Ma grand’mère mourut à la fin de l’hiver; non seulement elle ne me

laissa pas dans son testament la plus légère marque de souvenir, mais

elle emporta au tombeau la légitime de ma mère!... M. de Montesson

mourut très peu de temps après. C’était un homme de la plus monstrueuse

grosseur qu’on ait jamais vu. Il m’a toujours paru un très bon homme; ma

tante en comptait plaisamment mille traits d’avarice, entre autres qu’à

sa fête et au jour de l’an, sa seule galanterie était de lui avancer un

quartier de sa pension. Au reste il avait une fort bonne maison; il n’y

était pas gênant, car il n’y paraissait que pour se mettre à table, ne

parlait presque pas, disparaissait après le repas. Il donnait à ma tante

quatre chevaux, dont elle disposait uniquement, et il lui laissait une

entière et parfaite liberté. Il avait soixante-dix-huit ans, et

quatre-vingt mille livres de rentes, quand ma tante, dans sa

dix-neuvième année, le préféra à tout autre... Ma tante, pendant sa

maladie, qui dura huit jours, lui rendit les plus grands soins, mais ils

furent inutiles; il avait quatre-vingt-dix ans; il s’éteignit doucement,

et avec beaucoup de religion.

Je vis la sœur de M. de Montesson. Elle avait alors soixante-douze ans;

elle avait dû avoir une jolie figure, elle était bien faite encore, ses

traits étaient délicats, et elle avait une blancheur d’une pureté

étonnante à cet âge. Elle n’avait jamais voulu se marier; par une

vocation sublime elle avait, dès l’âge de douze ans, consacré tout ce

qu’elle possédait aux pauvres; quand elle fut maîtresse de sa fortune,

elle se trouva trente-six mille francs de rentes; elle se réserva douze

cents francs par an, et donna constamment le reste. Elle avait pour

logement deux chambres, et au troisième étage; et, pour tout domestique,

une servante: elle ne sortait que pour aller à l’église, visiter des

infortunés, des prisonniers et des malades. Elle allait communément à

pied, et, quand il pleuvait, en chaise à porteurs de louage. Comme elle

ne faisait jamais de visites de société, je ne la connaissais que de

réputation; ma tante m’en avait parlé mille fois avec la plus grande

vénération. Pendant les huit jours de la maladie de son frère, elle

passa toutes ses journées avec nous; je ne me lassais point de la

contempler. Elle était aimable, et je trouvais quelque chose de tendre

dans son regard et dans ses manières; elle vit que je l’aimais; elle en

parut touchée, elle me serrait la main, je baisais la sienne, j’aurais

voulu baiser ses pieds. Je lui demandai un jour pourquoi elle ne s’était

pas faite religieuse, elle me répondit:--C’est que j’aime les prisons. A

propos de l’étonnement de ce qu’elle ne s’était pas enfermée pour sa

vie, cette réponse me fit sourire, et m’attendrit. Je comprenais bien

qu’elle avait voulu garder sa liberté pour aller consoler ceux qui en

étaient privés, ou pour les délivrer.

Le soir de la nuit où M. de Montesson mourut, il parut si calme que ma

tante et moi nous allâmes nous coucher à dix heures. Aussitôt que nous

fûmes au lit ma tante très fatiguée s’endormit. Une espèce de terreur me

tint éveillée; chaque mouvement que j’entendais me faisait tressaillir.

Enfin, à minuit trois quarts, la porte de la chambre s’ouvre, et nous

voyons paraître M. de Genlis, qui sans aucune préparation déclare à ma

tante qu’elle est veuve. En même temps il lui annonce que les héritiers

de M. de Montesson avaient aposté tout près de la maison des gens de loi

qui, avertis sur-le-champ par le Suisse, allaient venir pour mettre les

scellés partout; ma tante se lève à la hâte, passe une robe, et moi je

reste dans le lit en entr’ouvrant le rideau afin de voir tout ce qui se

passe. Le commissaire en grande robe noire arrive avec deux ou trois

hommes, il met les scellés dans la chambre; au moment où cela finissait,

ma tante et M. de Genlis passent dans un salon voisin, ce qui commence à

me causer un peu d’émotion, par l’appréhension de me trouver seule dans

cette chambre; tout à coup les adjoints du commissaire vont dans le

cabinet et le commissaire lui-même se dispose gravement à les suivre,

alors je perds la tête, je m’élance hors du lit, j’attrape le

commissaire par sa robe en m’écriant:--Monsieur le commissaire, ne

m’abandonnez pas. Au même instant, confuse de me trouver en chemise, je

m’enveloppe parfaitement dans la longue queue du commissaire, qui me

prit pour une folle. M. de Genlis, ma tante, tout le monde accourt, on

ne peut s’empêcher de rire et même aux éclats; jamais des scellés n’ont

été posés aussi gaiement. On vint m’habiller dans le manteau du

commissaire, dont je ne me séparai que lorsqu’on m’eut donné un jupon et

une robe.

Nous partîmes pour Vincennes; nous y passâmes dix jours chez ma

grand’tante, mademoiselle Dessaleux, qui, depuis la mort de ma

grand’mère, avait obtenu dans le château un grand et magnifique

logement. M. le duc d’Orléans vint voir ma tante à Vincennes; je crois

que M. le duc d’Orléans, depuis la mort de M. de Montesson, craignait

les desseins de ma tante. N’ayant personne à Vincennes à qui elle pût

parler, elle me prit enfin pour sa confidente, mais à sa manière, en

voulant me tromper sur mille choses. Je la connaissais, et je ne fus sa

dupe en rien. Quand une fois on a la clef des caractères artificieux on

les devine plus facilement que les autres. Ma tante m’assurait qu’elle

était dépourvue de toute ambition, qu’elle ne faisait cas que du repos

et de l’indépendance; qu’étant jeune, ayant une existence agréable dans

le monde, et quarante mille livres de rentes, si elle faisait, avec son

caractère, la folie de se remarier, tous les sacrifices seraient de son

côté, qu’elle ne ferait qu’au plus grand sentiment, ou pour arracher au

désespoir un être estimable, dont elle aurait parfaitement éprouvé la

constance. Il me resta de toutes ces phrases la certitude que ma tante

avait la ferme résolution de tout tenter, de tout faire pour épouser M.

le duc d’Orléans.--On me suppose des projets que je suis incapable de

former, disait-elle, je prouverai que je n’ai nulle envie de le séduire,

je le livrerai à lui-même, je vais aller à Barèges.

En prenant cette décision, ma tante imagina que M. le duc d’Orléans ne

pourrait supporter son absence, et que cette épreuve lui ferait

connaître qu’il lui était impossible de se passer d’elle.

C’était une chose plaisante que la manière dont ma tante causait avec

moi de toute cette affaire. Elle ne me trouvait pas dépourvue d’esprit,

elle ne remarquait que l’espèce d’enfantillage que j’avais

naturellement, ma simplicité à quelques égards, ma figure plus jeune que

mon âge, ma timidité dans le grand monde, ma gaieté folle quand j’étais

à mon aise, ma peur des revenants, et elle ne voyait en moi qu’une jolie

enfant, une Agnès un peu façonnée par le monde. Nous revînmes à Paris,

d’où elle devait partir pour Barèges.

La simplicité que me trouvait ma tante l’engageait sans cesse à me

rendre témoin des artifices les plus raffinés ou les plus puérils. Elle

persuadait à M. le duc d’Orléans qu’elle ne dormait plus, ne mangeait

plus. Il est vrai qu’elle ne se mettait plus à table; mais, sans lui

servir des repas en règle, on lui apportait à manger cinq ou six fois

par jour. Un soir que j’étais chez elle, et que nous n’attendions point

M. le duc d’Orléans, mademoiselle Legrand, sa femme de chambre, entra en

tenant une grande écuelle de vermeil qui contenait une copieuse rôtie au

vin. Ma tante, négligemment et d’un air dégoûté, prit l’écuelle sur ses

genoux, et, par un effort de raison, elle se mit à manger la rôtie, dont

il ne restait plus que le tiers lorsqu’on entendit un carrosse entrer

dans la cour. Je me précipite à la fenêtre, et j’annonce M. le duc

d’Orléans. Aussitôt ma tante sonne. Mademoiselle Legrand arrive en

disant que M. le duc d’Orléans la suit. Ma tante ne songe qu’à se

débarrasser promptement des débris de la rôtie au vin; elle ordonne de

l’emporter; ensuite, pensant qu’on va rencontrer M. le duc d’Orléans,

elle rappelle mademoiselle Legrand, et lui dit de mettre la fatale

écuelle avec son couvercle, sous son lit. On obéit. Au même instant, les

deux battants de la porte s’ouvrent, et M. le duc d’Orléans paraît. Il

sentit l’odeur du vin, et ma tante convint qu’elle en avait pris une

petite cuillerée. Son air exténué et languissant, durant cette visite,

me donna plusieurs fois des envies de rire que j’eus de la peine à

réprimer.

Ma tante voulut me garder dans sa maison jusqu’à son départ pour

Barèges. Elle me donna l’appartement de M. de Montesson, en me disant

que ma femme de chambre aurait un lit de sangle posé à côté du mien.

Nous étions aux premiers jours d’avril; M. de Genlis venait de partir

pour son régiment. Nous revînmes de Vincennes à la nuit. Ma tante voulut

sur-le-champ m’installer dans mon logement, qui était au

rez-de-chaussée; elle me demanda si j’avais peur d’y entrer. J’assurai

que non; et, pour prouver ma bravoure, je dis qu’on n’avait qu’à me

suivre, et que j’entrerais la première et sans lumière. Je fis mettre

derrière moi le valet de chambre, qui portait deux bougies, et je

m’avançai hardiment dans l’antichambre ouverte; mais, à peine y eus-je

mis le pied, que je fis un saut en arrière en poussant un cri perçant;

je venais de sentir bien distinctement une grande main froide et

décharnée s’appliquer tout entière sur mon visage, en me repoussant avec

force... Je tombai presque évanouie dans les bras de ma tante, qui fut

très effrayée de l’état convulsif où j’étais. Elle vit bien qu’il

m’était arrivé quelque chose de très singulier. Elle me questionna. Je

répondis, en mots entrecoupés, qu’une main de squelette m’avait

repoussée. Le valet de chambre entra avec les lumières, et il donna

sur-le-champ l’explication du prétendu prodige. C’était un oranger

desséché, dont une branche sèche et roide, s’étendant devant la porte,

s’était trouvée à la hauteur de mon visage, et m’avait causé cette

étrange frayeur. Cette branche faisait véritablement l’illusion d’une

main de squelette. Tout le monde en essaya l’effet, et l’on convint que

dans l’appartement d’un mort, et avec la peur des revenants, cette

branche équivalait à la plus terrible apparition.

Ma tante partit pour Barèges, en me disant que M. le duc d’Orléans irait

beaucoup me voir jusqu’au moment où madame de Puisieux m’emmènerait à

Sillery; elle ajouta qu’à l’âge qu’avait M. le duc d’Orléans, et avec

l’attachement qu’on lui connaissait pour elle, je pouvais le recevoir

sans inconvénient. Ma tante me recommanda expressément de lui parler

beaucoup d’elle, et de lui rendre compte de nos entretiens dans nos

lettres. Elle me répéta qu’elle désirait qu’il se guérît promptement de

sa passion. Je lui demandai quel parti elle prendrait si cette passion

était indomptable.--Ah! dit-elle, qui peut le prévoir?... Je sais

seulement que ma destinée sera bouleversée. J’entendis ce que cela

voulait dire, et je me promis de conter ce détail à M. le duc d’Orléans,

car elle m’avait permis de lui dépeindre naïvement l’état de son cœur.

Je désirais que tout cela réussît, d’abord parce qu’il m’était prouvé

que ma tante le souhaitait passionnément, ensuite parce que je n’étais

pas indifférente au plaisir d’avoir une tante mariée à un prince du

sang.

M. le duc d’Orléans vint me voir le lendemain du départ de ma tante. Ne

me connaissant que sur le rapport de ma tante, il me regardait comme une

jeune personne naïve, agréable et spirituelle, mais incapable d’observer

et de faire une réflexion. L’idée de ces tête-à-tête m’embarrassait un

peu. M. le duc d’Orléans entra d’une manière qui me fit rire, il

m’apportait une grande quantité de boîtes de sucre d’orge de

Fontainebleau. Cette attention me mit de bonne humeur, et M. le duc

d’Orléans s’amusa beaucoup de la vivacité de ma reconnaissance.

Cependant, au bout d’un quart d’heure, il se ressouvint qu’il était

affligé du départ de ma tante. Il m’en parla, mais je ne vis dans son

cœur ni passion, ni même un véritable attachement. Sa visite ne dura que

trois quarts d’heure; il me dit, en me quittant, qu’il reviendrait le

surlendemain. La seconde visite fut très animée; nous parlâmes d’abord

de ma tante, je vantai son attachement pour lui; M. le duc d’Orléans

m’écouta avec l’air tout étonné de m’entendre raisonner sérieusement. Il

me dit fort tristement qu’il n’avait jamais été aimé pour lui-même. M.

le duc d’Orléans me conta la manière dont il devint amoureux de ma

tante, elle est plus singulière que romanesque. Il la trouvait

charmante, me dit-il, mais ils étaient fort cérémonieusement ensemble;

loin d’en être amoureux, il était dans ce moment occupé d’une autre

femme; c’était au premier voyage qu’elle fit à Villers-Cotterets. Un

jour, à la chasse du cerf dans la forêt, madame de Montesson était à

cheval, M. le duc d’Orléans se trouva auprès d’elle dans un moment où la

chasse allait tout de travers, et où l’autre femme qui suivait aussi la

chasse à cheval, était assez loin dans une autre allée. Un des chasseurs

proposa à M. le duc d’Orléans d’attendre là quelques minutes, pendant

qu’il irait en avant prendre quelques informations sur le cerf et les

chiens; M. le duc d’Orléans y consentit, et il descendit de cheval avec

ma tante, pour aller s’asseoir à quelques pas, à l’ombre, dans un

endroit qui leur parut joli. M. le duc d’Orléans était fort gras, la

chaleur était étouffante; le prince, en nage et très fatigué, demanda la

permission d’ôter son col; il se met à l’aise, déboutonne son habit,

souffle, respire avec tant de bonhomie, d’une manière et avec une figure

qui paraissaient si plaisantes à ma tante, qu’elle fait un éclat de rire

immodéré en l’appelant gros père, et ce fut, dit M. le duc d’Orléans,

avec une telle gentillesse, que de ce moment elle lui gagna le cœur, et

il en devint amoureux. Ce trait-là n’est pas du siècle de Louis XIV,

mais le goût n’avait déjà plus la même noblesse et la même élégance.

Les lettres de M. le duc d’Orléans à ma tante, pendant son voyage en

France, ne furent pas satisfaisantes. Ma tante ne pouvait cacher son

dépit; elle disait, en parlant de M. le duc d’Orléans: «cet homme

léger», je ne pus m’empêcher de rire de cette expression, si impropre au

moral ainsi qu’au physique. J’écrivis à ma tante pour lui dire qu’elle

était toujours adorée, et en même temps pour l’exhorter à ne pas

prolonger son absence. Elle suivit ce conseil.

Je reçus pendant plus d’un mois, avec assiduité, les visites de M. le

duc d’Orléans. Durant ce temps, il y eut à la cour une fête, un grand

bal masqué. M. le duc d’Orléans me demanda d’engager madame de Puisieux

à m’y mener, et il m’y donna rendez-vous. J’y allai en domino paré, avec

seulement un petit masque qui ne cachait que les yeux et le nez; on

appelait cela un loup. Madame de Puisieux mena avec moi madame de

Saint-Chamand sa nièce, et le marquis de Bouzoles pour nous donner le

bras. Nous nous établîmes sur une banquette, dans la salle où il y avait

le moins de monde. Au bout d’une demi-heure, M. le duc d’Orléans, très

masqué en domino noir, nous arriva: il n’était pas difficile à

reconnaître dans ce déguisement; il avait la forme d’une grosse tour. Il

proposa de me mener dans les autres pièces, en promettant de me ramener

dans une heure. Je me mis sous sa garde, et comme nous cheminions

ensemble, un masque, en jetant les yeux sur lui, s’écria:--Laissez

passer la cathédrale de Reims; ce qui excita un rire général, et même

celui de M. le duc d’Orléans, qui dit que cette ressemblance respectable

était excellente dans une telle foule. En effet, nous traversâmes

heureusement deux grandes pièces; mais au milieu de la troisième, qui

précédait celle où se trouvait la famille royale, on m’arracha

subitement du bras de M. le duc d’Orléans. Je me trouvai poussée,

ballottée, pressée; mes pieds ne touchaient plus la terre. Ma frayeur

était au comble, lorsque un domino bleu, très grand et très svelte,

force tous les obstacles, se précipite vers moi, me saisit comme un

mannequin, avec une impétuosité qui ressemblait à la fureur, me

transporte dans la salle royale, où l’on était assez à l’aise. Enfin je

reprends ma respiration; je veux exprimer ma reconnaissance à mon

libérateur, il me répond, et je reconnais le vicomte de Custines, le

beau-frère de mon amie, arrivé depuis huit jours de la Corse.

Lorsque je fus un peu remise de ma frayeur, je demandai à être

reconduite auprès de madame de Puisieux, nous ne retournâmes point d’où

nous venions; l’on me fit passer d’un autre côté par des dégagements.

Nous y trouvâmes une jolie femme que l’on rapportait blessée sans

connaissance, comme d’un champ de bataille, de la foule horrible où nous

avions passé. Cette pauvre jeune femme était tombée, on l’avait foulée

aux pieds; elle était dans un état pitoyable. On appela un chirurgien,

et elle fut saignée dans les appartements mêmes. M. le duc d’Orléans

partit pour Villers-Cotterets le 6 mai, et madame de Puisieux, quelques

jours après, m’y mena pour y passer douze jours. Nous y trouvâmes

beaucoup de monde, entre autres la marquise de Boufflers, mère du fameux

chevalier de Boufflers: elle était spirituelle et piquante. Madame de

Boisgelin, n’était ni l’un ni l’autre, ce qui, dans cette famille, avait

l’air d’une distraction. Le comte de Maillebois était à ce voyage; il

passait pour avoir beaucoup d’esprit; je ne m’en suis jamais aperçue. M.

de Castries, depuis maréchal de France: j’aimais beaucoup ses manières

et sa conversation. Le baron de Bezenval, que j’avais déjà rencontré

mille fois dans le monde: il était de l’âge de M. le duc d’Orléans; mais

il avait encore une figure charmante et de grands succès auprès des

femmes. D’une ignorance extrême, et hors d’état d’écrire passablement un

billet, il n’avait précisément que l’esprit qu’il faut pour dire des

riens avec grâce et légèreté.

Le marquis du Châtelet, et sa femme, étaient aussi de ce voyage. La

marquise du Châtelet était l’une des plus estimables personnes de la

cour, et l’on peut dire la même chose de son mari. Monsieur et madame de

la Vaupalière passèrent aussi à Villers-Cotterets tout le temps que nous

y séjournâmes. Sans la passion du jeu, M. de la Vaupalière aurait été

fort aimable. Il aurait dégoûté nos romantiques de la rêverie; il était

excessivement rêveur, mais il ne rêvait qu’au jeu. Sa femme était

charmante, quoiqu’elle eût plus de quarante ans; elle avait des grâces

qui ne vieillissent point, du naturel, de la naïveté dans l’esprit, de

l’originalité, et le caractère le plus égal et le plus aimable.

Je connus là tout l’avantage d’avoir pour mentor une personne qui a un

véritable désir de faire valoir celle qu’elle mène dans le monde. J’eus

beaucoup de succès, non pas seulement pour la harpe, le chant et les

proverbes, mais on loua mon esprit, ma conversation (qui pourtant

étaient fort ordinaires). Quand je voulais le soir, suivant ma coutume,

me retirer à onze heures, on me retenait de force; on relevait avec

éloge ce que je disais, on en citait des traits le lendemain, et le plus

souvent ces prétendus bons mots n’en valaient pas la peine. Je devais

tous ces succès à madame de Puisieux, et à M. le duc d’Orléans, qui ne

tarissait pas sur les récits de mes gentillesses. On eut peine à nous

laisser partir au bout de douze jours. J’avais beaucoup parlé de ma

tante à M. le duc d’Orléans, en nous promenant à Villers-Cotterets. Une

lettre qui lui apprit qu’elle reviendrait sous trois semaines, le

réchauffa pour elle et il reprit sa passion, de peur d’être boudé. En

quittant Villers-Cotterets nous allâmes à Sillery.

Nous retournâmes à Paris dans les derniers jours d’octobre. Ma tante

était de retour de Barèges: les eaux l’avaient guérie. Ma tante me parla

avec autant de confiance que son caractère lui permettait d’en avoir. M.

le duc d’Orléans lui offrait de l’épouser secrètement; ma tante lui

montra une délicatesse dont je fus la dupe quelque temps, mais qui

n’était au fond qu’une combinaison et un calcul d’ambition. Elle déclara

avec emphase à M. le duc d’Orléans qu’elle ne l’épouserait qu’avec le

consentement du prince son fils, le duc de Chartres. M. le duc d’Orléans

aimait son fils autant qu’un homme d’une faiblesse excessive peut aimer.

Il lui confia sur-le-champ son secret, en lui vantant extrêmement la

grandeur d’âme de madame de Montesson. Il n’était encore question que

d’un mariage très secret. M. le duc de Chartres n’aimait pas madame de

Montesson. Elle avait avec lui, pour lui plaire, des accès de gaieté,

des rires éclatants et des manières enfantines et caressantes qu’il

appelait des mièvreries ridicules. Ce prince avait le défaut de prendre

dans une véritable aversion, non ce qui méritait l’indignation et le

mépris, mais ce qui manquait de grâce, de goût; et ce qui lui paraissait

ridicule. Il répondit avec respect, mais froidement, à M. le duc

d’Orléans, qu’un fils n’avait point de consentement à donner à un père.

Ma tante se décida à lui parler; elle lui fit une scène de tendresse qui

embarrassa beaucoup M. le duc de Chartres; et comme elle persistait

toujours à lui demander son consentement, M. le duc de Chartres lui

répondit qu’il le donnerait de bon cœur, s’il était sûr que la

résolution de son père fût véritablement inébranlable, ce que le temps

seul pouvait lui prouver. Ma tante s’écria qu’elle désirait aussi une

longue épreuve et proposa deux ans. M. le duc de Chartres approuva de

très bonne grâce et se retira en lui disant qu’il la priait de lui faire

connaître par écrit la décision de M. le duc d’Orléans.

Madame de Montesson affecta d’être parfaitement contente de M. le duc de

Chartres; elle confia à plusieurs personnes qu’il consentait à son

mariage avec M. le duc d’Orléans, mais elle ne parla point de la

condition imposée. Quand tout ceci fut bien arrangé, elle ne perdit pas

de temps pour faire une nouvelle déclaration à M. le duc d’Orléans; lui

annonça qu’elle ne l’épouserait qu’avec le consentement par écrit du

roi. En ceci ma tante eut raison, un mariage clandestin est

véritablement honteux quand ce n’est pas l’amour qui le forme.

Monsieur le dauphin (depuis l’infortuné Louis XVI) venait de se marier,

on parlait du mariage de Monsieur, et M. de Puisieux demanda au roi pour

moi la promesse d’une place de dame auprès de la future Madame. Le roi

le promit, le maréchal d’Étrée en remercia publiquement le roi, et j’en

reçus des compliments. Madame de Montesson prit ce prétexte pour se

faire présenter à la cour, où elle n’avait jamais été, quoique sa

naissance lui en donnât le droit. J’allai à la présentation de ma tante,

et je m’amusai beaucoup ce jour-là, parce que c’était justement celui de

la présentation de madame du Barri. Nous la rencontrâmes partout, elle

était mise magnifiquement et de bon goût. Au jour sa figure était passée

et des taches de rousseur gâtaient son teint. Son maintien était d’une

effronterie révoltante: ses traits n’étaient pas beaux, mais elle avait

des cheveux blonds d’une couleur charmante, de jolies dents et une

physionomie agréable. Elle avait beaucoup d’éclat à la lumière. Le soir

au jeu nous arrivâmes quelques minutes avant elle. Quand elle entra

toutes les femmes qui étaient contre la porte se jetèrent les unes

contre les autres du côté opposé, pour ne pas se trouver assises près

d’elle; de sorte qu’il y eut entre elle et la dernière femme du cercle

l’intervalle de quatre ou cinq pliants vides. Elle vit avec le plus

grand sang-froid ce mouvement si marqué; rien n’altéra son imperturbable

effronterie.

Mais revenons à ma tante et à M. le duc d’Orléans; ce dernier ne voyait

rien de pressé dans la démarche qu’il devait faire auprès du roi; mais

ma tante lui dit qu’il fallait toujours avoir ce consentement dans son

portefeuille. Au moment de faire la démarche, M. le duc d’Orléans assura

que le roi recevrait mal cette demande, et qu’il ferait un refus

positif. Madame de Montesson soutint le contraire. Le roi refusa d’abord

et fort sèchement; M. le duc d’Orléans insista avec tant de chaleur,

qu’enfin, après un long tête-à-tête, il obtint le consentement par

écrit, sous la condition que ma tante ne changerait point de nom, ne

s’attribuerait aucune espèce de prérogative de princesse du sang, ne

déclarerait point son mariage, et ne paraîtrait jamais à la cour.

M. le duc d’Orléans revint tout triomphant à Paris; nous l’attendions

avec une extrême impatience. Enfin, il arriva; sa physionomie annonçait

un éclatant succès; ma tante avait elle-même proposé les conditions,

cependant je vis qu’elle en était choquée.

Ma tante fut rêveuse et préoccupée toute cette journée.

M. le duc d’Orléans prit l’humeur de madame de Montesson pour de la

sensibilité et rien ne troubla sa satisfaction.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 6 / 21 段