

il vit que je contemplais ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il

me dit que cette enfant appartenait à la petite-fille du grand

Corneille, qu’il a mariée. Combien j’eusse été touchée dans ce moment si

je ne m’étais pas rappelé ses _Commentaires_, où l’injustice et l’envie

se trahissent si maladroitement! Dans ce lieu on était à chaque instant

blessé par des contrastes bizarres, et sans cesse l’admiration y était

suspendue et même détruite par des souvenirs odieux et même par des

disparates révoltantes.

M. de Voltaire reçut plusieurs visites de Genève, ensuite il me proposa

une promenade en voiture. Il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes

dans une berline, lui, sa nièce, madame de Saint-Julien et moi. Il nous

mena dans le village pour y voir les maisons qu’il a bâties et les

établissements bienfaisants qu’il a formés. Il est plus grand là que

dans ses livres; car on y voit partout une ingénieuse bonté, et l’on ne

peut se persuader que la même main qui écrivit tant d’impiétés, de

faussetés et de méchancetés ait fait des choses si nobles, si sages et

si utiles. Il montrait ce village à tous les étrangers, mais de bonne

grâce; il en parlait simplement, avec bonhomie; il instruisait de tout

ce qu’il avait fait, et cependant il n’avait nullement l’air de s’en

vanter, et je ne connais personne qui pût en faire autant. En rentrant

au château, la conversation fut fort animée; on parlait avec intérêt de

ce qu’on avait vu. Je ne partis qu’à la nuit. M. de Voltaire me proposa

de rester jusqu’au lendemain après dîner; mais je voulus retourner à

Genève.

Tous les portraits et tous les bustes de M. de Voltaire sont très

ressemblants; mais aucun artiste n’a bien rendu ses yeux. Je m’attendais

à les trouver brillants et pleins de feu: ils étaient en effet les plus

spirituels que j’aie vus; mais ils avaient en même temps quelque chose

de velouté et une douceur inexprimable: l’âme de Zaïre était tout

entière dans ces yeux-là. Son sourire et son rire extrêmement malicieux

changeaient tout à fait cette charmante expression. Il était fort cassé,

et sa manière gothique de se mettre le vieillissait encore; il avait une

voix sépulcrale qui lui donnait un ton singulier, d’autant plus qu’il

avait l’habitude de parler excessivement haut, quoiqu’il ne fût pas

sourd. Quand il n’était question ni de la religion ni de ses ennemis, sa

conversation était simple, naturelle, sans nulle prétention et, par

conséquent, avec un esprit tel que le sien, parfaitement aimable. Il me

parut qu’il ne supportait pas que l’on eût, sur aucun point, une opinion

différente que la sienne; depuis qu’il était dans cette terre, on

n’allait le voir que pour l’enivrer de louanges; tout ce qui l’entourait

était à ses pieds. Les rois mêmes n’ont jamais été les objets d’une

adulation si outrée: l’étiquette défend de leur prodiguer toutes ces

flatteries; grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée de ne

se montrer que sous des formes délicates. A Ferney elle était

véritablement grotesque: l’amour-propre de M. de Voltaire était

singulièrement irritable, et les critiques lui causaient ce chagrin

puéril qu’il ne pouvait dissimuler. Il venait d’en éprouver un très

sensible. L’empereur avait passé tout près de Ferney: M. de Voltaire,

qui s’attendait à recevoir la visite de l’illustre voyageur, avait

préparé des fêtes et même fait des vers et des couplets, et

malheureusement tout le monde le savait. L’empereur passa sans s’arrêter

et sans faire dire un seul mot. Comme il approchait de Ferney, quelqu’un

lui demanda s’il verrait M. de Voltaire. L’empereur répondit sèchement:

«Non; je le connais assez.» Mot piquant et même profond, qui prouve que

ce prince lisait en homme d’esprit et en monarque éclairé.

Après avoir fait un voyage instructif et charmant, je revins en France

par le fort de l’Écluse et par Lyon, et j’arrivai au Palais-Royal dans

les premiers jours de l’automne, après une absence de cinq mois et demi.

J’avais fait pendant mon séjour à Spa plusieurs petites comédies pour

mes filles; les trois premières furent: _Agar dans le désert_, _les

Flacons_, et _la Colombe_. Je les leur fis jouer. J’invitai à ce petit

spectacle environ soixante personnes. Le succès de ces pièces fut

prodigieux. Pulchérie, ma seconde fille, avait dans ce genre un talent

merveilleux. A peine âgée de huit ans, elle fit fondre en larmes tous

les spectateurs dans le rôle d’Agar, et elle montra autant de talent

dans le comique. Elle n’avait pas la beauté, l’éclat, la régularité de

sa sœur, mais son visage était charmant, rempli d’expression, et le son

de sa voix allait au cœur. La fille de madame de Jumilhac joua le rôle

d’Ismaël, et ma fille aînée celui de l’Ange; elle en avait tellement la

figure, que lorsqu’elle parut il y eut une exclamation générale dans la

salle, et elle fut applaudie pendant plus de cinq ou six minutes. Les

spectateurs demandèrent à grands cris l’auteur, qui ne parut point, et

une seconde représentation que j’accordai, en l’indiquant à la

quinzaine. Dans cet intervalle, il me fut demandé une quantité de

billets. Le succès de cette seconde représentation alla jusqu’à

l’enthousiasme. Je fis en quinze jours _Zémire et Azor, ou la Belle et

la Bête_, qui fut jouée dans le cours de l’hiver, avec _l’Enfant gâté_.

Toutes ces pièces eurent le même succès, excitèrent le même

enthousiasme. M. de la Harpe me fit des vers charmants qui se trouvent

dans sa correspondance avec le grand-duc de Russie. Outre toutes ces

pièces, je fis encore _le Bailli_, pièce tout à fait comique, dans

laquelle Pulchérie, qui joua le bailli, fut ravissante. Cette pièce, qui

fit rire aux éclats, ne se trouve point dans le _Théâtre d’éducation_.

J’avais passé un hiver très brillant; mes succès m’avaient mise fort à

la mode, je reçus des quantités d’invitations de souper, que je refusai

toutes, ainsi que les nouvelles connaissances; mais j’en fis faire

plusieurs agréables à madame Potocka, qui eut de grands succès dans le

monde, par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle venait presque à tous

les grands soupers du Palais-Royal; elle vit là successivement toutes

les personnes de la cour; elle les jugeait comme une Française

spirituelle. Parmi les jeunes personnes qui lui parurent les plus

remarquables furent madame la princesse d’Hénin, la vicomtesse de Laval,

d’une figure à la fois douce et piquante, et sa conversation ressemblait

à son joli visage; madame la princesse de Poix dont j’ai déjà parlé; la

duchesse de Polignac, favorite de la reine. Sa faveur ne lui avait rien

ôté de sa douceur et de sa simplicité naturelles. On dit qu’elle avait

peu d’esprit; mais il faut en avoir un très bon pour conserver un tel

maintien dans une telle situation et pour avoir su se maintenir dans la

plus haute faveur sans enivrement et sans se faire d’ennemis. J’ai

souvent causé avec elle, je l’ai toujours trouvée fort aimable. Madame

de Sabran, aujourd’hui madame de Boufflers, était une des plus

charmantes personnes que j’aie connues, par la figure, l’élégance,

l’esprit et les talents; elle dansait d’une manière remarquable, elle

peignait comme un ange, elle faisait de jolis vers, elle était d’une

douceur et d’une bonté parfaites. Madame de Potocka fut souvent invitée,

à cause de moi, aux petits soupers du Palais-Royal; car les princes

avaient cette bonté pour leurs dames d’admettre dans leur intérieur

leurs plus proches parents et leurs amis intimes. Les personnes non

attachées au Palais-Royal qui venaient le plus souvent à ces petits

soupers étaient mesdames de Beauvau, de Boufflers, de Luxembourg, de

Ségur, mère et belle-fille; la baronne de Talleyrand, la marquise de

Fleury; amies intimes de madame la duchesse de Chartres. Le baron de

Talleyrand était d’une très belle figure; il ne manquait pas d’esprit,

mais il était lourd dans sa conversation, et peu aimable. Sa femme avait

de la gentillesse dans la taille et quelque chose de vieillot dans le

visage; ses manières et son ton manquaient de noblesse: il y avait à la

fois dans sa conversation du commérage et de l’insipidité; mais elle a

eu une conduite irréprochable: elle a été également bonne épouse et

bonne mère. La marquise de Fleury avait un beau visage et des yeux

admirables, quoiqu’elle eût la vue très basse, et qu’elle l’ait perdue

depuis. Elle était bonne, spirituelle et naturelle. J’ai été fort liée

avec elle, et jusqu’à sa mort. Elle était un soir à souper à Versailles

chez la princesse de Guéménée, où, comme à l’ordinaire, il y avait

beaucoup de monde; madame de Fleury venait de faire sa cour, elle était

en grand habit. Au lieu d’ôter son bas de robe dans l’antichambre, elle

ne s’en débarrassa que dans le salon: madame de Guéménée lui conseilla

en riant de se défaire aussi de son immense panier. «Très volontiers»,

répondit madame de Fleury. A ces mots très inattendus, plusieurs femmes

s’élancent vers elle pour l’exhorter à faire cette folie: on lui ôte son

panier, sa jupe, de superbe étoffe, on la déshabille en un clin d’œil,

et elle se trouve avec son grand corps et sa palatine, et en petit jupon

court de basin, sur lequel ballottaient ses deux poches. Tout cela se

passa en présence de cinquante personnes. J’étais du nombre. Madame de

Fleury resta dans cet étrange costume toute la soirée sans le moindre

embarras, et comme si elle n’eût fait que la chose du monde la plus

simple.

Pendant que j’étais au Palais-Royal, M. de Voltaire vint et mourut à

Paris; comme il m’avait reçue à Ferney, et qu’il vint se faire écrire

chez moi, j’allai le voir trois ou quatre fois; il me reçut avec

beaucoup de grâce, mais je le trouvai si abattu et si cassé que je vis

bien que sa fin était prochaine.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 9 / 21 段