APPENDICE _G_.

Je terminerai cette longue revue des systèmes proposés, des idées et

des opinions émises depuis l’origine de la critique littéraire pour ou

contre la réforme orthographique, par la citation de quelques articles

que ma première édition du présent ouvrage a provoqués de la part

d’écrivains distingués dans des journaux ou des recueils importants.

L’article si remarquable de M. Sainte-Beuve a déjà été inséré en

partie, p. 165-175. M. Victor FOURNEL a publié, dans la _Gazette de

France_ du 28 janvier 1867, un compte rendu dont j’extrais les passages

les plus importants:

«L’orthographe française jouit d’une renommée redoutable,

légitimement acquise par ses anomalies, ses complications et ses

incohérences. Elle est assurément la plus puissante barrière qui

subsiste aujourd’hui contre la diffusion universelle de notre langue,

et c’est la langue elle-même qui l’a élevée, comme pour racheter

ainsi sa clarté proverbiale et faire payer sa conquête au prix

qu’elle vaut.

«Cette orthographe n’est pas seulement bizarre, elle est irrégulière

dans ses bizarreries et contradictoire dans ses irrégularités. Sa

logique est entachée d’arbitraire: nous l’allons montrer tout à

l’heure. Il en est du code grammatical comme de l’autre, où l’avocat

général Servan se plaignait jadis qu’on ne pût se reconnaître à

travers ce dédale de lois sur des lois, de lois contre des lois,

de lois sans objet, de lois inutiles, insuffisantes, redondantes,

oubliées, dangereuses, opposées, impossibles, et qu’on n’a cessé de

compliquer soigneusement depuis, jusque dans les moindres recoins de

la jurisprudence, par des arrêts sur des arrêts, contre des arrêts,

autour des arrêts, pour les expliquer, pour les appuyer, pour les

casser, pour les élargir, pour les restreindre, pour les éclaircir et

pour les embrouiller.

«Les causes de ces variations ne tiennent pas exclusivement à

l’origine mixte de notre langue: elles seraient trop longues à

expliquer en détail, et il suffit d’en constater le résultat.

S’il est vrai, comme on l’a dit, que l’orthographe est une de ces

sciences qu’il n’y a aucune gloire à connaître, mais qu’il y a honte

à ignorer, avouons franchement que chacun de nous porte sa part de

cette honte. Qui n’a été obligé de recourir cent fois au Dictionnaire

pour vérifier tel mot composé, pour savoir si _contre-coup_ ne prend

point de trait d’union, comme _contrebande_, ou en prend un comme

_contre-temps_; s’il faut bien deux _n_ à _confessionnal_, tandis

qu’il n’en faut qu’une à _national_; comment s’écrit _conso_nn_ance_

et comment s’écrit _disso_n_ance_; et si le substantif _clou_, au

pluriel, a l’_s_, comme _filou_, ou l’_x_, comme _hibou_, etc., etc.?

Ces cas sont innombrables, et déconcertent à chaque pas les esprits

les plus exacts comme les mémoires les plus tenaces.

«On assure que Chateaubriand ne savait pas l’orthographe; il lui

suffisait de savoir sa langue; pour le reste, il s’en remettait à

son secrétaire ou à son imprimeur. Béranger a avoué lui-même que

pendant longtemps il n’avait pu l’apprendre. Tout le monde n’a point

les priviléges de Béranger ou de Chateaubriand, et, à les imiter,

on risquerait beaucoup plus de se faire accuser d’ignorance que de

se faire soupçonner de génie. Le temps n’est plus où l’orthographe

était considérée comme une science mesquine, faite pour les maîtres

d’école et les professeurs d’écriture, et où un hobereau pouvait dire

fièrement:

«Je n’aime point la pédanterie. Pour moi, je mets l’orthographe en

gentilhomme, et non en académicien.»

«Il orthographiait en gentilhomme, bien qu’il fût académicien, cet

illustre maréchal de Richelieu, dont on conserve le discours de

réception écrit de sa propre main, et plus criblé de fautes que

ne le fut jamais la dictée d’un écolier de huitième. Et aussi ce

glorieux maréchal de Saxe, qui eut du moins l’esprit de ne point se

laisser ranger au nombre des immortels, et dont on a une lettre toute

pleine de couleur locale et portant sa démonstration en elle-même,

où se lit le passage suivant: «Ils veule me fere de la Cadémie;

cela miret come une bage a un chas.» Louis XIV avait l’orthographe

du premier gentilhomme de France, et Napoléon celle d’un homme de

génie. Orthographier correctement, c’était l’exception jadis, et,

pour ainsi dire, le privilége des seuls savants. Rien n’était plus

rare dans le meilleur monde, quelquefois parmi les personnes les plus

instruites, les plus spirituelles et les plus lettrées: les amateurs

d’autographes le savent bien. Qui n’a, par exemple, péniblement

déchiffré, à travers le charmant fouillis de leurs griffes de chat,

quelques-uns de ces jolis billets écrits par les grandes dames du

dix-huitième siècle, souvent avec la grâce, la finesse et la verve

d’une Sévigné, mais presque toujours aussi avec l’orthographe du

maréchal de Saxe?

«Il n’y a plus guère aujourd’hui que les cuisinières qui aient gardé

sur ce point les traditions des duchesses du temps passé. Cette

différence ne tient pas seulement au progrès de l’instruction, mais

au progrès de l’orthographe elle-même, jadis flottante, maintenant

fixée, simplifiée, rapprochée du type unique et de la logique, vers

laquelle il lui reste un dernier et assez large pas à faire encore,

si elle veut y toucher pleinement.

«L’enseignement de l’orthographe est l’une des parties les plus

laborieuses de l’éducation enfantine. On a recours à tous les

expédients pour graver dans les jeunes têtes ces règles souvent sans

règle, et ces principes incohérents, violés par de continuelles

exceptions. On a même essayé de la réduire en jeux. En 1509,

Ringmann publiait à Saint-Dié une _Grammaire figurée_, où toutes

les parties du discours sont symbolisées par autant de figures

vivantes: le nom par un curé, le verbe par un roi, le participe par

un moine, la préposition par un marguillier et l’interjection par

un fou. Cela valait bien ces ballets scolaires des Jésuites où l’on

voyait le Supin en _u_ danser avec le Gérondif en _do_. A la fin du

siècle suivant, on inventa une façon d’apprendre l’orthographe «en

jouant avec un dé ou avec un rotin». Barthélemy publia en 1787 la

_Cantatrice grammairienne_, ou méthode pour arriver au même résultat

par le moyen de chansons, sans le secours d’aucun maître. Je lisais

encore dernièrement, dans une revue destinée à l’adolescence, une

espèce de petit roman grammatical où le Substantif vient causer sur

la scène avec son remplaçant le Pronom, comme un héros de tragédie

avec son confident, précédé de l’Article qui lui sert de hérault, et

escorté de l’Adjectif en guise de suivant.

«Mais ce qui, mieux que ces enfantillages, prouve la réalité du

mal, c’est le nombre et la vigueur des tentatives de réformation

essayées depuis plus de trois siècles chez nous. Dans aucun autre

pays, il ne s’en est produit autant. M. Firmin Didot les a passées

en revue dans un curieux et savant appendice du livre qui nous a

inspiré cette rapide excursion à travers les steppes grammaticales,

rarement visitées par la critique. La première qu’il signale date

de 1527, et la dernière de 1865. Entre ces deux dates se déroule

une chaîne ininterrompue de noms, où les plus obscurs se mêlent

aux plus illustres, les _mathématiciens_ aux poëtes, les _bohêmes_

littéraires aux académiciens, et les esprits les plus aventureux aux

réformateurs les plus sages et les plus modérés. Les uns veulent

bouleverser entièrement l’orthographe et changer jusqu’à l’alphabet;

les autres,--des écrivains comme Corneille, Bossuet et Voltaire, des

philosophes ou des grammairiens autorisés comme Richelet, l’abbé

de Dangeau, les auteurs de Port-Royal, Beauzée, le père Buffier,

Duclos, Du Marsais et Wailly,--essaient simplement d’en bannir les

bizarreries et les incongruités les plus flagrantes.»

M. Fournel analyse ensuite les systèmes de réforme proposés depuis

Meigret jusqu’à nos jours, puis il constate l’importance des pas que

l’Académie a faits depuis sa première édition dans les voies de la

réforme.

«L’usage, dit-il, qu’elle reconnaissait, après Horace et Vaugelas,

comme le maître et l’arbitre suprême de la langue, lui avait imposé

ces changements. Mais M. Firmin Didot fait très-justement observer

qu’elle ne peut plus attendre aujourd’hui les décisions de l’usage

pour les suivre, et qu’au lieu de se borner à lui obéir, il lui

appartient de le déterminer. Les conditions ne sont plus les mêmes

qu’autrefois: tout écrivain s’est soumis à la loi du Dictionnaire,

et les imprimeries le prennent pour règle absolue. Ce serait se

condamner à l’immobilité perpétuelle, et tourner sans fin dans un

cercle vicieux, que d’attendre le mot d’ordre d’un monarque déchu;

et pour se refuser aux sages et légitimes réformes qui lui sont

réclamées, elle ne peut arguer de ce que l’usage ne les a point

admises, puisque l’usage, en ce qui concerne l’orthographe, a abdiqué

entre ses mains.

«En principe, le projet proposé par M. Didot, sous forme de

respectueuse requête à l’Académie, se justifie donc pleinement. Il

sait qu’en fait de réformes dans les règles consacrées par une longue

prescription, tout ce qui n’est pas nécessaire est condamné d’avance,

et tout ce qui est superflu revêt une apparence tyrannique. Les

meilleures même et les plus indispensables ont besoin de se produire

avec ménagement, par respect pour une tradition qui a pris force de

loi, et afin de ne pas introduire le trouble et la confusion sur

le terrain qu’elles prétendent débrouiller. M. Didot se distingue

des Meigret, des Ramus, des Rambaud, des Marle, de M. Erdan et de

M. Féline, en ce qu’il n’est pas un révolutionnaire, mais un simple

réformateur. Il se borne, du moins dans son plan général, au strict

nécessaire, en s’enfermant dans les limites déterminées par les

précédents de l’Académie elle-même. Il intervient au moment opportun,

et, ce semble, dans les meilleures conditions de succès, grâce à

l’influence que lui assurent la juste autorité de son nom, de ses

travaux, etc.»

«Quels sont les principaux inconvénients de l’orthographe française,

et les reproches sérieux qu’on est en droit de lui adresser? Elle

emploie beaucoup de lettres surérogatoires, qui embarrassent et

encombrent sa marche, des lettres qui pourraient se remplacer

par d’autres, des lettres à double et triple emploi, changeant

arbitrairement de valeur suivant leur entourage, des lettres

identiques se prononçant différemment, et des lettres différentes

se prononçant d’une façon identique, des caractères dont elle n’a

pas les sons, et des sons dont elle n’a pas le caractère, une

complication de lettres, accumulées parfois comme à plaisir pour

traduire les émissions les plus simples, la confusion du singulier

avec le pluriel dans beaucoup de cas, et, en une foule d’autres, la

différence des signes employés pour exprimer le pluriel dans les

mêmes catégories de mots, enfin un inextricable enchevêtrement,

un chaos de règles détruites, aussitôt qu’elles sont posées, par

des listes d’exceptions souvent aussi nombreuses que les cas

d’application régulière.

«On ne peut pas espérer de porter remède d’un seul coup à toutes

ces anomalies; il y faudrait une véritable révolution. Les

réformes proposées par M. Didot se bornent aux points essentiels

et s’attaquent aux incohérences les plus criantes. Je commence

toutefois par éliminer celle qui occupe le dernier rang dans son

cahier de doléances; la distinction des deux _g_ (g et _ɡ_) employés

à l’avenir, l’une pour les sons durs comme dans _fi_ɡ_ure_, l’autre

pour les sons doux, comme dans _gageure_, que l’on écrirait alors

_ɡagure_, en supprimant la lettre parasite _e_, qui a le tort de

donner à ce terme la même physionomie, sans lui donner le même

son, qu’au mot _demeure_. L’introduction de ce _g_ doux serait

quelque chose d’analogue à la création de la cédille pour le _c_,

et, comme elle, pourrait amener la suppression d’un grand nombre

d’_e_ surérogatoires, placés après le _g_ actuel pour l’adoucir.

Mais, sous prétexte de simplification, c’est là une complication

véritable, toute de fantaisie, dont les avantages assez minces ne me

paraissent pas suffisamment compensés par les inconvénients, et qui

charge l’alphabet d’une lettre de plus, ou du moins d’une nouvelle

forme de lettre, d’ailleurs absolument inutile, puisque son emploi se

confondrait avec celui du _j_[247].

[247] J’ai fait droit à cette juste critique dans cette seconde

édition.

«Sur les autres points, les réclamations de M. Didot sont d’une

incontestable justesse, et ses réformes les unes nécessaires, les

autres très-logiques et presque toujours très-souhaitables. Il est

évident, par exemple, qu’il y a toute une révision à accomplir

dans les mots composés, labyrinthe plus embrouillé que celui de

Dédale, et où il est impossible de trouver un fil conducteur. On ne

comprendra jamais pourquoi l’Académie écrit _clairvoyant_, tandis

qu’elle écrit _clair-semé_; pourquoi, d’une part, _contrebande_ et,

de l’autre, _contre-coup_. Elle a déjà supprimé beaucoup de ces

traits d’union, pour fondre en un seul les deux termes, quelquefois

en élidant ou en contractant le premier: qu’elle poursuive cette

tâche, qui, en effaçant une contradiction perpétuelle, fera

disparaître en même temps la difficulté insoluble de la formation

du pluriel dans certains mots composés! Il n’est pas moins évident

que rien n’est plus arbitraire et plus irrégulier que l’emploi

des doubles lettres. Comment, lorsqu’on ne met qu’un _g_ dans

_agression, agrandir, agréer_, etc., en laisser subsister deux

dans _agglomérer, agglutiner, aggraver_, et faire une exception

pour ces trois mots _seuls_? Les mêmes variations existent dans

les dérivés des mots terminés en _on_ et en _ion_ (_timo_n_ier_

et _cano_nn_ier, violo_n_iste_ et _bâto_nn_iste, do_n_ateur_ et

_ordo_nn_ateur_); dans l’emploi du double _t_ à la finale des

mots (_démaillo_t_er_ et _emmaillo_tt_er_, contradiction vraiment

intolérable), et le redoublement de certaines lettres, telles que le

_p_ dans _a_pp_auvrir, a_pp_laudir_..., lorsqu’on écrit _a_p_lanir,

a_p_ercevoir_, etc. Les tableaux dressés par M. Didot, avec une

conscience et un soin scrupuleux, mettent ces anomalies dans tout

leur jour, et les rendent plus choquantes encore par le rapprochement.

«Qui n’a entendu conter dix fois une charmante anecdote dont Nodier

est le héros? Lisant à l’Académie des remarques sur la langue

française, il disait que le _t_ entre deux _i_ a d’ordinaire, et sauf

quelques exceptions, le son de l’_s_:

«Vous vous trompez, Nodier; la règle est sans exception, lui

cria Emmanuel Dupaty.--Mon cher confrère, répliqua le malicieux

grammairien avec une humilité sarcastique, prenez pi_c_ié de mon

ignorance, et faites-moi l’ami_c_ié de me répéter seulement la

moi_c_ié de ce que vous venez de dire.»

«L’Académie rit, et Dupaty resta convaincu qu’il y avait des

exceptions. Au fond, la réplique de Nodier était une épigramme

contre le Dictionnaire. Qui dira en vertu de quel principe le _t_

suivi d’un _i_ se prononce tantôt _ti_ et tantôt _ci_? M. Didot

propose de remédier à cette confusion soit par la substitution du

_c_ au _t_,--car rien n’empêcherait d’écrire _ambi_c_ieux_ comme

on écrit _pré_c_ieux_,--soit par l’emploi du _t_ avec une cédille,

particulièrement dans les substantifs d’une forme absolument

identique à celle de verbes dont la prononciation n’est point

la même (_nous éditions, les éditions; nous inspections, les

inspections_, etc.). Cette dernière anomalie se retrouve, et appelle

un remède analogue, dans les substantifs en _ent_ qui présentent une

homographie complète, malgré la différence du son, avec la troisième

personne plurielle du présent de l’indicatif (_un affluent, ils

affluent; un équivalent, ils équivalent_).

«Le chapitre sur la régularisation de l’orthographe étymologique est

l’un des plus intéressants du livre. Nulle part les contradictions ne

fourmillent pareillement. Ainsi, dans les mots tirés du grec, le χ

est représenté tantôt par le _c_, ou le _k_, ou le _qu_ (_acariâtre,

kilo, monarque_), tantôt par le _ch_ dur (_archéologue_), tantôt

par le _ch_ doux (_anarchie_). Le _th_ est censé représenter le

θ grec, mais c’est dans notre langue un signe sans aucun son

correspondant, comme le _ph_, qui répond au φ, mais qui se prononce

_f_, et ne sert qu’à surcharger certains mots, en leur donnant une

physionomie barbare. Qu’est-ce donc quand le _th_ et le _ph_ se

trouvent réunis, quelquefois en double exemplaire (_diphthongue,

apophthegme, ichthyophage_)? Assurément, il faut tenir grand compte

de l’étymologie dans l’orthographe, et c’est pour l’avoir méprisée

que les révolutionnaires qui veulent qu’on écrive comme on prononce

ont échoué dans le ridicule. Mais l’Académie elle-même a porté les

premiers et les plus rudes coups à l’orthographe étymologique. Sur

les 20,000 mots environ dont se compose le dictionnaire, il y en a,

d’après les calculs de Marle, 3,000 d’étymologie inconnue, 1,500

d’étymologie douteuse, 10,000 qui se sont dépouillés successivement

de leurs lettres étymologiques, et 500 dont l’orthographe est

absolument contraire à l’étymologie. Pourquoi _paragra_ph_e_

et _agra_f_e_, ph_iloso_ph_e_ et f_antaisie_, rh_ythme_ et

_eu_r_ythmie_? La logique la plus élémentaire exigerait qu’on écrivît

f_énomène_ comme f_antôme_, ou qu’on revînt à l’ancienne orthographe,

qui disait ph_antôme_, comme ph_énomène_. Ce qu’on demande à

l’Académie française, ce n’est pas d’effacer l’étiquette étymologique

des mots, c’est de se montrer conséquente avec elle-même, de

mettre de l’unité dans l’œuvre qu’elle a commencée, et de rayer de

perpétuelles contradictions qui déconcertent l’esprit.

«Puisqu’on a supprimé l’_h_ étymologique dans _trône, trésor_ (jadis

_throsne, thrésor_), il serait aussi logique de la supprimer dans

_anathème, athlète_, etc. Cependant je suis le premier à convenir

qu’il ne faut pas pousser toujours la logique à l’extrême, et j’avoue

que j’aurais la faiblesse de reculer devant quelques-unes de ces

simplifications, auxquelles il est pourtant impossible de faire, en

théorie, la moindre objection sérieuse. Dans la pratique, il est des

réformes qui me paraissent plus urgentes que cette dernière, par

exemple, la régularisation de la marque du pluriel dans les mots en

_ou_, dont je m’étonne que M. Didot n’ait pas fait l’objet d’une

proposition formelle.

«Je suis obligé de tourner court: le sujet m’a déjà entraîné bien

au-delà de mes limites habituelles; mais j’espère que le lecteur me

pardonnera cette petite conférence grammaticale, frugale orgie d’eau

claire et de racines grecques. La conclusion se déduit d’elle-même.

Il y a évidemment quelque chose, il y a même beaucoup à faire, de

l’aveu unanime des grammairiens et des lexicographes. L’occasion est

propice: elle ne se retrouvera peut-être pas avant un siècle, car

les nouvelles éditions du Dictionnaire de l’Académie sont rares. M.

Didot a déblayé la route et tracé la marche: il ne reste plus qu’à

suivre ce guide expérimenté, en tenant compte de tous les intérêts et

de tous les besoins, en appliquant les réformes dans les limites où

elles peuvent se concilier avec le respect des meilleures traditions,

et améliorer le mécanisme de la langue sans trop bouleverser les

habitudes jusqu’à présent consacrées par la loi.»

M. Auguste BERNARD, dans le journal l’_Imprimerie_, de janvier 1868, a

inséré une lettre qu’il a bien voulu m’adresser et dont j’extrais les

passages qui ont trait à la doctrine.

«Cher et honoré maître,

«Rien ne pouvait m’être plus agréable que votre intéressant travail,

car il y a longtemps que ce sujet me préoccupe. J’annonçais, en

effet, il y a bientôt trente ans, dans ma préface des _Procès-verbaux

des États généraux de 1593_ (vol. in-4º de la Collection des

documents inédits relatifs à l’histoire de France), un livre

sur l’histoire de l’orthographe française depuis l’invention de

l’imprimerie.

«Je me félicite aujourd’hui d’avoir été détourné par d’autres

occupations de la réalisation de ce projet; car votre nouveau travail

aurait probablement rendu mes peines inutiles. Personne ne pouvait

aborder ce sujet avec plus d’autorité que vous, qui réunissez à

l’érudition d’un académicien toutes les connaissances du typographe.

«Au reste, c’est chez vous-même, et en travaillant au _Dictionnaire

de l’Académie_ de 1835, dont j’étais la cheville ouvrière, que cette

idée m’était venue. J’avais été souvent choqué des irrégularités

qui se glissaient dans ce livre, faute d’un praticien pour les

relever, et si je n’avais pas été si jeune alors, j’aurais peut-être

hasardé quelques observations; mais, n’osant pas le faire, je me

mis dès lors à étudier les progrès de l’orthographe depuis le

commencement du seizième siècle, progrès opérés par les imprimeurs,

qui ont plus fait pour cela, à mon avis, que les grammairiens et

les académiciens ensemble. Et cela se conçoit facilement. Avant les

travaux de l’Académie, l’orthographe était incertaine: l’écrivain ne

s’inquiétait pas, en poursuivant sa pensée, de la forme plus ou moins

régulière des mots qu’il employait, pourvu qu’ils fussent compris.

Mais le compositeur, ou pour mieux dire le correcteur, est obligé

d’adopter un système. Il ne pourrait laisser passer dans un livre

soumis à son contrôle un mot écrit de cinq manières différentes,

comme cela se voit dans le _Livre des Métiers_ d’Estienne Boileau,

que vous citez p. 195. Il faut qu’il adopte l’une ou l’autre. Or,

avant d’adopter, il compare, il raisonne: de là la régularisation et

l’amélioration de l’orthographe.

«Voilà ce que fait un correcteur. Mais il faut s’entendre sur la

valeur de ce mot. Le véritable correcteur doit être à la fois érudit

et typographe. Si ce n’est qu’un érudit, un déclassé, qui fait ce

métier parce qu’il n’en trouve pas de meilleur, il ne remplira que la

moitié de sa tâche.....

«En parcourant l’analyse des livres des législateurs de

l’orthographe, que vous avez donnée dans la seconde partie de votre

ouvrage, j’ai vu avec joie qu’aucun ne pouvait être comparé à mon

cher Tory pour l’importance de sa réforme. En effet, lorsqu’il parut,

le français était encore dans ses langes latins, ne possédant aucun

signe particulier pour représenter les sons qui lui étaient propres.

La création de l’accent aigu à elle seule fut toute une révolution

dans la langue. On a depuis inventé les accents grave et circonflexe,

mais ces derniers, tout euphoniques, n’ont pas l’importance

grammaticale de l’accent aigu, qui, en distinguant, par exemple, le

participe passé du présent de l’indicatif, dans certains verbes, a

permis au lecteur de se soustraire à une confusion déplorable.

«Je citais naguère cette phrase qui, dans l’ancienne orthographe,

pouvait avoir deux sens opposés: «Un homme mange des vers.» Cet homme

mangeait-il des vers ou au contraire était-il mangé par eux? Une

simple virgule placée sur la lettre _e_ nous a tiré d’embarras, en

distinguant l’_e_ féminin de l’_e_ masculin, comme on disait alors,

et en permettant de lire sans hésitation l’un ou l’autre. Quelques

auteurs avaient déjà signalé la nécessité de cette réforme; mais

aucun ne l’avait réalisée; et Tory ne l’a faite (de même que celle de

la cédille et de l’apostrophe) que parce qu’il était, comme vous le

dites, «aussi habile artiste que savant typographe».

«Je ne regrette qu’une chose pour Tory, c’est qu’il n’ait pas la

gloire d’avoir distingué l’_i_ et l’_u_ consonnes (_j_ et _v_) de

l’_i_ et de l’_u_ voyelles. Cette amélioration était bien facile,

puisqu’il ne s’agissait que d’appliquer à un usage spécial deux

lettres qui existaient déjà dans la typographie, l’_u_ initial (_v_),

et l’_i_ final (_j_); elle ne fut pourtant réalisée qu’un siècle

après lui, et par les imprimeurs de Hollande encore. Toutefois, il

est juste de dire que les imprimeurs français avaient déjà en partie

paré à cet inconvénient en mettant un tréma sur l’_u_ consonne. Ainsi

le mot _boue_ était imprimé _boüe_, pour empêcher de lire _bove_.

De même nous mettons aujourd’hui un tréma sur l’_e_ final des mots

_aiguë_, et _contiguë_, etc., pour qu’on ne lise pas _gue_. Cette

innovation du tréma sur l’_u_ voyelle fut adoptée par toutes les

personnes intelligentes du seizième siècle.

«C’est ce que n’a pas compris l’académicien Berger de Xivrey, qui,

dans la collection des _Lettres de Henri IV_, a conservé cet _u_

tréma partout où il l’a trouvé, sans se douter que cette forme

orthographique jurait dans son livre, où il a mis les _v_ à la place

des _u_ consonnes, comme aujourd’hui. Cela rappelle un peu ces

braves gens qui, ayant vu le mot _univers_, par exemple, écrit jadis

_Vniuers_, c’est-à-dire avec un _u_ initial au commencement (_v_), et

un _u_ médial (_u_) au milieu, se figurent que nos pères mettaient

toujours le _v_ pour l’_u_, et réciproquement, et ils ne manquent pas

de suivre cette règle dans leurs essais d’archaïsme. Cela se voit

journellement dans les catalogues de librairie, et je ne jurerais pas

qu’on n’en puisse trouver des exemples dans le _Manuel de Brunet_.»

M. Maurice MEYER, Inspecteur de l’instruction primaire du département

de la Seine, a publié dans la _Revue nationale et étrangère_ du 28 mars

1868, un article dont j’extrais le passage suivant:

«Que de dictionnaires, combien de grammaires surtout, depuis quelques

années, se sont multipliés, pour faire à notre langue une sorte

de rempart et pour rappeler aux saines doctrines les insurgés de

la parole et les fauteurs du désordre, je ne pourrais le calculer

exactement. Malgré tout, il faut bien le confesser, le but n’a été

qu’imparfaitement atteint: on a plus écrit que sagement écrit, et il

y a eu plus de bonnes intentions que de bonnes grammaires.

«C’est que la composition d’une bonne grammaire française n’est

pas d’une médiocre difficulté. Outre qu’il lui faut l’appui et

l’autorité d’un bon Dictionnaire académique, le talent d’y mettre

tout ce qu’il faut, et rien que ce qu’il faut, est tout simplement

un art véritable. Elle exige un don d’expérience, une méthode rares.

L’esprit de l’auteur, sa finesse peut s’y faire sentir, jamais

voir. Il faut qu’il comprenne la langue par le côté métaphysique et

la fasse comprendre par le côté vulgaire. Point de raisonnements

quintessenciés, point d’ambages abstraits. Tout cela peut se

concentrer dans le démonstrateur, mais non se répandre dans la

démonstration, s’il veut qu’elle pénètre et se grave. Chercher le

simple, éviter le compliqué, voilà le secret; parce que le simple, en

matière aussi abstraite, annonce le plus souvent une vérité acquise,

et le compliqué une vérité qui se voile ou qu’on cherche. Le simple

porte avec lui cette clarté rapide, sans laquelle l’esprit français

refuse d’avancer, tandis que le compliqué produit le trouble qui le

met en défiance ou le rebute.

«La simplicité d’ailleurs n’est-ce pas la qualité maîtresse du

parler français? Notre langue n’est si simple, si ennemie des

inversions, que parce qu’elle place la raison avant l’imagination.

Dans la grande famille des langues, elle est un des instruments

de précision les mieux trempés pour la pensée, et elle ne dit si

parfaitement ce qu’elle veut dire que parce qu’elle est affamée de

justesse. Malheureusement la fantaisie et le chimérique menacent de

la corrompre depuis longtemps, et il est pressant, pour l’Académie,

de les écarter au moyen d’un bon Dictionnaire.

«Je cherche, par exemple, dans quelle catégorie elle classera le mot

_train express_. Si _express_ est un adjectif, pourquoi ne peut-il

prendre ni la forme du féminin, ni celle du pluriel? S’il est un

substantif, avec sa finale sifflante et bizarre, comment l’écrirai-je

au pluriel, et à quelle famille de mots le rattacher? De plus, chacun

sait-il bien la signification de ce mot _express_, qu’il ne faut pas

confondre avec _exprès_? Même remarque pour _timbres-poste_, dont la

deuxième partie est invariable. Pourquoi n’avoir pas dit _timbres de

poste_, comme on dit _voitures de poste, train de poste_? pourquoi

avoir accru, au grand dommage de la clarté, cette race de noms

composés et bâtards qui inquiètent notre orthographe et troublent

notre logique?

«M. Didot a, là-dessus, tout un chapitre bien curieux et une

nomenclature finale des mots composés, qui se dresse comme une liste

d’accusation contre les complaisances de notre Académie. Il en est

qu’elle a enregistrés quand ils avaient pris rang, au lieu de les

écarter d’autorité, avant leur intrusion définitive, oubliant que les

mots qui sont de mode finissent par devenir d’usage, et que l’usage à

son tour, même quand il a bravé la règle, ne tarde pas à en devenir

une. M. Didot adopte ces mots mal venus, mais il propose d’effacer

le trait d’union qui les sépare, pour qu’on n’hésite plus sur leur

orthographe. Il lui est facile de prouver que, l’Académie l’ayant

effacé pour beaucoup d’entre eux, il y aurait justice et harmonie à

le faire pour _tous_. Mais peut-être demande-t-il trop.

«Bien d’autres désordres d’orthographe, signalés dans cet

excellent Mémoire, appellent toute l’attention de l’Académie pour

la publication de sa septième édition. M. Sainte-Beuve, avec son

érudition piquante, en a relevé finement un grand nombre. Mais il

n’a pu tout dire: c’eût été trop long, même sous sa plume charmante.

Je voudrais plus encore que ce que demandent M. Sainte-Beuve et M.

Didot: je désirerais que les mots, les locutions vicieuses fussent

aussi corrigés dans cette dernière édition.

«Tous ces vœux seront-ils écoutés par les académiciens qui sont à

l’œuvre? Je ne sais, car je me souviens des résistances séculaires

que les dictionnaires antérieurs ont opposées aux nouveautés les

plus légitimes. Toutefois, j’ai bon espoir que l’Académie, mieux

informée et plus juste cette fois, fera comme nous et accueillera

favorablement la plupart des _Observations_ si sensées de M. Didot.»

Je signalerai aussi l’article de M. Léger NOEL, dans le _Journal de

Rouen_ du 3 mars 1868, celui de M. Louis LIEVIN dans la _Liberté_

du 5 avril et ceux de plusieurs autres littérateurs distingués qui

ont donné, avec une extrême bienveillance, leur assentiment à mes

recherches.

L’imprimerie parisienne s’est associée à ce mouvement des littérateurs

et des érudits en faveur de la Réforme orthographique. Il me suffira

de signaler ici la Lettre de la Société des correcteurs à l’Académie

française, dans laquelle, à la suite d’un vote unanime (le 19 avril),

la société supplie la docte compagnie de vouloir bien admettre le

principe de l’uniformité orthographique dans sa prochaine édition.

Le mouvement d’adhésion s’est étendu jusqu’au-delà du détroit. Un

typographe instruit en même temps que linguiste distingué, M. Théodore

Küster, a publié à Londres dans le _Printer’s Register_ du 6 janvier

1868, un article dont je traduis les passages où l’auteur, après avoir

analysé mes propositions, émet ses vues propres.

A propos des mots du Dictionnaire de l’Académie empruntés de l’anglais

ou de l’allemand, comme _vagon, cipaye, valse, paquebot, railway,

choucroute_, etc., dont l’orthographe a été francisée, il s’exprime

ainsi:

«Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les mots où les _th_ et les

_ph_ figurent aussi désagréablement que les _w_ et _k_ des Saxons?

«A notre point de vue, dans toute réforme orthographique, soit

en France, soit en Angleterre ou dans tout autre pays, notre seul

désir est de voir concilier, par une sorte de compromis entre eux,

les deux systèmes basés l’un sur l’étymologie seule, l’autre sur

la prononciation seule. M. Didot, dans ses observations, suggère

quelque chose de fort juste à cet égard. Il fait deux listes de mots

qu’il range sous deux titres: «mots d’un usage ordinaire» et «mots

d’un usage exceptionnel», et il propose de simplifier les premiers,

lorsqu’ils sont entrés dans le langage usuel, et de laisser aux

savants leurs termes scolastiques tels qu’ils les ont formés. L’école

grecque peut, si elle veut, forger des expressions techniques et les

écrire comme elle veut, mais elle n’a pas le droit d’embarrasser le

simple artisan avec des difficultés; car une grande partie du public

et même du public _liseur_ ne sait ni grec ni latin, et sera par

conséquent incapable de distinguer les étymologies provenant de ces

langues.

«Les remarques sur les doubles lettres sont très-justes, et on

maintiendrait la double consonne dans le cas où elle se fait

entendre, comme dans _correcteur_; mais il est utile de supprimer

l’une des consonnes dans des mots tels que _nourrir_ et de les écrire

comme _mourir_.

«Les mots composés, en français, sont une source de grande

perplexité, non-seulement pour les étrangers, mais même pour

les indigènes; car il existe une grande diversité d’opinion

relativement à la forme du pluriel dans les mots qui s’écrivent

avec un trait d’union. Si le trait d’union était omis (comme le

propose M. Didot), cette difficulté serait grandement diminuée; au

lieu de _chefs-d’œuvre_, on écrirait _chefdœuvres_ ou probablement

_chédœuvres_. Nous mentionnerons à ce propos que l’introduction d’une

branche de l’industrie britannique en France a doté ce pays d’un

nouveau mot, _pickpocket_, qui, d’après la réforme orthographique,

s’écrirait _piquepoquet_.

«En anglais l’emploi du trait d’union dans les mots composés est un

peu incertain. Malheureusement nous n’avons pas, pour décider les

questions d’orthographe, l’autorité d’un corps analogue à l’Académie

française. Ce serait le devoir de la société philologique, mais elle

ne s’en acquitte pas.

«Le caractère distinctif de l’esprit français est une fine perception

de l’ordre et une tendance à introduire en tout une règle et une

méthode. Les tendances des nations saxonnes et teutoniques sont tout

autres: là c’est l’action individuelle. Nous, Anglais, nous sommes

intolérants pour la centralisation, comme ne pouvant s’accorder

avec ce droit individuel. Nous laissons les choses suivre leur

cours, tandis que nos voisins d’outre-mer assignent aux choses le

cours qu’elles auront à suivre. Il est aisé de voir de quel côté

est l’avantage dans l’emploi des anomalies de la grammaire ou du

dictionnaire. Dans cinquante ans ils auront fait de leur langue

une armée bien réglée et bien disciplinée, tandis que la nôtre

ressemblera à une foule énergique et indisciplinée, qui se pressant

dans les rues d’une grande ville, y cause de la confusion.»

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 81 / 124 题