l’écrit du roi n’était rien, si l’on différait à en profiter, que Louis
XIV s’était rétracté pour Mademoiselle de Montpensier, que l’on avait
plus à craindre encore pour un si long délai. M. le duc d’Orléans montra
de justes craintes du mécontentement de son fils; ma tante répondit que
l’on prendrait toutes les précautions nécessaires pour lui cacher ce
secret, et enfin il fut décidé que le mariage secret se ferait
sur-le-champ. On montra à l’archevêque le consentement du roi, et ce fut
lui, qui, à minuit, leur donna secrètement, dans sa chapelle, la
bénédiction nuptiale. Les témoins furent le vicomte de La Tour du Pin et
M. de Damas, chambellans de M. le duc d’Orléans. Le secret leur fut
demandé; ils le gardèrent trois semaines, et n’en convinrent ensuite que
parce que la vanité de madame de Montesson le confia à plusieurs
personnes, et en outre le trahit de mille manières.
A l’imitation de madame de Maintenon, qui regardant avec raison toute
espèce de titre au-dessous d’elle, n’en voulut plus après avoir épousé
Louis XIV, ma tante rejeta le titre de marquise qu’elle avait toujours
porté; elle ordonna dans sa maison, et elle pria ses amis de ne plus
l’appeler que madame de Montesson tout court. M. le duc d’Orléans,
persuadé par elle qu’il y avait de la dignité à ne point cacher ce qui
était, la fit traiter en princesse par tous ses chambellans. M. le duc
de Chartres apprit bientôt la vérité; sa colère fut extrême, il eut une
explication avec M. le duc d’Orléans, il montra beaucoup d’indignation
et de ressentiment, M. le duc d’Orléans se fâcha: ils furent quinze
jours sans se voir.
M. le duc de Chartres avait déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds
chez madame de Montesson; néanmoins il y retourna, il y soupa deux ou
trois fois dans l’hiver, ce qui a continué tous les ans. Cette conduite
était indulgente et convenable; mais elle ne satisfit nullement ma
tante. Elle aigrit de plus en plus son père contre lui. Les plus
funestes préventions prises contre ce malheureux prince ont été données
par elle.
Bientôt après, le mariage de M. le duc de Chartres avec la fille du duc
de Penthièvre fut décidé.
Madame de Montesson, par un motif particulier qui ne se rapportait qu’à
elle, désirait extrêmement que j’entrasse au Palais-Royal, et elle
n’avait nul besoin d’employer son crédit pour cela; M. le duc d’Orléans
le désirait personnellement; je lui plaisais, et il pensait que je ne
serais pas tout à fait inutile à l’agrément des longs voyages de
Villers-Cotterets. D’ailleurs, j’avais beaucoup de droit pour prétendre
à une place auprès de madame la duchesse de Chartres; la réputation de
légèreté et de galanterie de M. le duc de Chartres avait donné à M. le
duc de Penthièvre le plus grand éloignement pour cette alliance. M. de
Puisieux, avec beaucoup de zèle et de persévérance, parvint à le
décider. M. le duc d’Orléans reconnaissait hautement lui devoir cette
obligation. Ma tante me dit qu’il ne tiendrait qu’à moi d’avoir une
place de dame au Palais-Royal si je la demandais.
Je trouvais la duchesse de Chartres charmante de figure et de caractère,
car on n’a jamais vu de jeune princesse plus naturellement obligeante et
d’une bonté plus parfaite. Je confiai à madame de Puisieux, à qui je
n’en avais jamais parlé, tout ce qu’on m’avait dit à ce sujet; je lui
détaillai tous les avantages de cette place quand on avait des enfants:
des régiments dont les princes disposaient, et qui étaient toujours
donnés aux enfants ou aux gendres des dames; leurs propres places
qu’elles pouvaient céder à leurs filles ou à leurs brus, la protection
des princes, etc. Madame de Puisieux m’écouta attentivement; elle fut
combattue par deux idées: l’une, de notre séparation, et l’autre des
succès brillants qu’elle se figurait que je devais avoir dans une cour
célèbre par sa magnificence, son bon goût et son éclat. Quoiqu’elle eût
été jadis la plus charmante personne de la cour, par son esprit et par
sa rare beauté, je suis bien sûre qu’elle n’avait jamais eu pour elle la
vanité qu’elle avait pour moi; elle y sacrifia, dans cette occasion, son
bonheur et le mien!
Je pourrais dire que je ne fus déterminée que par l’intérêt de mes
enfants, que cette résolution me coûta et qu’elle fut un sacrifice
maternel: il est certain que je comptais pour beaucoup les avantages
brillants que j’en pouvais retirer pour l’établissement de mes enfants,
mais quand je n’aurais point eu d’enfants, j’aurais désiré cette place.
J’avais pour madame de Puisieux une affection véritablement filiale.
Malgré la peine extrême qu’elle éprouvait à se séparer de moi, elle
engagea M. de Genlis à faire la démarche nécessaire pour cette place,
qui était de la demander à M. le duc d’Orléans. M. de Genlis ne s’en
souciait pas, et il déclara qu’il ne consentirait à me laisser entrer au
Palais-Royal, que s’il y était attaché lui-même. Il demanda et obtint la
place de capitaine des gardes de M. le duc de Chartres; c’était une des
premières places de la maison; elle valait six mille francs; j’eus en
même temps celle de dame, qui en valait quatre. Au fond de l’âme,
j’étais charmée d’entrer dans cette cour brillante, dont le bon air et
l’élégance m’avaient séduite; je portais au Palais-Royal une réputation
irréprochable, et j’allais commencer une nouvelle carrière. J’y voyais
confusément beaucoup d’écueils et de dangers; mais j’y voyais de
l’éclat..., et je me laissais entraîner par la vanité, par la curiosité
et par la présomption. Enfin le jour où je devais entrer au Palais-Royal
arriva.
Comme mon logement n’était point encore prêt, je logeai d’abord dans ce
qu’on appelait les petits appartements de M. le Régent. Ils avaient
encore les mêmes décorations; tous les panneaux et l’alcôve de la
chambre à coucher étaient en glaces, avec des baguettes dorées; ils
étaient au bout de la grande galerie, au premier, et ils avaient un
petit escalier dérobé et une petite porte qui donnait sur la rue de
Richelieu: ce fut par là que j’y entrai. En tournant dans cette rue, mon
cocher, voulant couper un fiacre, passa sur une borne. La secousse fut
très violente; je crus que nous versions et que nous allions être
fracassés, et je m’écriai:--Grand Dieu! quel présage! mais j’en fus
quitte pour la peur. J’entrai dans cet appartement, que je n’avais
jamais vu, avec une tristesse et un serrement de cœur inexprimables. Je
m’assis dans la chambre, et toutes ces glaces, toute cette magnificence
de boudoir me déplurent à l’excès.
La société du Palais-Royal était alors la plus brillante et la plus
spirituelle de Paris.
Il y avait en femmes madame de Blot, dame d’honneur de la princesse.
Elle n’était plus jeune, mais elle avait encore une grande élégance par
sa jolie taille et sa manière de se mettre. Il y avait en elle deux
personnes fort différentes: quand elle se trouvait dans l’intérieur
d’une petite société, et sans prétentions, elle était gaie, rieuse,
naturelle et fort aimable; quand elle voulait paraître et briller, elle
devenait affectée, elle dissertait au lieu de causer, elle soutenait des
thèses fort ennuyeuses sur la sensibilité et l’élévation des sentiments.
Si l’avarice pouvait laisser quelque grandeur dans le caractère, madame
de Blot aurait pensé noblement; mais j’ai connu peu de personnes plus
intéressées et plus ambitieuses; enfin, elle attachait la plus grande
importance aux manières, au bon ton et à la politesse. Mes autres
compagnes étaient madame la vicomtesse de Clermont-Gallerande,
auparavant comtesse des Choisi, remariée nouvellement en secondes noces.
Elle avait fort mal vécu avec son premier mari, tué à la bataille de
Minden; elle était, à sa mort, fort jeune et fort belle; elle n’avait
point de fortune; M. de Clermont, chambellan de M. le duc d’Orléans,
l’épousa par amour, malgré ses parents, et surtout parce que M. le duc
d’Orléans le voulait. Madame des Choisi était belle encore, mais peu
agréable et surtout trop grasse. Je n’ai jamais connu de femme plus
humoriste et plus capricieuse. Quoiqu’elle eût peu d’esprit, elle avait
quelquefois des saillies originales et plaisantes; il y avait en elle du
naturel, de la singularité, quelque chose de piquant; elle contait
quelquefois très agréablement. Elle fut mariée très jeune à M. des
Choisi, qui était beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’extérieur,
dit-on, avait quelque chose de repoussant et de rébarbatif; madame des
Choisi contait de lui, et d’une manière très plaisante, plusieurs
anecdotes, entre autres celle-ci: mariée depuis dix-huit mois, elle
entrait dans sa seizième année lorsque M. des Choisi, qui venait
d’acheter une terre à cinquante lieues de Paris, voulut y aller passer
huit mois et y emmener sa femme avec lui; madame des Choisi qui n’avait
jamais quitté le Palais-Royal, fut au désespoir d’aller se confiner dans
un vieux château; elle regarda ce voyage comme l’acte du plus barbare et
du plus intolérable despotisme; montée en voiture, elle essuya ses
pleurs et n’osa plus se plaindre, car M. des Choisi, disait-elle, avec
son mouchoir cramoisi noué autour de sa tête (c’était son costume de
voyage), avait une figure si terrible et lui lançait des regards si
foudroyants, que l’effroi qu’il lui inspirait lui fit presque oublier
ses douleurs. Au milieu de la première journée on passa dans une ville
dont M. des Choisi, qui était curieux, voulut aller voir les monuments;
il proposa à sa femme de le suivre. Elle répondit qu’elle était déjà si
fatiguée, qu’elle n’avait besoin que d’un peu de repos: il la déposa à
l’auberge de la poste. Lorsqu’elle fut seule dans une chambre, elle se
livra, sans contrainte, à toute l’impétuosité de son chagrin; un
demi-quart d’heure après l’hôtesse survint pour lui offrir quelques
rafraîchissements, et elle fut étrangement surprise, en voyant cette
jeune dame gémissante et baignée de larmes; elle l’interrogea; et madame
des Choisi imagina de lui faire croire qu’elle était enlevée par un
vilain Turc, qui la conduisait dans son sérail à Constantinople.
L’hôtesse fut également épouvantée et touchée de ce récit:--Cela ne
m’étonne pas! s’écria-t-elle; ce Turc ne se gêne pas; car il n’a même
pas quitté son turban, qui nous à paru si singulier. Elle proposa de
s’adresser aux magistrats, et de faire arrêter ce méchant Turc; madame
des Choisi s’y opposa, en disant qu’elle était résignée à son sort.
L’hôtesse insista; madame des Choisi, afin de se débarrasser d’elle, lui
demanda un quart d’heure pour faire ses réflexions, assurant que le Turc
ne reviendrait que dans trois heures. L’hôtesse alla répandre l’alarme
dans toute la maison; et les servantes et les valets jurèrent qu’ils ne
souffriraient pas que le Turc emmenât la jeune dame pour en faire une
«hérétique païenne». M. des Choisi revint quelques instants après; on
lui déclara nettement qu’il n’enlèverait pas la jeune personne, que
l’hôtesse et toute sa maison la prenaient sous leur protection, et qu’il
pouvait retourner tout seul en Turquie. M. des Choisi appela ses deux
domestiques; et, comme le tumulte rendait toute explication impossible,
on se disposait à combattre, lorsque madame des Choisi, qui avait
entendu tout le bruit, parut inopinément, en conjurant l’hôtesse et les
domestiques de mettre bas les armes. On obéit d’autant plus promptement,
que le couteau de chasse tiré de M. des Choisi, son air intrépide, et
celui de ses deux domestiques avaient déjà fort ébranlé le courage des
assaillants.
M. des Choisi questionna sa femme; elle avoua tout en présence de
l’hôtesse, qui fut toujours persuadée de la véracité du premier récit,
fait par une dame si jeune et si naïve.
La comtesse de Polignac, fille de la comtesse de Rumin, était, après
moi, la plus jeune des dames de madame la duchesse de Chartres: elle
était veuve depuis deux ans. La comtesse de Polignac n’était pas jolie,
mais l’extrême petitesse de sa taille, un pied imperceptible, de petites
mains charmantes, une physionomie agréable et quelque chose d’enfantin
dans ses manières donnaient à toute sa personne de la grâce et de la
gentillesse.
Il y avait encore au Palais-Royal quelques dames qui avaient été
attachées à la feue duchesse d’Orléans; elles avaient conservé leurs
logements, et elles venaient souvent dîner et souper chez la jeune
princesse. L’une de ces dames était madame la marquise de Barbantane, de
l’âge de madame de Blot, et l’une de ses amies intimes. Elle avait été
dame de la feue duchesse, et depuis gouvernante de madame la duchesse de
Bourbon, sœur de M. le duc de Chartres. La jeune princesse ne fut remise
qu’à quinze ans entre ses mains, elle y resta jusqu’à son entrée dans le
monde, qui fut deux ou trois ans après mon arrivée au Palais-Royal. On
disait que madame de Barbantane avait eu une jolie figure, il ne lui en
restait rien à cette époque; elle avait le nez d’un rouge éclatant, une
tournure commune, et un maintien sec et affecté. Elle se déclara mon
ennemie dès notre première entrevue, elle l’a toujours été depuis; ainsi
je ne dirai rien de son caractère, je dois à cet égard me récuser. La
vieille marquise de Polignac, dont le visage ressemblait parfaitement à
celui d’un singe, était vive, naturelle, spirituelle et piquante. Elle
connaissait parfaitement le monde, elle savait qu’il tolère, sans les
tourner jamais en ridicule, les torts et les travers des gens d’esprit
qui ont de l’audace et qui conservent un maintien assuré dans les
situations embarrassantes: un homme de beaucoup d’esprit, M. de Valence,
me disait un jour:--Avec de l’audace, de l’esprit et certaines phrases
d’un effet sûr, on mène le monde.
Madame la comtesse de Rochambault, autre vieille dame, gouvernante des
enfants des princes de la maison dans leur première enfance, était déjà
fort âgée, mais elle avait la plus belle vieillesse que j’aie vue.
C’était la récompense d’une vie sage, pure, irréprochable; elle avait
une piété sincère, et une gaieté charmante et toujours égale; sa mémoire
était inépuisable en anecdotes courtes et plaisantes. Je ne l’ai jamais
entendue en répéter une, à moins qu’elle ne lui fût redemandée.
Incapable, par caractère et par principes, de faire une méchanceté, elle
était aussi bonne qu’aimable.
La vieille comtesse de Montauban, mère de madame de Clermont, était
aussi une bonne personne, mais qui n’avait de remarquable qu’une
gourmandise et une distraction plaisantes. Elle ne manquait pas
d’esprit, elle était même auteur; elle avait fait imprimer un conte
oriental de sa composition, insipide production, mais qui cependant
n’était point ridicule. Elle était très joueuse. Un jour, en jouant au
pharaon, elle fit ce qu’on appelle un paroli de campagne, c’est-à-dire
mal à propos à son avantage. Le banquier le remarqua et lui en fit avec
politesse l’observation; elle répondit sans s’émouvoir:--Cela peut être,
mais c’est un empressement bien pardonnable à un ponte. Une autre fois,
un gros joueur, debout derrière elle, passa le bras par dessus son
épaule pour prendre une énorme quantité de louis qu’il venait de gagner;
en retirant le bras il en laissa tomber la moitié dans le dos de madame
de Montauban, qui se retourna en lui disant:--Eh quoi! monsieur, me
prenez-vous pour une Danaé? Elle se releva pour se secouer, et faire
retomber cette pluie d’or; le joueur prétendit qu’elle faisait le gros
dos, pour qu’il ne pût avoir qu’une partie de la somme. Madame de
Montauban, fatiguée, se remit au pharaon, en disant fort judicieusement
que l’on donnait vingt-quatre heures pour payer les dettes du jeu; en se
déshabillant, elle retrouva quelques louis qui furent ponctuellement
renvoyés.
J’ai maintenant à peindre les hommes du Palais-Royal, et je dois
commencer par le prince.
M. le duc de Chartres était alors dans tout l’éclat de sa première
jeunesse, avec un visage déjà gâté, et par le sang qu’il avait reçu de
sa mère, et par une vie licencieuse; l’ensemble de sa figure était
noble, leste, et d’une grande élégance. Son gouverneur, le comte de Pont
Saint-Maurice, ne s’était attaché qu’à trois choses: à lui donner de la
politesse, des manières agréables, et un bon ton; il avait laissé le
soin du reste aux autres instituteurs. Ces derniers eussent été fort
capables de donner au jeune prince une solide instruction; mais le
gouverneur faisait si peu de cas de la culture de l’esprit, que le
prince, qui s’en aperçut de bonne heure, trouva fort commode d’adopter
cette indifférence. M. de Foncemagne, de l’Académie française, homme de
lettres fort distingué, fut son sous-gouverneur; l’abbé Alary,
ecclésiastique vertueux, instruit et spirituel, fut son précepteur. Ces
deux instituteurs exhortèrent en vain à l’application leur élève, et se
plaignirent inutilement au gouverneur de son indolence. M. de Pont,
satisfait de son ton et de ses manières, laissa trop voir qu’il mettait
fort peu de prix à tout le reste. M. de Foncemagne et l’abbé Alary ne
donnaient des leçons que pour la forme, voyant bien qu’elles n’étaient
d’aucune utilité, et le prince n’apprit rien. Il ne manquait néanmoins
ni d’esprit, ni de mémoire et d’intelligence, et il annonçait des
inclinations bienfaisantes; en voici un trait que m’a conté M. de
Foncemagne. Le prince était dans sa quinzième année, et déjà il recevait
en audience, le matin, les hommes qui sortaient de celle de M. le duc
d’Orléans. Dans ce nombre se trouvaient des officiers de tous grades des
régiments des deux princes. M. le duc de Chartres en remarqua un qui
l’intéressa par sa belle physionomie et son air mélancolique. On lui dit
qu’il était d’une extrême pauvreté, parce qu’il se refusait tout pour
faire subsister sa mère et ses deux sœurs, qui n’avaient que lui pour
appui. Après ce récit, M. le duc de Chartres amassa deux mois de ses
menus-plaisirs sans en rien dépenser, ce qui lui fit quarante louis;
mais il était fort embarrassé de la manière dont il les donnerait,
lorsqu’il reçut des dragées de baptême: alors il fit des cornets de
dragées, dans l’un desquels il mit les quarante louis, et lorsque le
pauvre officier vint à son audience, le jeune prince dit en plaisantant
qu’ayant reçu des dragées il en voulait distribuer des cornets à tout le
monde, ce qu’il fit. Le pauvre officier trouva le sien si lourd qu’il
fit un mouvement de surprise; le jeune prince, par un signe, lui imposa
silence; mais, sorti du Palais-Royal, sa reconnaissance fut plus
indiscrète que sa surprise; il conta cette histoire, qui fut
généralement sue.
Lorsque l’éducation du jeune prince fut terminée, M. le duc d’Orléans,
loin de donner à son fils des amis vertueux, l’encouragea à se lier
intimement avec les jeunes gens les plus étourdis et les plus dissipés
de la cour, le chevalier de Coigny, messieurs de Fitz-James, de
Conflans, etc. Cependant le jeune prince distingua de lui-même un homme
sage et raisonnable plus âgé que lui de quatorze ans; c’était le
chevalier de Durfort, attaché au Palais-Royal. M. le duc de Chartres
s’attacha sincèrement à lui; c’est le seul homme qu’il ait véritablement
aimé, quoique le chevalier n’ait jamais voulu être de ses parties
clandestines.
En entrant dans le monde à dix-sept ans, M. le duc de Chartres fut
extrêmement frappé de l’affection et de la pruderie des dames du
Palais-Royal qui formaient la société de son père, et pour déjouer cet
étalage de sentiments exagérés, il s’amusa à soutenir les thèses
opposées: il affecta l’insensibilité, l’insouciance et la légèreté dans
les choses où il est le moins permis d’en avoir. Cette espèce de
contrariété devint une pernicieuse habitude, qui peu à peu altéra la
justesse de son esprit et la bonté naturelle de son cœur. Comme il
mettait dans ses discussions beaucoup de politesse, de finesse et de
gaieté, les rieurs étaient toujours de son côté; la secte sentimentale,
souvent déconcertée, prit beaucoup d’humeur et de dépit contre lui; elle
se vengea en décriant son cœur, et porta ainsi les premières atteintes à
sa réputation. Il fut bientôt reçu dans le monde que M. le duc de
Chartres avec de l’esprit, de la grâce, un ton parfait, et des manières
agréables et nobles, avait l’âme la plus insensible et la plus dure, ce
qui n’était nullement. On lui prêta beaucoup de torts imaginaires, on le
calomnia; il le sut, et au lieu de chercher à ramener l’opinion, il prit
le funeste parti de la mépriser et de la braver.
Voici quels étaient les autres hommes du Palais-Royal.
J’ai déjà parlé du comte de Pont Saint-Maurice, qui avait été gouverneur
de M. le duc de Chartres. Il avait, à cette époque, environ cinquante
ans, la plus belle figure, l’air le plus majestueux; rien n’était plus
noble que son ton et ses manières, et malgré une profonde ignorance, sa
conversation n’était point sans agrément. Madame de Pont, sa femme,
veuve d’un riche financier (M. Mazade), l’avait épousé par amour; elle
était fort belle encore, mais sa figure était insipide et manquait de
noblesse; M. et madame de Pont offraient un parfait tableau de l’amour
conjugal, et jusque dans les plus petits détails de la vie, ils étaient
tellement inséparables qu’ils se plaçaient toujours à côté l’un de
l’autre, et même dans les repas de la plus grande cérémonie. Le comte de
Pont avait un talent véritablement unique pour jouer la comédie. Je
crois déjà avoir parlé de son étonnante perfection dans le rôle du
_Misanthrope_.
Le chevalier de Durfort avait peu d’esprit, mais de l’instruction, des
manières fort nobles, et avec les femmes une galanterie de fort bon
goût; aussi avait-il beaucoup de succès auprès d’elles.
Le comte de Thiars, frère du comte de Bissy, passait pour être l’homme
le plus aimable de la société. Malgré une laideur remarquable, il avait
inspiré des passions célèbres; il n’avait qu’une sorte d’esprit, celui
de la conversation, et c’est assez pour le monde; il faisait de
mauvaises chansons de société, dont les vers manquaient souvent de
mesure et de rimes; c’est encore assez pour charmer quelques femmes. Il
avait composé un détestable petit roman qu’il eut la prudence de ne
jamais publier.
M. de Thiars ne m’a jamais pardonné de n’avoir pas admiré et prôné cet
ouvrage. Au reste, M. de Thiars était en effet, dans la société,
piquant, amusant, d’une gaieté douce, spirituelle, et en tout fort
aimable.
Le comte de Shomberg avait beaucoup d’esprit et d’instruction, et un
caractère très loyal; quoiqu’il ne fût pas laid, il avait dans sa
figure, dans son ton et dans sa conversation, quelque chose de fade, et
je ne sais quelle gaucherie dans les manières qui le rendaient
désagréable; il savait des millions de vers, et il les déclamait
ridiculement. Ma tante eut la fantaisie de jouer _Zaïre_, ce qui
s’exécuta à Bagnolet, dans une maison que M. le duc d’Orléans y avait
alors. M. de Shomberg se chargea du rôle d’Orosmane, et certainement on
ne reverra jamais un tel Orosmane. Ma tante joua pitoyablement Zaïre, ce
qui était bien excusable avec un semblable Orosmane. Nous l’avions
trouvé très mauvais aux répétitions, mais il se surpassa à la
représentation. Il était admirateur passionné de Voltaire. Il se vantait
d’être athée, et, ainsi que Hobbes, il avait une peur invincible des
revenants. Dès qu’il rencontrait un enterrement, ou que quelqu’un de sa
connaissance mourait, il faisait coucher son valet de chambre pendant
cinq ou six jours à côté de son lit. Ce fut lui qui eut avec M. Lefort,
un officier de son régiment, ce fameux duel où tous les deux, à genoux
sur un manteau, tirèrent en même temps un coup de pistolet. M. Lefort
fut tué raide; M. de Shomberg, qui ne fut pas effleuré, paya toute sa
vie une pension à sa veuve, et l’éducation de ses enfants. Il n’aimait
que la société des femmes; n’ayant jamais eu de succès personnel auprès
d’elles, il prit le parti de se contenter du rôle de confident. Il avait
une manière si affectueuse de prendre part à tous leurs intérêts
particuliers, de quelque genre qu’ils fussent, qu’il se rendait
véritablement nécessaire; d’ailleurs, soit par système, soit par
bonhomie, il savait persuader qu’il croyait tout ce qu’on lui disait, et
qu’il ne soupçonnait jamais l’exagération, les réticences et l’artifice.
Au milieu de tout cela, il avait toujours pour une de ses amies une
passion malheureuse qu’il ne déclarait jamais, que l’on voyait
clairement, et dont on lui savait gré.