Genlis, était aussi attaché au Palais-Royal. Il avait un caractère plein
de douceur et de bonté, qui donnait un agrément infini à sa société.
Personne, à la Comédie-Française, ne jouait mieux que lui les rôles
d’amoureux, dans les pièces de Marivaux. M. le comte de Blot, mari de la
dame d’honneur, était, sans exception, l’homme le plus borné qu’on ait
jamais vu dans le monde. Voulant plaire à M. le duc de Chartres, il
mêlait à sa pédanterie une extrême prétention à la gaieté. Son ton
sérieux, et la lourdeur de ses plaisanteries lui donnaient une sorte
d’originalité très comique; on s’amusait de ses ridicules, et il était
persuadé qu’il avait le plus grand succès aux petits soupers du
Palais-Royal.
Le comte d’Osmont, spirituel, naturel et distrait, était aimé de tout le
monde.
M. le vicomte de Latour-du-Pin avait l’esprit orné, de la franchise, de
la gaieté, un caractère obligeant, des talents agréables; il jouait à
merveille les proverbes et la comédie.
Le vicomte de Clermont avait alors une jolie figure que gâtaient un peu
quelques tics désagréables. Il lisait beaucoup, mais il avait le malheur
de tout confondre, et de joindre à la manie de faire des citations
l’inconvénient de les faire presque toujours fausses.
Le baron de Poudens, premier maître-d’hôtel, était un excellent homme.
Étranger à toutes les inimitiés, il a passé quarante ans au Palais-Royal
sans se douter qu’il y ait eu dans tout cet espace de temps une seule
tracasserie. Il était persuadé que nous y vivions tous dans la plus
parfaite union, et que cette cour était composée, sans exception, des
meilleures gens du monde.
M. le marquis de Barbantane ne manquait pas d’esprit, mais il était
persifleur, avec une politesse poussée quelquefois à l’excès, et il
était peu communicatif.
On voyait encore souvent, les petits jours, au Palais-Royal, monsieur et
madame Duchâtelet, qui ont depuis péri sur un échafaud. M. Duchâtelet
était sérieux et silencieux, mais il avait, dit-on, beaucoup de mérite,
et il a laissé des mémoires qui montrent la plus belle âme. Madame
Duchâtelet eut toujours une conduite irréprochable, et ne se mêla jamais
d’une seule intrigue; ce fut elle que madame la duchesse de Grammont
défendit au tribunal révolutionnaire avec autant de courage que
d’énergie. M. de Talleyrand, qui à cette époque s’échappa de la France,
et vint en Angleterre où j’étais, nous conta ce détail et de la manière
la plus touchante. Madame de Grammont, appelée au tribunal, loin de se
défendre, ne songea qu’à son amie, qui, présente à cet interrogatoire,
les mains jointes et les yeux baissés, gardait un profond silence.
Madame de Grammont dit en propres termes: «Que vous me fassiez mourir,
moi qui vous méprise et qui vous déteste, moi qui aurais voulu soulever
contre vous l’Europe entière, que vous m’envoyiez à l’échafaud, rien
n’est plus simple; mais que vous a fait cet ange (en montrant madame
Duchâtelet), qui a toujours tout souffert sans se plaindre, et dont la
vie entière n’a été marquée que par des actions de douceur et
d’humanité?» On les envoya toutes les deux au supplice avec M.
Duchâtelet!...
A cette époque, on trouvait encore à la ville et à la cour ce ton de si
bon goût, cette politesse dont chaque Français avait le droit de
s’enorgueillir, puisqu’elle était citée, dans toute l’Europe, comme le
modèle le plus parfait de la grâce, de l’élégance et de la noblesse. On
rencontrait alors dans la société plusieurs femmes et quelques grands
seigneurs qui avaient vu Louis XIV; on les respectait comme les débris
d’un beau siècle; la jeunesse, contenue par leur seule présence,
devenait naturellement, auprès d’eux, réservée, modeste, attentive; on
les écoutait avec intérêt; on croyait entendre parler l’histoire. On les
consultait sur l’étiquette, sur les usages; contemporains de tant de
grands hommes en tout genre, ces vénérables personnages semblaient
placés dans la société pour maintenir les idées d’urbanité, de gloire,
de patriotisme. Sous les auspices de ces vénérables personnes, il
s’établit dans la société une secte très nombreuse d’hommes et de femmes
qui se déclarèrent partisans et dépositaires des anciennes traditions
sur le goût, l’étiquette et la morale; ils s’érigèrent en juges suprêmes
de toutes les convenances sociales, et s’arrogèrent exclusivement le
titre imposant de bonne compagnie. On n’exigeait que deux choses: un bon
ton, des manières nobles, et un genre de considération acquis dans le
monde, soit par le rang, la naissance ou le crédit à la cour, soit par
le faste, les richesses, ou l’esprit et les agréments personnels.
Cette société, dénigrante pour toutes les autres, excita contre elle
beaucoup d’inimitiés: l’on s’accorda unanimement à la désigner par le
titre de grande société, qu’elle a gardé jusqu’à la Révolution; ce qui
signifiait la mieux choisie et la plus brillante par le rang, la
considération personnelle, le ton et les manières; là se trouvaient, en
effet, réunies toute l’aménité et toutes les grâces françaises. La
politesse, dans ces assemblées, avait toute l’aisance et toute la grâce
que peuvent lui donner l’habitude prise dès l’enfance et la délicatesse
de l’esprit; la médisance était bannie de ces conversations générales.
Jamais la discussion n’y dégénérait en dispute. Là se trouvait, dans
toute sa perfection, l’art de louer sans fadeur, de répondre à un éloge
sans le dédaigner et sans l’accepter; de faire valoir les autres sans
paraître les protéger, et d’écouter avec une obligeante attention. Si
toutes ces apparences eussent été fondées sur la morale, on aurait vu
l’âge d’or de la civilisation.
Pour achever de peindre la grande société du XVIIIe siècle, il faut dire
encore que, dans ses comités les plus intimes, on voulait surtout de la
grâce, de la gaieté ou de l’originalité: la méchanceté était de mauvaise
compagnie.
Ce qu’on ne pardonnait jamais, ce que rien ne pouvait excuser, c’était
la bassesse ou des manières ou du langage, et celle des actions.
Cette grande société, ou la bonne compagnie, ne se bornait pas à
prononcer des arrêts frivoles sur le ton et les manières; elle exerçait
une police sévère très utile aux mœurs, elle réprimait, par sa censure
les vices que ne punissaient pas les tribunaux, la justice se chargeait
du châtiment des mauvaises actions, et la société de celui des mauvais
procédés. Sa désapprobation générale ôtait à celui qui en était l’objet
une partie de sa considération personnelle. On bouleversait une
existence par ces paroles terribles: «Tout le monde lui a fait fermer sa
porte.» Cette puissance était celle de l’honneur; elle fut souveraine
jusqu’à la Révolution, et les personnes qui l’exerçaient d’un
consentement unanime, sans opposition, comme sans révolte, avaient
d’autant mieux le droit de s’appeler exclusivement la bonne compagnie,
qu’elles n’abusèrent jamais de cet empire.
Dès les premiers jours de mon entrée au Palais-Royal, je fis les plus
tristes réflexions sur ma nouvelle existence, et tout sembla concourir à
les aggraver, et à augmenter la mélancolie que j’y avais apportée. Je ne
parlais qu’avec défiance et circonspection; je perdais ainsi l’espèce
d’agrément qu’on avait jusqu’alors tant loué en moi, le naturel et la
gaieté.
Après avoir passé six mois au Palais-Royal, j’avais éprouvé déjà tant de
noirceurs et de méchancetés, que je résolus de m’en éloigner. Madame la
duchesse de Chartres avait pris pour moi la plus vive amitié; elle me
faisait appeler sans cesse quand elle était seule dans son appartement:
faveur qu’elle n’accordait à aucune autre. Ma conversation et ma gaieté
lui plaisaient, et je trouvais très attachantes sa bonté, sa candeur et
sa sensibilité. On lui dit beaucoup de mal de moi: elle n’en crut rien:
elle me redit tout, elle me trouva de la modération, et, j’ose dire, de
la générosité.
Cette conduite fut appréciée par madame la duchesse de Chartres; elle
s’attacha à moi avec une espèce de passion qui a duré dans sa force plus
de quinze ans, et je puis dire, avec une parfaite vérité, que mon cœur y
a répondu avec toute l’énergie et tout le dévouement dont il est capable
quand il aime. Ce fut là le premier motif de l’ardente jalousie dont
j’ai été l’objet pendant neuf ans au Palais-Royal.
Déjà en butte à des calomnies, je pris le parti de faire un petit
voyage, espérant que mon absence, dans ce commencement de faveur,
prouverait que je n’avais nulle envie de dominer. J’avais depuis
longtemps promis à madame de Mérode d’aller la voir à Bruxelles.
J’engageai M. de Genlis à m’y mener; je demandai un congé, et nous
partîmes au milieu de l’hiver. Je respirai en me retrouvant avec une
amie charmante qui ne songea qu’à me rendre agréable le séjour de
Bruxelles. Le prince Charles, frère de l’empereur, était vice-roi des
Pays-Bas. Ce prince était aimable; il aimait les arts et les talents; il
eut beaucoup de grâce pour moi. Madame de Mérode avait une grande
maison. Nous logions chez elle, et j’y vis la société la plus brillante
de la ville, entre autres le prince et la princesse de Starenberg. Cette
dernière, quoique petite, laide et bossue, plaisait même par sa figure
remplie d’esprit et d’expression. Je n’ai vu à personne une manière de
conter plus amusante, plus d’agrément dans la conversation, un esprit
plus piquant; elle a fait de grandes passions, qui ont été également
constantes et malheureuses. Le prince de Chimay, d’une belle figure, et
jeune encore, était alors éperdument amoureux d’elle, et retenu à
Bruxelles depuis deux ans par cet attachement. L’homme le plus à la mode
et le plus spirituel de la cour du prince Charles était le prince de
Ligne, qui passait une grande partie de sa vie à Paris. La duchesse
d’Ursel, fille de la belle et vertueuse duchesse d’Aremberg, était, à
cette époque, dans la première fleur de la jeunesse: une fraîcheur
éclatante, une agréable physionomie, lui tenaient lieu de beauté; elle
était charmante par la gaieté, la douceur, et une égalité d’humeur qui
ne se démentait jamais. J’avais porté ma harpe; nous faisions de la
musique tous les soirs; on causait, on dansait, on faisait beaucoup de
déguisements, surtout pour m’attraper; chose qui a toujours été très
facile. Madame d’Ursel, en se noircissant ses cheveux blonds, en cachant
ses jolies dents avec une écorce d’orange artistement taillée à cet
effet, me fit croire pendant toute une soirée qu’elle était une dame
hollandaise nouvellement arrivée de La Haye. Nous passâmes ainsi trois
mois, qui s’écoulèrent pour nous d’une manière délicieuse. Enfin je
retournai au Palais-Royal, pour y trouver les mêmes inimitiés. Peu de
jours après mon arrivée, nous allâmes à l’Ile-Adam, chez M. le prince de
Conti. J’aimais particulièrement cette maison de prince, parce qu’on y
jouissait de la plus parfaite liberté. Le prince ne paraissait dans le
salon que le soir, deux heures avant le souper. Quand il n’allait pas à
la chasse, il passait ses journées dans l’appartement de madame la
comtesse de Boufflers. Toutes les dames étaient maîtresses de dîner dans
leurs chambres et d’y rester jusqu’au souper. M. le prince de Conti, âgé
alors de cinquante ans, avait la plus belle et la plus majestueuse
figure; il avait montré beaucoup de valeur et de talent à la guerre.
Protecteur ardent de tous ceux qui lui étaient attachés, il avait de
véritables amis; il était le seul prince du sang qui parlât bien au
Parlement, et qui eût de l’aisance et de la grâce à ses audiences. Il
aimait les arts, les lettres et les sciences; on a dit de lui qu’il
était le dernier des princes. Les chasses du cerf étaient d’un agrément
particulier à l’Ile-Adam; chaque halte était une fête, et durant tous
les voyages, nous jouions la comédie une fois par semaine.
Madame la comtesse de Boufflers passait pour la personne la plus
spirituelle de la société; elle était même auteur de plusieurs drames et
comédies, mais qui n’ont jamais été imprimés. Je l’ai beaucoup aimée;
elle, madame de Beauvau, madame de Puisieux et la maréchale de
Luxembourg, m’ont paru des modèles parfaits de l’amabilité, de la
politesse et de la grâce sociales.
Je me livrai à l’étude avec plus d’activité que jamais. J’ajoutai à mes
occupations celle de peindre des fleurs en miniature. Madame de Puisieux
m’avait demandé de lui donner une petite tabatière bien légère et bien
commune, qu’elle pût laisser toujours sur son métier. Je peignis pour un
dessus de boîte un chiffre en fleurs, entouré d’une guirlande, que je
fis mettre sur une boîte de bois de figuier. Ce petit ouvrage fut trouvé
si joli que tous mes amis m’en demandèrent; j’en fis dans ce temps plus
d’une douzaine de suite. Une des choses qui m’attachaient le plus à la
lecture, c’était la constance avec laquelle j’ai toujours fait des
extraits, et le plaisir extrême que je trouvais à en augmenter le
nombre. Je savais très-peu la géographie, je priai M. de Bomare de me
donner une maîtresse. Il me donna mademoiselle Thouin, sœur du premier
jardinier du Jardin du roi. Je persuadai à madame la duchesse de
Chartres d’apprendre la géographie, et je donnai à mademoiselle Thouin
cette illustre écolière, qu’elle a gardée plus de trois ans. Madame la
duchesse de Chartres avait été élevée au couvent par la vieille et
vertueuse marquise de Sourcy, qui lui avait donné ce qui vaut mieux que
des grâces et des talents, car elle avait imprimé dans sa belle âme les
sentiments les plus religieux et les meilleurs principes. Mais
d’ailleurs madame de Sourcy, n’ayant nulle instruction, n’avait pu en
donner à son élève, qui ne savait même pas l’orthographe. J’entrepris de
la lui apprendre; je lui en donnai régulièrement des leçons pendant plus
de dix-huit mois; je lui en donnai aussi d’histoire et de mythologie. Un
peintre, qui avait fait le portrait de mes filles, me parla d’un jeune
Polonais appelé M. Méris. J’imaginai de faire faire, pour l’instruction
de madame la duchesse de Chartres, une suite de petits tableaux
historiques représentant les plus beaux traits de l’histoire grecque et
romaine. On en fournissait quatre par mois, que madame la duchesse de
Chartres ne payait que dix-huit francs pièce, et c’était assurément pour
rien. Elle les faisait encadrer à mesure, et sur tous j’écrivais de ma
main, derrière le petit tableau, l’explication du sujet avec détail, et
d’une écriture très-fine. Elle en eut ainsi cent quinze qu’elle plaça
dans un cabinet, et qui furent admirés de tous ceux qui les virent. Je
servais aussi de secrétaire à madame la duchesse de Chartres; j’écrivais
tous ses billets et toutes ses lettres, qu’elle copiait ensuite de son
écriture. Il ne lui survenait rien, hors de l’ordre commun de tous les
jours, qu’elle ne m’en fît part, et qu’elle ne m’envoyât chercher pour
me consulter ou pour me confier ce qui l’intéressait. Il lui est arrivé
très souvent de m’envoyer mademoiselle Lefèvre, une de ses femmes de
chambre, à deux ou trois heures du matin, quand je n’avais pas pu la
voir dans la journée, pour me demander en grâce d’écrire un billet ou
une lettre, qu’elle voulait qui fût portée le lendemain matin. Comme je
me couchais tard, communément j’étais levée; et plusieurs fois
mademoiselle Lefèvre m’a fait réveiller. Dans ces occasions madame la
duchesse de Chartres m’écrivait, et longuement, ce qu’elle désirait de
moi: souvent ce n’était que pour me confier quelque chose qui lui
faisait de la peine; et, dans ce cas, s’il n’était pas excessivement
tard, je descendais chez elle. Tous ses soins ne m’empêchaient pas
d’entretenir mon adresse des doigts, de faire de jolis ouvrages de
broderie de tous genres, de cultiver toujours la musique avec la même
ardeur, et d’y joindre la nouvelle étude de l’histoire naturelle, et
l’occupation de former un cabinet de coquillages, de madrépores, de
minéraux et de cailloux, qui devint très beau par la suite, et qui a été
confisqué et très bien vendu au profit de la nation, avec tout ce que
j’avais à Belle-Chasse.
Lorsque l’été vint, nous allâmes à Chantilly, où M. le prince de Condé
eut des grâces toutes particulières pour moi. Il se mettait toujours à
table à côté de moi, et me demandait ce que je souhaitais que l’on fît
le lendemain; si je désirais que l’on soupât à l’Ile-Sylvie ou à
l’Ile-d’Amour; où je voulais que fût le rendez-vous de la chasse du
cerf, etc. M. le prince de Condé avait alors trente-cinq ou trente-six
ans; il était borgne, mais l’œil dont il ne voyait pas n’avait rien
alors de défectueux. Sa figure était mieux que mal; il avait quelque
chose de faux dans la physionomie, et cette physionomie peignait son
caractère, qui était extrêmement dissimulé. Il avait montré à la guerre
une valeur digne du petit-fils du grand Condé, ce qui lui donnait une
juste considération dans l’armée. Tous les militaires le révéraient; il
a toujours joué le noble rôle de se déclarer leur protecteur. Ce prince
ne manquait pas d’esprit; il écrivait bien, et sa conversation,
lorsqu’il était à son aise, était agréable; cependant il avait, dans le
grand monde, de la timidité, il parlait mal en public; il était
ambitieux. Il était excessivement vindicatif; il se trouvait une sorte
de plaisir dans sa haine: c’est le seul homme que j’aie vu constamment
sourire lorsqu’on lui parlait d’une personne qu’il haïssait, ou
lorsqu’il la voyait, et ce sourire était affreux, rien ne peut en donner
l’idée.
M. le duc de Bourbon avait une belle tournure, et l’éclat de son teint
lui tenait lieu de beauté; il a toujours été rempli de bonté pour moi.
Madame la duchesse de Bourbon était à ce voyage; elle avait beaucoup de
grâce, de l’esprit, des talents, et une belle âme, mais dans les idées
une singularité que son institutrice n’avait nullement rectifiée, et qui
ôtait beaucoup de justesse à sa manière de voir et de juger. Très
prévenue contre moi par madame de Barbantane, elle me traitait avec une
extrême sécheresse; ses préventions durèrent jusqu’à la Révolution; ses
bontés m’ont bien dédommagée depuis de cette injustice.
J’eus l’hiver d’ensuite une grande distraction dans mes études
particulières: Gluck vint à Paris pour y faire jouer ses opéras. Les
loges du Palais-Royal donnaient dans les appartements du palais; en
sortant de dîner je n’avais qu’une porte de la salle à manger à ouvrir
pour être dans une de nos loges. Cette commodité, mon goût passionné
pour la musique, et le plaisir extrême de voir Gluck à toutes les
répétitions se mettre en colère contre les acteurs et les musiciens, et
leur donner à tous d’excellentes leçons, me faisait passer toutes mes
après-dîners dans une loge; Gluck venait deux fois la semaine avec
Monsigny, M. de Monville et Jarnovitz, le célèbre violon, faire de la
musique chez moi; il me faisait chanter tous ses beaux airs, et jouer
sur la harpe ses ouvertures, entre autres celle d’_Iphigénie_, que
j’aimais avec enthousiasme. On imagine bien que je me déclarai
Gluckiste, et que je me moquai de toutes les disputes sur Gluck et
Piccini. Je sentis enfin, au mois de mars de cet hiver, que la musique,
Gluck et l’Opéra prenaient beaucoup trop d’ascendant sur moi. Je fis vœu
de ne plus aller à l’Opéra et aux spectacles que lorsque je serais
forcée, par ma place, d’y suivre madame la duchesse de Chartres. Ce fut
pour moi un très grand sacrifice, car j’ai été parfaitement fidèle à ce
vœu. Je voyais très souvent M. de Fleurieu, qui a été depuis dans le
ministère; il me remit à l’étude de l’italien, qu’il savait
parfaitement. Je n’ai jamais connu personne d’un caractère aussi
obligeant; il était d’une adresse extrême; il savait faire des montres
comme un horloger; il se chargeait de nettoyer et de raccommoder celles
de ses amis; en outre il tournait, et il faisait d’ailleurs mille jolies
choses. Un jour qu’il arriva chez moi, il me trouva occupée à faire
garnir de fleurs, en ma présence, par ma femme de chambre et une fille
de boutique de ma marchande de modes, une robe que je voulais absolument
avoir pour le lendemain. M. de Fleurieu donna son avis; ensuite il se
mit à l’ouvrage, taillant, cousant aussi bien que la meilleure ouvrière,
et tout cela avec un sérieux et une simplicité qui me faisaient rire aux
larmes; il me grondait de cette gaieté, en disant que cela nous faisait
perdre du temps. J’avais fait fermer ma porte, et nous travaillâmes avec
acharnement depuis sept heures du soir jusqu’à une heure après minuit,
avec le seul relâche d’un petit souper, qui ne dura pas un quart
d’heure. La robe fut achevée; elle eut le lendemain le plus grand
succès, tout le monde la trouva charmante.
J’avais pris aussi un maître de langue anglaise; et comme j’avais une
très grande mémoire, je lisais couramment les poètes au bout de cinq
mois. Je ne perdais pas un moment; quand j’allais à Versailles, je
m’arrangeais pour y aller communément toute seule, afin de pouvoir lire
en voiture. J’écrivais tous mes extraits dans des petits livres blancs;
j’en portais toujours un sur moi, afin de lire quelque chose dans les
petits moments perdus. J’avais entendu conter que M. d’Aguesseau avait
fait en plusieurs années quatre volumes in-4º, en employant douze ou
quinze minutes tous les jours que madame d’Aguesseau mettait constamment
à se rendre dans la salle à manger, depuis l’annonce du dîner. Je
profitai de cet exemple. L’heure du dîner du Palais-Royal était fixée à
deux heures, mais madame la duchesse de Chartres n’était jamais prête
qu’un quart d’heure après, et quand je descendais à l’heure convenue, il
fallait toujours attendre quinze ou vingt minutes. Je chargeai un valet
de chambre de venir m’avertir quand elle passait dans le salon. J’étais
toute prête à deux heures précises, et jusqu’au moment où l’on venait me
chercher, j’employais ce temps à écrire à main posée, d’une écriture
très fine, un choix de vers de différents auteurs, ce qui avait formé,
quand je suis sortie du Palais-Royal, un recueil de mille vers, qui est
très curieux. Il commence par les vers les plus gothiques et les plus
anciens que nous ayons. J’allais à peu près tous les quinze jours au
Jardin du roi, voir mon amie mademoiselle Thouin. Un jour que j’étais
avec elle et M. Thouin, son frère, dans les serres, j’y vis arriver un
jeune homme de quatorze ou quinze ans, d’une figure charmante, qui,
venant à moi, me dit que son père avait un désir passionné que j’allasse
chez lui, pour me faire voir deux ou trois petits animaux singuliers qui
n’étaient pas dans la ménagerie, et ce père était M. de Buffon. Je fus
ravie de cette prévenance d’un homme dont j’admirais tant les ouvrages.
Le jeune Buffon me donna la main, et me conduisit chez son père, qui me
reçut avec une cordialité et une grâce de bonhomie qui achevèrent de me
gagner tout à fait le cœur. Une chose très extraordinaire, c’est que M.
de Buffon, dont le style est si harmonieux, n’aimait pas la poésie.
Fénelon, écrivain moins parfait, mais dont le style a tant d’harmonie,
offrait la même singularité. M. de Buffon m’a dit qu’il n’a commencé à
écrire comme auteur, à être remarqué, qu’à l’âge de quarante-quatre ou
quarante-cinq ans.