après le départ de mon père pour Saint-Domingue, elle se décida à
plaider. Elle écrivit elle-même un mémoire, et avant de commencer la
procédure, elle chargea son avocat de le communiquer à madame de La
Haie. Ce mémoire, très respectueux par les expressions, était foudroyant
par les faits. Madame de La Haie le sentit, elle envoya chez ma mère son
fils, le marquis de La Haie, qui se fit médiateur entre sa mère et sa
sœur. Le marquis de La Haie n’était ni beau, ni distingué par l’esprit,
mais il était sensible et bon. Il nous proposa de nous mener
sur-le-champ chez madame de La Haie, en ajoutant qu’en nous voyant tout
s’arrangerait. Il pressa ma mère si vivement, qu’elle y consentit. Il
nous mena dans sa voiture et nous conduisit d’abord chez madame de
Montesson; elle n’était point habillée et ne nous attendait point; elle
dit qu’elle approuvait l’idée de mon oncle, qu’elle allait s’habiller et
qu’elle viendrait avec nous. Sa toilette me parut longue. Mon oncle
voulait absolument qu’elle s’occupât de moi; à toute minute, il lui
disait en me regardant: «Comme elle est intéressante! comme elle est
jolie!...» Madame de Montesson ne répondait rien, elle se contentait de
pencher la tête en faisant un soupir, et en prenant un air attendri.
Enfin, lorsqu’elle fut habillée, elle donna le bras à ma mère, et passa
devant nous; mon oncle me prit affectueusement par la main. Nous
montâmes en voiture et nous nous rendîmes dans la rue Cassette, où
demeurait ma grand’mère. Arrivés dans la maison, mon oncle et ma tante
nous laissèrent dans un cabinet et allèrent la prévenir; au bout d’un
demi-quart d’heure, ils revinrent avec ma grand’tante, mademoiselle
Dessaleux, sœur de ma grand’mère. Mes deux tantes donnèrent le bras à ma
mère en l’assurant qu’elle serait bien reçue; mon oncle me conduisit. Je
n’avais pas une goutte de sang dans mes veines en entrant dans la
chambre de ma grand’mère. Sa figure acheva de me glacer; on m’avait dit
qu’elle était belle encore, elle ne me parut qu’effrayante. Elle était
fort grande, fort droite, toute sa personne avait quelque chose de
hautain et d’impérieux que je n’avais vu qu’à elle; il y avait encore de
la beauté dans ses traits, mais elle avait beaucoup de rouge et de
blanc, et une physionomie à la fois immobile, froide et dure... Elle me
fit peur, ma mère courut se jeter à ses pieds. A ce spectacle je fondis
en larmes. Ma grand’mère releva sèchement ma mère sans l’embrasser, ce
qui m’indigna. Mon oncle, qui me tenait toujours par la main, me
présenta à ma grand’mère en disant: «Maman, regardez cette charmante
petite!...» et il ajouta plus bas: «Maman, embrassez-la...» Elle jeta
sur moi un regard sombre et fixe, qui me fit baisser les yeux, mon oncle
me dit de lui baiser les mains; j’obéis en tremblant. Elle me baisa au
front; alors je m’éloignai promptement, et j’allai me jeter en
sanglotant dans les bras de ma mère. Madame de La Haie sonna et demanda
avec emphase un verre d’eau. Madame de Montesson s’empressa auprès de sa
mère, avec cette tête penchée et ces yeux à moitié fermés, enfin, toutes
les mines qu’elle prenait dans les occasions touchantes et qui lui
donnaient l’air du monde le plus hypocrite. Lorsque madame de La Haie
eut bu, et fait trois ou quatre soupirs, mon oncle avec une bonté
infinie, parla en faveur de ma mère. Madame de La Haie répondit d’abord
par des reproches, ensuite elle s’adoucit; elle dit quelques phrases
maternelles; elle ajouta que ma mère devait se fier à elle, se désister
de ses poursuites, et qu’elle ne perdrait rien à lui donner cette preuve
de respect. Ma mère s’attendrit et promit tout; alors elle fut
embrassée, et presque caressée. On se quitta parfaitement réconciliées.
Je voyais ma mère heureuse, charmée; ma joie intérieure allait jusqu’au
transport. Ma mère, avec une bonne foi et une générosité touchantes,
envoya chercher sur-le-champ ses gens d’affaires et signa son
désistement, qu’elle fit remettre le jour même à madame de La Haie. Mon
oncle revint nous voir, et me témoigna plus de tendresse que jamais; il
était bon, honnête, et de la sincérité la plus parfaite; mais il partit
à cette époque pour l’armée, et il fut tué à la bataille de Minden.
Après son départ nous retournâmes plusieurs fois chez ma grand’mère sans
être reçues. Enfin vint la nouvelle de la mort de mon oncle; la juste
douleur de madame de La Haie suspendit toute idée d’affaires; mais,
lorsque les premiers moments furent passés et que ma mère renouvela ses
demandes, elle ne reçut que des réponses sèches et vagues; elle pressa,
on ne répondit plus; elle insista, elle écrivit sans relâche; on finit
par lui faire dire qu’elle n’avait rien à prétendre, qu’elle l’avait
reconnu elle-même en donnant son désistement. Ce coup fut rude à
supporter. Ma mère à ce sujet me dit ces belles paroles:--Ce qui me
console, c’est que je vous ai donné un bon exemple, celui d’une
confiance généreuse, et du respect filial le plus parfait. Je ne
répondis à ma mère que par mes larmes; depuis ce moment-là nous ne
revîmes plus ma grand’mère et ma tante.
Mon père, en revenant de Saint-Domingue, fut pris par les Anglais avec
tout ce qu’il rapportait; on le conduisit à Lanceston, ville maritime
d’Angleterre; il trouva là beaucoup de prisonniers français, et, entre
autres, un jeune homme dont la jolie figure, l’esprit et les grâces lui
inspirèrent le plus vif intérêt; c’était le comte de Genlis, qui, en
revenant de Pondichéry, où il avait commandé un régiment pendant cinq
ans, avait été conduit en Chine, à Kanton où il passa cinq mois, et
ensuite à Lanceston.
Le comte de Genlis servait dans la marine depuis l’âge de quatorze ans;
il s’était couvert de gloire au fameux combat de M. d’Aché; il était
alors lieutenant de vaisseau, il avait à peine vingt ans.
Durant son séjour à Lanceston, il se lia intimement avec mon père, qui
portait habituellement une boîte sur laquelle était mon portrait, me
représentant jouant de la harpe; cette peinture frappa le comte de
Genlis; il fit beaucoup de questions sur moi, et il crut tout ce que lui
dit un père qui ne me voyait nul défaut. Les Anglais avaient laissé à
mon père mon portrait, mes lettres et celles de ma mère, qui ne parlait
que de mes succès et de mes talents. Le comte lut ces lettres, qui lui
firent une profonde impression. Il avait un oncle ministre alors des
affaires étrangères (le marquis de Puisieux), il obtint promptement sa
liberté, et il promit à mon père de s’occuper de lui faire rendre la
sienne. En effet, aussitôt qu’il fut à Paris, il vint chez ma mère lui
apporter des lettres de mon père; et en même temps il sollicita avec
ardeur son échange, et trois semaines après mon père arriva à Paris.
Peu après, mon sort fut fixé sans retour; j’épousai M. de Genlis, mais
secrètement. M. de Genlis, âgé de vingt-sept ans, n’ayant ni père ni
mère, pouvait disposer de lui-même; mais M. le marquis de Puisieux, chef
de sa famille, dès les premiers jours de son arrivée en France, lui
avait parlé d’un mariage avec une jeune personne, orpheline, possédant
actuellement quarante mille livres de rentes; M. de Genlis y consentit.
M. de Puisieux s’occupa vivement de cette affaire; M. de Genlis ne s’en
souciait déjà plus, mais il n’osa l’avouer. Au bout de quelque temps M.
de Puisieux lui dit que la chose était sûre, et qu’il avait donné sa
parole; M. de Genlis n’eut pas le courage de lui déclarer ses
sentiments, et ce fut dans ce moment que je me mariai.
Huit jours avant mon mariage, nous allâmes demeurer chez madame la
comtesse de Sercey, ma tante, qui logeait dans le cul-de-sac de Rohan.
Je me mariai là à sa paroisse à minuit. Le lendemain, on déclara mon
mariage, qui fit beaucoup de bruit, car la colère de M. de Puisieux, qui
se plaignait avec amertume, fit, pendant plusieurs jours, le sujet de
toutes les conversations. M. de Genlis, cadet de Picardie, n’avait que
douze mille livres de rentes, et pour toute espérance, sa part dans la
succession de madame la marquise de Droménil, sa grand’mère, qui avait
environ quarante mille livres de rentes. Elle habitait Reims, et elle
avait quatre-vingts ans. M. de Genlis avait servi dans la marine avec le
plus grand éclat de valeur et d’intelligence, ainsi que je l’ai déjà
dit, à ce fameux combat sur mer, commandé par M. d’Aché; de vingt-deux
officiers, il ne resta que M. de Genlis; pour ce combat, M. de Genlis
eut la croix de Saint-Louis à vingt et un ans moins trois mois, grâce
extraordinaire dont je n’ai vu qu’un seul exemple après celui-ci.
Lorsqu’il fut à Paris, M. de Puisieux, qui était alors ministre des
affaires étrangères, l’engagea à quitter la marine, il était capitaine
de vaisseau, et à passer au service de terre, avec le grade de colonel;
il fut fait colonel des grenadiers de France.
Je ne passai que dix jours à Paris après mon mariage. M. de Genlis alla
se présenter chez M. de Puisieux et chez madame la duchesse maréchale
d’Étrée, fille de M. de Puisieux, et il ne fut pas reçu; il leur écrivit
et ne reçut point de réponse. Il me fit écrire à sa grand’mère, qui
garda aussi un profond silence. De tous ses parents, le comte et la
comtesse de Balincour furent les seuls qui, dans cette occasion, lui
donnèrent des marques d’amitié. Ils vinrent me voir, et me comblèrent de
caresses. Cette visite me fit un plaisir inexprimable.
Une visite qui me toucha beaucoup moins fut celle de madame de
Montesson, qui vint voir ma mère; ce mariage plaisait à sa vanité. Elle
fut très aimable pour M. de Genlis, qui me mena le lendemain chez elle
et chez madame de Balincour; nous partîmes pour Genlis quatre ou cinq
jours après. Mon beau-frère, qui nous y attendait, nous reçut avec
beaucoup de grâce et d’amitié.
Le marquis de Genlis était âgé alors de trente et un ans, je n’ai jamais
vu de tournure plus noble, plus leste et plus élégante. Cependant,
jamais homme n’a moins profité des avantages les plus brillants de la
nature et de la fortune. Avec une figure remarquable, de l’esprit, de la
grâce, il se trouva, à quinze ans, possesseur de la terre de Genlis,
l’une des plus belles du royaume, et libre de toute hypothèque, avec la
certitude d’avoir un jour celle de Sillery, qui lui était substituée. M.
de Puisieux, son tuteur, et très aimé du roi, le fit faire colonel à
l’âge de quinze ans. Mais, à dix-sept ans, il montra déjà la passion du
jeu et une extrême licence de mœurs. Il fit des dettes, des
extravagances; on le gronda, on paya, on pardonna. Il ne se corrigea
nullement. Enfin, à vingt ans, il perdit au jeu, dans une nuit, cinq
cent mille francs contre le baron de Vioménil; il devait d’ailleurs
environ cent mille francs. La colère de M. de Puisieux fut extrême, et
l’emporta trop loin: il obtint une lettre de cachet, et fit enfermer, au
château de Saumur, son pupille; il l’y laissa cinq ans; et, comme le
disait mon beau-frère, une année pour chaque cent mille francs. Sa
carrière militaire fut perdue par cette rigueur; ayant été obligé de
quitter le service, il n’y rentra plus. Quand il sortit de Saumur, on
avait déjà payé la moitié de ses dettes; M. de Puisieux alors le fit
interdire, et exiler à Genlis. Cette terre valait à peu près
soixante-quinze mille francs de revenu. On fit à mon beau-frère une
pension de quinze mille francs, le surplus des revenus fut employé à
payer le reste des dettes. Son exil dura deux ans, ensuite il eut la
liberté d’aller à Paris, où il passait seulement trois mois d’hiver;
mais M. de Puisieux déclara qu’il ne lèverait l’interdiction que
lorsqu’il ferait un bon mariage. Malgré ses disgrâces et ses malheurs,
il était d’une extrême gaieté.
Je ne restai que quelques jours à Genlis; on m’y donna le divertissement
de la pêche des étangs. Pour mon malheur, j’y allai avec des petits
souliers blancs brodés; arrivée au bord des étangs, je m’y embourbai;
mon beau-frère vint à mon secours, remarqua mes souliers, se mit à rire,
et m’appela une jolie dame de Paris, ce qui me choqua beaucoup; car,
ayant été élevée dans un château, j’avais annoncé toutes les prétentions
d’une personne qui n’était étrangère à aucune occupation champêtre. En
entendant répéter que j’étais une belle dame de Paris, mon dépit devint
extrême; alors je me penche, je ramasse un petit poisson, long comme le
doigt et je l’avale tout entier, en disant: «Voyez comme je suis une
belle dame de Paris.» J’ai fait d’autres folies dans ma vie; mais
certainement je n’ai jamais rien fait d’aussi bizarre. Tout le monde fut
confondu. M. de Genlis me gronda beaucoup, et me fit peur en me disant
que ce poisson pouvait vivre et grossir dans mon estomac, frayeur que je
conservai pendant plusieurs mois.
Dans les derniers jours de novembre, M. de Genlis me conduisit à
l’abbaye d’Origny-Sainte-Benoîte, à huit lieues de Genlis et à deux de
Saint-Quentin. Je devais y passer quatre mois, c’est-à-dire tout le
temps que mon mari resterait à Nancy, où se trouvait le régiment des
grenadiers de France, dont il était l’un des vingt-quatre colonels. Me
trouvant trop jeune pour m’emmener à Nancy, M. de Genlis pensa avec
raison qu’il était plus convenable de me laisser dans un couvent où il
avait des parentes. D’ailleurs dans ce temps il n’était pas d’usage que
les jeunes femmes suivissent leurs maris dans leurs garnisons. Je
pleurai beaucoup en me séparant de M. de Genlis, et ensuite je m’amusai
infiniment à Origny. Cette abbaye était fort riche, elle avait toujours
eu pour abbesse une personne d’une grande naissance; l’abbesse actuelle
s’appelait madame de Sabran; avant elle, c’était madame de Soubise.
Quoique les religieuses ne fissent point de preuves de noblesse, elles
étaient presque toutes des filles de condition et portaient leurs noms
de famille. Les bâtiments de l’abbaye étaient fort beaux et immenses. Il
y avait plus de cent religieuses, sans compter les sœurs converses et
deux classes de pensionnaires, l’une d’enfants, l’autre pour les jeunes
personnes de douze à dix-huit ans. L’éducation y était fort bonne pour
former des femmes vertueuses, sédentaires et raisonnables, destinées à
vivre en province.
J’avais un joli appartement dans l’intérieur du couvent, j’y étais avec
une femme de chambre, j’avais un domestique qui logeait avec les gens de
l’abbesse dans les logements extérieurs; je mangeais à la table de
l’abbesse, qui faisait fort bonne chère. Nous étions servies par deux
sœurs converses. On m’apportait mon déjeuner dans ma chambre. L’abbesse
recevait à dîner et en visite des hommes dans son appartement, mais ces
hommes ne pouvaient aller plus avant, et d’ailleurs le couvent était
cloîtré. L’abbesse avait des domestiques, une voiture et des chevaux;
elle avait le droit de sortir en voiture, accompagnée de sa chapeline et
des religieuses qu’elle nommait pour l’accompagner. Elle allait assez
souvent se promener dans les champs, visiter quelques parties de ses
possessions, ou des malades auxquels elle portait elle-même des secours;
je l’ai suivie deux fois dans ces courses bienfaisantes, qui étaient
plus fréquentes en été. Chaque religieuse avait une jolie cellule, et un
joli petit jardin à elle en propre, dans l’intérieur du vaste enclos du
jardin général.
Une parente de M. de Genlis s’y trouvait. C’était madame de Rochefort,
fille du marquis de Saint-Pouen, et sœur de madame de Balincour. Son
père l’avait forcée de se faire religieuse à dix-sept ans; elle aimait
son cousin, le comte de Rochefort, et elle fut très malheureuse pendant
les deux premières années de sa profession, ensuite elle s’accoutuma
parfaitement à son sort; elle avait trente ans quand j’arrivai à Origny,
et elle était une excellente religieuse. Elle avait un visage agréable,
une physionomie intéressante, des mains charmantes, et une très belle
taille. Elle me parla beaucoup de sa sœur, madame de Balincour, qu’elle
aimait tendrement, et qui tous les ans lui envoyait ces petits présents
qui charmaient les religieuses, du sucre, du café, de la laine et de la
soie pour broder. Madame de Rochefort, de son côté, lui envoyait toutes
sortes de petits ouvrages faits avec soin et cette perfection dont les
religieuses semblaient seules avoir le secret. Madame de Rochefort me
fit promettre que, lorsque j’irais à Paris, j’engagerais madame de
Balincour à demander pour elle à l’archevêque la permission d’aller
passer pour sa santé trois ou quatre mois dans sa famille; c’est-à-dire,
chez cette sœur chérie: permission qu’on ne refusait point à des
personnes de l’âge et de la considération de madame de Balincour, et
pour des religieuses qui avaient passé la première jeunesse.
J’intéressai tellement par la suite monsieur et madame de Balincour en
faveur de madame de Rochefort, qu’ils la firent venir. Elle passa quatre
mois à Balincour, les trois premiers s’écoulèrent dans la paix et dans
le bonheur; mais M. de Balincour la mena chez une jeune paysanne nommée
Nicole, qu’il avait mariée quatre ans auparavant. Le tableau champêtre
d’une union et d’une félicité parfaite, Nicole au milieu de son heureuse
famille, Nicole entourée de ses trois petits enfants, de son jeune mari,
de son père et de sa mère, rappela à l’infortunée religieuse ses
premières amours, et un bonheur perdu pour elle sans retour...; et
tandis que tout le monde contemplait avec plaisir cette scène
intéressante, elle se trouva mal... Elle tomba promptement dans une
consomption mortelle; elle ne retourna point dans son couvent; son père,
qui sans doute pour sa punition vivait encore, vint la prendre mourante
et l’emmena en Auvergne, dans une terre où peu de temps après elle
expira dans ses bras!
Mais revenons à Origny. Je m’y plaisais, on m’y aimait; je jouais
souvent de la harpe chez madame l’abbesse, je chantais des motets dans
la tribune de l’église, et je faisais des espiégleries aux religieuses;
je courais les corridors la nuit, c’est-à-dire à minuit, avec des
déguisements étranges, communément habillée en diable avec des cornes
sur la tête, et le visage barbouillé; j’allais ainsi réveiller les
jeunes religieuses; chez les vieilles que je savais être bien sourdes,
j’entrais doucement, je leur mettais du rouge et des mouches sans les
réveiller. Elles se relevaient toutes les nuits pour aller au chœur, et
l’on peut juger de leur surprise lorsque, réunies à l’église, s’étant
habillées à la hâte sans miroir, elles se voyaient ainsi enluminées et
mouchetées. Pendant tout le carnaval, je donnai chez moi, avec la
permission de l’abbesse, des bals deux fois la semaine. On me permit de
faire entrer le ménétrier du village, qui était borgne, et qui avait
soixante ans. Il se piquait de savoir toutes les figures et tous les
pas, et je me souviens qu’il appelait les chassés, des flanqués. Mes
danseuses étaient les religieuses et les pensionnaires; les premières
figuraient les hommes, et les autres les dames. Je donnais pour
rafraîchissements du cidre, et d’excellentes pâtisseries faites dans le
couvent. J’ai été depuis à de bien beaux bals, mais certainement je n’ai
dansé à aucun d’aussi bon cœur, et avec autant de gaieté.
Ma mère me donna la preuve de tendresse et de bonté de venir me voir à
Origny, et de passer avec moi six semaines dans ce couvent; elle y
logea, dans l’intérieur, dans un appartement qui était vacant tout à
côté du mien. J’imaginai toutes sortes de choses pour l’amuser. Madame
l’abbesse avait une femme de chambre qui la servait depuis dix ans, et
qui s’appelait mademoiselle Beaufort; c’était la meilleure fille du
monde, et qui faisait des flans à la crème délicieux, ce qui produisit
entre elle et moi une liaison très intime. Elle me parla d’une noce de
village qui devait se faire chez des fermiers de sa connaissance à une
lieue d’Origny; elle avait obtenu de madame l’abbesse la permission d’y
aller; je voulus être de la partie, mais mystérieusement, et déguisée en
paysanne, avec mademoiselle Victoire, et je déterminai ma mère à venir
avec nous, habillée aussi en paysanne, et le tout à l’insu de madame
l’abbesse. Mademoiselle Beaufort, charmée de cette invention, nous
fournit les habillements, nous nous assurâmes d’une tourière, je fis
dire à madame l’abbesse que nous avions la migraine, que nous dînerions
dans nos chambres, et nous partîmes furtivement à une heure après midi.
Nous allâmes à la ferme en charrette, nous fûmes présentées aux mariés
comme des paysannes, parentes de mademoiselle Beaufort, qui ajouta que
j’étais sa filleule; je dansai beaucoup; j’eus les plus grands succès
dans cette assemblée, que nous ne quittâmes qu’au déclin du jour. Mais
un orage violent nous attendait à Origny; on nous avait trahies; madame
l’abbesse savait notre escapade, elle était fort scandalisée de nos
déguisements, et surtout que je fusse sortie de la maison sans le lui
dire; je lui représentai doucement qu’étant avec ma mère, cette sortie,
du moins, n’avait rien de scandaleux. Madame l’abbesse jeta tout son
venin sur mademoiselle Beaufort. Le lendemain matin, la pauvre fille
entra dans ma chambre en pleurant et en me disant que madame l’abbesse
venait de lui donner son compte. «Eh bien, lui dis-je, consolez-vous, je
vous prends à mon service.» Mademoiselle Beaufort fut transportée de
joie, et s’installa tout de suite dans mon appartement. Madame l’abbesse
eut beau jeter feu et flamme, je persistai avec beaucoup de sang-froid
dans ma résolution, et je gardai mademoiselle Beaufort. Nous avions déjà
joué dans nos chambres quelques petites scènes pour amuser ma mère les
soirs, quand tout le couvent était couché. Mademoiselle Beaufort, à mon
grand étonnement, me demanda de lui donner un petit rôle de bergère;
elle avait quarante-cinq ans, ses cheveux étaient gris, elle était fort
couperosée, et les deux dents de devant lui manquaient. Nous jouâmes
_l’Oracle_, et je lui fis jouer le rôle de l’amoureux, que Lucinde
appelle Charmant, et qu’elle conduit en laisse, avec un ruban couleur de
rose: n’ayant point de costume, nous l’habillâmes galamment avec une
redingote de Lemire, mon domestique, et nous l’assurâmes qu’il était
indispensable qu’elle eût sur la tête un bonnet de coton, brodé en laine
de couleur, que lui prêta le laquais de ma mère; ce fut dans cet
agréable équipage qu’elle joua de la manière la plus comique le rôle de
Charmant. Comme elle me demandait toujours un rôle de bergère, je fis
une petite pastorale pour elle; nous donnâmes tant de louanges à son jeu
et à sa grâce, elle fut si persuadée qu’elle était ravissante dans ce
costume, que je lui proposai de le garder toujours, et elle y consentit.
De ce moment elle fut constamment habillée en bergère d’idylle, avec des
petits habits blancs bordés de rubans de diverses couleurs, et portant
sur l’oreille un petit chapeau de paille orné de fleurs, ou coiffée en
cheveux qu’elle poudrait à blanc pour cacher ses cheveux gris; quand
elle sortait de chez moi pour aller dans le couvent, j’exigeais toujours
qu’elle prît sa houlette, chose dont elle contracta souvent l’habitude.
Toutes mes amies encourageaient ses illusions pastorales, et quand les
autres se moquaient d’elle, mademoiselle Beaufort disait que c’était
pour faire leur cour à madame l’abbesse. Je la gardai ainsi en bergère
plus de deux mois, c’est-à-dire jusqu’au moment où M. de Genlis,
arrivant de son régiment, vint me prendre: l’aspect de mademoiselle
Beaufort (que j’appelais toujours ma bergère) l’étonna beaucoup; mais, à
force d’insistance, je le décidai à l’emmener avec nous à Genlis, et en
lui conservant son costume, et bientôt cette complaisance devint pour
lui un véritable amusement. Je conservai ma bergère à Genlis pendant
deux ou trois mois, ensuite un héritage inattendu et très considérable
pour elle, l’appela à Noyon. Comme elle avait fait nos délices, nos
adieux furent très tendres. Pour achever son histoire, je dois dire
qu’elle hérita de trente-deux mille francs et que peu de mois après elle
eut la folie d’épouser un jeune homme de vingt-trois ans, qui n’avait
rien, et qui lui persuada qu’il était éperdument amoureux d’elle.
En quittant Origny, nous allâmes sur-le-champ à Genlis; mon beau-frère
était à Paris, d’où il ne devait revenir qu’au mois de juillet. En
attendant nous fîmes des visites dans les châteaux voisins; presque tous
nos voisins étaient vieux, mais tous d’une fort bonne société, entre
autres M. le marquis de Flavigny et sa femme, M. de Bournonville qui
avait douze enfants, le président de Vauxmenil dont le fils dessinait
supérieurement le paysage, et M. de Saint-Cenis, le seul qui eût une
jeune femme.