Depuis mon mariage, ma tante me témoignait beaucoup d’amitié, et j’en

avais pris une si vive pour elle, que ce sentiment avait triomphé de mes

souvenirs et de mes rancunes. J’attribuais la dureté de ses procédés

avec ma mère à sa légèreté et à une avarice que je ne pouvais me

dissimuler, qui était son défaut dominant; d’ailleurs je ne lui en

voyais pas d’autres; elle avait une grande égalité d’humeur, de la

gaieté; je la croyais franche et sensible, elle me caressait

excessivement, j’étais persuadée qu’elle avait en moi la plus grande

confiance, et je l’aimais à la folie: elle m’avait confié que M. le duc

d’Orléans était amoureux d’elle. Ma tante parlait fort bien de la vertu,

je lui voyais même des sentiments religieux. Quant à M. le duc

d’Orléans, elle me disait qu’elle avait pour lui une tendre amitié, et

qu’elle faisait tous ses efforts pour le guérir d’une passion

malheureuse. J’avoue que je ne croyais pas cela, car le contraire

sautait aux yeux; mais je n’attribuais sa conduite avec lui qu’à sa

coquetterie naturelle, et je ne lui supposais pas le moindre dessein

d’ambition. Monsigny, l’un des plus honnêtes hommes que j’aie connus, et

qui avait beaucoup d’esprit naturel, se passionna pour ma voix et pour

ma harpe, et venait tous les jours faire de la musique avec moi dans ma

chambre. Je pris de l’amitié pour lui; nous causions tout en faisant de

la musique; il me contait beaucoup de petites choses curieuses, et il

m’en dit une qui me parut surprenante. C’est que ma tante lui avait

recommandé en secret, ainsi qu’à Sedaine, de ne lui donner que des

louanges aux répétitions (où se trouvait toujours M. le duc d’Orléans),

et de ne lui donner des avis qu’en particulier; elle disait que cela

l’encourageait. Monsigny et Sedaine pensaient bien qu’il s’agissait de

la faire valoir auprès de M. le duc d’Orléans, et à cet égard ils la

secondaient à merveille, car ils lui prodiguaient les éloges. Ce manège

lui réussit parfaitement; M. le duc d’Orléans était persuadé qu’elle

avait des talents miraculeux. Ce prince, très faible, et qui n’était pas

doué du caractère et de l’esprit de Henri le Grand, ne savait rien juger

par lui-même; il ne voyait que par les yeux des autres.

Ma tante, qui, comme je l’ai dit, voulait terminer ce voyage par quelque

chose d’éclatant, eut l’idée la plus singulière. Elle voyait que M. le

duc d’Orléans était dans l’admiration de ses talents, mais il ne pouvait

avoir la même opinion de son esprit; il s’agissait d’en acquérir une

tout à coup qui effaçât celle de mesdames de Boufflers, de Beauvau et de

Grammont. Mais comment faire? ma tante était d’une ignorance extrême,

elle n’avait pas la moindre instruction, elle n’avait lu dans toute sa

vie que quelques romans. Elle savait fort mal l’orthographe, et elle

écrivait très mal une lettre. Cependant elle eut la pensée de devenir

auteur: ne pouvant rien inventer, elle imagina de faire une comédie du

roman de _Mariane de Marivaux_; les conversations si multipliées de cet

ouvrage lui donnaient une quantité de scènes toutes faites; d’ailleurs

le sujet lui plaisait, c’était l’amour triomphant des préjugés de la

naissance et rapprochant toutes les distances. Mais ma tante ne se

dissimula pas qu’en donnant cet ouvrage sous son nom, elle aurait à

combattre des prétentions que nul intérêt ne fait abandonner. Ma tante

se tira de cette difficulté avec l’adresse la plus spirituelle qu’elle

ait eue de sa vie. Elle fit la pièce en prose et en cinq actes; c’était

un ouvrage au-dessous du médiocre, mais un drame qui n’avait rien de

ridicule, et dans lequel se trouvaient quelques jolies phrases, et

quelques entretiens agréables littéralement copiés du roman de Marivaux.

Elle ne fit part de cette entreprise qu’à M. le duc d’Orléans, elle me

le cacha ainsi qu’à tout le monde. Quand la pièce fut achevée, elle la

lut tête à tête à M. le duc d’Orléans, qui, quoiqu’il n’en fût pas bien

sûr, dit qu’il la trouvait charmante.--Eh bien, reprit ma tante, je vous

la donne; je jouirai mieux de votre succès que du mien, d’ailleurs je ne

veux point que l’on sache que je suis auteur. Lisez cette pièce comme si

elle était de vous, et si on en est content, gardez-vous de me trahir,

que l’on croie à jamais que vous en êtes l’auteur, et nous la jouerons

pour dernier spectacle. M. le duc d’Orléans fut touché aux larmes de

cette générosité. Il ne voulait pas en profiter; elle insista fortement,

il y consentit. J’ai su par la suite tout ce détail de lui-même. M. le

duc d’Orléans déclara donc qu’il avait fait une comédie, ce qui ne causa

pas un médiocre étonnement, que madame de Montesson eut l’air de

partager, en persuadant à tout le monde qu’elle ne la connaissait pas,

et montrant naïvement beaucoup de crainte sur l’ouvrage. On se demandait

en secret comment M. le duc d’Orléans avait pu faire une comédie, et

l’on pensa généralement que Collé en avait apparemment fait le plan, et

corrigé le langage. Personne n’eut l’apparence du soupçon sur le

véritable auteur; M. le duc d’Orléans annonça qu’il en ferait lecture.

On indiqua le jour, et l’on y invita tous les hommes et toutes les

femmes de la société qui passaient pour avoir le plus d’esprit; la

curiosité fut extrême. Enfin ce grand jour arriva. Je fus admise à la

lecture, mais non sans quelque peine, ma tante ne se souciait pas que

j’y fusse. Nous voilà donc rassemblés, bien décidés d’avance à trouver

l’ouvrage excellent, s’il n’est pas détestable et ridicule. Le succès

fut complet; jamais lecture de Molière n’en eut un pareil, on était en

extase; on prodiguait à chaque scène les éloges les plus outrés, on

n’entendait que des exclamations. M. le duc d’Orléans en était si ému,

qu’il eut continuellement les larmes aux yeux. Quand la lecture fut

finie, tout le monde se leva pour entourer M. le duc d’Orléans;

plusieurs femmes hors d’elles-mêmes lui demandèrent la permission de

l’embrasser, toutes parlaient à la fois, on ne s’entendait plus, on ne

distinguait que ces mots répétés mille fois en refrain: ravissant,

sublime, parfait! Ma tante pâlissant, rougissant, pleurant, ne

s’exprimait que par son trouble et des larmes. Tout à coup, M. le duc

d’Orléans demande un moment de silence (et du ton le plus solennel); on

se tait. Alors, d’une voix émue, mais très forte, il dit ces paroles:

«Malgré ma promesse, je ne puis usurper plus longtemps une telle

gloire!... Ce bel ouvrage n’est point de moi, l’auteur est madame de

Montesson!...» A ces mots ma tante s’écria d’une voix languissante: «Ah!

monseigneur!...» Elle n’en put dire davantage, la modestie la

suffoquait, elle tomba presque évanouie dans un fauteuil. Toute la

compagnie resta pétrifiée; il est impossible de donner une idée de

l’effet de ce coup de théâtre, et du changement subit de presque toutes

les physionomies. Ce triomphe acheva d’enthousiasmer M. le duc d’Orléans

pour ma tante, à laquelle il crut de ce moment un esprit prodigieux.

Pour la première fois je suivis à cheval la chasse du cerf dans ce

voyage. Je n’avais chassé à Genlis que le sanglier; la chasse du cerf me

parut charmante, et surtout, je crois, parce qu’on y admirait beaucoup

la manière dont je montais à cheval. M. de Genlis et moi nous allâmes de

Villers-Cotterets à Sillery, où j’allais pour la première fois. Madame

de Puisieux, toujours froide pour moi, me reçut honnêtement, mais avec

une sorte de sécheresse qui redoubla ma timidité naturelle. Elle me

parla des succès que j’avais eus à Villers-Cotterets, et me demanda

enfin à m’entendre jouer de la harpe. Ce fut six jours après mon

arrivée. Je jouai, je chantai; elle parut charmée, ainsi que M. de

Puisieux: «Il faut convenir, dit-elle, que cela est séduisant.» Je ne

sais pourquoi cette phrase me déplut, et de premier mouvement, je

répondis avec vivacité: «Cependant, madame, je n’ai séduit, ni ne veux

séduire qui que ce soit.» Elle fut très étonnée, parce que jusque-là je

n’avais dit que oui ou non. Elle me regarda fixement, et ne répliqua

rien. Le soir M. de Genlis me gronda de ma réponse, et le lendemain

j’eus une peur affreuse de madame de Puisieux en me trouvant tête à tête

avec elle dans le salon. Madame de Puisieux, couchée sur sa chaise

longue, comme de coutume, travaillait au métier; je brodais au tambour:

nous gardâmes le silence pendant un demi-quart d’heure. Enfin, madame de

Puisieux, ôtant ses lunettes, se tourna de mon côté.--Madame, me

dit-elle, avez-vous donc fait le vœu d’être toujours ainsi avec

moi?--Comment, madame? répondis-je d’une voix tremblante.--Oui,

reprit-elle, on assure que vous êtes gaie, aimable, et depuis huit jours

vous gardez le silence le plus obstiné; peut-on vous en demander la

raison? A cette question pressante, je me décidai sur-le-champ à

répondre franchement parce que le ton avait quelque chose de gai et

d’obligeant.--Madame, lui dis-je, c’est que je crains de vous déplaire,

que vous avez un air sévère qui m’intimide, et qui me fait de la

peine...--Vous avez tort de me craindre, reprit-elle, je suis très

disposée à vous aimer; que faut-il faire pour vous mettre à votre aise

avec moi?...--Ce que vous daignez faire en ce moment, m’écriai-je, en me

jetant à son cou; des pleurs d’attendrissement me coupèrent la parole,

elle fut elle-même vivement émue; elle me reçut dans ses bras, m’y

retint, et m’embrassa à plusieurs reprises avec la plus touchante

sensibilité. De cet instant je lui vouai au fond de l’âme le plus tendre

attachement; elle le méritait par l’excellence de son cœur, de ses

principes, et de son caractère, et par le charme de son esprit. Nous

causâmes avec une entière liberté; elle me dit les choses les plus

aimables, et je lui promis que je serais dorénavant avec elle comme si

j’avais eu le bonheur de la connaître depuis mon enfance. Une heure

après M. de Puisieux rentra de la promenade avec M. de Genlis et six ou

sept personnes. Je priai madame de Puisieux de ne rien dire de ce qui

venait de se passer entre nous, parce que je méditais une jolie manière

de l’annoncer. On s’assit, et au bout de quelques minutes, je dis d’un

ton dégagé que, n’ayant point été à la promenade, je voulais me

dégourdir les jambes, et je fis deux ou trois sauts dans la chambre,

ensuite j’allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux, en

disant mille folies; elle riait aux éclats, et tout le monde était

pétrifié d’étonnement. M. de Puisieux fut enchanté, il dit à madame de

Puisieux qu’il lui avait prédit qu’elle m’aimerait à la folie. Toute

cette soirée fut charmante pour moi. Les jours qui lui succédèrent

furent les plus heureux de ma vie. Madame de Puisieux prit pour moi une

véritable passion. Elle me fit changer d’appartement afin de me loger à

côté d’elle. Je me promenais le matin à cheval avec M. de Puisieux, je

montais tous ses beaux chevaux anglais. Le soir je n’allais point à la

promenade, je restais tête à tête avec madame de Puisieux, qui se

promenait avec moi une petite demi-heure dans la cour ou dans le

potager; nous passions le reste du temps à causer dans le salon: sa

conversation était animée, spirituelle et charmante; elle avait vu un

moment de la régence; son mari avait depuis été ministre des affaires

étrangères; et, petite-fille du grand Louvois, elle avait la tête

remplie d’une infinité d’anecdotes intéressantes et curieuses qu’elle

contait à merveille. Avant de souper, on apportait tous les soirs ma

harpe dans le salon, et j’en jouais une heure; après le souper je jouais

de la guitare ou du clavecin à peu près une demi-heure; ensuite je

jouais au piquet avec madame de Puisieux contre M. de Puisieux, qui nous

faisait la chouette, et puis j’allais me coucher. Je ne restais

communément dans ma chambre qu’après la promenade du matin avec M. de

Puisieux, depuis dix heures et demie jusqu’à deux heures. Pendant qu’on

me coiffait je lisais, habitude que j’ai toujours conservée partout.

Dans ce temps, il était d’usage de recevoir à Paris et à la campagne des

hommes à sa toilette, ce que je n’ai jamais fait, afin de réserver ce

temps pour la lecture; de sorte que depuis mon mariage je n’ai jamais

passé un seul jour sans faire une bonne lecture. Après ma toilette je

jouais de la harpe une heure, et j’écrivais trois quarts d’heure. Je

refaisais alors ma première comédie, _les Fausses Délicatesses_, et je

l’achevai dans ce voyage. J’écrivais en outre les extraits de mes

lectures. Madame de Puisieux, dans nos tête-à-tête du soir, me faisait

souvent lire tout haut, pendant qu’elle travaillait à la tapisserie; il

y avait à Sillery une très bonne bibliothèque. Les jours de pluie, tout

le monde restait dans le salon; j’allais dans ma chambre, ce qui me

donnait trois ou quatre heures d’étude de plus.

Un jour, une personne de Reims amena un jeune musicien qui jouait du

tympanon d’une manière surprenante; madame de Puisieux regretta que je

n’en susse pas jouer. Je recueillis cette parole; et le soir même je

convins, en secret, avec le musicien, qu’il viendrait tous les jours à

six heures et demie du matin, me donner une leçon; je pris régulièrement

ces leçons dans le garde-meuble, au haut de la maison, pendant quinze

jours, et en outre en revenant de la promenade du matin, j’allais toute

seule jouer du tympanon au moins trois heures, et, au bout de trois

semaines, je jouais aussi bien que mon maître, deux airs, le menuet

d’Eaudet, et la Furstemberg, avec plusieurs variations. M. de Genlis,

dans ma confidence, m’avait fait faire un joli petit habit à

l’Alsacienne, en écarlate et juste à la taille. Je le mis un matin, en

faisant tresser mes longs cheveux sans poudre autour de ma tête comme

les Strasbourgeoises, je mis par-dessus cette coiffure, pour la cacher,

ce qu’on appelait alors une baigneuse, et par-dessus mon habit une robe

négligée et un manteau de taffetas noir, et, sous le prétexte d’une

migraine, j’allai dîner avec ce double habillement. Après le dîner, un

valet de chambre vint dire qu’une jeune Alsacienne, jouant du tympanon,

demandait à être entendue, madame de Puisieux donna l’ordre de la faire

entrer; je me levai en disant que j’allais la chercher. Je courus dans

la chambre voisine; je jetai vite sur une table ma baigneuse et ma robe;

je pris mon tympanon, et presque au même instant je rentrai dans le

salon; la surprise fut inexprimable, et elle augmenta encore lorsqu’on

m’entendit jouer du tympanon. Monsieur et madame de Puisieux vinrent

m’embrasser avec une tendresse et un attendrissement, qui me

récompensèrent bien de la peine que j’avais prise. On me fit porter

pendant plus de douze ou quinze jours mon habit alsacien, afin de donner

à tout ce qui venait à Sillery une représentation de cette petite scène.

Ce n’est pas sans dessein que j’entre dans ces petits détails, ils ne

seront pas sans utilité pour les jeunes personnes qui liront cet

ouvrage. Je voudrais leur persuader que la jeunesse n’est heureuse que

lorsqu’elle est aimable, c’est-à-dire docile, modeste, attentive, et que

le véritable rôle d’une jeune personne est de plaire dans sa famille, et

d’y porter la gaieté, l’amusement et la joie. Lorsque dans l’âge le plus

brillant de la vie, on y porte l’ennui, on a toujours tort. Examinez

bien toutes les jeunes personnes insipides et ennuyeuses, vous les

trouverez indolentes, oisives, et surtout égoïstes, ne pensant qu’à

elles, et ne s’occupant jamais des autres.

Madame de Puisieux, en partant de Sillery après Noël, me ramena à Paris;

nous nous arrêtâmes quinze jours à Braine, chez la vieille comtesse

d’Egmont, belle-mère de la jeune et jolie, et que nous y trouvâmes

aussi. La comtesse d’Egmont avait jadis été l’amie intime de M. le Duc,

premier ministre dans la première jeunesse de Louis XV; je recueillis

là, de ses conversations avec madame de Puisieux, beaucoup d’anecdotes

de ce temps, et surtout sur la belle mademoiselle de Clermont, sœur de

M. le Duc, et dont madame de Puisieux avait été l’amie. Je vis, dans

cette maison, le vieux marquis de Croi, qui, à l’âge de cinquante ans,

avait l’air d’en avoir quatre-vingts; il avait eu les plus grands succès

auprès des femmes, et ne se consolait pas de n’être plus un homme à

bonnes fortunes. Il avait conservé tous les tics de la fatuité, et

l’habitude d’une toilette ridiculement recherchée.

Sur la fin de ce voyage, je vis à Braine, un vrai vieillard, mais très

aimable, le maréchal de Richelieu, père de madame d’Egmont la jeune. Je

le regardais avec une extrême curiosité, en songeant qu’il avait vu

Louis XIV, et qu’il avait vécu dans l’intimité de madame de Maintenon.

Le maréchal était gracieux, rempli de douceur et de bonté;--il avait eu

à la guerre des succès qui honorent la vieillesse, et il n’était pas

humilié de n’en plus avoir d’un genre frivole. Ce fut là que je lui

entendis conter qu’il avait en vain dit à Voltaire, que le _Testament du

cardinal de Richelieu_ était parfaitement authentique, que l’original

existait dans sa maison, que Voltaire n’avait voulu rétracter aucun des

mensonges qu’il avait débités à ce sujet. J’avais déjà entendu dire la

même chose à madame d’Egmont. Je trouvai dès lors que le maréchal aurait

dû démentir par un écrit public cette fausseté historique. Mais il ne

voulait pas se brouiller avec Voltaire, qui l’appelait «mon héros»; et

d’ailleurs, comme tous les gens du monde, il craignait les scènes

publiques, les éclats, et surtout il redoutait la plume de Voltaire; et

c’est ainsi que de petites considérations, et la crainte qu’inspirait la

coalition des encyclopédistes, ont mille fois, dans ce siècle, retenu

captives d’utiles vérités.

Je passai cet hiver dans une assez grande dissipation. J’allais très peu

aux spectacles, et je n’allai que deux fois au bal de l’Opéra; mais les

bals particuliers, les dîners chez madame de Puisieux, chez ma tante,

les soupers privés, les visites, me prenaient beaucoup de temps.

Ce fut cette année-là que je fis mon premier roman historique, que je

fondai sur un trait que j’avais lu dans la _Vie de Tamerlan_. Ce roman

avait pour titre _Parisatis_, ou _la Nouvelle Médée_; il était

horriblement tragique, et en un volume de deux cents pages de mon

écriture. M. de Morfontaine et M. de la Reynière me prêtaient des livres

avec la plus grande obligeance, car je pouvais les garder tant que je

voulais. Je lus dans cet hiver, avec un plaisir inexprimable, les

_Pensées_ de Pascal, les _Oraisons funèbres_ de Bossuet, le _Carême_ de

Massillon. J’avais déjà lu ces immortels ouvrages; mais apparemment que

mon esprit s’était formé; il me semblait, par l’étonnement et

l’admiration qu’ils me causaient, que je les lisais pour la première

fois. Je lisais ainsi ces trois sublimes écrivains: d’abord le profond

Pascal pendant une demi-heure, il fortifiait ma foi par ses admirables

raisonnements; ensuite je lisais avec saisissement une trentaine de

pages de Bossuet; il m’élevait au-dessus de moi-même et de la terre;

après cela je me reposais dans le ciel avec Massillon. Le calme

majestueux de son éloquence, la douceur et l’harmonie de son langage ont

quelque chose de véritablement divin. Que je plains ceux qui n’aiment ni

la lecture, ni l’étude, ni les beaux-arts!... J’ai passé ma jeunesse

dans les fêtes et dans la plus brillante société, et je puis dire, avec

une parfaite sincérité, que je n’y ai jamais goûté des plaisirs aussi

vrais que ceux que j’ai constamment trouvés dans un cabinet avec des

livres, une écritoire et une harpe. Les lendemains des plus belles fêtes

sont toujours tristes;--les lendemains des jours consacrés à l’étude

sont délicieux; on a gagné quelque chose, et l’on se rappelle la veille,

non seulement sans dégoût ou sans regrets, mais avec la plus douce

satisfaction.

Vers la moitié de l’hiver, je lus, et ce fut avec enthousiasme,

l’_Histoire naturelle_ de M. de Buffon; ce style parfait m’enchanta, je

l’étudiai sérieusement.

Je sentis dès lors que la perfection du style consiste dans le naturel,

la clarté, la précision, l’harmonie, la correction, la propriété

d’expressions. Après un examen très suivi et très réfléchi, je relus sur

la fin de l’hiver mes compositions, et mon roman historique; et, à

l’exception de mes _Réflexions d’une mère de vingt ans_ et de ma comédie

_des Fausses Délicatesses_ que je me promis de retoucher, je brûlai le

tout, et j’eus grande raison, car cela était bien mauvais.

Il prit à ma tante cette année des fantaisies qui me causèrent beaucoup

d’ennui; elle voulut jouer de la harpe, et essayer de faire des vers. Je

lui donnai des leçons de harpe tous les jours où j’allais dîner chez

elle, et c’est une écolière qui ne m’a jamais fait honneur.

M. le duc d’Orléans était toujours aussi amoureux d’elle. M. de

Montesson avait quatre-vingt-sept ans, et ma tante songeait sérieusement

à la fortune qu’elle a faite depuis.

L’ambition donnait à ma tante des inventions merveilleuses, et je

conterai bientôt ce détail, qui est très curieux. Je vais parler

auparavant de sa société. Son amie intime était madame la présidente de

Gourgues, sœur de M. de Lamoignon. C’était une personne toujours malade,

et presque toujours couchée sur une chaise longue, avec une passion

platonique et malheureuse pour le chevalier, depuis marquis de Jaucour,

celui qu’on appelait «le clair de lune». Madame de Gourgues était d’une

pâleur remarquable, elle ne mettait point de rouge, cette pâleur allait

à sa physionomie. Nous allions assez souvent souper chez elle, il n’y

avait jamais à ces soupers que le chevalier de Jaucour; et, outre ma

tante et moi, tout au plus deux personnes. Ma tante y était aimable et

gaie, elle faisait tout l’agrément de ces petits soupers; quand

l’ambition ou son intérêt ne s’y opposaient pas, elle avait un charmant

caractère.

Le chevalier de Jaucour avait une figure très agréable, un visage rond,

plein et pâle, des yeux noirs, de jolis traits, des cheveux bruns,

négligés et dépoudrés, il ressemblait en effet à un clair de lune. Sa

taille était noble, il avait bonne grâce. Son caractère était excellent,

plein de droiture et de loyauté. Il avait fait plusieurs campagnes de

guerre, étant entré au service à douze ans, il avait montré autant

d’intelligence militaire que de bravoure. Son esprit était comme son

caractère, sage et raisonnable. A l’un de ces soupers, ma tante dit que

j’avais peur des revenants. Alors madame de Gourgues proposa au

chevalier de Jaucour, de me conter «sa belle histoire de la tapisserie».

J’en avais entendu parler comme d’une chose parfaitement vraie, car le

chevalier de Jaucour donnait sa parole d’honneur qu’il n’y ajoutait

rien, et il était incapable de faire un mensonge, qui d’ailleurs

n’aurait eu alors aucun sel.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 4 / 21 段