«Nous ne pouvons admettre, dit-il, cette innovation, par la raison
que nous avons plusieurs fois donnée dans le «_Printer’s register_»
_que l’ensemble des caractères restera toujours uniforme avec
lui-même_, attendu que pour se procurer de nouveaux caractères, soit
_g_, soit _t_, les imprimeurs seraient entraînés à des dépenses
qu’ils ne voudront pas plus faire pour ces lettres qu’ils ne l’ont
fait pour l’À. ils sont forcés d’adopter le proverbe: «Il faut
travailler avec les outils que l’on a[248].»
[248] Quand on voit avec quel empressement on introduit dans les
livres des caractères si variés de forme et d’aspect, uniquement
par caprice et pour satisfaire au désir de nouveauté aussi
général en Angleterre qu’en France, on ne conçoit pas ce motif
d’une économie sordide; et l’on s’étonne qu’en Angleterre on
réimprime encore des ouvrages ou passages de notre langue sans
employer l’_à_, sous prétexte que l’usage en est étranger à la
langue.
«Nous sommes persuadé que beaucoup de personnes tenteront de
s’opposer aux changements proposés dans l’ouvrage que nous avons sous
les yeux. Elles ont appris le français d’après la méthode actuelle,
et considéreront ces modifications comme une félonie à leur égard;
mais, quand nous mettons en balance les plus grands inconvénients
qui peuvent résulter de ces changements et l’énorme perte de temps
qu’entraîne, pour ceux qui étudient le français, le système actuel,
il nous semble que toute personne impartiale décidera en faveur de la
réforme.
«Nous avons consacré à cette analyse plus de place que nos colonnes
ne nous le permettraient à la rigueur; mais ce travail sera
probablement d’un tel poids dans l’amélioration de l’orthographe
française qu’il ne peut manquer d’avoir de l’influence même sur
notre orthographe. Il suffira de dire, pour conclure, que l’auteur
a déployé, dans ce volume, une vaste érudition, et il prouve ses
propositions avec tant de clarté et de force, que nous souhaitons
sincèrement de voir l’Académie adopter les changements qui lui sont
proposés. Elle facilitera ainsi aux étrangers l’étude de l’une des
langues les plus belles et les plus utiles du monde entier.»
_La Patrie, gazette suisse_, dans son numéro du 17 janvier, conclut
ainsi l’article qu’elle a consacré à ma première édition:
«Si l’orthographe phonétique, conforme, comme on l’a vu, aux origines
et à l’esprit de la langue française, présente d’incontestables
avantages comme _méthode_ de lecture et d’écriture, comme orthographe
de ceux qui n’ont pas le temps d’apprendre celle des lettrés, et
comme moyen de figurer exactement la _prononciation_ de la langue
française et de plusieurs langues étrangères, cette écriture ne doit
pas encore avoir ses entrées dans le Dictionnaire de l’Académie,
d’après M. Didot. Le peuple fera le sien quand il le jugera bon.
Le savant imprimeur-libraire de l’Institut de France ne pouvait
évidemment parler à l’Académie française que de l’orthographe des
lettrés, et on doit lui savoir un gré infini d’avoir si nettement
posé la question, et pris si courageusement l’initiative des
importantes réformes indiquées dans son volume.
«Si l’on ajoute à cette publication du savant éditeur parisien les
Rapports qui viennent d’être faits à l’Institut genevois par deux de
ses membres, rapports très-favorables à la réforme orthographique,
on verra que cette question mérite d’attirer partout l’attention des
lettrés aussi bien que celle des amis de l’instruction populaire.»
M. O. HAVARD, dans la _Revue du monde catholique_ du 25 mai dernier,
adhère, avec de grandes réserves, au principe de la réforme:
«Comme conclusion pratique, dit-il, M. Didot voudrait, avec M.
Raoux, voir les lexicographes représenter la prononciation, en
tête des dictionnaires anglais, arabes et turcs, dans un système
phonographique perfectionné et convenu entre les linguistes.
«Mais, avant d’en arriver à ce développement, la méthode phonétique
a besoin de mûrir; jusque-là il faut se défier des innovations
désordonnées, imprudentes, et ne pas éliminer une difficulté pour
nous gratifier aussitôt d’une autre. Plus tard alors pourra-t-on voir
l’Académie française se montrer aussi hardie que l’Académie de la
Crusca en 1612, l’Académie de Madrid en 1726, le grand _Vocabulario
portuguez_ de Coïmbre en 1712, et concilier, dans la mesure
légitime, le système phonographique avec le système orthographique
des langues néo-latines. Mais l’anarchie qui règne en France
dans la prononciation de la langue rendra toujours difficile, et
peut-être d’ici longtemps impraticable, le projet des phonographes.
Non-seulement entre les provinces du Nord et du Midi, mais dans la
même contrée, on se trouvera en présence de dialectes et d’idiomes
qui modifient singulièrement la prononciation littéraire. Il faudrait
donc adopter une méthode conventionnelle: mais avec l’éducation
insuffisante des classes inférieures, pourra-t-on la populariser?»