avait douze ans, lorsque son père qui voulait l’envoyer à l’armée sous
la conduite d’un de ses oncles, le fit venir dans son château. Le soir
même après le souper on le conduisit dans une grande chambre où il
devait coucher, on établit sur une espèce de trépied au milieu de la
chambre une lampe allumée, et on le laissa seul. Il se déshabilla et se
mit au lit sur-le-champ, en laissant brûler la lampe. Il n’avait nulle
envie de dormir; et, comme il avait à peine regardé sa chambre en y
entrant, il se mit à la considérer. Ses yeux se portèrent sur la vieille
tenture de tapisserie à personnages qui se trouvait vis-à-vis de lui; le
sujet en était bizarre; elle représentait un temple dont les portes
étaient fermées. Sur le haut de l’escalier de cet édifice était debout
une espèce de pontife ou de grand-prêtre, vêtu d’une longue robe
blanche; il tenait d’une main une poignée de verges, et de l’autre une
clef. Tout à coup le chevalier, qui regardait fixement cette figure, se
frotta les yeux, croyant avoir un éblouissement, ensuite il regarde de
nouveau, et la surprise et le saisissement le glacent et le rendent
immobile!... Il voyait cette figure se mouvoir, et descendre gravement
les marches de l’escalier!... Enfin, la voilà hors de la tapisserie et
dans la chambre, qu’elle traverse; elle arrive tout près du lit; et
s’adressant à ce pauvre enfant, pétrifié par la terreur, elle lui dit
bien distinctement ces paroles:--Ces verges fustigeront un grand nombre;
quand tu les verras s’agiter, n’hésite pas à prendre la clef des champs
que voilà... A ces mots la figure tourne le dos, s’éloigne, se rapproche
de la tapisserie, remonte l’escalier et se remet à sa place. Le
chevalier, baigné d’une sueur froide, fut pendant plus d’un quart
d’heure tellement privé de force, qu’il était hors d’état d’appeler;
enfin on vint; n’osant confier cette aventure à un domestique, il dit
seulement qu’il se trouvait mal, et l’on resta auprès de lui tout le
reste de la nuit. Le lendemain le comte de Jaucour son père,
l’interrogeant sur ce qu’il avait eu la nuit, il conta sa vision. Au
lieu de se moquer de lui, comme le chevalier s’y attendait, le comte
l’écouta fort sérieusement, ensuite il dit:--Rien n’est plus
extraordinaire, car mon père dans sa première jeunesse eut aussi dans
cette même chambre, avec le même personnage représenté dans cette
antique tapisserie, une scène fort étrange... Le chevalier aurait bien
désiré savoir le détail de cette vision de son grand-père, mais le comte
n’en voulut pas dire davantage, il ordonna même à son fils de ne lui en
plus parler; et le jour même le comte fit détendre toute cette
tapisserie, qu’il fit brûler en sa présence dans la cour du château.
Voilà cette fameuse histoire dans toute sa naïveté. Madame Radcliff eût
été bien heureuse de la savoir, et je crois que le chevalier de Jaucour
à l’époque de la Révolution se la rappela; ce qu’il y a de certain,
c’est qu’il prit la clef des champs, lorsqu’il vit les verges s’agiter.
Il n’hésita pas à quitter la France.
Revenons à la société de ma tante; sa meilleure amie, après madame de
Gourgues, était la duchesse de Chaulnes, fille du duc de Chevreuse. Elle
était jolie, mais elle manquait absolument d’esprit et de naturel, et
elle avait mille prétentions ridicules. C’est la seule femme que j’aie
connue dont on ait pu dire justement, comme de certains hommes, qu’elle
avait de la fatuité. Il y en avait dans son maintien, dans ses manières,
dans son ton et dans tous ses discours. Au reste, elle avait une très
bonne conduite; on l’avait mariée fort jeune à une espèce de fou, qui,
le lendemain de son mariage disparut subitement pour aller en Égypte. Il
y resta plusieurs années, et à son retour il ne voulut jamais revoir sa
femme. Une autre amie de ma tante était la princesse de Chimay
douairière, personne fort insignifiante, qui n’avait ni le mérite, ni
l’élégante figure de l’autre princesse de Chimay, si intéressante par sa
conduite, sa piété, ses vertus, et que nous avons vue depuis dame
d’honneur de la reine. Les autres amies de ma tante étaient madame de la
Massais, dont j’ai déjà parlé, et la marquise de Livri. Cette dernière
était jeune, bonne et originale; elle était si vive et si naturelle,
qu’elle oubliait continuellement tous les usages du monde; elle avait
trente-quatre ou trente-cinq ans. Les femmes de cet âge portaient alors
non des souliers, mais ce qu’on appelait des mules, c’est-à-dire des
chaussures sans quartiers, qui ne renfermaient que le petit bout du
pied, le tout porté sur de hauts talons, comme nous en avions toutes
dans ce temps. Je n’ai jamais compris comment on pouvait marcher avec
ces petites pantoufles. Un soir, chez madame de Livri, où je soupais
avec ma tante, pour la première fois, et avec beaucoup de monde, madame
de Livri eut une dispute avec le marquis d’Hautefeuille, qui était à
l’autre bout de la chambre; elle s’anima par degrés, et enfin à tel
point, que, tout à coup, elle tira de son pied une de ses petites mules,
et la lui jeta à la tête. C’était véritablement une pantoufle de
Cendrillon, car elle avait le plus joli petit pied du monde. Rien ne m’a
jamais causé plus de surprise; cependant cette folie me la fit prendre
en amitié; je lui en ai vu faire mille de ce genre, qui m’ont toujours
paru charmantes, parce qu’elles étaient parfaitement naturelles, et que
cette femme, si peu mesurée dans ses discours et dans un cercle, ne
ressemblait à aucune autre, et était aussi raisonnable et aussi sage
dans toutes les choses essentielles, qu’elle l’était peu dans la
société.
Ma tante voyait habituellement en hommes le comte de Chabot, dont j’ai
déjà parlé; le chevalier de Coigny, qu’on appelait «Mimi», je n’ai
jamais su pourquoi; il était fort à la mode, d’une assez jolie figure:
on lui trouvait de l’esprit; je l’ai beaucoup vu, et je ne l’ai jamais
entendu causer; mais dans chaque visite il laissait un mot bon ou
mauvais, que l’on citait toujours; ce mot dit, il ne parlait plus; il
avait l’air distrait, insouciant, et en même temps étourdi, ce qui lui
était particulier. Le duc de Coigny, son frère aîné, avait de la
douceur, une politesse aimable, et un caractère qui le faisait
généralement estimer et aimer. Le marquis de Lusignan, qu’on appelait
«la grosse tête», autre ami de ma tante, était confident de toutes les
femmes; il ne fallait pour cela que de la douceur, de la discrétion, et
avoir l’air de croire que toutes les intrigues étaient des passions
platoniques. Le marquis d’Estréhan, déjà vieux, était dès lors le
suprême confident des femmes de ce temps. Il s’était fait un droit de
cette espèce de confiance: y manquer eût été à ses yeux un mauvais
procédé. M. Donézan, (frère du marquis d’Husson), homme parfaitement
aimable, et le seul conteur toujours amusant que j’aie connu; M. de
Pont, intendant de Moulins, très aimable aussi, qui, peu d’années après,
épousa une charmante personne, mère de madame de Fontanges
d’aujourd’hui; le marquis de Clermont, depuis ambassadeur en Espagne et
à Naples, célèbre par son esprit, son aimable caractère et des talents
charmants; le comte d’Albaret: tels étaient les hommes de la société
intime. Elle en recevait beaucoup d’autres, mais qui n’étaient que de
simples liaisons. J’ai vu plusieurs fois chez elle et chez madame de
Boulanvilliers, M. le comte de La Marche, depuis prince de Conti, mort
en Espagne; il était sauvage et obligeant; il avait de la singularité et
de l’insipidité, ce que je n’ai vu qu’à lui. J’allais, de temps en
temps, comme je l’ai déjà dit, dîner ou souper chez ma grand’mère, qui
était toujours aussi sèche pour moi. Un jour que nous arrivâmes de bonne
heure pour dîner, nous ne trouvâmes dans le salon que sa sœur
mademoiselle Dessalleux, ma grand’tante, qui était une excellente
personne. Ma grand’mère était sortie, et ne devait rentrer qu’à l’heure
juste du dîner. Mademoiselle Dessalleux me proposa de me faire voir le
cabinet particulier de ma grand’mère, qui était tout rempli de jolis
tableaux et d’estampes: je regardai d’abord un énorme tableau, qui était
un portrait de ma grand’mère dans sa jeunesse, et de son fils, enfant
alors (le même qui fut tué à Minden); la beauté de madame de La Haie
avait eu beaucoup de célébrité, mais je ne fus frappée que de la fadeur
du tableau; ma grand’mère était représentée en Vénus et son fils en
Cupidon, comme disait mademoiselle Dessalleux. Je m’arrêtai plus
longtemps devant un charmant petit tableau peint à ravir, qui
représentait l’enlèvement d’Europe; j’y remarquai une jolie idée: le
taureau détournait de côté sa grosse tête pour baiser un joli petit pied
nu d’Europe. Je dis que je trouvais Europe très belle, mais trop grasse:
mademoiselle Dessalleux sourit, et répondit que c’était non une figure
de fantaisie, mais un portrait, et celui de la duchesse de Berry, fille
de monsieur le régent. Madame de Montesson, après la mort de ma
grand’mère, hérita de ce tableau et le donna à M. le duc d’Orléans, qui
le mit dans ses petits appartements, où on l’a vu jusqu’à la Révolution;
j’ignore ce qu’il est devenu depuis.
Je n’allai point cette année à Sillery, mais j’allai avec ma tante à
l’Ile-Adam, où je jouai encore la comédie. Ma tante joua dans un opéra,
dont la musique était de Monsigny, cet opéra n’a été ni joué ni gravé;
dans la suite Monsigny par dévotion le brûla. Il avait pour titre
_Baucis et Philémon_, la musique en était charmante. Ma tante jouait
Baucis, elle était en vieille pendant les deux premiers actes; le rôle
était fait pour sa voix, elle l’avait fort étudié; le costume de vieille
la rajeunissait, et lui donnait l’air d’avoir vingt ans; elle eut
beaucoup de succès dans ce rôle, elle le méritait.
A la première représentation de cet opéra, ma tante, après les deux
premiers actes, alla s’habiller en jeune bergère; je la suivis dans la
chambre à côté du théâtre où elle fit sa toilette. Elle n’était pas
contrefaite, mais elle avait une épaule infiniment plus grosse que
l’autre, ce qui rendait son dos très défectueux quand rien ne cachait ou
ne déguisait ce défaut, et son petit corset de bergère le laissait voir
entièrement. Je l’en avertis, mais sa femme de chambre par flatterie
soutint que l’habit allait en perfection. Comme ma tante paraissait le
croire, je pris un miroir que je plaçai derrière elle, et je lui fis
voir parfaitement dans sa glace son dos, qui était véritablement
ridicule; elle le regarda, et, à ma grande surprise, elle fut tout à
fait de l’avis de mademoiselle Legrand, sa femme de chambre.
On joua trois fois cet opéra. Nous jouâmes des proverbes, je fis
beaucoup de musique, je fis danser plusieurs fois avec ma harpe: ce
voyage fut très brillant. Madame la princesse de Beauvau, et madame de
Poix, y passèrent plusieurs jours. La première, sœur de MM. de Chabot et
de Jarnac, avait, je crois, alors trente-cinq ou trente-six ans, et elle
était, à mon avis, la femme la plus distinguée de la société, par
l’esprit, le ton, les manières, et l’air franc et ouvert qui lui était
particulier. Sa politesse était à la fois obligeante et noble; on voyait
promptement sa supériorité, on ne la sentait jamais d’une manière
embarrassante. Elle avait dans toute sa personne une aisance
communicative. J’ai éprouvé souvent qu’après avoir passé une demi-heure
avec elle, je n’avais plus la moitié de ma timidité naturelle. Elle
avait épousé par amour M. de Beauvau; et jamais dans le monde un mari et
une femme n’ont eu un maintien d’amour conjugal de meilleur goût et plus
parfait.
Madame de Poix était charmante; sa taille n’avait rien de défectueux,
mais elle n’était pas belle, et elle boitait. Elle avait une brillante
fraîcheur, et le plus joli visage. Elle était gaie, naturelle,
spirituelle et piquante. Tous ces avantages, qui sont en général de
dangereux écueils pour les femmes, n’ont servi qu’à l’agrément de la vie
de madame de Poix, sa réputation est toujours restée intacte. Je vis
aussi à l’Ile-Adam madame la princesse d’Hénin, que j’avais déjà
rencontrée dans le monde; elle était fort jeune et d’une figure
charmante, mais elle n’a duré qu’un moment; l’hiver d’ensuite, son teint
était gâté, et elle n’était plus jolie. Elle avait dans ses manières
quelque chose de trop formé pour une jeune personne de dix-huit ans; on
disait qu’elle avait de l’esprit. Je n’en ai jamais pu juger. Elle était
de ces personnes qui, dans le monde, ne causent que tout bas, seulement
avec leur amis, à table, où elles les font placer près d’elles, et hors
de table dans l’embrasure des fenêtres, se persuadant qu’elles ne
peuvent être véritablement appréciées que dans le petit cercle de leur
intimité.
Nous trouvâmes encore à l’Ile-Adam la maréchale de Luxembourg et madame
de Lauzun. Je ne pouvais me lasser de contempler cette dernière, qui
avait la plus intéressante figure, et le plus noble et le plus doux
maintien que j’aie jamais vu; elle était d’une extrême timidité, sans
être insipide; d’une obligeance, d’une bonté toujours soutenues, sans
aucune fadeur; il y avait en elle un mélange original et piquant de
finesse et de naïveté. La maréchale, comme je l’ai dit, était l’oracle
du bon ton. Ses décisions sur la manière d’être dans le grand monde
étaient sans appel. Elle avait fait à cet égard des réflexions très
fines et très spirituelles, mais que souvent elle généralisait fort mal
à propos. En voici un trait comique: un matin (c’était un dimanche),
nous attendions pour la messe M. le prince de Conti; nous étions dans le
salon assises autour d’une table ronde sur laquelle nous avions posé
tous nos livres d’heures, que la maréchale s’amusait à feuilleter. Tout
à coup elle s’arrêta sur deux ou trois prières particulières qui lui
parurent du plus mauvais goût, et dont en effet les expressions étaient
bizarres. Comme elle critiquait avec amertume ces prières, je lui
objectai doucement qu’il suffisait qu’elles fussent dites avec piété,
parce que certainement Dieu ne faisait nulle attention à ce que nous
appelons un bon ou un mauvais ton.--Eh bien, madame, s’écria la
maréchale très sérieusement, ne croyez pas cela... Un éclat de rire
général l’interrompit. Elle ne s’en fâcha point: mais au fond elle resta
persuadée que le juge suprême de tout ce qui est essentiellement bon, ne
dédaigne pas de l’être aussi de notre ton et de nos manières; et que,
même dans des œuvres également méritoires, il tient toujours quelque
compte de la grâce et de l’élégance.
A ce voyage, ma tante eut de fréquentes attaques de coliques, mais
toujours en se retirant chez elle pour se coucher, ce qui ne la privait
d’aucun des plaisirs de la société. Comme, avant de quitter le salon,
elle se plaignait tout bas à ses amis, et surtout à M. le duc d’Orléans,
nous la suivions dans sa chambre. Là elle se couchait sur un canapé, et
gémissait pendant trois quarts d’heure, ni plus ni moins. Durant ce
temps, madame de Choisi, une de ses amies et moi, nous lui faisions
chauffer des serviettes dans un cabinet voisin; M. le duc d’Orléans, les
larmes aux yeux, restait auprès d’elle.
Madame de Montesson ne me fit point de confidences positives, mais
plusieurs fois elle me fit entendre vaguement qu’elle avait de grandes
peines de cœur; je ne la questionnai pas, et pendant tout ce voyage nous
en restâmes là.
Ma première entrevue avec Rousseau ne fait pas honneur à mon esprit,
mais elle a quelque chose de singulier et de comique.
J.-J. Rousseau était à Paris depuis six mois, j’avais alors dix-huit
ans. Quoique je n’eusse jamais lu une seule ligne de ses ouvrages,
j’éprouvais un grand désir de voir un homme si célèbre, qui
m’intéressait particulièrement comme auteur du _Devin de village_. Un
jour M. de Sauvigny, qui voyait quelquefois Rousseau, me dit en
confidence que M. de Genlis voulait me jouer un tour; qu’un soir il
m’amènerait l’acteur Préville déguisé en J.-J. Rousseau, et qu’il me le
présenterait pour tel. Je fus trois semaines sans voir M. de Sauvigny,
et au bout de ce temps il vint me dire, en présence de M. de Genlis, que
Rousseau désirait extrêmement m’entendre jouer de la harpe, et que, si
je voulais, il me l’amènerait le lendemain. Me croyant bien certaine que
je ne verrais que Préville, j’attendis avec impatience l’heure du
rendez-vous, imaginant qu’un crispin travesti en philosophe serait une
chose très comique. On annonça Rousseau. J’avoue que rien au monde ne
m’a paru si plaisant que sa figure, que je ne regardais que comme une
mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite perruque
ronde, tout ce costume et son maintien n’offraient à mes yeux que la
scène de comédie la mieux jouée et la plus comique. L’on causa, d’une
manière assez gaie. Mais de temps en temps j’éclatai de rire, et c’était
avec tant de naturel et de si bon cœur, que cette surprenante gaieté ne
déplut pas à Rousseau. Il dit de jolies choses sur la jeunesse en
général. Je jouai de la harpe, je chantai quelques airs du _Devin de
village_. Rousseau me regardait toujours en souriant, avec cette sorte
de plaisir qu’inspire un enfantillage bien naturel; et en nous quittant
il promit de revenir le lendemain dîner avec nous. Quand il fut sorti,
je cessai tout à fait de me contraindre et je me mis à rire à gorge
déployée; M. de Genlis, stupéfait, me considérait d’un air mécontent.
«Je vois bien, lui dis-je, que vous êtes piqué: mais, comment
pouviez-vous croire que je serais assez simple pour prendre Préville
pour J.-J. Rousseau?--Préville! La tête vous a-t-elle tourné?--J’avoue
que Préville a été d’un naturel parfait; mais je parie, qu’à l’exception
du costume, il n’a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté un bon
vieillard, très aimable, et non Rousseau, qui certainement m’aurait
trouvée fort extravagante, et se serait formalisé d’un semblable
accueil.» A ces mots, M. de Genlis et M. de Sauvigny se mirent à rire et
ma confusion fut extrême en apprenant que très véritablement je venais
de recevoir J.-J. Rousseau de cette jolie manière. Cette conduite, si
niaise et si inconsidérée, me valut les bonnes grâces de Rousseau. Il
dit à M. de Sauvigny que j’étais la jeune personne la plus gaie et la
plus dénuée de prétentions qu’il eût jamais rencontrée. En tout, il est
certain que le naturel et la simplicité avaient pour lui un charme
particulier. Il avait un sourire très agréable, plein de douceur et de
finesse, il était communicatif et je lui trouvai beaucoup de gaieté. Il
raisonnait supérieurement sur la musique.
Rousseau venait presque tous les jours dîner chez nous, et je n’avais
remarqué en lui, durant cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice,
lorsque nous pensâmes nous brouiller pour un sujet bizarre. Il aimait
beaucoup une sorte de vin de Sillery, couleur de pelure d’oignon; M. de
Genlis lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu’il le
recevait lui-même en présent de son oncle. Rousseau répondit qu’il lui
ferait grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Le lendemain
matin M. de Genlis fit porter chez lui un panier de vingt-cinq
bouteilles de ce vin, ce qui choqua Rousseau à tel point qu’il renvoya
sur-le-champ le panier tout entier, avec un billet de trois lignes qui
me parut fou, car il exprimait avec énergie le dédain, la colère et un
ressentiment implacable. M. de Genlis, confondu, demanda à M. de
Sauvigny quelle raison Rousseau donnait de ce caprice; M. de Sauvigny
répondit qu’il disait qu’apparemment on croyait qu’il n’avait
modestement demandé deux bouteilles que pour avoir un présent, que cette
idée était injurieuse, etc. Je me flattai pourtant que ce singulier
mouvement d’humeur se dissiperait promptement, et je sentis que tout ce
que j’avais de mieux à faire était de n’avoir pas l’air de le remarquer.
Je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si
injuste. Je ne l’ai jamais revu depuis. Deux ou trois ans après,
sachant, par mademoiselle Thouin, du Jardin du Roi, dont il voyait
souvent le frère, qu’il était fâché qu’il fallût des billets pour entrer
dans les jardins de Monceaux, qu’il aimait particulièrement, j’obtins
pour lui une clef du jardin, avec la permission d’aller s’y promener
tous les jours et à toute heure, et je lui envoyai cette clef par
mademoiselle Thouin. Il me fit remercier; et j’en restai là.
Ma tante continuait à être malade, elle désolait M. le duc d’Orléans. En
même temps, M. de Montesson se mourait. Tout annonçait le dénouement
souhaité. Madame de Montesson me mena plusieurs fois souper chez madame
la duchesse de Mazarin, la personne la plus malheureuse en beauté, en
magnificence et en fêtes qu’on ait jamais vue dans le monde.
On disait que la fée Guignon Guignolant avait présidé à sa naissance;
elle était fraîche et très belle, et ne plaisait à personne. Elle avait
des diamants superbes; quand elle les portait, on disait qu’elle
ressemblait à un lustre. Ses soupers étaient les meilleurs de Paris; on
s’en moquait, parce que les mets y étaient un peu déguisés. Elle était
obligeante et polie, on prétendait qu’elle était méchante. Elle ne
manquait pas d’esprit, et sans cesse elle faisait et disait les choses
du monde les plus déplacées. Son faste était extrême, et elle avait la
réputation d’être avare; elle donnait les fêtes les plus magnifiques, et
il s’y passait toujours quelque chose de ridicule. Un jour, dans le
cours de l’hiver, elle conçut l’idée de donner, dans sa superbe maison
de Paris, une fête champêtre. Elle rassemble un monde énorme dans son
salon nouvellement décoré et rempli de glaces, dont la plupart, placées
dans des espèces de niches, occupaient tout le lambris jusqu’au parquet.
A l’extrémité de ce salon était un cabinet qu’on avait rempli de
feuillages et de fleurs, et, en ouvrant une porte, on devait voir à
travers un transparent un véritable troupeau de moutons bien blancs,
bien savonnés, défiler dans ce bocage et conduits par une bergère,
danseuse de l’Opéra. Tandis que l’on préparait cette scène, et que la
compagnie dansait dans le salon, les moutons s’échappèrent, on ne sait
comment, et, sans chien et sans bergère, se précipitèrent en tumulte
dans le salon, dispersèrent les danseurs et furent donner de grands
coups de tête dans les glaces; les bonds, les bêlements du troupeau
effarouché, le bruit qu’ils faisaient en fendant et brisant les glaces,
les cris et la fuite des femmes, les éclats de rire des danseurs,
formèrent une scène beaucoup plus amusante que n’aurait pu l’être la
pastorale, dont cet accident priva l’assemblée. Pour moi je la trouvais
une bonne femme, parce qu’elle était grasse et rieuse.
Il y avait à cette époque à la cour de fort jolies femmes, entre autres
la comtesse Jules, depuis duchesse de Polignac. Cette dernière avait une
vilaine taille, quoique parfaitement droite, mais petite, sans
délicatesse et sans élégance; son visage eût été sans défaut, si elle
avait eu un front passable; ce front était grand, d’une forme
désagréable, et un peu brun, quoique le reste de son visage fût très
blanc. Quand la mode s’établit de rabattre les cheveux presque jusqu’aux
sourcils, le visage de la comtesse Jules devint véritablement
enchanteur; il y avait dans sa physionomie une candeur touchante, et en
même temps de la finesse; son regard et son sourire étaient célestes.
Les portraits qui restent d’elle sont très enlaidis, et ne donnent même
pas l’idée de ce délicieux visage. Elle était douce et bienveillante,
ses manières étaient simples, et la faveur dont elle a joui n’a jamais
rien changé à son extérieur. On disait qu’elle avait peu d’esprit; pour
moi, je ne la trouvais dans la société ni bornée ni même insipide.
Madame la princesse de Monaco avait alors trente-deux ans; elle était
belle encore, surtout par la fraîcheur; son visage était trop large, et
ses traits aplatis.
Je crois que ce fut cette année que le roi de Danemark vint en France.
J’allai presque à toutes les fêtes qu’on lui donna, et qui furent de la
plus grande magnificence. Toutes les femmes y étaient couvertes de
pierreries; celles qui n’en avaient point en empruntèrent ou en louèrent
à des joailliers. Je n’ai jamais vu réunis tant de diamants, surtout à
la fête donnée par le duc de Villars, et à celle du Palais-Royal. A
cette dernière il y avait plus de vingt femmes dont les robes en étaient
garnies. Il arriva à ce sujet une singulière chose à madame de Berchini.
Elle avait beaucoup de diamants, tous empruntés, et entre autres une
énorme quantité de chatons. C’étaient des diamants, montés un à un, et
détachés de manière qu’on les enfilait en dessous par la monture, et on
en bordait des rubans, ou l’on en formait des colliers à plusieurs
rangs, que l’on serrait contre le cou. En passant pour aller souper,
placée au milieu d’une longue file de femmes, madame de Berchini étouffa
de son mieux un malheureux éternuement qui fit casser son collier de
chatons; elle en rattrapa quelques-uns, mais la plus grande partie tomba
à terre et fut balayée par les queues traînantes des robes et des
dominos. Il n’y avait pas moyen de s’arrêter pour ramasser les chatons
dispersés; il fallait suivre la file à la tête de laquelle étaient le
roi de Danemarck et M. le duc d’Orléans. La pauvre madame de Berchini,
qui avait très peu de fortune, se désolait en pensant qu’elle serait
obligée d’acheter des chatons pour remplacer ceux qu’elle avait perdus;
sa triste aventure fit le sujet de la conversation du souper. M. le duc
d’Orléans lui promit de faire chercher de grand matin avec le plus grand
soin. Le lendemain, à son réveil, un garçon d’appartement du
Palais-Royal lui apporta tout ce qu’on avait trouvé de chatons dans la
galerie, les trois antichambres et la salle à manger; et madame de
Berchini non seulement trouva son compte, mais de plus sept petits
chatons que d’autres personnes avaient perdus, et qu’on n’a jamais
réclamés.