Je me baignais, et on allait chercher, pour mes bains, de l’eau dans une
rivière à une demi-lieue. Un seul cheval de charrue traînait le tonneau
que l’on devait remplir d’eau. Un jour que j’étais seule au château, je
vis par ma fenêtre le charretier Jean partir, conduisant à pied son
équipage. Il me parut charmant de monter sur ce gros cheval, et d’aller
ainsi chercher mon eau moi-même. Je descendis précipitamment dans la
cour, Jean m’établit jambe de-ci, jambe de-là, sur le cou de son cheval,
et nous partîmes. Je trouvai cette promenade si agréable, que pendant
dix ou douze jours je n’en fis pas d’autres. Je pris ainsi un grand goût
d’équitation, et l’on me permit de monter un vieux petit cheval gris qui
avait encore de bonnes jambes; on me fit faire un habit d’amazone, et
l’on me trouva si bien à cheval, qu’on me donna un grand beau cheval
navarrin, qui, quoique plus vieux que moi, avait une grande vitesse et
des jambes très sûres. Quelques mois après, M. Bourgeois, officier de
fortune en garnison à Chauny, et un très grand homme de cheval, me
trouvant parfaitement posée, voulut me donner des leçons; j’en pris tous
les jours pendant huit mois, et je devins très habile. Cet exercice, que
j’aimais passionnément, fortifia beaucoup ma santé. Nous faisions
souvent de très longues chasses de sanglier. Un jour j’imaginai de me
perdre exprès, dans l’espoir qu’il m’arriverait une aventure
extraordinaire. Je m’enfonçai dans des routes détournées, ayant bien
soin de tourner le dos à la chasse, et de fuir le bruit des chiens et
des cors. Bientôt j’eus la satisfaction de ne plus rien entendre et de
me trouver dans des lieux tout à fait inconnus. Je poussais toujours mon
cheval au galop; ce que je désirais était de rencontrer un château que
je n’eusse jamais vu, d’y trouver des habitants pleins d’esprit et de
politesse me donnant l’hospitalité. Au bout de trois heures, courant
toujours au hasard, cherchant vainement, je commençai à m’inquiéter,
j’imaginai que j’étais au moins à douze lieues de Genlis; j’avais faim,
je ne voyais point de gîte, et je m’avisai tout à coup de penser que
l’on était, au château de Genlis, dans de vives alarmes; enfin, après
avoir erré encore longtemps, je rencontrai un bûcheron qui m’apprit, à
mon grand étonnement, que je n’étais qu’à trois lieues de Genlis. Je lui
demandai de m’y conduire: il fallut aller au pas et je n’y arrivai qu’à
la nuit fermée. On avait envoyé de tous les côtés, dans les bois
immenses de Genlis, des hommes à cheval sonnant du cor; M. de Genlis
était aussi à ma poursuite et ne revint qu’une heure après moi. Je fus
horriblement grondée, et je le méritais; j’eus la bonne foi d’avouer que
je m’étais perdue à dessein, et je donnai ma parole qu’à l’avenir je ne
chercherais plus des terres inconnues.
Nous retournâmes à Paris pour le mariage de mon beau-frère. Il épousa
mademoiselle de Vilmeur, âgée de quinze ans; M. le marquis de Puisieux
consentit à lui servir de père, et mon beau-frère décida que je lui
servirais de mère: ce qui fut assez singulier, non seulement parce que
je n’avais que trois ans et demi de plus que la mariée, mais parce que
j’allais voir pour la première fois à cette cérémonie ce chef de la
famille qui m’avais jusque-là montré tant de rigueur, et qui serait
obligé de me conduire dans l’église; ce qu’il fit de fort bonne grâce.
Il était très paré; il avait son cordon bleu passé par-dessus son habit,
il me parut éblouissant et terrible. Comme il me donnait la main, il
s’aperçut que je tremblais: «Vous avez froid, madame, me dit-il; je
répondis naïvement:--Ce n’est pas cela.» Il m’a dit depuis que le ton
dont je prononçai ces paroles le toucha jusqu’aux larmes. Le repas de
noce se fit avec une grande magnificence à la campagne chez le chevalier
Courten (à la Planchette); presque toute la famille y vint. Madame de
Puisieux, sa fille la maréchale d’Étrée, madame la princesse de Benting,
monsieur et madame de Noailles, le duc d’Harcourt, et beaucoup d’autres.
Mes amis, monsieur et madame de Balincour et madame de Sailly, n’y
étaient pas, ni M. de Souvré; je les regrettai bien. Je fus traitée avec
beaucoup de politesse, mais froidement par toutes les dames; je gardai
un profond silence. On s’occupa à l’excès de ma belle-sœur; on vanta sa
beauté; madame de Puisieux et la maréchale la caressèrent excessivement.
Je crus m’apercevoir qu’on y mettait un peu d’affectation; cette idée
m’ôta ma timidité. Toutes les fois qu’on a eu le dessein de me piquer,
je ne sais quelle fierté m’a constamment mise au-dessus de l’offense
qu’on voulait me faire, en me donnant une indifférence parfaite.
Toute la compagnie resta jusqu’à onze heures du soir. Mais les nouveaux
mariés, M. de Genlis et moi nous passâmes six jours dans cette maison.
Ce temps me suffit pour prendre une grande amitié pour ma belle-sœur.
Elle était belle, et sa figure eût été charmante, sans un rire
désagréable, qui ne montrait pas de belles dents, et qui laissait voir
deux doigts de gencives toujours gonflées; mais quand elle ne riait pas,
son visage était beau et très agréable; aussi M. de Villepaton disait
d’elle:--Que sérieusement parlant elle était très jolie. Elle avait reçu
une éducation fort négligée, cependant elle n’était jamais oisive, elle
aimait l’ouvrage, brodait parfaitement, et était adroite comme une fée.
Elle était très violente, et fort contrariante; elle avait des
obstinations d’enfant, mais au fond elle était bonne, obligeante,
naturelle, et très gaie. Nous n’avons jamais eu ensemble la plus légère
dispute, et je fus enchantée d’avoir une compagne si jeune et si aimable
pour moi.
En quittant la Planchette nous allâmes tous à Genlis. Mon frère passa
cette année à Genlis; il venait d’être reçu dans le génie, et avait subi
son examen du cours de Bezout avec la plus grande distinction. J’eus une
grande joie de le revoir; il était fort joli, très naïf et d’une gaieté
d’enfant. Un soir qu’il y avait du monde au château, et que ma
belle-sœur et MM. de Genlis jouaient après le souper au reversi, mon
frère me proposa une promenade dans la cour, qui était immense, sablée
et remplie de fleurs; j’y consentis. Quand nous fûmes dans la cour, il
eut envie d’aller faire un tour dans le village; je ne demandai pas
mieux: il était dix heures, tous les cabarets étaient éclairés, et l’on
voyait à travers les vitres, les paysans buvant du cidre; je remarquai
avec surprise qu’ils avaient tous l’air très grave.
Il prit à mon frère une gaieté, il frappa contre les vitres en
criant:--Bonnes gens, vendez-vous du sacré chien? et après cet exploit
il m’entraîna en courant dans une petite ruelle obscure, à côté de ces
cabarets, où nous nous cachâmes en mourant de rire. Notre joie
s’augmenta encore en entendant le cabaretier sur le pas de sa porte,
menacer de coups de gourdin les polissons qui avaient frappé aux vitres.
Mon frère m’expliqua que sacré chien voulait dire de l’eau-de-vie. Je
trouvai cela si charmant, que je voulus aller à un autre cabaret voisin,
faire cette jolie demande, qui eut le même succès; nous répétâmes
plusieurs fois cette agréable plaisanterie, nous disputant à qui dirait
sacré chien, et finissant par le dire en duo, et toujours à chaque fois
nous sauvant à toutes jambes dans la petite ruelle, où nous faisions des
rires à tomber par terre.
Mon frère resta six semaines avec nous. M. de Genlis, avec beaucoup de
grâce, lui donna tout ce qui lui pouvait être utile ou agréable dans une
garnison où il devait rester longtemps.
Nous retournâmes à Paris, M. de Genlis et moi, au mois d’août, dans une
jolie maison avec un jardin, dans le cul-de-sac Saint-Dominique, dont
mon beau-frère avait loué le rez-de-chaussée, et nous louâmes le
premier.
Le 4 septembre je mis au monde ma chère Caroline, cette créature
angélique, qui a fait pendant vingt-deux ans mon bonheur et ma gloire,
dont la perte irréparable a été la plus grande douleur et le plus grand
malheur de ma vie! Elle vint au monde belle comme un ange, et ce visage
enchanteur a été depuis l’instant de sa naissance jusqu’au tombeau, ce
qu’on a jamais vu de plus parfait; je ne la nourris point, ce n’était
pas la mode encore; d’ailleurs, dans notre situation je ne l’aurais pas
pu, étant obligée d’être toujours en courses et en voyages. Elle fut
nourrie à deux petites lieues de Genlis, dans un village appelé
Comanchon.
Madame la maréchale d’Étrée vint me voir; elle m’apporta, en présent, de
très belles étoffes des Indes, et m’annonça que son père et sa mère me
recevraient avec plaisir, et que madame de Puisieux me présenterait à la
cour. Au bout de cinq semaines j’allai chez madame de Puisieux, dont
j’avais une peur extrême; comme de ma vie je n’ai fait des avances quand
on a eu de la sécheresse pour moi, je fus très froide et très
silencieuse. Je ne lui plus guère. Huit jours après, elle me mena à
Versailles, ce qui fut un vrai supplice pour moi, parce que ce fut tête
à tête dans sa voiture. Elle ne me parla que de la manière dont je
devais me coiffer, m’exhortant d’un ton critique à ne pas me coiffer si
haut qu’à mon ordinaire, m’assurant que cela déplairait beaucoup à
mesdames et à la vieille reine. Je répondis simplement: «Il suffit,
Madame, que cela vous déplaise.» Cette réponse parut lui être agréable,
mais aussitôt après je retombai dans mon profond silence, et je vis que
je l’ennuyais beaucoup. A Versailles, nous logeâmes dans le bel
appartement du maréchal d’Étrée; le maréchal fut charmant pour moi; je
le regardais avec un vif intérêt; je savais qu’il avait eu les plus
éclatants succès à la guerre, et qu’il était d’ailleurs l’une des
meilleures têtes du conseil. Mesdames de Puisieux et d’Étrée me
persécutèrent véritablement le lendemain, jour de ma présentation; elles
me firent coiffer trois fois, et s’arrêtèrent à la manière qui me seyait
le plus, et qui était le plus gothique. Elles me forcèrent de mettre
beaucoup de poudre et beaucoup de rouge, deux choses que je détestais;
elles voulurent que j’eusse mon grand corps pour dîner, afin,
disaient-elles, de m’y accoutumer; ces grands corps laissaient les
épaules découvertes, coupaient les bras et gênaient horriblement;
d’ailleurs, pour montrer ma taille, elles me firent serrer à outrance.
La mère et la fille eurent ensuite une dispute très aigre au sujet de ma
collerette, sur la manière de l’attacher; elles étaient assises, et
j’étais debout et excédée pendant ce débat. On m’attacha et l’on m’ôta
au moins quatre fois cette collerette; enfin, la maréchale l’emporta de
vive force, d’après la décision de ses trois femmes de chambre, ce qui
donna beaucoup d’humeur à madame de Puisieux. J’étais si lasse que je
pouvais à peine me soutenir, lorsqu’il fallut aller dîner. On me fit
grâce du grand panier pour le dîner, quoiqu’il fût question un moment de
me le faire prendre pour m’y accoutumer aussi. Lorsque le maréchal
m’aperçut, il s’écria: «Elle a trop de poudre et trop de rouge; elle
était cent fois plus jolie hier.» Madame de Puisieux le fit juge de ma
collerette, qu’il approuva, et tout le dîner se passa en discussion sur
ma toilette. Je ne mangeai rien du tout, parce que j’étais si serrée,
que je pouvais à peine respirer. En sortant de table le maréchal passa
dans son cabinet; je restai livrée à la maréchale et à madame de
Puisieux, qui me firent achever ma toilette, c’est-à-dire mettre mon
panier et mon bas de robe, ensuite répéter mes révérences, pour
lesquelles j’avais pris un maître: c’était alors Gardel qui apprenait à
les faire. Ces dames furent très contentes de cette répétition; mais
madame de Puisieux me défendit de repousser doucement en arrière avec le
pied mon bas de robe, lorsque je me retirais à reculons, en disant que
cela était théâtral. Je lui représentai que si je ne repoussais pas
cette longue queue, je m’entortillerais les pieds dedans, et que je
tomberais; elle répéta d’un ton impérieux et sec que cela était
théâtral; je ne répliquai rien: ensuite ces dames s’habillèrent, pendant
ce temps je m’ôtai adroitement un peu de rouge, mais malheureusement, au
moment de partir, madame de Puisieux s’en aperçut et me dit: «Votre
rouge est tombé, mais je vais vous en remettre.» Et elle tira de sa
poche une boîte à mouches, et me remit du rouge beaucoup plus foncé que
celui que j’avais auparavant. Ma présentation se passa fort bien, elle
avait fort bon air parce qu’il y avait beaucoup de femmes. Le roi Louis
XV parla beaucoup à madame de Puisieux, et lui dit plusieurs choses
agréables sur moi. Quoiqu’il ne fût plus jeune, il me parut bien beau;
ses yeux étaient d’un bleu très foncé, des yeux bleu de roi, disait M.
le prince de Conti, et son regard était le plus imposant qu’on puisse
imaginer. Il avait, en parlant, un ton bref, et un laconisme
particulier, mais qui n’avait rien de dur et de désobligeant: enfin, il
avait dans toute sa personne quelque chose de majestueux et de royal,
qui le distinguait extrêmement de tous les autres hommes.
M. le dauphin, fils de Louis XV, venait de mourir, on en portait encore
le grand deuil; je fus présentée à la vieille reine, fille de Stanislas,
roi de Pologne; cette princesse, déjà attaquée de la maladie de langueur
dont elle mourut quinze ou dix-huit mois après, était couchée sur une
chaise longue. Je fus très frappée de lui voir un bonnet de nuit de
dentelle, avec de grandes girandoles de diamants. Elle m’intéressa
beaucoup, parce qu’on disait que c’était la mort de son fils qui la
conduisait au tombeau. C’était une charmante petite vieille, elle avait
conservé une très jolie physionomie et un sourire ravissant. Elle était
obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix, un peu languissante,
allait au cœur. Sa conduite entière avait toujours été d’une pureté
irréprochable: elle était pieuse, bonne, charitable; elle aimait les
lettres, et les protégea avec discernement. Elle avait beaucoup de
finesse dans l’esprit, on citait d’elle une grande quantité de mots
charmants. Je fus ensuite présentée à Mesdames et aux enfants de France;
le soir j’allai au jeu de Mesdames. Peu de jours après ma présentation,
nous retournâmes à Genlis. J’y passai un été fort agréable. Dans le
cours de cet été nous jouâmes _Nanine_, _les Précieuses ridicules_, _le
Méchant_, et _la Comtesse d’Escarbagnas_; les meilleurs acteurs étaient
M. de Genlis et moi; ma belle-sœur, malgré toutes mes leçons, ne jouait
pas bien, mais elle n’y mettait nulle prétention. Nous avions pour
spectateurs nos voisins et nos paysans.
Il y avait à Genlis la plus grande baignoire que j’aie jamais vue, on
aurait pu y tenir à l’aise quatre personnes. Un jour je proposai à ma
belle-sœur de nous y baigner dans du lait pur, et d’aller acheter, dans
les environs, tout le lait des fermes. Nous nous déguisâmes en
paysannes, et montées sur des ânes, et conduites par le charretier Jean,
mon premier maître d’équitation, nous partîmes de Genlis à six heures du
matin, et nous allâmes à deux lieues à la ronde de tous les côtés
demander tout le lait des chaumières, en ordonnant de porter ce lait le
lendemain de grand matin au château de Genlis. Nous prîmes un bain de
lait, ce qui est la plus agréable chose du monde; nous avions fait
couvrir la surface du bain de feuilles de roses, et nous restâmes plus
de deux heures dans ce charmant bain.
Je composai, dans ce temps, un roman que j’intitulai _les Dangers de la
célébrité_; quatre ou cinq ans après, je perdis ce manuscrit; l’idée en
était morale, mais, autant que je puis m’en souvenir, il était ennuyeux.
J’ai été très heureuse à Genlis, surtout depuis le mariage de mon
beau-frère; mais mon mari avait voulu absolument lui payer une petite
pension, et je n’aurais pas été plus maîtresse dans mon propre château,
grâce aux égards et à la délicatesse de mon beau-frère et de sa femme.
Ma belle-sœur, dans un âge où naturellement on aime à faire la maîtresse
de maison, n’avait nullement cette manie; elle voulait, avec toute la
grâce d’un excellent caractère, que j’ordonnasse aussi librement
qu’elle; jamais elle ne souffrit que les domestiques, en parlant d’elle,
l’appelassent madame tout court; ils la désignaient par son titre, comme
moi par le mien. Ce sont là de petites choses, mais elles méritent
d’être rapportées; elles peignent des sentiments nobles et délicats.
J’exerçais la médecine, à Genlis, de concert avec M. Racine, le barbier
du village, qui venait toujours très gravement me consulter quand il
avait des malades. Nous allions les voir ensemble; toutes mes
ordonnances se bornaient à de simples tisanes et du bouillon, que
j’envoyais communément du château. Je servais du moins à modérer la
passion de M. Racine pour l’émétique, qu’il prescrivait pour presque
tous les maux. Je m’étais perfectionnée dans l’art de saigner; des
paysans venaient souvent me prier de les saigner, ce que je faisais;
mais comme on sut que je leur donnais toujours vingt-quatre ou trente
sous après une saignée, j’eus bientôt un grand nombre de pratiques, et
je me doutai que mes trente sous me les attiraient; alors je ne saignai
plus que sur l’ordonnance de M. Millet, chirurgien de la Fère, qui
venait à Genlis tous les huit ou dix jours.
Nous passâmes l’hiver suivant à Paris: j’avais vingt ans. J’allais, une
fois la semaine, dîner chez ma tante, madame de Montesson, ou avec elle
chez madame la marquise de La Haye, ma grand’mère. Ces derniers
dîners-là ne m’étaient nullement agréables, ma grand’mère était d’une
sécheresse extrême pour moi, et comme elle avait sur son visage une
énorme quantité de rouge et de blanc, qu’elle se peignait les sourcils
et les cheveux pour réparer des ans l’irréparable outrage, elle ne me
paraissait guère respectable. En outre de ces dîners, j’allais, de temps
en temps, le matin, chez ma grand’mère, pendant qu’elle était à sa
toilette; c’était l’heure qu’elle m’avait donnée, je la trouvais
toujours seule devant son grand miroir, et entourée de ses femmes: elle
me faisait les plus insipides sermons que j’aie jamais entendus. Le jour
de la semaine où je dînais chez ma tante ou chez ma grand’mère, madame
de Montesson me menait faire des visites dans la soirée, c’était chez
mesdames les princesses de Chimay; celle qui a été depuis dame d’honneur
de la reine était fort belle encore, et un ange par la conduite; nous
allions aussi chez madame la duchesse de Mazarin, chez madame de
Gourgue, madame la marquise de Livri, madame la duchesse de Chaulnes, et
madame la comtesse de la Messais, une femme très aimable et très
spirituelle; notre journée se terminait toujours par aller souper chez
l’une des trois dernières personnes que je viens de nommer ou chez
madame de La Reynière, femme du fermier général. C’était une personne de
trente-cinq ans, très vaporeuse, très fâchée de n’être pas mariée à la
cour, mais belle, obligeante, polie, et faisant les honneurs d’une
grande maison avec beaucoup de noblesse et de grâce. Ma tante ne
l’aimait pas; et je m’aperçus que presque toutes les dames de la cour
étaient, au fond de l’âme, jalouses de la beauté de madame de La
Reynière, de l’extrême magnificence de sa maison, et de la riche
élégance de sa toilette. Madame de La Reynière voyait la meilleure
compagnie. Madame de Tessé et madame d’Egmont la jeune sont les
dernières femmes minaudières que j’aie vues dans le grand monde; les
mines et les mouches étaient déjà passées de mode pour les femmes de
l’âge que j’avais alors.
Madame la comtesse d’Egmont la jeune, fille du maréchal de Richelieu,
chez laquelle j’avais soupé plusieurs fois avec madame de Montesson,
était d’une figure charmante, malgré sa mauvaise santé; elle n’avait
alors que vingt-huit ou vingt-neuf ans, et le plus joli visage que j’aie
vu. Elle faisait beaucoup trop de mines, mais toutes ses mines étaient
jolies. Son esprit ressemblait à sa figure; il était maniéré et
néanmoins rempli de grâce. Je crois que madame d’Egmont n’était que
singulière et non affectée; elle était née ainsi. Elle a fait beaucoup
de grandes passions; on pouvait lui reprocher un sentiment romanesque
qu’elle a conservé longtemps, mais ses mœurs ont toujours été pures.
Je partis avec ma tante pour Villers-Cotterets, où j’allais pour la
première fois. Nous avions encore appris des rôles pour y jouer la
comédie, et même l’opéra. Nous jouâmes _Vertumne et Pomone_. Je jouais
Vertumne, qui est déguisé en femme; ma tante jouait Pomone; elle avait
imaginé de se faire faire un habit garni de pommes d’api, et autres
fruits. Madame d’Egmont dit qu’elle ressemblait à une serre chaude. Cet
habit était lourd, ma tante était petite, et n’avait pas une jolie
taille, sa voix était trop faible pour un rôle d’opéra: elle échoua tout
à fait dans celui-ci. Le marquis de Clermont, depuis l’ambassadeur de
Naples, joua très bien le dieu Pan. J’eus un succès inouï dans mon rôle
de Vertumne. Nous avions dans les ballets tous les danseurs de l’Opéra;
on devait donner trois représentations de ce spectacle; on ne le joua
qu’une fois, ainsi que _l’Ile sonnante_, opéra-comique, paroles de Collé
et musique de Monsigny. J’y jouais une sultane, et j’ouvrais la scène
par une grande ariette que je chantais en m’accompagnant de la harpe.
Monsigny avait fait l’ariette et le rôle pour moi. J’avais un habit
superbe, chargé d’or et de pierreries; et quand on leva la toile je fus
applaudie à trois reprises, et on me redemanda deux fois mon ariette. Il
me fut impossible de ne pas remarquer que ma tante, après le spectacle,
avait beaucoup d’humeur. Nous jouâmes _Rose et Colas_; ma tante, qui
avait trente ans, fit le rôle de Rose, et moi celui de la mère de Robi.
Nous jouâmes encore _le Déserteur_. Madame de Montesson y joua le beau
rôle, je jouai celui de la petite fille; madame la comtesse de Blot, qui
avait été dame de la feue duchesse d’Orléans, joua les beaux rôles dans
le _Misanthrope_ et le _Legs_, et avec le plus grand succès. Elle avait
en effet beaucoup de grâce, et un jeu très spirituel. Le comte de Pont
jouait le rôle du misanthrope avec une perfection rare; il n’imitait
aucun acteur de la Comédie-Française! Il avait un véritable talent, et
une noblesse dans le maintien et les manières que nul acteur de
profession ne peut avoir. M. de Vaudreuil était aussi un des bons
sauteurs de notre troupe; sa figure était agréable, il contrefaisait
parfaitement Molé dans les rôles d’amoureux. M. de Vaudreuil était fort
à la mode; son esprit n’était pas étendu, mais il avait un excellent
ton. Madame d’Hénon disait que les deux hommes qui savaient le mieux
parler aux femmes étaient Le Kain sur le théâtre, et M. de Vaudreuil
dans le monde. Ce dernier avait une quantité de petits talents très
médiocres, mais agréables dans la société. Il chantait un peu, il
dansait assez bien, il paraissait aimer tous les arts; quand ce ne
serait qu’une prétention, elle est toujours utile et noble. Il avait de
la douceur et de la politesse; personne ne le craignait, il était
généralement aimé.
Le fameux comédien Grandval nous faisait répéter nos rôles, il joua même
avec nous. M. le duc d’Orléans jouait fort rondement les rôles de
paysans. Je vis là, à nos répétitions, Collé et Sedaine, qui n’étaient
aimables ni l’un ni l’autre. Carmontel, lecteur de M. le duc d’Orléans
venait dans le salon à l’issue du dîner, pour peindre dans un grand
livre toutes les personnes qui arrivaient à Villers-Cotterets; tous ces
portraits étaient en profil et en charge, mais ressemblants, et
formaient une collection curieuse. On ne lui donnait qu’une séance. Il
me peignit jouant de la harpe, mais fort en laid: j’avais un petit
front, qu’il fit beaucoup trop grand, ce qui ôtait de la ressemblance.
M. le duc d’Orléans voulut me voir jouer des proverbes avec Carmontel,
qui jouait avec perfection les maris bourrus et de mauvaise humeur;
c’était sans nulle charge, et avec un naturel et un comique parfaits,
mais il n’avait que ce seul genre. M. de Donazan et M. d’Albaret
jouèrent avec nous; ma tante ne voulut pas jouer, mais nous excitâmes un
tel enthousiasme, que nous consentîmes à jouer tous les soirs. Ma tante,
à la fin du voyage, eut un succès très singulier et très éclatant. Cette
histoire est assez extraordinaire pour la conter avec détail.