Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veill

COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES

COURONNÉE PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE

CHOIX DE MÉMOIRES ET ÉCRITS

DES FEMMES FRANÇAISES

aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles

avec leurs biographies par

Mme CARETTE, Née BOUVET

MÉMOIRES

DE

Mme LA COMTESSE

DE GENLIS

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22--PARIS

DU MÊME AUTEUR

COLLECTION POUR LES JEUNES FILLES

Madame Campan 1 vol.

Madame de Staal-Delaunay 1 vol.

La Duchesse d’Abrantès 1 vol.

Mademoiselle de Montpensier 1 vol.

Madame la Comtesse de Genlis 1 vol.

Madame Roland 1 vol.

Madame Vigée le Brun 1 vol.

Madame de Motteville 1 vol.

Madame de La Fayette 1 vol.

Madame la Comtesse d’Aulnoy 1 vol.

George Sand.--Histoire de ma Vie 1 vol.

Mademoiselle Cochelet.--Mémoires sur la Reine Hortense 1 vol.

Madame la Baronne d’Oberkirch 1 vol.

Madame la Marquise de Créqui 1 vol.

Madame de la Rochejaquelein 1 vol.

Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries (1re, 2e et 3e séries)

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY

NOTICE BIOGRAPHIQUE

Aucune femme, peut-être, et bien peu d’écrivains ont produit une œuvre

aussi considérable que madame la comtesse de Genlis. Abordant tous les

genres, avec une aisance singulière, sinon avec un égal bonheur, le

roman, la poésie, la critique, l’histoire, la pédagogie, le théâtre ont

tour à tour tenté cette imagination brillante qui, pendant plus d’un

demi-siècle, avec une fécondité inépuisable, a tout à la fois intéressé

et passionné ses contemporains. Avec des dons heureux, le goût de

l’étude et de réels talents, on a lieu de s’étonner que la comtesse de

Genlis, parmi tant d’ouvrages, n’ait pas produit une de ces œuvres dont

l’éclat consacre une renommée. Madame de Sévigné, par ses lettres,

madame de Lafayette, avec un petit roman, madame de Staël, dans ses

grands écrits, ont illustré leur époque. Les œuvres de madame de Genlis

furent accueillies avec faveur. Elle eut les sourires du succès; et

pourtant la critique la plus amère, la plus violente, s’est exercée aux

dépens de la femme et de l’écrivain. Ambitieuse et frivole sous des

dehors austères, madame de Genlis est bien la personnification d’une

époque où l’affectation des grands principes et de la vertu abritaient

trop souvent certaines défaillances morales. Avec un esprit plus affiné,

plus de délicatesse dans les goûts, plus de fermeté dans les principes,

elle aurait pu être une personne tout à fait remarquable. Mais on ne

trouve pas chez elle cette véritable élévation du caractère qui domine

dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et c’est là peut-être

qu’il faut chercher la cause de ce qu’il y a eu d’incomplet dans la vie

et dans les ouvrages de cette femme distinguée dont la figure restera au

second plan.

Néanmoins, par ces défaillances même, elle offre un attrait

caractéristique aux esprits curieux de remonter aux sources du passé.

Pour nous servir d’une expression toute moderne dont on use beaucoup

depuis quelque temps, madame la comtesse de Genlis est bien «fin de

siècle».

Mais son siècle retarde sur le nôtre et l’on retrouve fidèlement en elle

les grâces, les illusions, les faiblesses de ce XVIIIe siècle dont la

brillante aurore devait s’éteindre dans les flots de sang de la Terreur.

Elle est bien la fille d’une société qui s’agite sur les débris d’un

monde expirant, où tout est faussé, où chacun cherche à se créer une

originalité personnelle pour échapper à la caducité dont le siècle est

atteint. On se passionne pour les idées philosophiques et humanitaires

par lesquelles on préludait, depuis la mort du grand roi, au

renversement de l’édifice chancelant. Les sentiments, les modes, les

usages ont un éclat factice.

Tandis que les vieillards montrent un front rajeuni par les artifices de

la toilette, on sème la neige sur des chevelures de vingt ans. L’ennui

s’est appesanti sur cette société si noble, si aristocratique qui n’a

conservé de son antique splendeur que la frivolité. La pompe des cours,

les lois de l’étiquette pesaient comme un fléau à des cerveaux légers et

provoquaient une réaction violente. Si quelques personnages respectaient

encore les préjugés d’antan, la plupart en riaient, et les gens de cour,

acceptant moralement la fusion des classes, admettaient des gens de

roture à leur intimité. Les princesses allaient d’elles-mêmes au devant

de l’abdication. Affectant des goûts champêtres et louant les mœurs

simples des bonnes gens, on les voyait en habit de basin traire des

vaches enrubannées dans des chaumières pomponnées comme des boudoirs.

Les grandes dames rejetaient leur parure et sous le casaquin des

servantes elles couraient les bals de barrière pour y danser le rigodon

avec des laquais et chanter des refrains grivois devant un saladier de

vin chaud.

Jolie, fine et gracieuse, madame de Genlis, dont la physionomie devait

prêter un charme piquant à de tels travestissements, nous raconte un

trait de ce genre comme un des agréables souvenirs de sa vie de jeune

femme. Après avoir quintessencié sur les délicatesses du sentiment et

promené de mélancoliques rêveries à travers les méandres de la carte du

tendre, on était descendu à la curiosité des jouissances grossières.

Était-ce un sentiment semblable qui faisait accourir la comtesse à Paris

le 14 juillet 1789 pour assister, en compagnie des jeunes princes, ses

élèves, à la prise de la Bastille.

Tandis que l’aristocratie faisait ainsi bon marché de ses privilèges,

les classes inférieures aspiraient à les détruire.

L’inconséquence et une inconcevable légèreté semblent avoir préludé aux

événements qui allaient amener le renversement de l’ancienne monarchie,

et tout paraît n’avoir été dans le principe qu’un entraînement de la

mode. Au fond chacun tenait à ses prérogatives. On peut se demander, en

lisant l’histoire, si les grands abandons aristocratiques qui

s’immolèrent sur l’autel de la patrie furent tous sincères. Les préjugés

de la naissance et de l’éducation, affermis par d’antiques coutumes,

étaient si fortement enracinés dans les cœurs que les idées égalitaires

ne devaient pas avoir un sens très net pour une partie de la nation dont

la supériorité s’appuyait sur des usages séculaires. Les déchirements

qui suivirent ne furent-ils pas encore plutôt une lutte de race, qu’une

lutte de caste.

Un des grands reproches faits à madame de Genlis est d’avoir embrassé

les idées nouvelles. A Versailles on lui en tenait rigueur, et la reine

Marie-Antoinette la traita toujours avec une certaine hauteur.

Au moment où éclatait la Révolution, la confiance intime du duc

d’Orléans lui avait offert le moyen de se distinguer d’une façon bien

particulière en lui confiant l’éducation des trois princes ses fils.

--Vous serez leur gouverneur, avait dit le prince.

--Je vis là, nous dit-elle, le moyen de faire une chose grande et

singulière, et j’acceptai.

En effet, madame de Genlis dirigea seule, et à travers les événements

les plus tragiques, l’éducation du jeune duc de Chartres, celui qui

devint plus tard le roi Louis-Philippe, de ses deux frères et de la

princesse leur sœur, madame Adélaïde. Avec un dévouement que rien

n’altère, une persévérance et une fermeté très remarquables, madame de

Genlis montra dans ces fonctions les rares qualités d’éducatrice qui,

dès l’enfance, s’étaient révélées en elle.

Lorsqu’à l’âge de sept ans, elle faisait réciter, de la terrasse du

vieux château de Saint-Aubin, les pièces de vers que sa gouvernante lui

enseignait, aux enfants du village venus pour couper des joncs, elle

préludait à l’éducation des princes du sang.

Elle inaugura un système tout nouveau dans lequel on trouve la trace des

théories de Jean-Jacques Rousseau, si fort en vogue à cette époque. Avec

une prodigieuse activité ses élèves menaient de front l’étude des

langues vivantes, l’histoire, la géographie, les mathématiques, les

sciences naturelles et les divers métiers que peut exercer un homme.

Les jeunes princes menuisaient, tournaient, faisaient des treillages et

des chapeaux. Le jardinage leur était familier et, outre tous les

exercices du corps, ils cultivaient divers talents. «Et jamais enfants,

dit-elle, ne se trouvèrent aussi heureux pendant que dura leur

éducation.»

Quand vinrent les épreuves de l’émigration, madame de Genlis put se

féliciter, à bon droit, de leur avoir appris «à se servir seuls, à

mépriser toute espèce de mollesse, à coucher habituellement sur un lit

de bois recouvert d’une simple natte de sparterie, à braver le soleil,

la pluie et le froid, à s’accoutumer à la fatigue en faisant

journellement de violents exercices et quatre ou cinq lieues avec des

semelles de plomb.»

Il est curieux de lire, dans ses notes, ses observations sur le jeune

duc de Chartres alors âgé de huit ans: «Il avait un bon sens naturel

qui, dès les premiers jours, me frappa, dit madame de Genlis. Il aimait

la raison comme tous les autres enfants aiment les contes frivoles.

Ajoutez à cela l’esprit d’ordre, une mémoire excellente et beaucoup de

bon sens.»

On retrouve dans ce léger croquis les principaux traits de caractère

d’un souverain dont la jeunesse acheva de se former à l’école du

malheur.

L’adversité ne détacha pas madame de Genlis de ses élèves. Son

attachement pour mademoiselle d’Orléans, la princesse Adélaïde, apparaît

au milieu des rigueurs de l’exil, doublement cruelles pour les enfants

de Philippe Égalité, que la haine des émigrés poursuivait dans leur

retraite. Madame de Genlis se montre pleine de présence d’esprit et de

fermeté pour soustraire la jeune princesse aux dangers qui la menacent

de toute part et qu’elle veut partager. Elle l’entoure de sollicitude et

continue son éducation à travers les vicissitudes de ses voyages en

Angleterre, en Belgique, en Suisse. Après la fuite de Tournai, madame de

Genlis, il est vrai, pressée par la gêne et se voyant poursuivie, prend

la résolution de partir seule en laissant mademoiselle d’Orléans aux

soins de son frère. Mais au moment d’accomplir ce dessein le courage lui

manque; et elle efface cette heure de défaillance par les plus tendres

soins, ne se croyant libre de disposer d’elle-même qu’après avoir remis

la princesse entre les mains de sa tante, madame la princesse de Conti.

Après avoir joui durant de longues années des privilèges d’une étroite

intimité avec la duchesse d’Orléans, la mère des jeunes princes qui lui

étaient confiés, madame de Genlis eut des démêlés pénibles avec cette

vertueuse princesse qui élevait des griefs trop réels contre la

gouvernante de ses fils.

Madame de Genlis ne craignit pas alors de braver l’autorité maternelle

en usant de l’extraordinaire ascendant qu’elle avait sur l’esprit du duc

d’Orléans et de ses élèves. C’est là un des épisodes les plus

regrettables de sa vie. Après la période révolutionnaire elle revint en

France où ses biens ayant été confisqués comme ceux de la plupart des

émigrés, elle dut continuer à tirer parti de ses talents d’écrivain qui

l’avaient fait vivre à l’étranger.

Elle publia d’abord un petit roman, _Mademoiselle de Clermont_. Puis les

_Souvenirs de Félicie_, celui de ses ouvrages qui eut le plus de vogue,

parut en 1804. C’est en quelque sorte la primeur de ses Mémoires. Sous

une forme agréable et facile, madame de Genlis y retrace les traits

principaux de sa vie, les événements auxquels elle fut mêlée, bon nombre

d’anecdotes curieuses sur les personnages de son temps! Mais ce n’est

pas le groupement complet de son existence tel qu’on peut le suivre dans

les Mémoires.

La première partie est d’un vif intérêt, pleine de fraîcheur et de

vivacité. Elle nous fait connaître mille traits singuliers sur les

habitudes, les goûts de son temps. La période de l’Empire et de la

Restauration n’est pas toute à l’honneur du caractère de la comtesse, et

la forme alourdie, des redites fastidieuses font tort à l’écrivain. Ce

n’est qu’une critique fatigante des événements, des personnages de

l’époque, que madame de Genlis divise pour nous les peindre en amis et

en ennemis personnels, sans aucun souci de la vérité. On peut donc

regretter pour la réputation littéraire de la comtesse de Genlis que ses

Mémoires ne se soient pas arrêtés à la période de l’émigration. Madame

de Genlis écrivit jusqu’à la fin de sa vie, mais les années ne lui

prêtèrent pas les charmes solides que l’expérience communique à un

écrivain sincère et convaincu. Ayant rapporté de l’émigration ces grâces

mondaines qui étaient le privilège des femmes de cour, elle avait su

grouper autour d’elle un cercle choisi. Bien qu’entachée de la manie de

critiquer et de régenter qu’elle conserva toujours, sa conversation

était animée et fort agréablement semée d’anecdotes piquantes. Le

naturel et la simplicité avaient été altérés dès l’enfance par une

éducation plus brillante que solide, et c’est l’excuse que l’on peut

donner à une extraordinaire vanité et à la prétention universelle de

tout redresser, le langage aussi bien que la taille et les principes des

enfants qu’elle affectait de chérir, comme tous ceux qui l’approchaient.

Ses relations avec ses anciens élèves, les princes d’Orléans, avaient

conservé les apparences d’une courtoisie mêlée de respect, bien que

depuis la Révolution toute intimité parût avoir cessé. Cependant madame

de Genlis dut éprouver les sentiments d’un légitime orgueil en voyant

Louis-Philippe monter sur le trône et de si hautes destinées s’ouvrir

pour un prince dont elle avait presque exclusivement formé l’esprit et

le cœur pendant ses jeunes années.

Madame de Genlis fut cruellement éprouvée dans ses affections de

famille. Sa fille aînée, madame de Lavœstine, était morte à vingt-deux

ans, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. Le comte de

Genlis, son mari, qui prit le titre de marquis de Sillery en héritant de

la terre de ce nom, et qui était resté attaché à la fortune du duc

d’Orléans, périt en même temps que ce prince sur l’échafaud. Il avait

refusé de voter la mort du roi. C’est de lui que madame Roland parle

dans ses Mémoires, en racontant qu’il obtint certains adoucissements

dans sa prison en envoyant à ses juges «deux cents bouteilles de son

excellent vin mousseux». Madame de Genlis, qui aurait dû s’appeler la

marquise de Sillery, préféra conserver le nom sous lequel elle avait

obtenu ses premiers succès littéraires. Ses romans, _Adèle et Théodore_,

_Mademoiselle de Clermont_, bien que très démodés, ne manquent pas

d’agrément.

Mais ses volumineuses productions, ses innombrables traités sur la

religion, les arts, la philosophie, l’histoire, les voyages, la morale,

sa correspondance politique restent enfouis dans l’oubli.

Dans les questions intéressant l’éducation, madame de Genlis s’est

révélée avec un réel mérite. C’est là que se montre sa véritable

supériorité. A part certains volumes, la partie de ses œuvres qui

s’adresse à la jeunesse est de beaucoup la meilleure. Son _Théâtre

enfantin_, les _Veillées du château_, les _Contes à ma fille_ sont bien

faits pour l’enfance et plairont toujours à de jeunes esprits.

Madame de Genlis mourut en 1834, sous le gouvernement de Juillet, à

l’âge de 84 ans. Ses dernières années avaient été fort tourmentées par

des embarras de fortune; cependant elle conserva jusqu’à la fin de sa

vie beaucoup de grâce et d’enjouement, et, survivant à la plupart de ses

contemporaines, elle fut une des dernières femmes de cour que notre

siècle a pu connaître.

CARETTE, née BOUVET.

MÉMOIRES

DE

MME LA COMTESSE DE GENLIS

Presque tous mes contemporains ont laissé des mémoires contenant

l’histoire de leur vie entière, ou du moins celle d’une longue suite

d’années. J’ai lu tous ces mémoires; ils parlent du temps où j’ai vécu,

des choses qui se sont passées sous mes yeux, et dont j’avais moi-même

recueilli les détails dans un journal particulier auquel j’ai travaillé,

sans interruption, tous les soirs, pendant quinze ans.

J’ai dû croire, ayant passé une grande partie de ma vie à la cour et

dans le plus grand monde, que je pourrais donner un tableau fidèle d’une

société éteinte ou dispersée, et d’un siècle non seulement écoulé, mais

effacé du souvenir de ceux qui existent aujourd’hui. Enfin, j’ai pensé

que ma vie littéraire n’était pas dénuée de tout intérêt, et qu’il

serait assez curieux d’y voir comment une personne qui a tant aimé la

solitude, la paix et les beaux arts, et dont le caractère était

naturellement doux, timide et réservé, a pu se résoudre à faire tant de

bruit, à se mettre si souvent en scène et à s’engager dans des guerres

interminables.

Je naquis le vingt-cinq janvier de l’année mil sept cent quarante-six,

dans une petite terre en Bourgogne, près d’Autun, et qu’on appelle

Champcéri, par corruption, dit-on, de Champ de Cérès, nom primitif de

cette terre. Je vins au monde si petite et si faible, qu’il ne fut pas

possible de m’emmailloter; et peu d’instants après ma naissance, je fus

au moment de perdre la vie. On m’avait mise dans un oreiller de plumes

dont, pour me tenir chaud, on avait attaché avec une épingle les deux

côtés repliés sur moi: on me posa, arrangée ainsi, dans le salon, sur un

fauteuil. Le bailli du lieu, qui était presque aveugle, vint pour faire

son compliment à mon père; et comme, suivant l’usage de province, il

écartait avec soin les grands pans de son habit pour s’asseoir, on

s’aperçut qu’il allait s’établir sur le fauteuil où j’étais; on se jeta

sur lui pour le faire changer de place; et l’on m’empêcha ainsi d’être

écrasée. On me donna une nourrice qui me nourrit au château; elle me

nourrit avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle,

passée dans un tamis, sans me donner jamais une seule goutte d’aucun

lait. Cette singulière nourriture, qu’on appelle, en Bourgogne, de la

miaulée, réussit parfaitement: avec l’apparence de la délicatesse, je

pris une très bonne santé. J’éprouvai dans mon enfance une suite

d’accidents fâcheux. A dix-huit mois je me jetai dans un étang, on eut

beaucoup de peine à me repêcher; à cinq ans je fis une chute, j’eus une

grande blessure à la tête: comme elle rendit plus d’une palette de sang,

on ne me fit pas saigner; un dépôt se forma dans la tête, il perça par

l’oreille au bout de quarante jours; et, contre toute espérance, je fus

sauvée. Peu de temps après, je tombai dans le brasier d’une cheminée;

mon visage ne porta point, mais j’ai conservé toute ma vie deux marques

de brûlures sur le corps. Ainsi fut en danger tant de fois, dès ses

premières années, cette vie qui devait être si orageuse!

Mon éducation a été si extraordinaire, que je ne puis m’empêcher d’en

rendre compte ici. Mon père vendit la terre de Champcéri. Il possédait

une maison à Cosne, il alla s’y établir, et y passa trois ans. Le

souvenir de cette maison, de son superbe jardin et de sa belle terrasse

sur la Loire est resté ineffaçablement gravé dans ma mémoire. Plus tard,

mon père acheta le marquisat de Saint-Aubin, terre charmante par sa

situation, son étendue et ses droits honorifiques et seigneuriaux. Je

n’ai jamais pensé sans attendrissement à ce lieu, qui m’a été si cher.

Combien, à l’instant où j’écris, il m’est plus doux de me retracer les

promenades et les jeux de mon heureuse enfance, que la pompe et l’éclat

des palais où j’ai vécu depuis!... Toutes ces cours si florissantes

alors sont anéanties! tous les projets qu’on y formait avec tant

d’assurance n’étaient que des chimères. Versailles tombe en ruines, les

délicieux jardins de Chantilly, de Villers-Cotterets, de Sceaux, de

l’Ile-Adam, sont détruits; j’y chercherais en vain les traces de cette

fragile grandeur que j’y admirais jadis; mais je retrouverais les

rivages de la Loire aussi riants, les prairies de Saint-Aubin aussi

remplies de violettes et de muguets, et ses bois plus élevés et plus

beaux. Tandis que, dans les révolutions sanglantes, les palais, les

colonnes de marbre, les statues de bronze, les villes même disparaissent

en un instant, la simple fleur des champs, bravant tous ces orages,

croît, brille et se multiplie toujours.

Le château de Saint-Aubin ressemblait à ceux qu’a dépeints depuis madame

Radcliff. Il était antique et délabré, il avait de vieilles tours, des

cours immenses.

En sortant du château, on se trouvait sur le bord de la Loire; et sur

l’autre rive, vis-à-vis le château, était située la fameuse abbaye de

Sept-Fonts, dont mon père était aussi seigneur, ce qui établissait de

grandes relations entre lui et les religieux de cet ordre. Nous allions

quelquefois dîner dans cette abbaye. Je savais que dans l’intérieur de

leur maison les religieux gardaient un silence éternel.

J’étais élevée avec mon frère, plus jeune que moi de quinze mois; je

l’aimais tendrement; à l’exception d’une heure de lecture, nous pouvions

jouer ensemble toute la journée. Nous passions une partie du jour dans

les cours, le soir nous jouions dans le salon. Mon père, trouvant nos

jeux trop bruyants, imagina de nous proposer de jouer aux pères de

Sept-Fonts au lieu de jouer à madame. Cela nous parut charmant. Nous

substituâmes à nos cris la plus paisible pantomime; et le silence qu’on

nous aurait vainement recommandé de toute autre manière, fut gardé avec

autant de plaisir que d’exactitude.

J’avais six ans lorsqu’on envoya mon frère à Paris, pour le mettre dans

la fameuse pension du Roule de M. Bertaud. C’est lui qui inventa la

manière d’apprendre à lire en six semaines sans épeler, avec des boîtes

de fiches. Deux ou trois mois après le départ de mon frère, ma mère fit

un voyage à Paris et m’emmena avec elle. Je ne fus pas émerveillée de

Paris, et dans les premiers jours surtout je regrettai amèrement

Saint-Aubin. On me fit arracher deux dents; on me donna un corps de

baleine qui me serrait à l’excès; on m’emprisonna les pieds dans des

souliers étroits, avec lesquels je ne pouvais marcher; on me mit trois

ou quatre mille papillotes sur la tête; on me fit porter, pour la

première fois, un panier; et, pour m’ôter mon air provincial, on me

donna un collier de fer; en outre, comme je louchais un peu de temps en

temps, on m’attachait sur le visage tous les matins, dès mon réveil, des

bésicles que je gardais quatre heures. Enfin, je fus bien surprise quand

on me dit qu’on allait me donner un maître pour m’apprendre (ce que je

croyais savoir parfaitement) à marcher. On ajouta à tout cela de me

défendre de courir, de sauter et de questionner. Tous ces supplices me

firent une telle impression, que je ne les ai jamais oubliés.

Nous allâmes passer une partie de l’été dans une charmante maison à

Etioles, chez M. Le Normand, fermier général des postes, mari de madame

de Pompadour.

J’avais quitté mon panier en arrivant à Etioles, pour prendre ce qu’on

appelait un habit de marmotte ou de Savoyarde: c’était un petit juste de

taffetas brun avec un jupon court de la même étoffe, garni de deux ou

trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et pour coiffure un

fichu de gaze noué sous le menton.

Sur la fin du voyage, on donna une grande fête au maître de la maison,

et l’on m’y fit jouer le personnage allégorique de l’Amitié. J’avais un

bel habit, je chantai avec beaucoup de succès un mauvais couplet, que je

n’ai jamais oublié, tant cette journée me parut glorieuse. Après ce

voyage, ma mère, ma tante, ma cousine et moi, nous partîmes ensemble

dans une immense berline, et nous allâmes à Lyon, car on devait nous

faire recevoir, ma cousine et moi, chanoinesses du chapitre noble

d’Alix.

Ce chapitre formait, par ses immenses bâtiments, un coup d’œil

singulier. Il était composé d’une grande quantité de jolies petites

maisons toutes pareilles, et toutes ayant un petit jardin.

Le jour de ma réception fut un grand jour pour moi. La veille ne fut pas

si agréable, on me frisa, on essaya mes habits, on m’endoctrina, etc.

Enfin le moment heureux arrivé, on nous vêtit de blanc ma cousine et

moi, et l’on nous conduisit en pompe à l’église du Chapitre. Toutes les

dames habillées comme dans le monde, mais avec des robes de soie noire

sur des paniers, et de grands manteaux doublés d’hermine, étaient dans

le chœur. Un prêtre, qu’on appelait le grand prieur, nous interrogea,

nous fit réciter le _credo_, ensuite nous fit mettre à genoux sur des

carreaux de velours. Alors il devait nous couper une petite mèche de

cheveux. Cela fait, il mit à mon doigt un anneau d’or béni, m’attacha

sur la tête un petit morceau d’étoffe blanc et noir, long comme le

doigt, que les chanoinesses appelaient un mari. Il me passa les marques

de l’ordre, un cordon rouge et une belle croix émaillée, et une ceinture

d’un large ruban noir moiré. Dès ce moment, on m’appela madame la

comtesse de Lancy. Le plaisir de m’entendre appeler madame surpassa pour

moi tous les autres. Dans ce chapitre on était libre de faire ou non des

vœux à l’âge prescrit ou plus tard; quand on n’en faisait point on ne

gagnait à cette réception que le titre de dame et de comtesse, et

l’honneur de se parer des décorations de l’ordre. Les dames qui

faisaient des vœux avaient avec le temps d’assez bonnes prébendes;

lorsqu’on avait fait des vœux, outre qu’on ne pouvait plus se marier, on

était forcée de rester au chapitre deux ans sur trois; on allait passer

l’année de liberté où l’on voulait.

Après un séjour de dix semaines à Alix, nous partîmes; je pleurai

amèrement en quittant ces aimables chanoinesses.

J’étais dans ma septième année, j’avais une belle voix, j’annonçais

beaucoup de goût pour la musique; ma mère avait pris des arrangements à

Paris pour faire venir de la Basse-Bretagne une jeune personne, fille de

l’organiste de Vannes, excellente musicienne et jouant parfaitement du

clavecin. Nous trouvâmes à Saint-Aubin un bon clavecin, et nous

attendîmes avec la plus vive impatience mademoiselle de Mars, c’était le

nom de la jeune musicienne. Elle vint en effet. Elle avait de beaux

yeux, des manières remplies de douceur, un air un peu grave, quoiqu’elle

n’eût que seize ans. Je me passionnai pour elle dès les premiers jours.

Ma mère, distraite par ses occupations particulières et par les visites

continuelles des voisins, ne s’était jamais occupée de moi. Je ne voyais

ma mère et mon père qu’un moment à leur réveil, et aux heures des repas.

Après le dîner, je restais une heure dans le salon; je passais le reste

de la journée dans ma chambre avec mademoiselle de Mars, ou à la

promenade toujours seule avec elle.

Mon père avait pour moi la plus vive tendresse; mais il ne se mêla de

mon éducation que sur un seul point: il voulait absolument me rendre une

femme forte; j’avais horreur de tous les insectes, surtout des araignées

et des crapauds; je craignais aussi les souris, je fus obligée d’en

élever une. J’aimais passionnément mon père. Il m’ordonnait sans cesse

de prendre avec mes doigts des araignées, et de tenir des crapauds dans

mes mains. A ces commandements terribles, je n’avais pas une goutte de

sang dans les veines; mais j’obéissais. A huit ans, je commençai à

composer des romans et des comédies que je dictais à mademoiselle de

Mars, car je ne savais pas former une lettre. Nous n’avions nulle idée

de botanique et d’histoire naturelle; mais nous admirions avec extase

les cieux, les arbres, les fleurs, comme preuves de l’existence de Dieu

et comme ses ouvrages. Ce n’était point une savante institutrice qui me

donnait de graves leçons, c’était une jeune fille de dix-sept ans,

remplie de candeur, d’innocence et de piété, qui me confiait ses

pensées, et qui faisait passer dans mon âme tous les sentiments de la

sienne.

Mademoiselle de Mars m’enseignait fort peu de chose; mais sa

conversation formait mon cœur et mon esprit, et elle me donnait en tout

l’exemple de la modestie, de la douceur et d’une parfaite bonté. Dès ce

temps j’avais le goût d’enseigner aux enfants et je m’étais faite

maîtresse d’école d’une singulière manière. J’avais une petite chambre à

côté de celle de mademoiselle de Mars; ma fenêtre sur la belle façade du

château n’avait pas tout à fait cinq pieds d’élévation: au bas de cette

fenêtre était une grande terrasse sablée, avec un mur à hauteur d’appui

de ce côté, très élevé extérieurement et s’étendant le long d’un étang

qui n’était séparé du mur que par un petit sentier couvert de joncs et

d’herbages.

Des petits garçons de village venaient là pour jouer et couper des

joncs; je m’amusais à les regarder, et bientôt j’imaginai de leur donner

des leçons, c’est-à-dire de leur enseigner ce que je savais: le

catéchisme, quelques vers des tragédies de mademoiselle Barbier, et ce

qu’on m’avait appris par cœur des principes de musique. Appuyée sur le

mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement

du monde. J’avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers à cause

du patois bourguignon; mais j’étais patiente, et ils étaient dociles.

Mes petits disciples, rangés au bas du mur au milieu des roseaux et des

joncs, le nez en l’air pour me regarder, m’écoutaient avec la plus

grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur

jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de

bagatelles. Je me rendais presque tous les jours à mon école en passant

par ma fenêtre; j’y attachais une corde au moyen de laquelle je me

laissais glisser sur la terrasse; j’étais leste et légère et je ne suis

jamais tombée. Après ma leçon je faisais le tour par une des cours, et

je rentrais par le salon sans qu’on prît garde à moi. Je choisissais

pour ces escapades les jours de poste où mademoiselle de Mars écrivait à

ses parents. Enfin mademoiselle de Mars me surprit un jour au milieu de

mon école, elle ne me fit aucune réprimande; mais elle rit tant de la

manière dont mes élèves déclamaient les vers de mademoiselle Barbier,

qu’elle me dégoûta de ces doctes fonctions.

Le premier chagrin vif et profond que j’ai éprouvé fut causé par le

départ de mon père, qui fit un voyage à Paris. Ma mère voulut préparer

une fête pour son retour. Elle composa une espèce d’opéra-comique dans

le genre champêtre, avec un prologue mythologique; j’y jouais l’Amour.

Je n’oublierai jamais que mon habit d’Amour était couleur de rose,

recouvert de dentelle de point parsemée de petites fleurs artificielles

de toutes couleurs; il ne me venait que jusqu’aux genoux; j’avais des

petites bottines couleur de paille et argent, mes longs cheveux abattus

et des ailes bleues. On voulut aussi jouer une tragédie et l’on choisit

_Iphigénie en Aulide_. Mon habit d’Iphigénie, sur un grand panier, était

de lampas, couleur de cerise et argent, garni de martre. Comme ma mère

n’avait point de diamants, elle avait fait venir de Moulins une grande

quantité de fausses pierreries qui complétaient notre magnifique parure.

On trouva que l’habit d’Amour m’allait si bien, qu’on me le fit porter

d’habitude; on m’en fit faire plusieurs. J’avais mon habit d’Amour pour

les jours ouvriers, et mon habit d’Amour des dimanches. Ce jour-là,

seulement pour aller à l’église, on ne me mettait pas d’ailes, et l’on

jetait sur moi une espèce de mante de taffetas couleur de capucine, qui

me couvrait de la tête aux pieds. Mais j’allais journellement me

promener dans la campagne avec tout mon attirail d’Amour, un carquois

sur l’épaule et mon arc à la main. Au château, ma mère et tous les

voisins ses amis ne m’appelaient jamais que l’Amour, ce nom me resta.

Tels furent régulièrement mon costume et mes occupations pendant plus de

neuf mois.

Cependant nos fêtes continuaient toujours, et mon père absent depuis

dix-huit mois ne revenait point. Ma mère, voulant joindre la danse à la

musique et à la tragédie, fit venir d’Autun un danseur de cinquante ans,

qui de plus était maître en fait d’armes; il joignit à mon _entrée_ une

sarabande, et il me trouva si leste qu’il proposa de m’apprendre à faire

des armes, ce qui m’amusa beaucoup. Alors je quittai mon costume

d’Amour, parce qu’on me fit faire un charmant habit d’homme que j’ai

constamment porté jusqu’à mon départ de la Bourgogne. Je menais une vie

qui me charmait: les matins je jouais un peu du clavecin, et je

chantais; ensuite j’apprenais mes rôles, et puis je prenais ma leçon de

danse, et je tirais des armes. Après cela je lisais jusqu’au dîner avec

mademoiselle de Mars. En sortant de table, nous allions faire une

lecture de piété, dirigée par le père Antoine; c’était l’Évangile,

l’_Imitation de Jésus-Christ_ et des _Pensées de la Journée chrétienne_.

Ensuite nous allions dans le salon quand il n’y avait pas de monde, et

nous nous amusions à faire des guirlandes de fleurs artificielles pour

nos fêtes, mais des fleurs très grossières faites avec du papier. Les

femmes de chambre travaillaient avec nous; et souvent le bon père

Antoine nous aidait à les peindre. Après cela nous allions nous

promener, mademoiselle de Mars et moi. Depuis nos fêtes, c’est-à-dire

depuis que j’avais quitté les habits de femme, j’étais beaucoup moins

raisonnable à la promenade: je ne causais plus, je ne me plaisais qu’à

courir en avant, à sauter des petits fossés, et à faire mille folies, ce

qui dura jusqu’à mon départ de la Bourgogne.

Sur la fin de l’hiver, j’éprouvai de grands chagrins. On me déclara la

ruine entière de mon père, et la vente de Saint-Aubin; toutes les dettes

payées, il ne nous restait plus qu’une modique pension viagère de douze

cents francs, sur les têtes de mon père et de ma mère; et pas un asile

sur la terre!... Ma mère m’annonça qu’il fallait me séparer de

mademoiselle de Mars, que sa situation ne lui permettait plus de

garder!... Je chérissais mademoiselle de Mars; ma douleur fut extrême;

mademoiselle de Mars n’était pas moins affligée. Je n’oublierai jamais

la veille de cette cruelle séparation! Elle me permit de veiller avec

elle jusqu’à une heure après minuit, elle me donna d’excellents conseils

pour la suite de ma vie; elle m’exhorta à conserver mes sentiments

religieux. Nous échangeâmes nos Heures; j’ai conservé plus de vingt ans

les siennes, qui étaient une _Journée chrétienne_, sur laquelle son nom

était écrit. Nous nous engageâmes à prier Dieu l’une pour l’autre, nous

versâmes des torrents de larmes, je pleurai dans mon lit presque toute

la nuit. Mon réveil fut affreux; on m’apprit qu’elle était partie à sept

heures du matin. Nous allâmes à Paris avec ma mère loger rue

Traversière, dans un petit appartement au rez-de-chaussée donnant sur un

jardin humide; cet appartement me parut bien triste et bien mesquin en

le comparant à l’élégante maison que nous venions de quitter.

Mais au bout de quinze jours, nous allâmes à Passy chez M. de la

Popelinière, fermier général, où nous passâmes tout l’été. M. de la

Popelinière était un vieillard de soixante-six ans, d’une santé robuste,

d’une figure douce, agréable et spirituelle; il n’avait pas l’air

d’avoir plus de cinquante ans. Il recevait beaucoup de monde et très

bonne compagnie; il faisait les honneurs de sa maison avec autant de

grâce que de noblesse. On joua la comédie, et des pièces faites par M.

de la Popelinière; on m’y donna des rôles. Je dansai, à ces

représentations, une danse, seule, qui eut le plus grand succès. J’avais

pour la danse les plus grandes dispositions; mais je ne les ai point

cultivées par la suite, n’y mettant aucun amour-propre.

M. de la Popelinière était enchanté de mes petits talents; il disait

souvent en me regardant et en poussant un profond soupir: «Quel dommage

qu’elle n’ait que treize ans!» (1759) Je compris fort bien à la fin ce

mot, si souvent répété, et je fus fâchée moi-même de n’avoir pas trois

ou quatre ans de plus, car je l’admirais tant que j’aurais été charmée

de l’épouser.

Nous retournâmes à Paris dans les premiers jours d’octobre. Je quittai

M. de la Popelinière avec peine, j’avais pris pour lui un véritable

attachement. Nous allâmes loger dans la rue Neuve-Saint-Paul. Nous

avions là un fort joli voisinage, la famille de M. Le Fèvre, un créole

très riche, qui demeurait sur le quai des Célestins; il avait quatre

filles charmantes dont la plus jeune était de mon âge. Elles étaient

aimables, bonnes, jolies et remplies de talents: nous faisions de la

musique tous les jours, et j’y employais une partie du temps à jouer de

la harpe, à chanter, à jouer de la guitare et du clavecin. On me donna

un maître de chant italien, nommé Pellegrini, qui venait à six heures du

matin; je prenais cette leçon à la lumière. Philidor me donna des leçons

d’accompagnement. Au milieu de l’hiver, j’eus la fantaisie d’apprendre à

jouer de la musette; au lieu de souffler avec la bouche, on donnait le

vent au moyen d’un soufflet posé sous le bras. J’avais tant de

dispositions pour les instruments, qu’en moins de deux mois j’en jouai

presque aussi bien que mon maître. Cependant j’aimais la harpe de

préférence à tout, j’en jouais au moins cinq heures par jour, je faisais

d’inconcevables progrès; on venait m’entendre comme une merveille, tout

le monde voulut apprendre à jouer de la harpe. Ma passion et mon ardeur

pour cet instrument croissaient avec mes succès, j’étais réellement

d’une force tout à fait inconnue jusqu’alors sur cet instrument.

Mon père partit pour Saint-Domingue, où il espérait rétablir sa fortune.

Ce grand voyage m’affligea sensiblement; je ne trouvai de consolation

que dans ma harpe; j’avais quatorze ans et demi. Mais j’ai oublié de

parler d’un personnage très singulier que j’ai vu presque tous les

jours, pendant plus de six mois, avant le départ de mon père; c’était le

fameux charlatan, comte de Saint-Germain. Il avait l’air alors d’avoir

tout au plus quarante-cinq ans, et par le témoignage de gens qui

l’avaient vu trente ou trente-cinq ans auparavant, il paraît certain

qu’il était infiniment plus âgé; il était un peu au-dessous de la taille

moyenne, bien fait et marchant fort lestement; ses cheveux étaient

noirs, son teint fort brun, sa physionomie très spirituelle, ses traits

assez réguliers. Il parlait parfaitement le français sans aucun accent,

et de même l’anglais, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il était

excellent musicien, bon physicien et très grand chimiste. Il peignait à

l’huile agréablement; il avait trouvé un secret de couleurs

véritablement merveilleux; il peignait dans le grand genre, des sujets

historiques; il ne manquait jamais d’orner ses figures de femmes

d’ajustements de pierreries; il se servait de ses couleurs pour faire

ces ornements, et les émeraudes, les saphirs, les rubis, etc., avaient

réellement l’éclat, les reflets et le brillant des pierres qu’ils

imitaient. Latour, Vanloo, et d’autres peintres, ont été voir ces

tableaux, et admiraient extrêmement l’artifice surprenant de ces

couleurs éblouissantes. M. de Saint-Germain avait une conversation

instructive et amusante: il avait beaucoup voyagé, et il savait

l’histoire moderne avec un détail étonnant, ce qui a fait dire qu’il

parlait des plus anciens personnages comme ayant vécu avec eux.

Cependant, cet homme si extraordinaire par ses talents et par l’étendue

de ses connaissances, une conduite exemplaire, la richesse et la

bienfaisance était un charlatan. Il me donna une boîte à bonbons très

singulière, dont il avait fait le dessus. La boîte, d’écaille noire,

était fort grande; le dessus en était orné d’une agate de composition

beaucoup moins grande que le couvercle; on posait cette boîte devant le

feu, et au bout d’un instant, en la reprenant, on ne voyait plus

l’agate, et l’on trouvait à sa place une jolie miniature représentant

une bergère tenant une corbeille remplie de fleurs; cette figure restait

jusqu’à ce qu’on fît réchauffer la boîte; alors l’agate reparaissait et

cachait la figure. J’ai depuis inventé une composition avec laquelle

j’imite à s’y tromper toutes sortes de cailloux, et même des agates

transparentes; cette invention m’a fait deviner l’artifice de la boîte

de M. de Saint-Germain.

Pour finir tout ce qui a rapport à cet homme singulier, je dois dire que

quinze ou seize ans après, en passant à Sienne, en Italie, j’appris

qu’il habitait cette ville et qu’on ne croyait pas qu’il eût plus de

cinquante ans. Seize ou dix-sept ans plus tard, étant dans le Holstein,

j’appris de M. le prince de Hesse que M. de Saint-Germain était mort

chez ce prince six mois avant mon arrivée dans ce pays. Le prince me dit

qu’il n’avait l’air ni vieux ni cassé à l’époque de sa mort, mais qu’il

paraissait consumé par une insurmontable tristesse. M. de Saint-Germain

était arrivé dans le Holstein, non avec l’apparence de la misère, mais

sans suite et sans éclat. Il avait encore plusieurs beaux diamants. Il

montra en mourant d’horribles terreurs, et même sa raison en fut

altérée; tout en lui annonçait le trouble affreux d’une conscience

agitée. Ce récit me fit de la peine, j’avais conservé beaucoup d’intérêt

pour ce personnage extraordinaire.

Aussitôt que mon père fut parti pour Saint-Domingue, ma mère s’occupa

sérieusement de reprendre et de suivre la plus triste des affaires, un

procès contre sa mère!... mais la mère la plus dénaturée!... Ma

grand’mère avait épousé en premières noces M. de Mézières. Elle avait eu

deux enfants, un garçon et une fille, qui était ma mère; l’un âgé de

huit ou neuf ans et l’autre de six. Elle mit la fille au couvent et le

garçon au collège; et elle se remaria avant que l’année de son veuvage

fût tout à fait révolue. Elle épousa en secondes noces le marquis de La

Haie, qu’on appelait le beau La Haie. Madame de La Haie prit en horreur

les enfants de son premier mariage; elle déclara à l’abbesse de Malnoue

qu’elle destinait sa fille au cloître. Aussitôt que M. de Mézières son

fils eut treize ans, elle l’envoya comme mauvais sujet en Amérique. Cet

enfant était cependant l’homme le plus distingué, et même le plus

étonnant par son esprit, son courage et ses vertus. Arrivé dans

l’Amérique septentrionale, il se sauva et il alla se réfugier en Canada

parmi les sauvages; il n’avait pas quatorze ans. Il leur fit entendre

qu’il était abandonné de ses parents et qu’il voulait vivre avec eux;

ils y consentirent à condition qu’il subirait l’opération du tatouage,

c’est-à-dire, qu’il se laisserait peindre tout le corps à leur manière,

avec des sucs d’herbes, opération très douloureuse qu’il supporta avec

un courage qui charma les sauvages. Il avait une mémoire prodigieuse, la

santé la plus robuste: bientôt il apprit leur langue, et il excella dans

tous leurs exercices. Pour ne point oublier ce qu’il savait (il avait

fait pour son âge d’excellentes études et remporté tous les prix de ses

classes), il traçait tous les jours sur des écorces d’arbres des

passages de poésie latine et française et des figures de géométrie. Il

se fit de ses écorces un recueil prodigieux qu’il conserva avec le plus

grand soin; il acquit parmi les sauvages la plus haute considération, et

avant l’âge de vingt ans il devint leur chef par une proclamation

unanime. Les sauvages déclarèrent la guerre aux Espagnols. Mon oncle

remporta, en les commandant, des avantages qui surprirent les Espagnols,

qui trouvèrent que le jeune chef des sauvages avait des talents

extraordinaires. Ils parlèrent de paix, mon oncle fut envoyé pour la

négocier; et il mit le comble à l’étonnement des Espagnols, en ne leur

parlant qu’en latin. Ils questionnèrent ce singulier sauvage; et,

touchés du récit qu’il leur fit, charmés de l’esprit et même du génie

qu’il leur montra, ils lui offrirent de l’attacher au service des

Espagnols; il y consentit à condition qu’ils feraient la paix avec les

sauvages. Quand cette paix fut faite il se sauva, et passa chez les

Espagnols; il s’y conduisit d’une manière si parfaite, qu’il y fit un

riche mariage, et, au bout de dix ou douze ans, il fut nommé gouverneur

de la Louisiane. Il acquit de belles habitations, se forma une superbe

bibliothèque et vécut là parfaitement heureux. Par la suite, il fit un

voyage en France; sa cruelle mère n’existait plus. J’étais alors au

Palais-Royal; il venait dîner presque tous les jours chez moi: il était

grave et mélancolique, il avait un esprit infini, sa conversation était

du plus grand intérêt. Outre les choses extraordinaires qu’il avait

vues, il avait prodigieusement lu et sa mémoire était admirable. On

voyait à travers ses bas de soie, les serpents peints par les sauvages,

qu’il avait ineffaçablement gravés sur ses jambes. Il me montra sa

poitrine qui était couverte de grandes fleurs peintes aussi, les

couleurs en étaient très vives. J’éprouvais pour cet homme singulier et

respectable une admiration et une tendresse extrêmes.

Ma mère fut mise au couvent dès l’âge de six ans, et élevée dans l’idée

que sa mère la destinait à l’état monastique. On payait sa modique

pension, mais sans maîtres. L’abbesse lui fit apprendre la musique, à

chanter des motets et à jouer de l’orgue. Le jour où elle eut quatorze

ans accomplis on lui fit prendre le voile. Sa mère ne venait la voir que

tous les six mois tout au plus; mademoiselle de Mézières, qui n’en avait

jamais reçu une seule caresse, n’osait ni parler, ni lever les yeux en

sa présence, et se contentait d’écouter en silence les lieux communs que

débitait madame de La Haie sur les dangers du monde et les douceurs du

cloître. Ma mère avait à peine atteint sa seizième année lorsque madame

de La Haie lui déclara qu’il fallait faire ses vœux et s’engager

irrévocablement; ma mère pleura, on n’en tint compte, et l’on désigna un

jour du mois suivant pour la cérémonie. Ce jour arrivé, ma mère déclara

nettement qu’on aurait bien la puissance de la conduire à l’église, mais

que là, au lieu de prononcer le oui irrévocable, elle dirait non.

L’abbesse assura madame de La Haie qu’elle le ferait certainement,

qu’elle l’avait annoncé depuis l’enfance, qu’elle avait un caractère

très décidé, et que toute violence à cet égard ne servirait qu’à donner

au public un scandale odieux. Madame de La Haie fut outrée, mais il

fallut céder. Ma mère reprit ce jour même ses habits mondains qu’elle

avait quittés deux ans auparavant: comme elle avait grandi durant son

inutile noviciat, ses habits étaient ridiculement courts, mais elle ne

les en reprit pas avec moins de joie. On la laissa au couvent, sans

jamais l’en faire sortir. Elle devint une personne très agréable et très

distinguée par sa figure, ses talents et son esprit. Elle était chérie

de tous ceux qui la connaissaient, à l’exception de sa mère, qui

montrait sans déguisement pour elle l’aversion la plus injuste et la

plus dénaturée. Ma mère resta dans ce couvent jusqu’à l’âge de vingt-six

ans et demi; à cette époque elle se lia intimement avec la marquise de

Fontenille, une veuve retirée dans l’intérieur du couvent. La marquise

était parente de mon père, qui venait assez souvent la voir au parloir;

il y vit mademoiselle de Mézières, en devint amoureux, et la demanda en

mariage. Madame de La Haie, par une animosité inconcevable, refusa

pendant trois mois son consentement. Ma mère ne pouvait cependant pas

espérer un meilleur mariage: elle n’avait que quarante ou quarante-cinq

mille livres de légitime, et elle trouvait un très bon gentilhomme, qui

avait dix ou douze mille livres de rentes, trente-sept ans, et qui était

aimable, rempli d’esprit et beau comme un ange. Madame de La Haie ne

donna ni légitime, ni trousseau, ni présents: la bonne abbesse fit les

frais de noce. Ma mère se maria dans l’église du couvent; madame de La

Haie vint cependant à la messe nuptiale avec ses deux enfants du second

lit, son fils âgé de onze ans, et sa fille de huit ans et demi, et qui a

été depuis madame de Montesson. Ma mère partit aussitôt pour la

Bourgogne, pour sa terre de Champcéry, où je reçus le jour quinze mois

après son mariage.

Mémoires de Mme la Comtesse de Genlis · 第 1 / 21 段