L'opinion a esté fort bien nommée par Héraclite [Grec: hieran noson],
_sacrum morbum_; c'est une maladie populaire, une épilepsie qui mérite
ce nom, puisqu'elle occupe et infecte la plus noble et la plus sacrée
partie de l'homme, qui est l'âme, _quod sanctissimam hominis partem, hoc
est, animæ rationalis domicilium præcipue infestet_. Elle le fait avec
tant d'attachement et de fermeté, qu'elle a donné lieu au mot
d'Opiniastreté, qui est un mal d'obstination presque insurmontable. Mais
il ne faut pas croire, que sous cette appellation de peuple, il n'y ait
que la plus vile partie des Communautez de comprise. Le vulgaire,
puisqu'on se sert encore de ce terme pour désigner des gens de la plus
basse estoffe, est souvent toute autre chose que ce que l'on pense. La
pourpre, et le cordon bleu, en font parfois partie, quoique ceux qui
s'en parent indignement, se croient estre beaucoup au dessus. Tant y a
que quand la pluspart du monde a une fois épousé une opinion, pour
absurde qu'elle soit, et que parlant comme l'on fait au delà des Alpes,
_il Mondo è infinocchiato d'una opinione_, sa fausseté ne la fait guères
quiter; au contraire l'on se roidit souvent d'autant plus à la
maintenir, qu'elle est desraisonnable et absolument opposée à la
vérité, qui n'est ni escoutée ni comprise par la folle et ignorante
multitude: outre qu'on s'imagine qu'il y a plus d'adresse à maintenir le
faux que le vrai. La pitié est que cet entestement est fort contagieux,
et qu'il fait trébucher les uns sur les autres dans la foule ceux qui en
sont touchez, sans qu'ils sentent leur mal, croiant toujours au
contraire n'avoir que de très-bonnes pensées. Or ce n'est pas le moien
de guérir leur infirmité d'establir l'incertitude de toutes choses,
puisque s'il n'y a rien que de douteux, ils sont excusables de ne quiter
pas leurs fantaisies erronnées, pour en prendre d'autres qui ne valent
pas mieux. Ainsi le meilleur sera de laisser le monde en l'estat qu'il
est, et de suivre le précepte que Saint Paul donne à Timothée[9], de ne
s'eschauffer point en des disputes fascheuses, _non contendere verbis_,
[Grec: mê logomachein], comme estant une chose inutile. Si vous croiez
avoir raison contre un antagoniste qui la mesprise, ou qui ne l'entend
pas, cédez-lui la victoire en riant, comme je l'ai veu faire avec
adresse, _porrige herbam, sed ut bestiæ_. En vérité celui-là avoit
quelque sujet, ce semble, de soustenir que la raison estoit contre
l'ordre de nature, veu que les hommes raisonnables ne lui paroissoient
pas moins rares, que les monstres. Quoi qu'il en soit, la sentence
d'Aristote n'est pas ici peu considérable, encore qu'il ne l'ait pas
toujours suivie, _stultas opiniones admodum destruere stultissimum est_.
Il faut pardonner avec mespris à des syncopes de raison, et des béveues
spirituelles ou d'entendement, à qui les Grecs ont donné le nom de
[Grec: parorama], et que nous remarquons parfois en ceux avec qui nous
contestons, soit de vive voix, soit par écrit, puisqu'en tout cas on ne
sçauroit trop déférer à l'aphorisme de ce sçavant Père de l'Église,
_melius est dubitare de occultis quam litigare de incertis_. Nous ne
nous repentirons jamais de nous y estre tenus.