Remplissés l’Air de cris, et vos Grotes profondes[236],
Pleurés Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes;
Et que l’Anqueüil enflé ravage les trézors
Dont les regars de Flore ont embelly ses bors.
On ne blâmera point vos larmes innocentes;
Vous pouvés donner cours à vos douleurs pressantes;
Chacun atend de vous ce devoir généreux:
Les Destins sont contens, Oronte est malhûreux.
Vous l’avez vû n’aguére au bord de vos Fontaines,
Qui, sans craindre du Sort les faveurs incertaines,
Plein d’éclat, plein de gloire, adoré des Mortels,
Recevoit des honneurs qu’on ne doit qu’aux Autels.
Hélas qu’il est déchû de ce bon-heur suprême!
Que vous le trouveriés diférent de luy-mesme!
Pour luy les plus beaux jours sont de secondes nuits;
Les soucis dévorans, les regrets, les ennuis,
Hostes infortunés de sa triste demeure,
En des goufres de maux le plongent à toute heure.
Voila le précipice où l’ont enfin jetté
Les atraits enchanteurs de la prospérité!
Dans les palais des Roys cette plainte est commune;
On n’y conoît que trop les jeux de la Fortune,
Ses trompeuzes faveurs, ses apas inconstans:
Mais on ne les conoît que quand il n’est plus temps.
Lors-que sur cette Mer on vogue à pleines voiles,
Qu’on croit avoir pour soy les Vens et les Estoiles,
Il est bien mal-aizé de régler ses dézirs;
Le plus Sage s’endort sur la foy des Zéphirs.
Jamais un Favory ne borne sa carière;
Il ne regarde point ce qu’il laisse en arière:
Et tout ce vain amour des Grandeurs et du bruit,
Ne le sçauroit quiter qu’après l’avoir détruit.
Tant d’exemples fameux, que l’Histoire en raconte,
Ne sufizoient-ils pas sans la perte d’Oronte?
Hâ si ce faux éclat n’ût point fait ses plaizirs!
Si le séjour de Vaux eut borné ses dézirs!
Qu’il pouvoit doucement laisser couler son âge!
Vous n’avés pas chés-vous ce brillant équipage,
Cette foule de Gens qui s’en vont chaque jour
Salüer à lons flots le Soleil de la Cour:
Mais la faveur du Cièl tous donne en récompence,
Du repos, du loizir, de l’ombre et du silence,
Un tranquile sommeil, d’innocens entretiens,
Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens.
Mais quitons ces pensers, Oronte nous apelle:
Vous, dont il a rendu la demeure si belle,
Nymphes, qui lui devez vos plus charmans apas,
Si le long de vos bors LOUYS porte ses pas,
Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage;
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage;
Du titre de clément rendez-le ambitieux:
C’est par-là que les Roys sont semblables aux Dieux.
Du Grand, du Grand HENRY qu’il contemple la vie;
Dés qu’il pût se vanger, il en perdit l’envie:
Inspirés à LOUIS cette mesme douceur;
La plus belle victoire est de vaincre son Cœur.
Oronte est à prézent un objet de clémence;
S’il a crû les conseils d’une aveugle puissance,
Il est assés puny par son sort rigoureux,
Et c’est étre innocent que d’étre malhûreux[237].
[236] Toutes les éditions portent, «en vos grottes profondes.»
[237] Fouquet fut arrêté en 1661. L’élégie ne parut dans les
Recueils publiés par la Fontaine qu’en 1671. Cependant on la
trouve imprimée dans le _Recueil de quelques pièces nouvelles et
galantes, tant en prose qu’en vers_, in-18, Cologne, 1667, t. II,
p. 195, sous le titre d’_Élégie pour le malheureux Oronte_. Mais,
ajoute Walckenaer, «il est probable que la Fontaine fit d’abord
imprimer cette pièce séparément et sur une feuille volante comme
il a fait pour beaucoup d’autres de ses ouvrages.» (_Histoire de
la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine_, t. I, p. 100.) Ce
que présumait Walckenaer se trouve donc réalisé par la présence
de cet exemplaire.
BOSSUET, dans son manuscrit des _Sermons_ (t. II, p. 261, Bibl.
Imp.), écrit de sa main:
«Sa vangeance nous poursuiura a la vie et a la mort et ny en ce
monde ny en l’autre iamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi
n’atandons pas lheure de la mort pour pardonner à nos ennemis, mais
plustost pratiquons ce que dit l’apostre, que le soleil ne se
couche pas sur vostre colere (ce cœur tandre, ce cœur paternel),
l’apostre ne peut comprendre qu’un chrestien, enfant de paix, puisse
dormir d’un sommeil tranquille ayant le cœur ulcéré et aigri contre
son frère, ni qu’il puisse gouster du repos uoulant du mal a son
prochain dont Dieu prend en main la querelle et les interests. Mes
frères, le iour decline, le soleil est sur son panchant, lapostre
ne nous donne guere de loisir et uous nauez plus guere de tems pour
lui obéir; ne differons pas dauantage une œuvre si necessaire,
hastons-nous de donner a Dieu nos ressentimens: le iour de la mort
sur lequel on reiette toutes les affaires du salut n’en aura que trop
de pressées; commancons de bonne heure a nous preparer les graces
qui nous seront necessaires en ce dernier iour et en pardonnant sans
delai asseurons-nous leternelle misericorde du Père, du Fils et du
Saint-Esprit.»
J’ajouterai ici aux exemples cités précédemment p. 54, p. 55 et 73, les
caractères suivants de son écriture. Souvent il supprime les doubles
lettres; ainsi, dans le début du _Sermon de la Pénitence au temps du
Jubilé_, on lit dans son manuscrit: «Quelle merveilleuse nouvelle nous
_aprenons_ aujourd’hui,» et p. 4 et 5, _aprenons_, et _aprendre_, p.
92. Il écrit aussi _atendre, abatre, atantif, flater, froter_.
Ailleurs il écrit une _tandre_ éducation, p. 99; il écrit aussi
_sepulcre_ sans _h_, p. 27 des Sermons. Voyez pour son opinion au sujet
de l’orthographe, plus haut p. 130 et suiv.